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Publié le 16 Octobre 2025

 

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Un notaire au 15ième siècle. Peinture flamande.

 

La présente chronique complète et conclut notre révélation il y a quelques semaines d'une erreur de localisation à Lectoure d'une illustration conservée au fonds d'archives de la maison d'Armagnac, et tente d'en donner une interprétation.

 

tour de Babel, longtemps et par erreur prise pour une vue de Lectoure, est l’œuvre de Pierre de Mayres, notaire du comté d'Armagnac à Rodez entre 1377 et 1417, sous Jean III et Bernard VII. S'il n'avait pas lui-même la fibre artistique, ce n'était pas nécessaire dans sa fonction, le juriste a pu confier la réalisation du dessin à l'un de ses clercs, mais en tout cas il a authentifié le document de son signum, un exceptionnel double seing manuel, en assumant ainsi la paternité de cette illustration. Et de son message qu'il faut essayer de déchiffrer par nous-même car le notaire n'a pas laissé de commentaire.

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le seing, la marque officielle du notaire

 

Ce qui frappe immédiatement en observant la composition de l'illustration que nous reproduisons une nouvelle fois ci-dessous, recadrée pour accompagner notre analyse, et ce qui a induit les historiens en erreur très longtemps en voulant y reconnaître Lectoure, c'est l'état abouti de la ville.  

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Or, classiquement, les tours de Babel décrivent une construction en cours, laborieuse et à l'aboutissement incertain. En effet les artistes, missionnés par leurs commanditaires et inspirés par la bible, doivent représenter la folle ambition de l'homme. La hauteur vertigineuse, le déséquilibre des volumes, le matériau fragile, la brique à défaut de bonne pierre d'après le Livre de la Genèse, texte originel du mythe de Babel, la précipitation des travaux, le désordre et la mésentente entre les ouvriers, les langues étrangères les unes aux autres qui ne permettent pas la coordination, tout concourt à prédire la catastrophe. Certains, Brueghel parmi eux, ont voulu toutefois profiter de la liberté que leur talent leur permettait pour illustrer les techniques de construction en grand progrès au Moyen-Âge, pour rendre hommage aux artisans. C'est aussi l'occasion pour l'artiste d'éprouver sa technique de la perspective, du détail et de la mise en scène dramatique. Babel fascine. 

Pierre de Mayres, lui, délaisse l'idée de ruine inéluctable et dessine une ville établie, solide, fière et sûre d'elle, majestueuse, la sienne très probablement. Les grands prêtres et les astrologues des récits bibliques en sont absents. Un seul personnage apparaît intra-muros : la coiffe du notable le suggère, ne serait-ce pas le notaire en personne ?

A droite, au pied des remparts, deux moines gardent leur cochons, image champêtre et bonhomme d'un clergé sous protection, nanti mais peu impliqué. Mayres fait-il de cette façon allégeance respectueuse à l’Église tout en la tenant à l'écart ? Ce peut être aussi et tout simplement une représentation de la réalité, malgré l'allégorie, car Bernard VII séjourne souvent au couvent des Cordeliers, situé hors des remparts de Rodez.

Faute de commentaire de sa part à notre connaissance, ce sera notre hypothèse : Pierre de Mayres se représente sur cette illustration comme étant au cœur de cette construction, discret mais essentiel artisan de la puissante maison d'Armagnac.

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LA COUR DE BERNARD VII à RODEZ

La maison d'Armagnac est à son apogée. Pour résumer très brièvement, Bernard VII succède en 1391 à son frère Jean III mort en Italie sans héritier mâle. Il épouse Bonne de Berry, cousine du roi Charles VI, et siège au conseil qui assure la continuité du pouvoir pendant les crises de folie intermittentes du souverain. Après l'assassinat du duc d'Orléans, Bernard prend la tête des partisans du roi ; c'est le parti d'Armagnac qui s'opposera aux Bourguignons alliés des Anglais. En 1415, après le désastre d'Azincourt, nommé connétable, il est le chef suprême des armées royales. La cour d'Armagnac est installée en Rouergue, l'arrière-grand père de Bernard VII, Bernard VI, ayant épousé cent ans plus tôt (1298) Cécile de Rodez. Le territoire des Armagnacs s'étend alors de la Bourgogne, frontière nord (le Charolais sera cependant vendu au Berry par Jean III) jusqu'au Comminges pyrénéen, frontière sud. La Lomagne est entrée dans le giron armagnacais sous le règne du grand-père de Bernard VII, Jean 1er, par mariage avec Régine de Goth, nièce du pape Clément V, vicomtesse d'Auvillar et de Lectoure.

Le domaine, l'armée et les finances de cette importante principauté sont gérées depuis Rodez, les comtes d'Armagnac se dotant progressivement d'une véritable administration centrale, conçue sans doute à l'image de la Bourgogne où Jean II, le père de Bernard VII, a passé plusieurs années. Les deux chercheurs, cités en fin de notre chronique, estiment que cette organisation serait double, la principauté étant composée de deux entités distinctes, la Gascogne et le Rouergue, chacune ayant eu son propre conseil. 

Le sceau de Bernard VII

Le conseil comtal est composé des barons et des docteurs ès lois, au nombre de dix à Rodez durant le règne de Bernard VII. Etant donné les distances et les difficultés de déplacement, des procureurs spéciaux, plénipotentiaires, sont nommés ponctuellement pour traiter sur place de certaines affaires importantes. Le chancelier a la haute main sur les secrétaires, un financier et trois légistes. En Rouergue, parmi ces derniers, effectuant une carrière remarquablement longue, ce qui laisse supposer qu'une grande confiance lui est accordée, Pierre de Mayres servira deux comtes, Jean III et Bernard VII.

Le personnel administratif comprend également le maître d'hôtel et les nombreux écuyers, tous nobles, qui assurent le quotidien mais également le développement et l'entretien du domaine seigneurial. On sait que Bernard VII, s'il a privilégié Rodez, passait de longues périodes en Armagnac et Lomagne, dans ses châteaux de Vic-Fezensac, Lavardens, Lectoure, Lavit et Auvillar. Un vicaire est présent en permanence auprès du comte dont il ne faut pas mésestimer l'importance administrativement parlant étant donnés les nombreux pouvoirs judiciaires et financiers des paroisses et des ordres monastiques dans le système féodal. En outre, chaque comté et vicomté du domaine princier, des Pyrénées aux confins de la Bourgogne, est administré par un sénéchal, adjoint d'un ou de plusieurs juges et d'un trésorier rapportant à l'administration comtale centrale.

Une administration princière relativement étoffée donc, au sein de laquelle le secrétaire Pierre de Mayres, joue un rôle éminent sur plusieurs décennies.

L'illustration conservée aux archives de Montauban est la couverture d'un registre qui rassemble un certain nombre de reconnaissances féodales de ses vassaux à l'endroit du seigneur comte. Si ces enregistrements mentionnent certaines villes, sujettes ou lieu de conclusion des actes, l'illustration qui nous intéresse n'est pas légendée et ne fait référence explicitement à aucune d'elles. Alors, faute d'éclaircissement de sa part, comment interpréter la tour de Babel de Pierre de Mayres ?  Nous pensons que le notaire a dessiné, symboliquement, son environnement habituel. Après nous, à son tour, un chercheur pourra tenter de rapprocher l'illustration de Pierre de Mayres de ce que l'on sait de Rodez au 15ième siècle, devenu chef-lieu de l'Aveyron.

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UNE BABEL à FACETTES

Ce n'est pas l'aveu d'une incapacité de notre part à dégager l'intention de la Babel de Pierre de Mayres mais il semble y avoir eu, peut-être par prudence, l'homme est un juriste très expérimenté, plusieurs messages se tempérant l'un l'autre.

Si à l'époque l’Église recommande avec insistance aux puissants d'inscrire leur action dans le respect de la supériorité du spirituel, de l'éternel et du divin sur le temporel, et s'appuie pour justifier son discours sur les récits bibliques qui règlent la société au Moyen-Âge, les codes artistiques en vigueur sont souvent détournés par les chroniqueurs et les hagiographes pour illustrer la généalogie, la légitimité, les victoires et la grandeur de l’œuvre de leurs mécènes. Prenons le cas de cette enluminure extraite d'une œuvre de Guillaume Dubois-Crétin, aumônier de François 1er, postérieure donc à la période qui nous intéresse mais ceci pour l'exemple. Elle illustre la construction de Lutèce par le roi Pharamond, l’ancêtre légendaire des Mérovingiens. On y retrouve toute la symbolique de Babel, mais la construction, ici horizontale, n'y est ni démesurée, ni menacée par la ruine. Il y règne l'ordre et l'entente. Le roi, Pharamond, qui visite le chantier exactement comme Nimrod devant Babel, mais à l'inverse des représentations classiques du mythe, imposant ici sa conduite à l'architecte et faisant le geste de respecter l'autorité et la supériorité de dieu qui domine, surveille et, c'est le sens que l'on veut donner à cette image, légitime le chantier et la lignée royale. Tout Babel mais l'anti Babel.

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Pierre de Mayres a nécessairement connu une représentation artistique du mythe de Babel qui aura inspiré sa modeste illustration. Elles sont très nombreuses à cette époque dans les bibliothèques richement dotées des maisons d'Orléans, de Berry ou de Bourgogne que l'Armagnac côtoie. Cependant, et c'est là l'intérêt de notre redécouverte de ce document, le notaire fait partie de cette génération qui commence à remettre en cause l'autorité de l’Église et son interprétation, à son profit, des textes fondateurs, de la bible et de ses exégèses antiques. Une autorité qui ne sert, aux yeux d'élites à l'esprit libre comme Pierre de Mayres, qu'à brider l'action politique et économique.

Rappelons les deux détails intéressants de l'illustration déjà évoqués qui ne sont peut-être là que pour tempérer cette liberté de pensée, deux facettes "orthodoxes" de la Babel de Mayres. Premièrement, nous l'avons vu plus haut, on n'est jamais assez prudent, la religion n'y est ni ignorée, ni contestée. Et secondement, ceci a été dit dans notre précédente chronique, le devoir de charité, essentiel à l'époque chez les élites respectables, est évoqué par la représentation de la condition des ouvriers, comme un certificat de piété.

Par contre, la ville est belle et puissante. Pierre de Mayres est fier de son travail. Ayant une haute idée de sa position sociale, il s'installe lui-même comme le détail central de la composition. Il fait partie de ce mouvement de pensée libérateur, lorsque les villes prennent leur essor, lorsque les techniques et le développement économique semblent ne pas avoir de limites et s'affranchissent du poids de la tradition. La bourgeoisie citadine investit et détourne à son profit le mythe babélien.

Enfin, peut-on supposer plus intimement que Pierre de Mayres, en se mettant ainsi en scène, tire la couverture à lui par rapport aux autres secrétaires de la cour comtale ? Veut-il se faire valoir auprès du comte ? Ou bien est-ce simplement la conclusion nostalgique et solitaire d'une carrière réussie ? Une sorte de testament, peut-être un moment d'autosatisfaction du vieux fonctionnaire. Nous ne le saurons pas.

Cependant, l'apogée de la maison d'Armagnac sera également son crépuscule. Bernard VII connaîtra une fin dramatique, loin de Rodez. Exerçant un pouvoir brutal, le connétable du royaume de France est incapable de s'attacher les Parisiens, sujets indisciplinés et revendicatifs. Et cela provoquera leur réaction et leur trahison. En mai 1418, Paris est envahi par les Bourguignons, alliés aux Anglais. Le 12 juin, les Armagnacais sont massacrés. Bernard VII est supplicié par la populace déchaînée. Son fils Jean IV et surtout son petit-fils Jean V, qui périra à Lectoure sous les coups de l'armée de Louis XI, seront parmi les derniers grands féodaux à tenir tête à la couronne de France qui impose inexorablement l'unité et la centralisation du royaume.

"Babel l'Armagnac" finira par tomber. Si Rodez est épargnée, la ruine sera celle de Lectoure. Mais ceci est une autre histoire.

Michel Salanié

 

PS. A PROPOS DU FONDS D'ARCHIVES DE LA MAISON D'ARMAGNAC. En 1671, Colbert, en tant que contrôleur général des finances de Louis XIV entre 1665 et 1683, ordonne le rassemblement des archives de la maison d'Armagnac à Montauban, alors chef-lieu de la Généralité de Quercy-Rouergue-Gascogne-Foix, comme probablement ailleurs dans le royaume toutes celles des autres grandes familles féodales. L'objectif est bien sûr de s'assurer des droits du roi de France sur son domaine afin de faciliter la perception des impôts qui s'y attachent. Les documents seront adressés à Montauban depuis Pau, Nérac et Lectoure, les principales villes du royaume de Navarre, héritier de l'Armagnac. Le registre du notaire Pierre de Mayres était-il alors conservé au château de Lectoure depuis la chute de Jean V ? Ce qui a pu induire en erreur l'historien lectourois de la fin du 20ième siècle qui a cru et voulu voir dans cette illustration une vue de sa bonne ville, fièrement dressée sur son promontoire dominant le Gers.

 

SOURCES :

La cour des comtes d'Armagnac - Emmanuel Johans Ed. Sorbonne 2022

L'administration de la principauté d'Armagnac - Guilhem Ferrand Ed. Ausonius 2023

 

ILLUSTRATIONS :

- Portrait d'un notaire flamand (1510-1520), Quentin Metsys (1466-1530).

- Miniature « de l'anticque cite dicte Lutesse » et de sa construction par le « premier roy de France Pharamon », Les grandes chroniques de France, Guillaume Dubois (1460 à 1470 - 1525).

- Rodez en 1445 : Site du Conseil départemental de l'Aveyron

- Photos Michel Salanié - Fonds d'Armagnac aux Archives départementales du Tarn-et-Garonne.

 

 

 

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Publié le 22 Septembre 2025

 

C'est donc en recherchant un moulin dans ce très célèbre tableau de Brueghel " La tour de Babel ", en préparant une précédente chronique intitulée " Un moulin dans le paysage " mais nous avions alors préféré retenir " Les chasseurs dans la neige ", que nous est apparue la solution à une vieille énigme lectouroise.

illustration supposée représenter Lectoure au 14ième siècle, conservée aux Archives départementales du Tarn-et-Garonne, au fonds de la maison d'Armagnac, souvent reproduite dans des ouvrages, en particulier "Histoire de Lectoure", l'ouvrage collectif référence en la matière de Messieurs Bordes, Courtès, Féral et al. datant de 1972, mais également des publications grand public et sur le web, est en fait une tour de Babel ! 

 

Nous avons pu étudier à Montauban le document sur parchemin. Daté par le conservateur du Tarn-et-Garonne entre 1377 et 1417, dénué de qualité artistique il est cependant d'un certain intérêt pour l'étude de l'histoire de la maison d'Armagnac, nous le verrons dans une prochaine chronique. Pour alléger notre démonstration nous le désignerons ici par sa cote aux archives de Montauban : A262.

