Les Rois maudits, Maurice Druon.

Publié le 12 Juillet 2022

Les pastoureaux devant Verdun-sur-Garonne

Lectoure n’apparaît que très fugitivement dans la célèbre saga de Maurice Druon, Les rois maudits, au prologue du tome 6 précisément, La louve de France. Fugitivement mais dramatiquement.

Quel élan aveugle et vaguement mystique, quels rêves élémentaires de sainteté et d'aventure, quel excès de misère, quelle fureur d'anéantissement poussèrent soudain garçons et filles des campagnes, gardiens de moutons, de bœufs et de porcs, petits artisans, petites fileuses, presque tous entre quinze et vingt ans, à quitter brusquement leurs familles, leurs villages, pour se former en bandes errantes, pieds nus, sans argent ni vivres ? Une certaine idée de croisade servait de prétexte à cet exode.
La folie, en vérité, avait pris naissance dans les débris du Temple. Nombreux étaient les anciens Templiers que les prisons, les procès, les tortures, les reniements arrachés sous le fer rouge et le spectacle de leurs frères livrés aux flammes avaient rendus à demi fous. [...]
  Ce fut ces hommes-là qui, un hiver, se muèrent soudainement en prêcheurs de village, et pareils au joueur de flute des légendes du Rhin, entraînèrent sur leurs pas la jeunesse de France. Vers la Terre sainte, disaient-ils. Mais leur volonté véritable était la perte du royaume et la ruine de la papauté.

Dix mille, vingt mille, cent mille... les "pastoureaux" marchaient vers de mystérieux rendez-vous. Prêtres interdits, moines apostats, brigands, voleurs, mendiants et putains se joignaient à leurs troupes. Une croix était portée en tête de ces cortèges où filles et garçons s'abandonnaient à la pire licence, aux pires débordements. [...] Les pastoureaux ravagèrent la France pendant toute une année, avec une certaine méthode dans leur désordre, n'épargnant ni les églises, ni les monastères. [...]. Paris vit cette armée de pillards envahir ses rues [...]. Puis un nouvel ordre, aussi mystérieux que celui qui les avait assemblés, les lança sur les chemins du sud. [...] Le pape Jean XXII, inquiet de voir le flot se rapprocher d'Avignon, menaça d'excommunication ces faux croisés. Ils avaient besoin de victimes ; ils trouvèrent les juifs. Les populations urbaines, dès lors, applaudissant aux massacres, fraternisèrent avec les pastoureaux. Ghettos de Lectoure, d'Auvillar, de Castelsarrasin, d'Albi, d'Auch, de Toulouse ; ici cent quinze cadavres, ailleurs cent cinquante-deux... [...] Les juifs de Verdun-sur-Garonne se servirent de leurs propres enfants comme projectiles, puis s'entr'égorgèrent pour ne pas tomber aux mains des fous.

Maurice Druon a écrit son roman avec l'assistance d'historiens, chercheurs et documentalistes. Le fil historique est tout-à-fait attesté : affaire des Templiers, scandale de la tour de Nesle, administration d’Enguerrand de Marigny, fin de la dynastie des Capétiens directs faute d'héritier mâle, origine de la guerre de Cent Ans. La petite histoire sert parfaitement l'intrigue : luttes fratricides, assassinats, trahisons, échange de bébés, mœurs dépravées, sorcellerie... Enfin, le drame de l'amour impossible du jeune banquier génois et de la fille de famille noble et désargentée donne à l'ensemble son tour purement romantique.