Quant au tableau de Brueghel (1563) qui va être notre révélateur et notre élément de comparaison, conservé à Vienne, en Autriche, 1,14 m de hauteur par 1,55 m de largeur, il comporte une foultitude de détails, des centaines de personnages, des scènes de vie quotidienne, des paysages, la représentation de techniques de construction... dessinés avec une très grande précision. Pour les amateurs, voici le lien pour observer cette merveille de plus près grand format 2,560 × 1,873 pixels .

Rappelons simplement, pour situer le contexte, que l'histoire de Babel trouve son origine dans la bible. Elle intervient après le déluge. Les hommes eurent l'ambition d'élever une tour gigantesque pour se mettre à l'abri des eaux et égaler la puissance de Dieu. Celui-ci punit leur prétention en leur imposant différentes langues qui les empêchèrent de s'entendre et de voir leur ambition couronnée. C'est le fait originel, la cause de la division de l'humanité en nations. Ce récit, ayant suscité de multiples interprétations, a fait l'objet d'un nombre impressionnant de mises en image et en littérature depuis le haut Moyen-Âge et encore de nos jours, Gustave Doré, Dali, Eric-Emmanuel Schmitt... au point parfois de devenir un cliché rebattu.

Passons en revue les principaux éléments qui permettent de constater qu' A262 est une représentation de la tour mythique. Commençons par le moulin puisqu'il fut notre porte d'entrée dans cette révélation.

 

MOULINS, ÉGLISES et REMPARTS. 

Nous pensions bien en trouver un chez Brueghel, l'artiste brabançon ayant intégré les moulins à eau et à vent dans beaucoup de ses œuvres quel que soit le sujet de l’œuvre. La ville au pied de la tour est inspirée par Anvers, en bord de mer du Nord, où Brueghel a vécu au début de sa carrière. Un moulin à eau est bâti sur l'Escaut, ses arches bien mises en valeur. Il est relié à la rive par un pont et un guichet. Pour être encore plus démonstratif, l'artiste a installé à côté de ce bâtiment un moulin à nef, fréquent à cette époque et qui permet en outre de mettre en évidence une roue à aubes. 

A proximité, on distingue deux églises, autre symbolique de la richesse et de la piété de la ville médiévale, ou peut-être du schisme que connaît la chrétienté à l'époque de Brueghel.

 

Sur A262, où il n'y a pas de port, le moulin est très proche de l'église ce qui pouvait, puisque nous étions convaincus du cadre lectourois, nous conduire à y voir l'abbaye de Saint Gény. Mais cet ensemble est adossé à un rempart, qu'il n'y a très probablement jamais eu au bord du Gers. Chez Brueghel, la ville étant protégée à droite par la mer, le rempart apparaît au loin, marquant la transition avec le paysage verdoyant de la campagne flamande.

 

 

LA VISITE DU ROI NIMROD. 

Dans la bible, Nimrod est le premier roi après l'épisode du déluge. C'est lui qui a décidé de bâtir la tour. Voilà le détail déterminant, désignant classiquement une tour de Babel dans toutes les représentations du mythe biblique. C'est ce groupe de personnages qui nous a précisément servi de révélateur. Nous ajoutons ci-dessus pour la démonstration, en vis-à-vis du groupe de Brueghel, le même élément choisi dans une enluminure du maître de Bedford (15ième) où les costumes sont symboliques de la géographie orientale du mythe dans la bible. Chez Brueghel les spécialistes voient dans le personnage royal une représentation pamphlétaire de Philippe II d'Espagne, imposant son joug en Flandre à l'époque. L'architecte, caractérisé par l'habit et par le geste, lui présente l'avancement du chantier. 

Qu'en est-il sur A262 ? Ici, le groupe Nimrod est peu lisible, mal mis en valeur, mais il nous intriguait toujours dans notre conviction d'y voir l'histoire de notre ville. Nous nous interrogions. Évènement historique ? Arrivée à Lectoure d'un grand personnage ? Évêque, roi d'Angleterre...? Nous nous doutions que la scène caractériserait l'illustration, situerait et daterait les lieux. C'est fait, mais bien loin de Lectoure.

Pour améliorer la lisibilité du sujet nous avons colorié sur A262 le personnage central du groupe caractérisé par une cape et un chapeau à plume, signes de richesse et de distinction. Quel prince voudrait représenter A262 ?

 

Le chantier est bien avancé. Voire abouti. L'ensemble de tours, portes, mâchicoulis, échauguettes, toits en poivrière... diffère des architectures habituellement représentées dans les tours de Babel puisque les artistes qui ont traité le sujet se sont efforcés en général de dépeindre les techniques de construction et les hommes au travail, que le texte biblique à l'origine du mythe lui même détaille. Il faut préciser également qu'avant le 16ième siècle, Babel était représentée de forme carrée, plutôt que ronde comme le fait Brueghel abondamment imité depuis. Cet état architectural abouti sur A262 peut laisser supposer qu'effectivement l'illustrateur s'est inspiré d'une ville éminente du domaine d'Armagnac. Les historiens lectourois imaginaient qu'il s'agissait de la leur. Mais les possessions des comtes d'Armagnac sont très étendues et leur villégiature capitale a souvent varié ailleurs qu'à Lectoure, en fonction des évènements et de leurs intérêts, les plus importantes étant L'Isle-Jourdain et Rodez.

 

LE TRAVAIL, LES OUVRIERS.

De tous temps les représentations de la tour de Babel ont permis aux artistes de mettre en valeur l'architecture, les méthodes de construction et le travail de l'homme de leur époque. Au point de prendre parfois le pas sur la critique de l'ambition des princes et sur la menace de la sanction divine. Malgré la différence de qualité du dessin, la rampe d'accès à la tour est configurée de façon très similaire sur les deux illustrations. Les colliers d'épaule des deux chevaux de trait sur A262 expriment naïvement mais efficacement la difficulté du travail, les volumes de matériaux employés sur le chantier, le dénivelé.

Un détail tout à fait prosaïque nous intriguait et faisait supposer qu'A262 était une caricature ou un pamphlet. Au pied de la tour, trois personnages sont dans des positions scabreuses. Chez Brueghel, nous apercevons quatre dormeurs et... un déféqueur. Mise à part cette nuance, nous avons là un parallélisme très intéressant (comme quoi les détails...), que nous n'avons pas retrouvé sur les nombreuses autres tours de Babel que nous avons observées. Brueghel se serait-il inspiré, 150 ans plus tard, de la même source que notre auteur d'A262, d'un texte fondateur ou d'une illustration antique détaillant ces aspects intimes ?

Les exégètes du mythe de Babel expliquent que la tour est réservée aux prêtres, aux savants et aux astrologues qui cherchent les moyens de s'élever et de s'affranchir de la puissance divine. Dans le même temps, les ouvriers, charpentiers, maçons, manœuvres, dont le travail est harassant et qui mettent leur art et leurs efforts au service des élites, n'ont pas de logement dans la tour. Entre le chantier et la ville, ils sont démunis, sans abri, leur intimité exposée à la vue de tous. Sur A262, le bassin qui collecte les eaux de la fontaine déborde et les ouvriers semblent réduits à se laver dans les fossés d'écoulement.

Uniquement préoccupé par son ambition, Nimrod ne prête pas attention à ces ouvriers. Ainsi, le récit de la Tour de Babel suscite-t-il également une réflexion sociale.

Enfin la fontaine justement, dont nous constations clairement que l'aménagement ne s'apparentait pas à celui de notre fontaine Diane lectouroise en tout cas tel qu'il apparaît aujourd'hui, est décorée de quatre têtes de lion. Ne seraient-ce pas les lions des armes de Bernard VII d'Armagnac, le connétable du royaume de France ? Nous tenons ici probablement un indice pour l'interprétation de cette tour de Babel.

A suivre dans notre toute prochaine chronique.

Michel Salanié

 

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Publié le 29 Juillet 2025

La langue, la légende et l’imagerie gasconnes

Le 5 juin dernier, invité par la Médiathèque Jean-Claude Pertuzé, j'ai développé l'idée selon laquelle les trois natifs de Lectoure, Pey de Garros, Jean-François Bladé et Jean-Claude Pertuzé avaient été victimes d'un même phénomène ayant limité le plein épanouissement de leur travail. Phénomène complexe: ils ont été parfois oubliés et contestés, le contexte historique a pesé et enfin ils se sont dans une certaine mesure eux-mêmes cantonnés en deçà de leur potentiel. 

Voici la conclusion de cet exposé :

Nos trois gascons, contrariés, auraient pu dire « Faites comme vous voulez, moi je me retire dans mes terres ». C’est vraiment un caractère gascon, né de l’amour de la terre, de la recherche de la tranquillité, un certain dédain des évènements extérieurs, des ors et de l’agitation de la capitale, d’un ailleurs ignoré qui commence à peine passé de l’autre côté de la Garonne…

Voilà. Voilà caractérisé ce fameux « syndrome » gascon qui lie nos trois lectourois : l’oubli par leurs contemporains mêmes, cette maladie collective toujours virulente, le poids de l’histoire et le caractère individuel.

Ceci ne les a pas empêchés de briller, de nous surprendre et de nous ravir.

On ne fait pas en trois mots le portrait d’une région et de ses enfants (on ne dit plus " la race ", comme du temps de Pesquidoux, ce n’est pas " politiquement correct " et puis la population a été largement brassée il est vrai) mais nos trois Lectourois m’incitent à tenter de le faire cependant : le Gascon est opiniâtre, caustique et truculent.

  • Opiniâtre c’est à dire persévérant, irréductible…

  • Caustique : vif, critique parfois jusqu’à l’injustice,

  • Truculent enfin, drôle et original.

Une truculence qui nous permet de finir sur une note optimiste. Oublions le syndrome. Lectoure a la chance d’avoir vu naître trois acteurs essentiels de l’histoire régionale et a de ce fait la responsabilité de faire vivre ce qu’ils nous ont légué. Ces hommes ont magnifiquement successivement enrichi notre patrimoine. Les trois œuvres se complètent parfaitement. A intervalle de deux siècles entre Pey de Garros et Bladé et de deux guerres mondiales entre Bladé et Pertuzé, ici, dans notre petite ville, que l'un d'eux, Bladé, a joliment qualifiée « d’étroite patrie », la langue, la légende et l’imagerie gasconnes nous ont été livrées en héritage. Je vous propose de faire fructifier cet héritage.

Ci-dessous le fichier du texte intégral. 

 

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Publié le 25 Novembre 2024

Royaume de naples-anjou-sicile lectoure - pierre de ferrières - peire de ferrières évêque

 

Au pied du Vésuve, dans l'imposant Castel dell'Ovo de la maison d'Anjou, Pierre de Ferrières a servi le roi de Naples, délaissant son évêché de Lectoure.

Longtemps l’institution "Évêché" a été convoitée pour son potentiel de revenus. Propriétés de rapport et impôts ecclésiastiques constituaient un "bénéfice" qui permettait à l’Église, concurrencée en cela par les pouvoirs laïcs, par le gouvernement royal évidemment, de s’attacher les élites intellectuelles, des administrateurs et des juristes en général qui, une fois nommés au diocèse étaient souvent autorisés, en sus, à poursuivre leurs carrières auprès de leurs structures d’origine, universités, tribunaux, et pour les plus illustres au sein des cours nobles ou ecclésiastiques. Quitte à déléguer sur place leur charge d’âme à un vicaire. Le phénomène est particulièrement tangible au haut Moyen-Âge alors que l’Église accompagne le développement économique qui génère nombre de questions de droit et d’organisation administrative, en participant au gouvernement des états en formation. En ce sens, le cas de Pierre de Ferrières à Lectoure (1296-1301) est caractéristique et d’autant plus intéressant qu’il intervient dans un cadre politique complexe tout autour de la Méditerranée.

evêque moyen-âge - royaume de naples sicile
Un évêque signant ses décrets

 

Cadre politique complexe, qu'on en juge. Lorsque Pierre de Ferrières est nommé à Lectoure en 1295 par le pape Boniface VIII, la Provence est partie intégrante du royaume de Naples, domaine de la maison d'Anjou. Après le bref pontificat de Benoît XI, successeur de Boniface, le gascon Bertrand de Got, évêque de Bordeaux et anglophile, devenu pape Clément V, empêché de siéger à Rome où s’enchaînent les luttes intestines, sera invité par le Roi de Naples à reposer sa cour itinérante à Avignon, possession provençale. C'est le début de la période avignonnaise de la papauté, qui durera plus de cent ans et finira par l'imbroglio du grand schisme d'Occident. Au-delà des Alpes, les villes de Lombardie, majoritairement gibelines c’est-à-dire partisanes de l’empereur germanique, et guelfes pro-papauté, alternent alliances et disputes. Les Etats pontificaux sont convoités par la Bavière. Enfin, le Languedoc est sous influence aragonaise. Et la prochaine croisade qui attend, et attendra toujours, est prétexte à alliances sans cesse rompues et militarisation d’une méditerranée sous pression.

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Lectoure aux confins des possessions de la maison d'Anjou à la veille des Vêpres siciliennes

Dans ce contexte, la petite vicomté de Lomagne est une position avancée à la frontière du royaume de France. Territoire qui semble fragile mais se révèle précieux, au sud de la Garonne, tête de pont dans une Gascogne divisée et dont l’ouest aquitain est un fief du roi d’Angleterre. Autant dire que Pierre de Ferrières est positionné à Lectoure de façon stratégique. Économiquement et politiquement, la cathèdre, le fauteuil qui a donné son nom au bâtiment, est à Lectoure doublement précieuse. Cependant Pierre de Ferrières, tout entier affairé à Naples, ne s’y assoira pas physiquement.

Boniface VIII qui nomme Pierre de Ferrières est le dernier pape italien avant l’intermède avignonnais.  Il est célèbre pour avoir porté à son sommet l'absolutisme théocratique de la papauté qui induit la supériorité du pape sur les rois. Son intransigeance se heurte à l’ambition de Philippe le Bel et à sa volonté de limiter à la fois l’autonomie des évêques de France et de nouvelles ponctions fiscales de Rome. Philippe le Bel envisage de convoquer un concile pour juger Boniface. Son chancelier Guillaume de Nogaret est mêlé à l’agression du pontife dans sa villégiature d’Agnani. Boniface décède un mois plus tard. L’épisode paroxystique, auquel succèdera en outre, l'affaire des Templiers, est emblématique de la lutte d’influence que se livrent l’église et les pouvoirs laïcs.

Charles II de Naples-Sicile, qui recrute Pierre de Ferrières, et Louis de Bavière, celui-ci candidat au Saint-Empire romain germanique, eux-aussi, se heurtent aux prétentions de la papauté. Les hommes d’église, juristes, évêques, chanceliers et diplomates, conseillers du pape ou des rois, pris entre deux feux, auront à choisir entre leur fonction, leur fidélité à leur hiérarchie, leur nationalité, et subiront les conséquences de ce conflit et de leurs prises de position. Pierre de Ferrières sera fidèle à la maison angevine.

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Jacques Duèze, pape Jean XXII

S’il est difficile de décrire avec précision le déroulement de la formation du futur évêque lectourois et les prémices de sa carrière puisque les actes officiels ne mentionnent que les princes, laissant dans l’ombre les rédacteurs, techniciens, même s’ils sont parfois les inspirateurs d’une décision, par leurs parcours respectifs, les historiens considèrent que Pierre de Ferrières a fréquenté très tôt Jacques Duèze, futur Jean XXII. Ferrières, issu d'une famille de petite noblesse de Sérignac en Quercy, parle le même idiome languedocien que le cadurcien et doit probablement avoir avec lui des amis communs voire de la parenté. Pierre de Ferrières, en 1288-1294, et avant lui son frère ainé Guillaume, en 1284-1289, enseignent le droit à l'université de Toulouse en plein essor. Pierre est un proche de l'évêque de Toulouse Louis d'Anjou, fils de Charles II, qui sera canonisé en 1317 sous le nom de saint Louis de Toulouse par Jacques Duèze devenu pape. Cette relation avec Louis d'Anjou sera certainement l'occasion du rapprochement avec Charles II. Jacques Duèze suivra les frères de Ferrières dans leur ascension, jusqu'à la cour de Naples. Comme Bertrand de Got, futur Clément V, qu'ils ont dû également côtoyer pendant leurs études, ce sont des juristes au moins autant que des théologiens.

Ainsi, le pape Boniface VIII installe-t-il à Lectoure, avec le soutien du royaume de Naples, un homme de son sérail, comme une borne sur le territoire, marquant son ambitieuse autorité.

 

Il serait prétentieux de prétendre exposer, dans une si brève chronique, l'histoire mouvementée de la maison d’Anjou en Italie. Mais pour comprendre les circonstances de la nomination de Pierre de Ferrières à l’évêché de Lectoure il faut, pour le moins, essayer de résumer cette période, au risque de raccourcis que l’on voudra bien nous pardonner.

En 1262, Charles d'Anjou, frère du roi Louis IX, le futur saint Louis, comte de Provence depuis son mariage avec Béatrice, reçoit la couronne de Sicile du pape Urbain IV qui souhaite éliminer les derniers Hohenstaufen, descendants de Frédéric Barberousse, qui attisent la résistance des villes italiennes à l'autorité pontificale. Mais Charles, dont le gouvernement est brutal envers la noblesse et la bourgeoisie locales et dont les prélèvements pèsent lourdement sur l’île, sera chassé de Sicile par le massacre dit des Vêpres siciliennes (mars 1282) où 2000 Français et Provençaux sont massacrés en une nuit.

Replié à Naples, Charles ne parviendra pas à reprendre pied en Sicile qui passe sous la coupe du royaume d’Aragon (Catalogne, Baléares, Sardaigne), l’ambitieux concurrent de la maison d’Anjou en méditerranée occidentale. En revanche il poursuivra son action en Toscane et Lombardie. A l’Est, il hérite de l’Albanie et a des visées sur Constantinople. Il négocie avec le sultan de Tunisie. Malgré la perte de la Sicile et les nombreuses révoltes qu’il réprime durement dans les Pouilles, en Calabre et à Rome, Charles 1er est le prince le plus puissant d’Italie en cette fin de 14ième siècle.

royaume de naples - maison d'anjou - deux siciles - charles 1er - charles II
Castel d'ellOvo, le siège du royaume de Naples

Sans qu’un tel projet ait été exprimé clairement, les historiens considèrent que Charles d’Anjou a mené une politique qui visait à bâtir un véritable empire méditerranéen. Son fils, Charles II poursuivra, sans succès, les tentatives de recouvrer la possession de la Sicile.

Régnant de 1285 à 1309, Charles II s’attache donc les services des frères de Ferrières, Guillaume et Pierre. En effet, comme son père avant lui, tant sur le plan militaire que pour son administration, il s’appuie sur des hommes venus de Provence mais également de Languedoc et de Gascogne. Le royaume de Naples-Anjou est alors, pour l’élite occitane, l’alternative aux carrières dans le royaume de France. Tant les réseaux de relations, familiales ou de connivence, que la langue, expliquent ce phénomène de cooptation. Bien que les idiomes, provençal, languedocien et gascon, diffèrent sensiblement, la langue d’oc est une culture en commun qui facilite le travail et la complicité de vues.

Quelle est la fonction du chancelier du roi de Naples ? Il est une sorte de ministre de la justice, garde du sceau royal. Il contrôle les actes touchant le domaine, ce qui en cette période de développement du royaume, de litiges et de négociations, revêt une importance capitale. Il est de fait en relation avec les alliés et les adversaires du royaume, France, Provence, Aragon… Ses décisions portent sur les privilèges attachés aux fiefs, la nomination de châtelains, les baux, le droit des personnes (protection des veuves, car le noble meurt jeune dans ce monde en guerre perpétuelle), les controverses et le règlement à l’amiable des litiges portant sur les droits de ban... Avec le protonotaire, sorte de secrétaire général, le logothète, ministre des finances dirait-on aujourd'hui, et d’autres conseillers, il participe à un véritable gouvernement royal. Par l’importance des enjeux, Pierre de Ferrières est donc à Naples, bien loin des préoccupations de son évêché lomagnol.

En 1301, Pierre de Ferrières est promu par Benoît XI à l’évêché de Noyon puis en 1304 au très prestigieux archevêché d’Arles. Il sera ici beaucoup plus présent et intéressé par les affaires de son ministère. L’explication est qu’Arles est un royaume, à cette époque disputé entre la maison des Baux et Charles II de Naples. Ferrières est donc là, mieux qu'à Lectoure, autant au titre de représentant du royaume napolitain que de ministre de l'Eglise. En outre le bénéfice d'Arles est autrement plus confortable que celui de la modeste capitale de Lomagne. Pierre de Ferrières décède en 1307.

 

Lorsque Pierre de Ferrières est nommé à Lectoure, il succède à Géraud de Montlezun qui est considéré être à l'origine de la construction de la cathédrale Saint-Gervais et Saint-Protais. Ce monument connaîtra diverses évolutions et reconstructions avant de devenir celui que nous connaissons. Son emblématique clocher dont la flèche culminera à près de 90 mètres avant d'être rabattue, n'a été élevé qu'à partir de 1487.

cathédrale lectoure - saint gervais saint protais - construction financement - montlezun - des bordes

 

Le successeur de Pierre de Ferrières sera brièvement Raymond III puis, en 1307, Clément V offre le siège de Lectoure à l'un de ses cousins, Guillaume des Bordes, alors que celui-ci n'a pas même l'âge canonique requis (1). Guillaume ne siègera pas plus souvent à Lectoure puisqu'il suit la cour itinérante de Clément puis celle de Jean XXII qui s'établit à Avignon, et ce jusqu'en 1330, une exceptionnelle longévité. Autant dire que la ville n'a pas beaucoup gagné à ces nominations stratégiques et dispendieuses, à ces sacerdoces que l'on peut, de fait, s'autoriser à qualifier de fictifs, celui de Guillaume des Bordes comme celui de Pierre de Ferrières.

Le chancelier du royaume de Naples sera représenté à Lectoure par Guillaume Meschini, son vicaire général, qui non seulement remplit le ministère religieux mais assure en outre la collecte des revenus de l’évêché, dont une partie, dans quelle proportion ?, est probablement convoyée à Naples, au Castel dell'Ovo. Il faudrait un minutieux et sérieux travail de recherche pour estimer le revenu de l'évêque à cette époque. Lectoure est le plus ancien mais aussi le plus petit des évêchés gascons. A la fin de l'ancien régime, une époque qui offre plus de renseignements précis et fiables, il ne génère que la moitié des revenus de celui de Condom (2). Cependant, il est assez riche pour avoir bâti cette cathédrale imposante, particulièrement visuellement à l'horizon du fait de sa position proéminente.

La dîme qui porte sur la production agricole, principale création de richesse à l'époque, est d'un taux d'environ 10% annuel. Entre un tiers et un quart de ce prélèvement revient personnellement à l'évêque. A la dîme s'ajoute la perception d'un cens épiscopal, un impôt sur les églises du diocèse, ainsi que diverses taxes prélevées auprès des prêtres à l'occasion des visites et synodes diocésains. Certes, on a noté que Pierre de Ferrières n'était pas présent dans sa circonscription. Mais son vicaire n'était-il pas délégué également à ce rôle "pastoral" ?  Ce représentant est évidemment rémunéré ainsi que les membres du chapitre cathédral, c'est à dire le personnel religieux qui assiste l'évêque, et qui dans la réalité, particulièrement en l'absence de celui-ci, fait véritablement fonctionner l'institution: " En 1491, trente-neuf chanoines, prêtres et religieux chantaient l'office des âmes du Purgatoire après la fête de Pâques. En 1499, la fête des morts célébrée trois jours après la Toussaint connut un éclat encore plus grand; cinquante-huit prêtres et chanoines du diocèse" ! (3)

Outre le système d'imposition, le diocèse est également propriétaire de biens de rapport, notamment agricoles, de métairies. A sa mort, Géraud de Montlezun, prédécesseur de Pierre de Ferrières et premier bâtisseur de la cathédrale, "en dépit  de tous ces travaux, laissa, paraît-il une grande quantité d'or et d'argent" (4). On le voit le diocèse d'ancien régime est une très importante institution drainant abondamment la richesse locale. Certes une partie de ces finances est réinjectée dans le tissus économique, chez les artisans, les commerçants et le personnel de service. La construction de la cathédrale, pendant trois siècles, a animé l'activité économique lectouroise. Que ce soit pour son intérêt personnel ou pour celui du diocèse, l'évêque est un gestionnaire.

Administrateur avisé, en particulier de ses revenus, lorsqu’il sera promu archevêque d’Arles, Ferrières supprimera le pallium, prélèvement perçu par le nouveau titulaire d’un évêché à sa prise de fonction, et le remplacera par une taxe permanente sur le commerce du blé, un impôt d'inspiration moderne et certainement beaucoup plus productif. Pierre de Ferrières applique à son diocèse provençal les bonnes recettes de gestion testées lors de sa carrière de grand commis du royaume de Naples.

Ainsi, Lectoure, au gré de l'intérêt de ses évêques successifs pour la ville et ses âmes, ou de leur train de vie aux premières loges du monde politique de ce Moyen-Âge mouvementé, pourra offrir à l'expression de sa foi le grand vaisseau de pierre dressé sur le promontoire qui domine le Gers, chœur à l'est et tympan à l'ouest. Du Vésuve aux monts Pyrénées.

                                                                  Alinéas

flèche de la cathédrale de lectoure
Lever de soleil sur la cathédrale Saint-Gervais et Saint-Protais avec sa flèche au 15ième siècle

(1) Guillaume des Bordes, cousin du pape Clément V : http://www.carnetdalineas.com/les-templiers-le-pape-clement-et-l-eveche-de-lectoure

et toutes les chroniques consacrées à l'affaire des Templiers vue depuis Lectoure http://www.carnetdalineas.com/2022/08/lectoure-et-les-templiers.html

(2) Georges Courtès, La cathédrale st Gervais et st Protais, in Histoire de Lectoure (Collectif) 1972.

(3) Maurice Bordes, Evêques et seigneurs, in Histoire de Lectoure (collectif) 1972.

(4) Georges Courtès, ibidem.

Documentation :

- Pierre de Ferrières sur Wikipédia

- Les évêques de Provence et la diplomatie royale sous Charles II (1285-1309)

- Sur la maison de Naples-Anjou voir Wikipédia, notamment Charles 1er et Charles II

- Thierry Pécout, Jacques Duèze, évêque de Fréjus, in Jean XXII et le Midi, Cahiers de Fanjeaux n°45.

- J. Pandellé, Histoire des évêques de l’ancien diocèse de Lectoure, Auch, Bulletin de la société archéologique du Gers, 1er trimestre 1965

Illustrations :

- Le Vésuve et le château des rois de Naples. Détail, http://www.bellanapoli.fr/

- Évêque signant ses décrets : www.communautesaintmartin.org

- Carte. Lectoure aux confins du royaume de Naples-Anjou à la veille des Vêpres siciliennes, https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%AApres_siciliennes, interprétation Carnet d'alinéas

- Portrait de Jean XXII, Triptyque Bâtisseurs du Palais des papes par Henri Rondel 1915-1916. Détail. Palais des Papes Avignon.

- Castel dell'Ovo , Matteo Tripadvisor

- Construction d'une cathédrale : Construction du Temple de Jérusalem, Jean Fouquet, 1470.

- La cathédrale de Lectoure et sa flèche au 15ième siècle, © Michel Salanié.

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Publié le 3 Novembre 2024

commerce mulassier - muletiers - convoi de mules mulets ânes

Où vont-ils ces fiers montagnards qui se laissent portraiturer par la célèbre artiste peintre animalière Rosa Bonheur ? On ne dira pas que leur chemin est "muletier". Pas vraiment escarpé comme veut l'exprimer cet adjectif. Plutôt un col largement ouvert, entre Gascogne et Catalogne ou Navarre d'outre-Pyrénées. Convoient-ils quelque marchandise d'un côté à l'autre de la frontière ? Mais leurs bâts semblent peu remplis. Alors, peut-être conduisent-ils ce troupeau d'ânes ou de mulets à destination du marché espagnol des bêtes de somme ? Car le commerce "mulassier" a été florissant pendant plusieurs siècles entre les deux pays. La foire de la Saint-Martin de Lectoure était une de ses étapes réputées.

A tout saint tout honneur. Commençons par Martin.

 

MARTIN, UN SAINT À SUCCÈS

Martin est l'un des saints patrons de France, celui des soldats, des policiers, des maréchaux-ferrants, des meuniers... Il est également le protecteur d'un très grand nombre d'églises, chapelles et bâtiments conventuels. 223 communes lui doivent leurs noms ! Enfin, Martin est le nom de famille le plus fréquent de notre pays encore aujourd'hui. A ce succès plusieurs explications. La principale est le fait qu'au Moyen-Âge, la charité est la première qualité chrétienne, celle qui permet de s'assurer d'accéder au paradis. On ne mesure plus aujourd'hui l'importance fondamentale de cette croyance qui a, ce carnet l'a démontré, contribué énormément à la (bonne) conduite en société, et celle de notre ville en particulier à l'époque de la création de l'hôpital du Saint-Esprit par exemple (voir ici). Or, Martin est réputé pour le geste de charité par excellence : il a partagé son manteau avec le mendiant. L'illustration de Pierre Joubert est là pour appuyer le message spirituel : le glaive du soldat Martin est l'instrument du partage entre le fort et le faible.

saint martin - mule - foire de la saint martin - marché aux mules


Martin, né en 316 en Pannonie, actuelle Hongrie, est officier de l'armée romaine d'occupation en Gaule. Il se fait remarquer très tôt par son sens du partage allant jusqu'à distribuer sa solde. En garnison à Amiens, un soir particulièrement rigoureux de l'hiver 334, il divise sa cape pour couvrir un nécessiteux transi de froid. Les reliques de cette cape (capella en latin) seront conservées à Tours, puis à Aix-la-Chapelle donnant naissance au mot chapelle ce qui démontre l'importance accordée à cette histoire. Martin quittera l'armée, se fera ermite puis sera élu évêque par les habitants de Tours eux-mêmes. Néanmoins il continuera de vivre pauvrement, parcourant la campagne pour répandre la bonne parole et dispenser ses bienfaits. Bien sûr un certain nombre de miracles lui sont attribués et, pour qu'il soit sanctifié, certains ont été reconnus par l’Église. L'histoire de sa vie, rapportée par l'un de ses compagnons et disciple, est considérée comme un ensemble alternant faits réels et légendes. Martin parcourt l'empire romain. L'âne, le mulet et la mule sont le moyen de locomotion habituel du prédicateur. Cependant Martin n'est pas le saint patron des muletiers. C'est saint Eloi. Alors, pourquoi les marchés aux mules avaient-ils souvent lieu à la saint-Martin, le 11 novembre ?

 

LE MARCHÉ DU POIDS LOURD DE L'ÉPOQUE

attelage de mules - attelage voiture

Voilà encore un déficit de notre mémoire collective. Je ne voudrais pas passer pour un père la rigueur distribuant dans ce cybercarnet, comme un tableau d'honneur, bons et mauvais points, mais les ânes, mules et mulets ne sont pas considérés aujourd'hui à la mesure de leur contribution à notre Histoire. Il ne reste d'eux aujourd'hui dans notre langage quotidien que les quolibets, les moqueries et les insultes que ces animaux y ont légué bien malgré eux. "Espèce d'âne !", "Quelle mule celui-ci !", "Âne bâté va", ou encore "Avance bourrique !". Et j'en passe.

Un âne bâté

Autant d'expressions qui négligent le fait que la bête est parmi les plus intelligentes, et qu'elle a été la plus utile des auxiliaires de l'activité humaine. Heureusement, là où elle apparaît encore aujourd'hui dans notre décor, pour notre distraction cette fois, spectacles, balades touristiques et foires justement, elle provoque en général notre affection, sentimentaliste et quelque peu anthropomorphique mais cela vaut mieux qu'un claquement de fouet.

Et puis il y a le précieux travail de conservation des éleveurs. Car, si l'âne est une espèce à part entière, mules et mulets eux, nécessitent l'intervention de l'homme pour naître car ils sont le fruit de l'accouplement, qui n'est pas tout à fait dans l'ordre naturel des choses, entre une jument, de la race cheval, et un âne. Mules et mulets ne se reproduisent pas entre eux pour donner naissance à une nouvelle race, sauf quelques rares exceptions que l'on comptabilise et que l'on analyse en tant qu'anomalies. Aussi faut-il, pour obtenir chacune de ces bêtes, et l'on dira pourquoi elles sont recherchées, s'y reprendre sans fin. Chaque région a progressivement sélectionné son type de mulet, en fonction de la tâche qui lui est affectée traditionnellement et des qualités qui s'imposent : ici traction de voiture, là portage de charge, ailleurs plus rarement mais cela s'est vu, le labour, le treck aujourd'hui (voir ici le site des Mules de Soula auquel nous avons emprunté la photo ci-dessous). Et la monte bien sûr, et pas uniquement celle du pape. En tant que monture, mules et mulets, à condition d'être bien dressés, soignés et conduits sont en effet préférés au cheval, trop haut, trop vif, fragile et cher. Pour le labour le bœuf est certes plus fort mais dans certaines configurations il est moins facile à diriger, lent et trop lourd. Mules et mulets sont réputés pour pouvoir porter de lourdes charges, jusqu'à 100 kilos, sur des longues distances et sur des chemins escarpés qui seront de ce fait qualifiés de "muletiers", nous voici revenu dans nos Pyrénées.

mule chargement de bois

 

Le commerce mulassier trouve son origine en Poitou. Car la région de Niort s'est fait une spécialité de la production de mules et de mulets, en particulier grâce à la sélection d'une race de cheval de trait de lignée flamande, le "Poitevin mulassier", dont la jument accouplée au baudet du Poitou, un âne de forte taille, donne des individus robustes et intelligents. Ainsi, historiquement, un trafic commercial s'est développé qui conduisait les jeunes mules et mulets depuis l'ouest de la France dans les régions qui en avaient besoin, montagneuses et isolées, du Massif Central et des Alpes de Provence, et jusqu'aux Pyrénées lorsqu'ils étaient destinés au marché espagnol, sur le chemin qui nous intéresse.

En effet, l'Espagne a longtemps été dépendante de la production de mules et de mulets de France. Les jeunes bêtes étaient élevées dans l'objectif d'être présentées aux négociants espagnols, à l'automne, à maturité, sur les marchés du Sud-Ouest, dont Lectoure. Parquées jusqu'au printemps au pied du massif, elles passaient les cols et parvenaient sur les foires de printemps du nord de l'Espagne.

carte chemins  foires commerce mulassier

 

Par ailleurs, et ce n'est pas anecdotique, mules et mulets ont eu leur heure de gloire. Lors de la conquête de l'Ouest américain où ils tiraient les chariots des colons. Plus reconnaissants que nous le sommes... les américains ont créé un musée de la mule à Bishop en Californie https://www.mulemuseum.org/

musée mule mulet

Puis, autre fait d'arme, c'est le cas de le dire, le mulet était l'animal de bât des régiments de Tirailleurs marocains du général Juin et de la 1ère Armée Rhin et Danube du maréchal de Lattre de Tassigny, ceux qui ont enlevé le Monte Cassino et les Vosges aux Allemands en 1944. L'état-major allié a reconnu que seules ces unités de l'armée d'Afrique française pouvaient "success the job". C'est donc avec humour mais sans dérision que l'on a dénommé les goums marocains "Royal brêle force".

royale brele force - mule mulet goumiers marocains - rhin et danube

 

Mais revenons à Lectoure. Et à la foire de la Saint-Martin.

 

LES EFFETS D'UN BON GOUVERNEMENT

Si nous ne disposons pas, semble-t-il, de document historique la datant avec précision, la foire de la Saint Martin de Lectoure est beaucoup plus ancienne que les 41 ans que lui attribue timidement son comité d’organisation actuel. Il est dommage de ne pas rappeler cette histoire édifiante bien que les références à la charité chrétienne et à la mule ne fassent plus recette. Cette dernière expression est d’ailleurs tout à fait adaptée car dès l’origine, la recette financière a été considérée comme nécessaire aussi bien par les autorités laïques que religieuses. Les archives ne nous disent pas non plus qui a institué ce rendez-vous annuel dans notre ville, l’un des deux co-seigneurs, vicomte ou évêque, ou bien les consuls ? Peut-être les trois de concert, pour une fois intéressés au même plan.

Les foires apparaissent en Europe du 11ième au 14ième siècles, parfois mentionnées dans certaines coutumes qui énumèrent les libertés traditionnelles, orales à l’origine puis consignées par écrit, accordées aux populations par le seigneur des lieux. En fait de libertés, il s’agit plutôt de règles d’organisation qui conditionnent la paix sociale et donc l’activité économique. Ou bien est-ce l'inverse ? Car le développement rapide de la société au Moyen-Âge s'explique par la conjonction intime du progrès technique, de la croissance démographique, de la productivité, du rôle des corporations professionnelles et des échanges commerciaux, des foires par conséquent.

Ce pourrait être une vue de la Lectoure médiévale, ce détail (agrandissement possible par un clic droit) de l’impressionnante fresque siennoise d’Ambrosio Lorenzetti intitulée « Les effets d’un bon gouvernement sur la cité » exprime parfaitement l’idée. Ou l’idéal… Pas moins de cinq mules y apparaissent aux côtés des acteurs économiques, artisans, commerçants, paysans, maçons sur les toits et même un enseignant et ses écoliers, dans une ville à l’architecture opulente. Ânes, mules et mulets symbolisant le transport de marchandises, rouage essentiel de l'activité commerciale.

sienne - palais de la paix - ambrosio lorenzetti

En effet, comment prêcher la charité si la société dans son ensemble est misérable ? C’est la production de richesse qui permettra d’accorder aux plus démunis le minimum vital. C’est en tout cas le raisonnement, ou la justification, des maîtres de la cité. L’Eglise en particulier a donc souvent favorisé les foires. La vénération du saint patron, les autorisations de quêtes accordées exceptionnellement ce jour-là aux ordres religieux charitables s’accordent avec le commerce qui favorise la production, laquelle à son tour contribuera au rendement de la prochaine dime. Tout le monde y trouve son compte. Charité bien ordonnée commence par... les revenus de l'évêque.

Il existe de nombreuses foires de la Saint Martin en France. Autour de Lectoure citons Duras, Aurillac, Pau et plus près l’Isle-Jourdain, concurrente de nos jours puisque le chaland est volage et peut, d'un coup de cheval vapeur, ou électrique désormais, préférer le pays de Savès à la Lomagne. Mais certaines de ces manifestations sont devenues de " simples " fêtes foraines où s’offrent à foison et avec force sonorisation barbe à papa, pain d'épice industriel blistérisé et autos-tamponneuses. A Lectoure, l’économie locale y trouve cependant encore son compte, commerçants et artisans du cru y côtoyant les associations et les stands purement festifs. Bien entendu, la charité n'a plus rien à gagner ici, désormais dépendante de la solidarité nationale, et règlementée.

Mais pourquoi, la Saint Martin a-t-elle été inscrite si tard sur le calendrier annuel, au risque de se faire assez souvent tremper, comme une soupe ? Ce n’est pas chaque année l’été de la Saint Martin. Il faudrait pour répondre à cette question, fondamentale quand il s'agit d'un rendez-vous de plein air comme un pique-nique ou la kermesse paroissiale, remonter à la bulle du pape, conservée aux archives du Vatican, qui l’a décidé ainsi. Cependant, il est évident que toutes les foires d’automne, quel que soit le saint invoqué, permettaient d’entrer dans l’hiver en se défaisant des stocks de biens périssables, générant de la trésorerie en prévision des investissements de la prochaine saison, et en même temps, à tant que faire, en festoyant avant la période d’hibernation dont nous avons oublié les rigueurs. Une sorte de solstice commercial. Une ripaille exutoire qui n'attend ni Noël ni saint Sylvestre. Et lorsque les mulassiers espagnols, après la foire, ne pouvaient pas faire traverser par leurs bêtes les Pyrénées déjà enneigées, ils campaient sur place en attendant les beaux jours. A l'époque, comme tout, le commerce international suit les saisons.

foire agricole gascogne

 

Enfin Bladé, notre incontournable passeur, rapporte une histoire de loup qui prouve s’il le fallait la réalité de la foire aux mules de Lectoure.

" Alors, les juments poulinières et les jeunes mules qu’on élève pour les vendre aux Espagnols, à Lectoure, le jour de la foire de Saint-Martin, demeuraient seules dans les prés de la rivière de l’Auroue".

Une histoire de loup, de mule... et de romaine, celle-ci n’étant ni une jolie marchande, ni le nom de la route qui longe le Gers au pied de la citadelle, tracée par l’Empire, civilisateur et commerçant déjà, mais la balance qui a réglé les transactions de nos foires, marchés et étals d’échoppes pendant des siècles.

balance romaine - bladé - le loup malade - lectoure foire de la saint martin

                                                             Alinéas

ILLUSTRATIONS :

- Rosa Bonheur, Muletiers espagnols traversant les Pyrénées, 1857.

- Pierre Joubert, Martin partageant sa cape, in Saint Martin, soldat du Christ, Jean-Louis Picoche, ed. Elor 1996.

- Carte postale Attelage de mules - Environs de Cahors, cliché Viguié, Collection particulière.

- Âne bâté, attribué à Raymond Brascassat.

- Mule chargée de bois. www.lesmulesdesoula.com

- Carte des chemins mulassiers entre la France et l'Espagne, in "Le commerce des mules entre la France et l'Espagne à l'époque moderne : l'exemple du Val d'Aran et des Pyrénées centrales", Patrice Poujade, Annales du Midi 1999, pp. 311-324.

- Logo du musée de la mule à Bishop, Californie.

- Compagnie muletière, 1ère Armée française Rhin et Danube, https://rhin-et-danube.fr

- Ambrosio Lorenzetti, Allégorie et effets du bon et du mauvais gouvernement, Palazzo Pubblico de Sienne (détail). https://fr.wikipedia.org/wiki/All%C3%A9gorie_et_effets_du_Bon_et_du_Mauvais_Gouvernement

- Carte postale Jour de foire à Labouheyre (Landes), Cliché Bernède, collection particulière.

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #La vie des gens d'ici, #Histoire

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Publié le 15 Août 2024

lectoure gers - tour du bourreau - tour de corhaut

es historiens n'en font pas cas, et pourtant l'Histoire du rempart de notre ville n'est pas finie. En effet, le promeneur observera que la nature reprend ses droits après la reddition de la ville et le bourreau ayant remisé sa hache dans la tour d'angle désaffectée.

Et c'est un triomphe ! Car certaines fleurs apprécient particulièrement le profil stratégique de cet ouvrage pourtant sévère, l'aplomb les protégeant des coups du cantonnier méticuleux, l'espace dégagé leur offrant une cimaise gargantuesque à la vue des galeries voisines de Baqué, Sainte-Croix et de la vallée du Gers. Fleurs abondant malgré, ou plutôt grâce à un sol maigre, interstitiel, car c'est leur régime, leur discipline. En quelque sorte un champ de conquête botanique là où le bâtisseur pensait installer un glacis minéral. Peut-être ces sauvageonnes, Coquelicot au nord, Giroflée au sud, ailleurs Valériane ou Cymbalaire des murailles, encore appelée "Ruine de Rome" justement, trouvent-elles leur vitalité dans le terreau de l'Histoire ? Mais Rome n'y est pour rien à Lectoure, au contraire. La Pax Romana avait établi la colonie industrieuse dans la plaine, grasse et paisible, sur la voie rectiligne menant de Lugdunum Convenarum (Saint-Bertrand-de-Comminges) à Agen. L'empire protecteur ayant chuté sous les coups de boutoir des Wisigoths, et les Vikings cabotant entre Agen et Auch, les Lactorates orphelins jugèrent préférable de se réfugier sur la colline, de fait réinvestir l'oppidum de leurs prédécesseurs Celtibères. Et le dresser plus encore. Les temples antiques démantelés donnèrent de la bonne pierre de taille. Les autels sacrificiels de la bonne fondation. Le menu peuple se blottit au mur des églises. Les jardiniers investirent la place, pacifiquement. Les poulaillers fleurirent. Le rosier Pierre de Ronsard et la cerise Napoléon aussi.

lectoure gers - jardins de ville

 

Alors, le seigneur des lieux, vicomte de Lomagne et d'Auvilar, avant d'offrir dans une corbeille nuptiale ce nid d'aigle à l'ambition de la maison d'Armagnac, s’installât à l'extrémité de l'éperon rocheux qui fut barré au fur et à mesure du développement du bourg par autant de remparts et de fossés que nous avons aujourd'hui de ruelles perpendiculaires à l'artère commerçante.

lectoure gers - ruelles - rue nationale

 

Mais l'Histoire rattrape toujours l'ambition. Un château trop prétentieux ne fait que focaliser les efforts des adversaires qui alors se liguent et mettent le siège. Au pied du système défensif, bien installés sur la prairie bordant les ruisseaux poissonneux et au chaud des salles meunières déguerpies, dix mille cavaliers à l'écusson de Louis le onzième, autant de gens d'arme et les ribaudes qui vont avec, patientèrent jusqu'à ce que la ville tombe comme un fruit mûr, si ce n'est le rempart lui-même. Aujourd'hui, puni, arasé, occulté, n’impressionnant plus personne, le vestige du château d'Armagnac émerge à peine entre l'hôpital-usine et les cimetières où fraternisent paroissiens et tirailleurs sénégalais. Au pied de la citadelle, le paysan retourne l'humus des vieilles batailles.

lectoure gers - hopital - chateau des comtes d'armagnac - cimetière

 

Le vieux Cazeaux racontait à Jean-François Bladé que les Bohèmes vivaient là, dans quelque semblant de grotte, sous les fenêtres de l'hospice du Saint-Esprit. Le macadam périphérique a recouvert leurs danses, leurs chants, guitare mauresque et tambourin. Personne ne reverra plus l'Homme Vert qui parle aux oiseaux, qui est le maître de toutes les bêtes volantes.

 

- Par les moustaches du pape ! reprenait un narquois grisonnant qui avait servi, voilà des gouttières d'églises qui vous crachent du plomb fondu mieux que les mâchicoulis de Lectoure.

Lorsqu'il lance tous les truands, les estropiés et les coquillards de la cour de miracles à l'assaut de Notre Dame de Paris, Victor Hugo n'est pas encore passé à Lectoure, qu'il ne distinguera d'ailleurs qu'en contre-plongée, depuis le relais de poste du Pradoulin, lors de son voyage retour en diligence depuis les Pyrénées en 1843, en parcourant dans la journée l'étape d'Auch à Agen, route décidément très fréquentée. Dommage, car le grand écrivain se double d'un fantastique peintre de châteaux, murailles et vestiges romantiques. Pas de mâchicoulis de ce côté d'ailleurs ; le rocher fondamental suffit, sauf à retenir le duc de Montmorency, sauf à repousser la logorrhée iconographique de notre siècle voyeur et selfiste, mon cyber-carnet y compris.

lectoure gers - été photographique

 

Au sud, chics et exotiques, ses gloriettes exposées à la ronde, selon la saison ou l'heure qui provoquent son humeur de vieillard, le mur d'enceinte resplendit des neiges de Pyrène, émerge incertain à la vue des citadelles concurrentes dans les brouillards automnaux ou bien, immodeste malgré les assauts du temps, s'enflamme aux couchers de soleil glorieux.

 

Au pied de la ville ceinte, Diane ne s'est jamais baignée à la fontaine Hountélie qui sourd de la muraille, les vestales de Cybèle peut-être, le troubadour pourra le chanter si l'historien n'ose. Ce matin lumineux, sans cérémonie, ni grand prêtre, ni saint Clair martyr, comme un passe-muraille cette élégante silhouette d'un temps pandémique disparaîtra derrière la tour colossale qui semble contenir la ville blottie dans ses bras tentaculaires.

lectoure gers - fontaine diane - saint clair

 

Le vieux routier grisonnant de la cour des miracles avait raison, ce rempart a autrefois été coiffé de mâchicoulis, de tours, de bastions et flanqué d'une barbacane, imposant système servant de sas d'entrée à la porte principale de la ville, disons à l'endroit de notre poste actuelle, croissants chauds, un maréchal d'Empire le regard perdu vers le Danube, les premiers boulistes d'une journée comme une autre... Là, refermant la boucle de sa balade, revenu au présent qui s'impose, le promeneur doit faire un peu preuve d'imagination, aidé par le dictionnaire d'architecture médiévale de Viollet-le-Duc. Aidé également par les mémoires du maréchal de Monluc, qui pointa sa canonnade sur la ville coupable de huguenoterie. Une brèche suffit à révéler l'illusion de l'antique édifice. La ville revint à la messe.

lectoure gers - barbacane - monluc - système défensif

 

Comme la soldatesque des rois de France et de Navarre venus soumettre la ville rebelle, comme le promeneur qui redescend à présent vers la Croix-Rouge entre noisetiers et lauriers, jadis, l'étranger ne pénétrait pas librement dans la place.

Pacifiques, pénitents, malades, mais justement parce que pénitents ou malades suspects aux yeux du sergent de ville derrière le judas de son guichet, durant des siècles, des milliers de pèlerins de Saint-Jacques, logés et nourris à l'hospice, hors le bourg, ou plus en amont encore sur le chemin, à La Peyronelle, ont furtivement contourné les murs de la ville pour rejoindre le gué ou le Pont de pile sur la rivière, laissant la citadelle peu charitable derrière eux, espérant d'autres clochers, la clémence d'autres cieux. Notre ceinture monumentale aujourd'hui labellisée, soignée et convoitée, n'a pas toujours été considérée avec émotion... Le patrimoine suinte la misère passée.

lectoure gers - cathédrale - fossés - patrimoine - remparts

 

A présent abattu en maints endroits, ouvert au monde et à son agitation, le rempart est une histoire en pointillés. Le bastion ne dirige plus ses canons sur les routes qui montent à l'assaut de l'étroite patrie. A leur tour, sous les marronniers, les amoureux, les touristes, et Petite Poucette sur son banc, prennent leur quart de garde.

 

                                                                             Alinéas

lectoure gers - bastion - esplanade des marroniers - vallée du Gers

 

© Photos Michel Salanié

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire, #La vie des gens d'ici

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Publié le 28 Novembre 2023

pertuzé, révolution française, 1789, révolutionnaire auch, gascogne , sans-culotte

"Dans l'immense champ de bataille idéologique que constitue la Révolution française, on ne se bat pas argument contre argument mais carrément catéchisme contre catéchisme".
Histoires de la Révolution en Gascogne. Hourquebie/ Sourbadère. Illustrations Pertuzé. Ed. Loubatières.

 

HISTOIRE DE FRANCE

Ce sans-culotte impérieux et sentencieux, tel un pasteur monté sur sa chaire du temple de la Raison, qui assène le nouveau catéchisme révolutionnaire à un gamin amorphe, illustre le fossé entre les nouveaux maîtres et le petit peuple, avec humour certes, mais très en concordance avec le texte des deux auteurs de ces étonnantes Histoires de la Révolution en Gascogne. Cependant, Pertuzé n'a pas toujours manié l'humour ou la caricature pour illustrer cette époque. Il sera souvent mis à contribution pour les nombreuses publications, les livres historiques, les bandes dessinées, numéros spéciaux de la presse qui paraissent pour le bicentenaire de la Révolution, et son dessin y est souvent tout à fait réaliste, les costumes et les lieux étant parfaitement rendus pour que l'Histoire soit restituée à la fois le plus possible conformément aux faits et attrayante.

pertuzé toulouse - révolution française - dépêche du midi 1989 - pont neuf - porte Saint-Jacques

Le 14 juillet 1989, la Dépêche du Midi publie un cahier spécial anniversaire sur tous les départements qu'elle couvre, cahiers illustrés par Pertuzé qui situe l'action devant un monument caractéristique de chaque chef-lieu de département (institution toutefois post-révolutionnaire !), Agen, Albi, Auch, Cahors, Carcassonne, Foix, Montauban, Tarbes, Rodez et Toulouse ici, où la révolte vient du quartier populaire Saint-Cyprien et traverse le Pont-Neuf par la porte Saint-Jacques, détruite en 1860 pour laisser passer le flux automobile de l'époque moderne, encore hippomobile à cette date... une autre histoire.

 

Pertuzé s'exprime sur ce sujet dans une interview à la Dépêche du Midi en 1999. A la question "Quelle est la différence entre le dessin et l'écriture ?" voici sa réponse, très modeste en l’occurrence : "Aucune. Tout ce qui est lettre, typographie, calligraphie appartient à l'écrit. La bande dessinée est un excellent compromis. J'essaye moi même d'écrire, même si je suis loin de me considérer comme un écrivain, car je rédige pour faire des illustrations. Qu'apporte le dessin au texte ? Pas grand-chose. Si le texte est bon, il n'a pas besoin de dessin. Mais il apporte tout de même un contrepoint, une autre vision... personnelle. Il y a des textes très visuels qui appellent une illustration très réaliste. Ce n'est pas une nécessité, un plus que l'on apporte au lecteur". Et c'est évidemment le cas avec l'Histoire. Si le texte est bon, dit-il. Or, certains historiens ne sont pas de bons auteurs. Ce n'est d'ailleurs pas absolument indispensable dans leur fonction et de ce fait la matière est souvent indigeste.

Comment intéresser le lecteur lambda à l'Histoire ?

Que serait l'Histoire de l'Egypte antique sans les peintures murales des tombeaux des pharaons ? Que serait l'Histoire de la conquête normande de l'Angleterre sans la tapisserie de Bayeux ? Que serait l'Histoire de l'architecture médiévale sans le Dictionnaire raisonné de Viollet-le-Duc ? Toutes proportions gardées bien sûr, ceci pour démontrer l'importance de l'illustration par rapport à l'écrit, sa complémentarité, son efficacité dans le mécanisme de compréhension, de démonstration et de transmission.

 

SOCIOLOGIE HISTORIQUE

On l'admet aisément aujourd'hui, l'Histoire ne se limite pas aux révolutions, aux grandes batailles et à la chronologie du règne de tel ou tel roi, empereur ou président de la république. L'Histoire est également celle des peuples, de leur mode de vie et de pensée. Pertuzé concourt à dessiner cette sociologie historique qui n'a pas été immortalisée par les grands peintres, monopolisés par les élites. Les Contes de Gascogne de Bladé, comme Les chants de Pyrène, sont illustrés avec un grand soin du costume et des intérieurs paysans, bourgeois et nobles. Le poids du folklore dans la société de l'époque, qui rapporte voire perpétue les croyances et les superstitions, est lui-même en tant que tel sujet d'étude. On discute encore de l’orthodoxie de sa méthode, mais Jean-François Bladé est aussi considéré comme ayant collecté une matière à étude historique. Le folkloriste n'est pas un conteur, mais un passeur, un mémorialiste.

Contributeur de Wikipédia, l'encyclopédie en ligne, sous le pseudo Morburre, Pertuzé a dessiné, pour répondre à quelle sollicitation ? nous ne le savons pas, ce superbe ramoneur savoyard et, en légende, a rappelé sa fonction de coursier dans le Paris du 18ième. La tenue et les outils du gamin sont particulièrement restitués.

Ramoneur, illustration pertuzé, wikipédia, illustrer la sociologie historique

Avant la généralisation des postes, on confiait souvent, à Paris, aux petits ramoneurs le soin de transmettre des courriers.

 

HISTOIRE DE LECTOURE

Evidemment, l'Histoire de sa ville intéresse au plus haut point notre illustrateur. On pourra regretter qu'il n'ait pas eu l'occasion de participer à l'une ou l'autre des publications historiques sur Lectoure, et nous croyons deviner qu'il l'aurait souhaité. C'est sans doute ce qui l'a décidé à travailler, de façon autonome et originale, à ses Lactorates. Initialement, ses portraits, écrits et dessinés, se concentraient sur des personnages célèbres, Jean V d'Armagnac, le duc de Montmorency, le bourreau Rascat... Le titre du projet était alors "Etroite patrie", selon une formule d'un des historiens locaux croit-on savoir. Puis sont venus les écrivains, Gide, Jean Balde, la nièce de Bladé, Aurélie Soubiran, princesse Ghika. Enfin, d'autres portraits ont intégré la galerie, à l'intérêt historique parfois plus anecdotique mais sociologiquement, on y revient, très intéressants, le sculpteur de notre monument aux morts, Sarrabezzolles, le peintre Naillod, Ducos du Hauron, l'inventeur de la photographie en couleur tout de même... Enfin certains plus lectourois, Duchesne, le médecin d'Henri IV, les saints Gény, Clair et Maurin etc...

Il semble que Jean Lannes n'ait pas eu les faveurs de notre illustre illustrateur. Le maréchal d'Empire n'avait d'ailleurs pas besoin de lui étant donné la riche iconographie dont il a bénéficié, façon de parler, après sa mort. Il aurait toutefois certainement fait partie des Lactorates. La première épouse du grand soldat, répudiée pour infidélité, Catherine Jeanne Josèphe Barbe Méric, dite "Polette", a été portraiturée par Pertuzé, dessin et texte, celui-ci plutôt indulgemment. Ceci dit pour la petite Histoire. Y faut-il toujours une majuscule dans ce cas ?

jean lannes - maréchal lectoure - pertuzé - méric - épouse

Quant à Monluc, un autre maréchal de France passé par là deux siècles plus tôt, Pertuzé a publié sur internet un magnifique panoramique du siège de Lectoure par lui légendé ainsi : "Vieille histoire : le siège et la prise de Lectoure (protestante) par Blaise de Monluc (catholique), en septembre 1562. Cherchez l'erreur (il doit y en avoir plein). Pour situer, le clocher est bien là, entier avec sa flèche, mais la cathédrale a été détruite. Le Bastion, à droite, n'est qu'une levée de terre sans murs. Avec ses trois canons, Monluc a fait une brèche dans le rempart, à peu près là où se trouve la piscine mais à l'époque il n'y a pas la piscine, ni même les terrasses des Marronniers et les jardins en-dessous, il y a des maisons et des rues. En plus on n'y voit pas grand-chose parce que l'assaut s'est passé la nuit (et vous trouvez que je fais un boulot facile ?)".

siège de lectoure - monluc - guerres de religion - pertuzé

Siège de Lectoure par la troupe catholique de Monluc. 1562.

Complétons le descriptif car c'est remarquable : la position des troupes de Monluc, sur le plateau de Lamarque (côté lycées aujourd'hui) est exacte, la porte Boucouère est suggérée par deux tours jumelles de flanquement (à la place de l'actuelle entrée de la rue Nationale), on semble distinguer au fond le clocher de l'église Saint-Esprit et la tour d'Albinhac. A gauche, la tour d'angle de notre chemin de Saint-Clair est imposante. L'illustrateur s'est documenté sur l'armement de l'époque. La crémaillère de réglage de la hausse des canons de Monluc et le flacon de poudre noire attaché à la ceinture de l'arquebusier ne s'inventent pas... Le feu de camp qui divise le dessin en deux devait être prévu pour marquer la pliure de l'ouvrage projeté. Que nous ne verrons pas puisque Pertuzé n'a pu mener son projet Lactorates à terme. Fin de l'histoire.

                                                                                                       Alinéas

PS. Je vous suggère de cliquer (clic droit en principe) sur cette dernière illustration et de sélectionner la fonction [ouvrir l'image dans un nouvel onglet] et vous pourrez ainsi observer cette très belle illustration de plus près.

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 6 Juin 2023

 

 

ue s'est-il passé à Lectoure, en 1560, ce jour de fête? Les cagots ont osé se mêler à une procession religieuse. Supposés descendants de lépreux et d'autres maladies honteuses puisque provoquées comme châtiment, pense-t-on alors, par la justice divine, reclus dans leur quartier réservé (1er volet de cette série), à l'extérieur de la citadelle, ces parias ont enfreint l'interdit. Scandale. Quelle audace ! Ces maudits... ces gueux. La bagarre qui s'en est suivie a dû faire des dégâts des deux côtés. Provocation ou simple évolution dans leur comportement et leur intégration sociale puisque le comte d'Armagnac lui-même a ordonné, il y a déjà plus d'un siècle, que cessent les violences dont ils étaient l'objet ? Oui mais voilà, l'autorité ne suffit pas face à la mentalité populaire, profonde et obtuse. Et, de surcroît, il n'a pas supprimé la raison même de leur exclusion, cette supposée descendance maudite. Ce comte, paternaliste et intéressé (2ème volet), a disparu dans la chute dramatique de la maison d'Armagnac en 1473, et à présent, le Sénéchal, représentant du roi, bien loin, lui, de la Gascogne nouvellement directement attachée à la couronne et de ses archaïsmes, par conviction ou prudence vis à vis d'une population nombreuse et toujours prompte à se révolter, prend le parti de la race dite "franche". La cause est effectivement raciale. Pour le moins sociale.

Mais les cagots de Lectoure en ont assez. Assez de cette situation que l'on qualifierait aujourd'hui d’apartheid. Pour oser se rebeller, ils sont certainement dans notre ville assez nombreux, rendus solidaires dans l'adversité et en outre, certains d'entre eux sont riches. Car contraints de n'exercer que dans la maçonnerie, la charpente et la ferronnerie, ils en sont devenus experts, indispensables socialement et par conséquent sûrs d'eux.

Les cagots vont demander au tribunal du Sénéchal que leur soit rendu justice de cette exclusion. Mais ils perdent ce procès en première instance. Qu'à cela ne tienne, ils feront appel devant le parlement de Toulouse. La justice de cette époque n'est pas plus rapide qu'aujourd'hui et ils attendront jusqu'en 1579 pour que le juge provincial se prononce. Or, par rapport à la Gascogne stricto sensu, outre Garonne, la région de Toulouse est relativement peu touchée par le phénomène cagot. Et ce sera la chance des charpentiers de Lectoure, c'est ainsi qu'ils sont dénommés dans les actes juridiques, car les magistrats de la ville rose seront peu sensibles aux arguments du Sénéchal : en effet, la lèpre est en recul et à présent contenue dans les léproseries, les cagots travaillent et paient l'impôt, ceci est déterminant à l'époque où le pouvoir est très gourmand, enfin rien ne permet de distinguer physiquement les deux populations et ne justifie l'exclusion desdits plaignants.

A ce stade, les documents font apparaitre que les cagots de Lectoure et de Saint-Clar sont à présent associés dans la procédure. A leur tête, deux frères Belin, charpentiers dans chacune de ces deux villes. La solidarité tribale joue. Ceux de nos lecteurs qui connaissent notre maison d'hôte avaient deviné pourquoi nous nous sommes évidemment intéressés à cette affaire. Les Belin ont essaimé à Saint-Clar, où un quartier porte encore leur nom. Or, nous savons depuis nos chroniques consacrées à l'hôpital du Saint-Esprit qu'un couple d'hospitaliers nommé Belin est arrivé à Lectoure en 1497 (voir ici). Le mari, prénommé Vital, meurt brutalement d'une maladie, que l'on peut supposer contagieuse. Sa femme, Domenge, c'est à dire Dominique, est atteinte par le mal mais survivra et poursuivra avec dévotion sa tâche à l'hôpital durant plusieurs années. Les cagots sont fréquents dans le périmètre d'influence du Saint-Esprit, employés, locataires, prestataires. L'hôpital joue là son rôle charitable et a sans doute compris l'inutilité et l'injustice de l'exclusion des survivants et des descendants de toutes les maladies qui sévissent alors. Ainsi, parce que son père est mort dans ces conditions douteuses au regard d'une époque qui craint au plus haut point les épidémies, le fils Belin, sera contraint d'intégrer la communauté des charpentiers, monopole des cagots on l'a vu. Il est sans doute parent - à quel degré ? cela n'est pas établi - de ceux qui décident de se rebeller à présent contre leur exclusion et qui ont acquis suffisamment de moyens, moraux, intellectuels et surtout financiers pour assumer cette audacieuse et très longue action de justice.

 

LA CAUTION MÉDICALE

On ne connaît pas la décision du premier appel à Toulouse en 1579. Elle n'a peut-être pas été favorable aux cagots ou bien les vexations se sont reproduites incitant les victimes à reprendre leur action en justice. Car en 1599 et 1600, les charpentiers de Lectoure et de Saint-Clar plaident à nouveau devant le Parlement et celui-ci décide alors de faire procéder à un examen médical "ce afin d'apprécier si réellement il y avait injure dans la bouche de ceux qui les avaient traités de cagots et résisté à leur immixtion au commun peuple".

Voici le rapport des experts, Emmanuel d'Albarus et Antoine Dumay, docteurs en faculté de médecine de l'Université de Toulouse et Raymond Valadier et François, maîtres chirurgiens: "...[ils] attestèrent avoir visité 22 personnes dont un enfant de 4 mois, tous charpentiers ou menuisiers, soi disant cagots, et après avoir palpé, regardé exactement chacun à part, en tous endroits de leurs corps, par plusieurs et divers jours, et fait saigner du bras droit, sauf l'enfant à cause de son bas âge, non plus que sa mère parce qu'elle était nourrice, lui ayant fait néanmoins tirer du sang par ventouses appliquées sur les épaules, observé et coulé le sang d'un chacun d'eux, et avoir fait les preuves accoutumées, examiné les urines et discouru diligemment sur tous les signes de la dite maladie, le tout selon les règles de l'art de médecine et chirurgie, sans avoir omis aucune chose nécessaire pour porter le bon et utile jugement en fait de si grande importance; et pour si les soupçonnés ou quelques uns étoient atteints de ladrerie ou de quelque autre maladie qui y eût quelque affinité et qui par communication put préjudicier au public ou au particulier; examiné aussi si les accusés avoient quelque disposition à la dite maladie, ou inclination; le tout mûrement considéré par les dits chirurgiens et médecins, ils rapportèrent d'un commun accord dans leur relation, qu'ils déclaroient avoir trouvé les 22 personnes dont il s'agit toutes bien saines et nettes de leur corps, exemptes de toutes maladies contagieuses, et sans aucune disposition à des maladies qui dût les séparer de la compagnie des autres hommes ni personnes saines; qu'il leur devoit, au contraire, être permis de hanter, commercer et fréquenter toutes sortes de gens, tant en public qu'en particulier et former tous les actes de société permis par les lois, sans criante d'aucun danger d'infection, comme étant tous bien disposés et sains de leur personnes".

Les experts ont donc discouru selon les règles de l'art. Nous pouvons sourire à la lecture de la science hasardeuse de ces Diafoirus, mais le fait est qu'ils ont bien jugé.

Le Parlement inversera alors la charge de la preuve, c'est à dire acceptera que les avocats des consuls des deux villes fassent la démonstration inverse, ce dont ils seront incapables. Mais il faut attendre août 1627 pour parvenir au jugement définitif: " ...donnant pleine satisfaction aux charpentiers et les délivrant de toutes les coutumes et préjugés d'exception qui jusqu'alors avaient pesé sur eux, les déclare aptes à être nommés et pourveus de toutes charges, indiférament comme les autres habitants desdites villes de Lectoure et de Saint-Clar, et a fait inhibitions et deffences aux dits Consuls et habitants de en ce leur donner aucun trouble n'y empêchement, les injurier ny les appeler capots et gésites"....

Nous trouvons là exprimé et atteint, de façon très explicite, le but que s'étaient fixés les charpentiers : faire reconnaître la légitimité de leurs prétentions sociales. L'affaire des cagots de Lectoure et de Saint-Clar est un procès en égalité devant la loi, devant l'administration et le pouvoir établi. Leur réussite économique  ouvre aux cagots de nouvelles perspectives, métiers et charges publiques. La rixe de 1560 intervenue à l'occasion d'une procession religieuse à Lectoure a conduit à une véritable révolution de classe sociale.

 

UN SIGNE DES TEMPS

L'affaire de Lectoure et Saint-Clar n'est pas isolée. Et à chaque fois, à partir d'un prétexte futile, il y a bien deux catégories sociales au litige : les cagots opposés à l'institution, l'establishment : édiles, consuls, bourgeois, artisans et concurrents.

En 1610, les Etats de Béarn reprochent aux cagots de Nay de vendre des graines, de la laine au grand souci des riches laneficiers, cardeurs, filateurs, bonnetiers et tisserands de laine d'Oloron. En 1706, le parlement de Bordeaux dessaisit le tribunal de Condom, dont les juges devaient être trop proches des plaignants, dans une affaire née lorsqu'on avait empêché l'enterrement d'un charpentier dans le cimetière commun. En 1718, le meunier bayonnais Arnaud et un autre habitant s'étant mariés avec deux cagotes, les édiles de la ville prétendent leur interdire l'accès aux tribunes de l'église. De même, en 1722, un charpentier de Biarritz s'étant placé à l'église dans la tribune des hommes, il en fut expulsé rudement par trois hommes, jurats de la paroisse, l'un étant en outre adjoint au maire. Le parlement de Bordeaux aura à intervenir plusieurs fois dans cette affaire mouvementée, y compris sous la signature de Montesquieu qui fut un temps son président, et devra aller jusqu'à faire intervenir la force publique pour mettre en application ses décisions malgré l'opposition violente de la foule manipulée par des hommes déguisés en femmes... En 1738, deux jurats et un meunier de la ville d'Orx dans les Landes sont bannis de leur ville pour avoir refusé d'exécuter une décision du parlement de Bordeaux favorable à un cagot injurié.

On le voit, la lèpre et sa soi-disant transmission par la naissance ne sont plus en cause. Le combat des cagots pour la reconnaissance de leur normalité s'inscrit dans la montée des luttes catégorielles, corporatistes, qui marquent le développement économique et social de la Renaissance et ses crises.

En 1683, Louis XIV projetait l'édiction de lettres patentes reconnaissant les droits des cagots. " La liberté ayant toujours été l'apanage de ce royaume, et un des principaux avantages de nos sujets, l'esclavage et tout ce qui pourrait en donner des marques en ayant été banni, nous avons appris avec peine qu'il en reste encore quelque marque dans notre royaume de Navarre et dans les provinces qui étaient autrefois connues sous le nom de Novempopulanie..." Son ministre Colbert ayant prévu en échange de cet affranchissement (on ne peut pas mieux avouer l'esclavagisme) de ponctionner lesdits cagots de 50 000 livres. Lettres patentes restées toutefois... lettre morte. Le Roi-Soleil ne rejoindra pas le pape Léon X et le comte Jean IV d'Armagnac dans la galerie des bienfaiteurs des cagots.

Malgré les décisions de justice favorables, que l'on peut, pour faire le lien avec l'histoire des idées politiques, attribuer à l'esprit des Lumières, et les vexations se poursuivant dans la France rurale profonde, il faudra attendre la Révolution et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen pour que l'affaire des cagots soit réglée officiellement au même titre que toutes les autres sortes d'exclusion, au niveau national.

Sans attendre, de nombreux cagots avaient choisi l'exil. Leur nombreuse présence dans le nouveau monde est connue*.

 

BÂTIR UN NOUVEAU MONDE

On l'a vu plus haut, du fait des rigueurs de leur exclusion les cagots sont organisés et travailleurs. Nombreux, ils quittent leurs cagoteries pour s'installer où on les réclame pour leurs compétences et leur énergie. Ils le furent dans les administrations et les armées de la République et de l'Empire. Le cagot Bertrand Dufresne, né à Navarrenx (64) en 1736, monta à Paris, devint commis de Necker, passa au ministère des Finances au début de la Révolution ; en disgrâce sous le Directoire, rappelé par le Premier Consul qui le nomma directeur du Trésor, il contribua au rapide rétablissement des finances publiques, mourut Conseiller d'Etat en 1801 et Napoléon fit placer son buste dans une des salles du Trésor Public (Osmin Ricau).

L'immigration vers les Amériques sera également leur soupape de décompression. Le 28 février 1725, Joseph Lalague de Montcrabeau (47) et son cousin Bertrand Baltère de Saint-Léonard, près de Saint-Clar (32), tous deux charpentiers, s'engagent pour le sieur Fleury de la Gorgendière, sur le navire "La Marguerite" et participeront à la fondation de Saint-Joseph-de-Beauce au Québec où ils feront souche. Les Lalague cagots sont très nombreux en Occitanie et Nouvelle Aquitaine. Un Georges-Camille Lalague était horloger à Lectoure en 1898. Notre ville honorera dans quelques semaines Maurice Lalague, pseudonyme Delbeck, sergent-chef de la Légion étrangère mort pour la France en Indochine en 1954. Le rapprochement est rapide, je le reconnais, et le lien de parenté précis entre ces différents personnages méritera d'être tracé. Il y a là dans tous les cas, un destin exceptionnel de descendants de lépreux, parvenus à la normalité, après les siècles de maladie et de misère, par la justice, le travail et l'engagement.

                                                                              Alinéas

 

SOURCES :

Idem première et deuxième parties de cette série de chroniques. voir ici

*Osmin Ricau en particulier, dans son Histoire des cagots, évoque leur ascension sociale au sein de l'armée et leur émigration vers les Amériques. Le sujet mériterait d'être étudié avec précision et méthode. Si quelqu'un est disponible...

 

ILLUSTRATIONS :

  • Titre. Histoire épisodique du vieux Lourdes. Les parias des Pyrénées. Une procession de cagots arrive sur les bords du Lapacca.
  • Le Coutumier de Poitou : André Bocard pour Jean de Marnef à Poitiers, 1500. Une scène de justice au XVe siècle : le procès de deux paysans devant un juge royal. L’enluminure représente un prétoire et décrit une audience mettant en scène six personnages. Centre et sommet de la représentation, le juge royal, qui procède à un interrogatoire, se reconnaît à sa robe doublée d’hermine, longue et rouge, et à son bonnet carré.
  • La bagarre des apprentis orfèvres. Pointe sèche du Cabinet d'Amsterdam. BNF.
  • View of Quebec City, Canada, lithographie de Thomas Asburton Picken (1818–1891) d'après l'oeuvre de Benjamin Beaufoy (1814–1879). Storye - wikimedia commons.

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 15 Avril 2023

cagots - agots -gafets - gezitains - ladres - lépreux - crestians - ambroise paré - gaston fébus - Jean IV d'armagnac

 

 

histoire des cagots est le parfait exemple de ce que peut provoquer la vindicte populaire, la foule qui panique, que rien n'arrête, ni la raison, ni la mesure.

La bagarre qui a opposé les cagots de Lectoure et les habitants de la citadelle, donnant lieu à un retentissant procès devant le Parlement de Toulouse, trouve son origine dans cet aveuglement de l'opinion publique. 

Mais bien entendu, il convient de se resituer dans le contexte historique et ne pas juger avec notre mentalité et notre héritage scientifique. La gravité de la lèpre, ses effets visibles, l'absence totale de traitement médical, ne pouvaient que provoquer la phobie et, au moindre indice ou à la moindre supputation, l'éloignement des "suspects". En outre, les élites, l'Eglise et la noblesse, si elles ont atténué, dans une certaine mesure, le sort des cagots, la médecine elle-même, très longtemps restée dans l'erreur, toutes trois cautionneront le système d'exclusion des descendants de lépreux et de toutes sortes de malades, pestiférés et autres victimes du feu de saint Antoine (voir ici), tous réunis dans le même ostracisme, ignorant et incapable de remise en cause.

 

UNE MALADIE AUX EFFETS TERRIFIANTS

 

La science peine à remonter aux origines de la lèpre mais il semble qu'elle ait été présente de toute antiquité en Europe et dans les régions voisines, du Proche-Orient et de l'Afrique, chez l'homme et chez l'animal. Cependant, deux phénomènes auraient accéléré son développement au Moyen-Âge, les pèlerinages et les croisades. Cependant, pèlerins et croisés n'ont pas été désignés comme boucs émissaires à l'époque, contrairement aux Goths, aux Sarrasins et aux Juifs, ceci a été évoqué dans le premier volet de cette série de chroniques.

La bactérie coupable de la lèpre se transmet aisément par les postillons, secrétions nasales, salive, plaies cutanées, objets souillés, linge et oreillers. La promiscuité familiale est, de ce fait, la cause principale de l'épidémie. Mais la maladie n'est pas héréditaire. Pour nos ancêtres peu importait la nuance : la transmission progressive du mal dans l'entourage justifiait l'exclusion de tous les membres de la famille du malade, conjoint, enfants...

Après une période d'incubation qui peut être très longue, le moment de la contamination ne pouvant pas être repéré et donc évité, le malade voit ses membres anesthésiés, puis apparaissent les plaies et les brûlures. Les articulations sont infectées. Puis, arrive l'atteinte la plus spectaculaire, l'extrémité des membres est mutilée. Aujourd'hui, toujours présente, la maladie est soignée mais les pays sous-développés ne parviennent pas à l'éradiquer en raison de conditions d'hygiène misérables et d'une intervention médicale trop tardive. Des organisations internationales charitables tentent de compenser la faiblesse des systèmes de santé nationaux.

lèpre - lépreux - maladie de Hansen - moyen âge - époque contemporaine

 

Dès lors, on peut très bien imaginer le déroulement des évènements à Lectoure dans ce Moyen-Âge archaïque où la population, démunie, de plus considérant la maladie comme une punition divine, se trouve confrontée à ce phénomène effrayant dont il faut se protéger à tout prix.

Les puissants n'interviennent pas et pire, les savants, qui ne savent rien, en rajoutent

 

ÉGLISE ET SEIGNEURS : UNE AUTORITÉ DE FAÇADE

 

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Le clocher-tour de l'église de Sabazan construit par les cagots

L'Eglise et les seigneurs gascons ont largement fait appel aux services des maîtres maçons et charpentiers cagots pour leurs églises* et leurs châteaux. L'exemple le plus connu est celui de Gaston III de Foix-Béarn, dit Gaston Fébus. En décembre 1379, les cagots de Béarn passèrent un traité avec Gaston, par lequel ils s’engageaient à réaliser la charpente et les ferrures du château de Montaner à leurs frais. En échange le prince leur accordait une remise sur l'imposition de chaque feu (c'est à dire sur chaque foyer fiscal, chaque famille) et les dispensait du versement de la taille, impôt touchant les paysans. Le bois serait prélevé sur les forêts du seigneur.  On admire ici la capacité de négociation des cagots, qui, tout parias qu'ils sont, savent où est leur intérêt. Par ailleurs, rien ne dit que Gaston les considère à ce point "normaux" qu'il les libère de leur exclusion. Il sait qu'il doit en passer par eux puisqu'ils ont de fait, le monopole de la charpenterie mais il s'agit simplement d'un bon contrat, où les deux parties trouvent leur intérêt. Le statut social des cagots n'en est absolument pas amélioré pour autant.

Un demi-siècle plus tard, en 1425, dans son château de l'Isle-Jourdain, le comte Jean IV d'Armagnac reçoit une plainte des Crestias de sa ville de Lectoure. Il écrit au juge de Lomagne, Odet de Bartère : "... ces Crestias sont tous les jours inquiétés et molestés par nos bayles, - sortes de prévôts, ceci démontrant au passage que le petit peuple n'est pas le seul responsable des agressions subies par les cagots - bien qu'ils n'aient commis aucun crime ou délit justifiant ces vexations, mais pour leur extorquer une certaine somme... Quant à nous, poursuit le comte, informés de ce que ces dits Crestias sont bien utiles et conviennent à notre cité de Lectoure, nous voulons et désirons que nos sujets et vassaux soient préservés de pareilles oppressions et extorsions. Le comte s'engage donc nettement plus explicitement que Fébus aux côtés des cagots. Mais encore une fois parce qu'ils lui sont utiles ! Pas de remise en question de leur mise au ban de la collectivité. On peut penser que la construction du château de Lectoure est en cours à cette date et que les cagots sont à l'ouvrage. Bénéficiant ici aussi d'exemptions fiscales. De quoi provoquer la jalousie de la population, dont les prévôts finalement ne sont que les représentants avant d'être les agents du comte.

Les historiens ont montré qu'ainsi, à de nombreuses occasions, le pouvoir féodal a pris le parti des cagots, non par un refus raisonné de leur injuste exclusion, mais par intérêt économique et afin d'asseoir son autorité sur l'ensemble de la population. Or, cette position n'a en général pas été suivie d'effets. Un pouvoir féodal en réalité bien impuissant face à la vindicte populaire, entretenue par la bourgeoisie locale.

Et l’Église ? C'est elle qui crée le statut du lépreux libre, c'est à dire guéri et non cloitré dans une léproserie, c'est-à-dire du cagot, libre mais sous contrôle. En 1179 en effet, le concile de Latran décrétait qu'il (le cagot) devait vivre à l'écart des personnes saines, et disposer d'une église et d'un cimetière particuliers. Tout vient de là, de la ségrégation territoriale, et l'ostracisme suivra.

Le concile d’Auch en 1290 précisera : « Il est interdit aux lépreux de fréquenter foires et marchés sous peine de cinq sous d’amende. Les lépreux doivent vivre à part des fidèles sains et ne doivent entrer ni dans les tavernes, ni dans les églises, marchés ou boucheries. Ils ne doivent pas être ensevelis avec les autres. Qu’ils ne portent pas d’étoffes vergées (à fil saillants et plus foncés, signe de distinction), ni des bonnets de couleur, ni des cheveux longs… Et qu’ils soient tenus, tant les juifs qu’eux-mêmes, de porter un insigne visible afin qu’on les distingue des autres. Item, que les lépreux aient seulement à répondre de leurs actes devant l’ordinaire du diocèse ou bien l’officinal » (Livre Rouge du Chapitre métropolitain de Sainte-Marie d’Auch, Editions J. Duffour, Paris-Auch, 1907. p. 1907).

Ils doivent annoncer leur présence au moyen d'une cliquette dont le bruit caractéristique sera pour la population le signal d'un terrible danger.

cliquette - lépreux
Lépreux actionnant sa cliquette

 

En 1514 les cagots de Navarre (Espagne) adressent une supplique au pape Léon X se plaignant de discriminations dans les églises. Le souverain pontife répondit par une bulle enjoignant de "les traiter avec bienveillance sur le même pied que les autres fidèles". Bien qu'elle émane de l'autorité suprême, cette décision, ambiguë, fut très peu suivie d'effet et les procès se sont multipliés, à charge en général, les cagots étant accusés de transgresser les interdits. Pourquoi ? Il semble que le bas clergé, officiant auprès du peuple, issu lui-même de cette population, à peine plus instruit qu'elle, a sans doute parfois limité les agressions mais tout en maintenant l'accès à l'église et au culte de façon séparée, il a justifié et perpétué l'exclusion. "... aucun document, aucune pièce de ces nombreux procès ne signale jamais qu'un prêtre soit intervenu, en actes ou en paroles, pour rompre avec les vieux usages et manifester quelque sympathie aux Agots (cagots)"*.

Après même les décisions des tribunaux, celle de l'affaire des cagots de Lectoure et de Saint-Clar que nous évoquerons dans un troisième volet, et enfin malgré les interventions du pouvoir royal, la persécution se poursuivant, certains ecclésiastiques durent affronter les résistances de la population. Ainsi Louis d'Aignan du Sendat (1681-1764), Vicaire général du diocèse d'Auch, se trouvant un jour dans l'élise du village de Guizerix (Hautes-Pyrénées), à la fin de l'office, sortit sans prévenir par la porte des cagots, affichant ainsi officiellement devant toute la population, dont le curé du lieu, la volonté de mettre fin au traitement discriminatoire des cagots dans la vie religieuse. Action exemplaire mais si rare.

Les historiens considèrent que, plus instruits, et originaires souvent, au gré de leurs carrières, de régions éloignées où le phénomène cagot n'existait pas, les évêques et les membres du haut clergé ne cautionnaient pas le régime d'exclusion. Mais ils n'avaient pas pour autant le moyen de s'y opposer, en particulier face aux autorités locales, officiers royaux et municipaux, issus du peuple, eux, et attachés à un système social hiérarchisé qui leur était favorable, du moins le pensaient-ils. La coutume de Marmande oblige les gafets (un autre nom pour cagots) s’ils rencontrent homme ou femme, de se mettre à l’écart autant que possible jusqu’à ce que le passant se soit éloigné. Celle de Condom prévoit que leurs soient abandonnées les viandes corrompues saisies chez les bouchers. Autant de vexations inacceptables au regard de la charité chrétienne mais que les officiers publics appliquent avec zèle et que l'église n'a pas été capable de dénoncer et de faire cesser.

Toutefois, n'oublions pas le travail admirable des soignants, la plupart personnel religieux, dans les léproseries où les malades sont cloitrés. Nombreux seront ces femmes et ces hommes guidés par leur foi charitable qui contracteront la lèpre à leur tour.

 

LA MÉDECINE ENFONCE LES CAGOTS

 

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Nous ne disposons pas de chiffres sur le phénomène mais il est certain que, comme les soignants religieux ou bénévoles, les médecins qui approchaient les lépreux furent souvent touchés par la maladie.

Les soins apportés aux malades nous paraissent aujourd'hui extravagants, mais encore une fois essayons de nous mettre à la place de ces "savants" : saignées, inhalation d'herbes, bain de vinaigre. Si pas de résultat : procession publique sur le chemin de croix du bourg...

Le médecin lectourois d'Henri IV, Joseph Duchesne (issu comme son nom francisé l'indique, de la tribu Ducassé de Navère), recommande l'esprit de vipère. La chair de l'animal doit être hachée menue et mise à chauffer pendant 3 à 4 jours dans une cucurbite de verre sur un bain de vapeur ou, à défaut, sur le fumier. A ce stade de l'élaboration de la mixture il faut cependant faire attention de ne pas humer ce fumet qui peut être encore vénéneux. On associera au produit obtenu de l'aneth, du safran et de la poudre de perle... Après différentes opérations de laboratoire très minutieusement ordonnées, la médication est mélangée avec du pain de froment pour permettre la fabrication de tablettes à administrer aux lépreux selon une posologie tout à fait savante. Duchesne est considéré comme le père de la médecine médicamenteuse. Il fallait bien commencer avec les moyens du bord et de façon empirique. Mais évidemment, vue la composition de la mixture, les résultats se feront attendre.

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Le très illustre médecin Ambroise Paré lui, a observé attentivement les malades de la lèpre. Voici son diagnostic. " Une ardeur et chaleur estrange leur sort du corps. L'un d'eux tenant dans sa main l'espace d'une heure une pomme fresche, celle-ci apparut aussi aride et ridée que si elle eut été l'espace de huit jours au soleil ". Cette chaleur est d'ailleurs analysée comme un signe de lubricité et l'on craint la sexualité débridée du cagot. Le père de la chirurgie moderne poursuit : " Le tempérament des ladres (lépreux) est fort semblable à celui du chat, à savoir sec et mélancholique, comme aussi les mœurs, en ce qu'ils sont malicieux comme eux... ils sont cauteleux, trompeurs et furieux". Du chat au diable, il n'y a qu'une rafale de vent mauvais.

On voit bien là que l'affaire des soi-disant descendants de lépreux est mal engagée, le pouvoir politique, l'Eglise et la médecine étant incapables de maîtriser l'opinion publique. A Lectoure, la tension monte entre la population, les officiers du roi et les cagots. A suivre.

                                                                                                     Alinéas

 

* L'église de Monein (Pyrénées-Atlantiques) fait aujourd’hui encore notre admiration ( voir ici notre alinéa sur le chêne )

** Osmin Ricau, Histoire des cagots.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

ILLUSTRATIONS

  • Titre. Ambroise Paré et l'examen d'un malade - Jean-Baptiste Bertrand (1823-1887) Musée Charles de Bruyères, Remiremont (Vosges). Wikipedia - Ji Elle.
  • Journée mondiale des lépreux 2020, Ordre de Malte.
  • Eglise de Sabazan (Gers), wikimedia commons - Mossot
  • Lépreux actionnant sa cliquette, enluminure d'un manuscrit de Barthélemy l'Anglais, fin du XVe siècle. BNF.
  • Inspection du lépreux, gravure sur bois attribuée à Hans Waechtlin. In Feldbuch der Wundarzney (Manuel de chirurgie) Hans von Gersdorff 1517.
  • L'alchimiste, David Teniers dit Le jeune (1610-1690).

 

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Publié le 14 Mars 2023

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assemblés et séparés du reste de la population dans un quartier écarté, contraints de porter un signe distinctif, une pièce de tissu en forme de patte de palmipède, pénible similitude avec notre histoire récente, ne pouvant ni vendre les produits de la terre ni exercer les commerces alimentaires, interdits d'accès aux fontaines publiques, réduits à se marier entre eux, il a fallu aux cagots de Lectoure et de Saint-Clar près de 70 ans ans de procédure obstinée pour obtenir la reconnaissance de leur normalité, contribuant ainsi, au-delà de leur cas, à mettre fin à cette terrible persécution, quasiment raciale, d'une frange de la population, plus particulièrement en Gascogne, en Espagne et dans l'ouest de la France.

En effet, en 1560, lors d'une fête religieuse, les cagots de notre ville sont empêchés de se joindre à la procession publique. Une bagarre s'en suit. Le litige est porté devant la justice royale du Sénéchal de Lectoure qui donnera tort aux cagots, confirmant leur mise au ban de la société. Mais ils n'en resteront pas là. 

Qui sont ces parias de la société médiévale ? Quelle est la cause de leur exclusion ? Comment ont-ils trouvé, à Lectoure, la force de se battre contre les mauvais traitements qu'ils subissaient sur la base d'antiques superstitions, tant de la part de la population que des autorités, de génération en génération, et ce depuis plusieurs siècles ?

 

QUI SONT LES CAGOTS ?

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Agotes, cagots de Navarre (Espagne)

Il a beaucoup été écrit sur les cagots : littérature, tentatives d'explication historiques, phantasmes. Evidemment les chroniques de l'époque ne sont pas toujours fiables. Essayons d'y voir clair, et de faire court.

Les Cagots, ou Capots, apparaissent dès le 13ième siècle, sous le nom de Crestias ou Chrestians, c'est-à-dire chrétiens, ce qui est censé leur assurer la protection de l'Eglise et deviendra parfois leur nom de famille, car ils n'ont pas le droit d'en avoir d'autre. Ils sont nombreux en Gascogne et sur le versant sud des Pyrénées où on les nomme Agotes. Un chercheur a relevé 137 sites concernés. Ils sont recensés en Gironde, les Gaffets, plus loin en Poitou-Charente et en Bretagne où ils portent le nom de Caquous. Le nom de Gézitains viendra plus tard et seulement dans les ouvrages érudits, en référence à un serviteur malhonnête de l'Ancien Testament condamné par Dieu à être lépreux et sa descendance avec lui. Enfin, parce qu'ils ne sont autorisés à exercer que ces quelques métiers, on les appellera Charpentiers, Mestres en gascon, c'est à dire maîtres, ce qui a au moins le mérite de reconnaitre leur art et leur fonction sociale, et ce sera le cas à Lectoure et Saint Clar, ou ailleurs Cordiers, fabricants de cordages. Car le bois et le chanvre, matières inertes, sont réputés ne pas transmettre les maladies, la lèpre en particulier dont on a une peur panique. Un dernier terme synonyme de cagot découle directement de cette phobie : Ladre, déformation de Lazare, du nom du lépreux dans une parabole attribuée à Jésus.

Car voilà bien la raison principale de l'exclusion des cagots : ils sont accusés de porter en eux le germe de la lèpre, que l'on considère de surcroît héréditaire. Un lépreux, ou seulement supposé tel car la suspicion et la rumeur suffisent, fait de ses enfants des cagots qui à leur tour transmettront l'infâme héritage à leur descendance. On naît cagot et on le reste. On ne sort pas de la cagoterie.

Plusieurs autres théories tentent d'expliquer le phénomène cagot. La plus fréquente et toujours défendue aujourd'hui mais réfutée par les linguistes, s'appuie sur l'étymologie du nom qui découlerait du passage des goths en Gascogne, peuple d'obédience arienne, c'est à dire ne reconnaissant pas la divinité du Christ et pour cela honnis et rejetés. Cagot, traduction "chien de goth". Les wisigoths chassés vers l'Espagne par les Francs au début du 6ième siècle auraient abandonné sur place quelques-uns des leurs qui se seraient trouvés en butte avec les chrétiens canonistes. Une histoire vieille de mille ans, et sans doute inconnue de la population à l'époque ou apparaît le phénomène cagot.

De fait, tout dissentiment, même supposé, pouvait vous faire traiter de cagot et, dit c'est dit, sans procès c'en était fini de votre citoyenneté : sarrasin, bohémien, juif... il ne faisait pas bon être étranger ou simplement différent à cette époque et les cagoteries devaient servir de ghettos pour toutes les sortes de parias de la société médiévale.

Tous ces noms sont bien sûr, devenus des insultes. De cagot à cagar, déféquer en gascon, évidemment. Car l'exclusion et la haine sont sœurs.

Enfin, il faut mentionner le cas particulier des personnes atteintes de crétinisme, c'est à dire de troubles physiques, nanisme en particulier, et de retard mental, tares génétiques ou dues à une carence en iode, qui furent isolées du reste de la population jusqu'au 19ième siècle, particulièrement dans les Pyrénées, mais le phénomène est connu également dans le Massif-Central et dans les Alpes, isolement poussant à l'endogamie, favorisant et perpétuant ainsi le risque de dégénérescence. Les crétins des Pyrénées ont contribué à alimenter une autre théorie, celle d'une race aux caractéristiques physiques spécifiques : petite taille, nez épaté, voire pieds palmés, d'où l'insigne palmé... Peuple aux origines mystérieuses et au destin tragique, disséminé entre la Grèce antique et la Celtique druidique. L'imaginaire est sans limite. Aussi, nous vous passerons toutes les autres théories ésotériques, dont une origine extraterrestre bien sûr, qui ont alimenté et alimentent encore aujourd'hui, la légende des cagots.

Mais revenons aux faits.

 

EXCLUSION, MÉPRIS et CONTRAINTES

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Les cagots sont donc rassemblés dans des quartiers à l'écart du bourg. A Lectoure, les historiens les situent au Barry, notre actuel faubourg, c'est-à-dire hors le bourg, et au Pont-de-Pile, où sont implantés également les hospices, respectivement de Saint-Jacques et de Sainte-Catherine, celle-ci traditionnellement patronne des lépreux. Ailleurs en Lomagne, des lieux-dits ont conservé précisément au cadastre et dans la signalétique actuelle, la mémoire de ces quartiers : Au Mas-d'Auvignon, "Aux Charpentiers", à la sortie du village en direction de Terraube, également à Fleurance, et beaucoup plus isolé, "Aux capots", un hameau situé sur la route de Sainte-Radegonde, où l'on peut aujourd'hui aller acheter son vin de table en toute sécurité au domaine ayant conservé le toponyme pour sa commercialisation.

Pourquoi ces populations ne portent-elles pas, généralement, de nom de famille ? C'est un point mal compris. Peut-être pour ne pas susciter le soupçon envers ceux qui portent le même nom dans le bourg, parents ou non. Autrement dit, tout est fait pour les désocialiser. Un cagot de Lectoure qui apparaît dans un acte juridique s'appelle Dupont, sans doute parce qu'il vit au Pont-de-pile. Une acquisition de patronyme classique, éponyme du lieu de résidence, mais ici une autre façon de désigner et de "marquer au fer" un cagot, au moins localement, en lui donnant le nom de la cagoterie.

Il fallait que l'endroit dispose d'une source bien sûr, qui sera réservée aux soi-disant porteurs de la lèpre. Le simple fait que le cagot s'y soit abreuvé suffisait à faire déguerpir les voisins épouvantés.

L'une des causes de la multiplication des cagoteries dans notre région serait le manque d'institutions officielles, religieuses ou communales, pour accueillir les malades. Le docteur Fay dans sa très complète thèse, recense une trentaine de léproseries seulement en Gascogne, dont une à Lectoure, pour 2000 en France. Il faut d'ailleurs lire les chroniques et les archives avec précaution : les quartiers cagots sont parfois indistinctement appelés cagoterie, ladrerie, crestianie, maladrerie, tout autant que léproserie. Faute de structure d'accueil, le lépreux, livré à lui-même, était chassé de la ville, puis rejoint, par la force de la vindicte populaire et des édiles eux-mêmes, par sa famille et au premier signe d'infection ou supposé tel, par toute sorte de malades. Les premiers abris durent être quelques ruines ou des cabanes construites à la va-vite. Puis, les valides bâtirent de vraies maisons dont certaines ont encore été désignées par la rumeur, jusqu'à nos jours, comme "maisons des cagots".

On l'a dit, les cagots ne peuvent pas participer aux manifestations publiques aux côtés de la population "saine". Chrétiens et protégés par l'église, ils ont cependant accès aux offices, rassemblés à l'arrière de l'assistance, mais ils doivent emprunter une porte qui leur est affectée et utiliser un bénitier à part. Il a été dit que le prêtre leur donnait la communion au bout d'un bâton. Cet ostracisme religieux peut nous apparaitre aujourd'hui comme accessoire mais dans une société médiévale fortement soumise aux impératifs de la foi, c'est un signe d’infamie et ceci pèse lourdement dans les esprits. Sur les registres fiscaux, où ils ne sont pas oubliés bien sûr, les cagots viennent en fin de liste, après le curé et affectés d'un seul patronyme, crestian. Au cimetière, un secteur distinct, voire écarté, leur est désigné.

En 1460, les états de Béarn demandent à Gaston de Béarn, Prince de Navarre, "Qu'il leur fust défendu de marcher pieds nus par les rues, de peur de l'infection et qu'il leur fust permis, en cas de contrevention, de leur percer les pieds avec un fer rougi au feu ; et, de plus, pour les distinguer des autres hommes, il leur fust enjoint de porter sur leurs habits, l'ancienne marque de pied d'oye". L'origine de cette marque est, elle aussi, très discutée. La croyance populaire, nous y reviendrons, voulait que le cagot ait une patte de canard empreinte sur la peau sous l'aisselle gauche... Ce signe aurait également été imposé aux descendants de sarrasins restés sur place, 3 à 400 ans auparavant, après le retrait de l'envahisseur mahométan. Un arrêt du Parlement de la Soule (Pays basque) mentionne que le Coran (information non vérifiée) considère cette marque comme le moyen le plus sûr et le plus salutaire pour la purgation des péchés. Enfin, l'insigne viendrait de l'histoire, ou de la légende, de la reine Pédauque, toulousaine de l'époque wisigothique, on y revient, et donc hérétique. Nous ne devons pas sous-estimer la sévérité de la brimade concernant la marche pieds-nus. En effet, le petit peuple ne se chausse qu'aux grandes occasions, par économie et également par confort, le port des sabots ou de brodequins rigides et peu ajustés n'étant pas un plaisir.

Bien sûr, la rigueur de ces impératifs discriminants et la persistance de leur application a pu fortement varier sur le territoire et dans le temps, le phénomène cagot ayant existé sur environ quatre siècles.

Les cagots ne peuvent épouser quelqu'un d'une autre condition que la leur, ceci conduisant à faire de cet état une nature transmise par la naissance et définitive. C'est ce qui a conduit certains à comparer les cagots, peut-être de façon excessive, aux intouchables du continent indien. Pour éviter les risques de l'endogamie, les hommes, et les femmes parfois, vont chercher leurs conjoints dans les cagoteries voisines. Ces mouvements ont été étudiés. Il en ressort une forte vitalité de cette population et une extension de son implantation, en particulier vers Bordeaux, Toulouse et la vallée de la Garonne. Parfois, en raison de leur savoir-faire réputé, certain charpentier sera invité par les édiles d'une bourgade voisine à venir s'installer pour exécuter des travaux que l'on ne sait à qui d'autre confier. Le signe précurseur d'un retournement de fortune.

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En effet, sans que ce soit un monopole, ne leur sont permises que les seules activités où le matériau est supposé ne pas transmettre la maladie: bois, chanvre, osier... Ils en deviendront les experts. Par ailleurs, la charpenterie, qui est confondue à l'époque avec la maçonnerie, exige une organisation collective. La manipulation des poutres et chevrons, le portage, l'ajustage, autant de tâches exécutées en équipe. Les cagots travailleront donc en famille, ou en tribu, en entreprise pourrait-on dire avant l'heure. La corderie est également parmi les métiers qui leur sont ouverts et qui ont une grande importance au Moyen-Âge. A Lectoure, le quartier des cagots du Pont-de-Pile aurait été situé en aval du Gers, c'est à dire vers la cote de Pébéret ou vers Foissin. Or, progressivement, la règle devenant plus souple, le cuir fut admis dans la matière première cagote. Nous l'avons dit ailleurs, le ruisseau de Foissin était appelé au 13ième, riu correge, ruisseau des corroyeurs. Enfin, et ceci est attesté en différents endroits, les moulins hydrauliques qui sont actionnés par une mécanique monumentale entièrement agencée en bois seront un nouveau domaine de diversification de l'activité des cagots au 15ième et 16ième siècles, parvenant ainsi, contre le cours de l'histoire de leur persécution, à la maîtrise des métiers les plus exigeants mais aussi les plus rémunérateurs.

Enfin, très bizarrement à nos yeux, ces activités étant alors assimilées à la sorcellerie, et peut-être précisément pour cela, les femmes cagotes purent se consacrer aux accouchements et certains médecins cagots furent appelés auprès de la population qui les excluait. A suivre.

                                                                       Alinéas

 

SOURCES :

  • La référence en la matière : Histoire de la lèpre en France. Lépreux et cagots du Sud-Ouest. 1910. Docteur H.M. Fay. Que l'on peut lire en ligne ici https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57243705.texteImage
  • Une minorité marginale du Sud-Ouest : les Cagots. in Histoire, économie et société, 1987. Bériac Françoise.
  • Les signes d'infamie au moyen âge : Juifs, Sarrasins, hérétiques, lépreux, cagots et filles publiques. Ed. Champion 1891. Ulysse Robert.
  • Histoire des cagots. 1963. Osmin Ricau.
  • L'énigme des cagots. ed. Sud Ouest 1995. Gilbert Loubès.
  • Histoire de Lectoure. 1972. Collectif.

 

ILLUSTRATIONS :

  • Titre : Ancienne église de Saint Girons - Hagetmau (Landes). Détail d'un chapiteau.
  • Agotes de la localité de Bozate (Navarre-Espagne) , à la fin du XIXe siècle. Jmenj-wikipedia.
  • Cabanes à Cabanac-et-Villagrains (Gironde) : gravure de Léo Drouyn. Village où une léproserie a été recensée.
  • Charpentiers. Gilles de Rome. 16ième siècle. BnF.

 

 

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