Maurice Druon en tenue d'académicien

Pour ce qui concerne la présence de juifs à Lectoure, elle n'est pas attestée . Pour Geneviève Courtès, chercheuse Lectouroise qui a étudié la présence d'enfants juifs réfugiés à Lectoure pendant la deuxième guerre mondiale, il n'y a pas eu ici de ghetto, c'est à dire de communauté juive (voir ci-dessous rectificatif le 7.12.22).  Compte tenu de l'importance de la ville au Moyen-Âge, on peut imaginer que ponctuellement, quelque commerçant ou artisan ait pu s'intégrer comme il en a été relevés ailleurs en Gascogne, qui se seront pour y être autorisés, convertis officiellement.  En l'occurrence, en 1306, Philippe le Bel à la recherche de revenus pour soutenir ses guerres, expulsait les juifs du royaume et confisquait leurs biens. Le roi d'Angleterre Edouard III sera plus accueillant, et dans son domaine d'Aquitaine auquel Lectoure appartiendra momentanément, on connaîtra ici ou là quelques établissements juifs réfugiés.

Alors, l'information, ou l'expression, de Maurice Druon est-elle erronée ? Elle revient cependant souvent chez d'autres chroniqueurs. Plus précisément, il est dit que la troupe des Pastoureaux parvenue à Agen se serait partagée en deux, une partie empruntant la vallée de la Garonne, l'autre celle du Gers, ce qui explique que les massacres signalés dans différents endroits puissent être simultanés. On suppose alors qu'il y a confusion entre juifs et cagots, cette population de parias, contenue dans des quartiers séparés et gravement persécutée. La présence des cagots à Lectoure est attestée celle-ci. Ils sont traités selon les endroits et les époques, de différentes origines méprisantes : Wisigoths, Maures, Cathares, hérétiques ariens, lépreux… et juifs.

Le massacre de ces cagots par les Pastoureaux, peut-être encouragés par la populace de la ville toujours à la recherche de boucs émissaires responsables de la peste qui sévit alors, a dû ressembler à tous les misérables pogroms que les minorités ethniques et religieuses subissent encore aujourd'hui.

Et Maurice Druon, parce que cela sert son récit, reprend donc à son compte l'hypothèse, non prouvée celle-ci, d'une responsabilité des templiers dans la révolte des pastoureaux.

" Maudits ! Tous maudits jusqu'à la treizième génération de vos races. "

Depuis la publication, en 1956, du premier tome de la saga, Le roi de fer, la malédiction lancée par Jacques de Molay, le grand maître de l'Ordre du Temple, sur son bûcher, à l'encontre de Philippe le Bel, de son ministre Nogaret et du pape Clément V a donné naissance à d'innombrables ouvrages littéraires et productions cinématographiques, de qualité variable, et où, souvent, le fantastique domine voire travestit le fait historique. Or, s'il s'est effectivement rétracté de ses aveux, cette apostrophe n'a probablement jamais été prononcée par le grand maître. Elle est l'invention, plusieurs années après les faits, de l'historiographe Paolo Emilio (1455-1529). Par contre, le rôle du pape Clément V dans la fin de l'Ordre du Temple, lui, est bien connu, bien que toujours discuté, et ceci nous rapproche à nouveau de Lectoure.

Gérard Depardieu, campant le grand maître de l'Ordre du Temple, dans Les Rois maudits de Josée Dayan

 

Clément V, dit le pape gascon. Né Bertrand de Got à Villandraut, près de Bazas, à quelques kilomètres au sud de la Garonne et archevêque de Bordeaux en 1300, il est donc sujet du roi d'Angleterre qui tient la Guyenne, c'est à dire l'Aquitaine. Cette origine gasconne explique, dit-on, son élection en 1305 au pontificat suprême par un conclave qui n'arrivait pas à choisir entre cardinaux italiens et français, la Gascogne étant encore à cette époque une nation distincte. Ce qui n'empêchera pas les historiens de considérer Clément sous l'influence de Philippe le Bel, roi de France.

Le 29 novembre 1308, Clément V et sa cour s'arrêtent pour plusieurs jours à Lectoure. En 1305, l'année même de son élection, le frère de Clément, Arnaud-Garcie de Got, avait été doté par Philippe le Bel des Vicomtés d'Auvillar et de Lomagne, dont Lectoure fait partie, territoire de France à la frontière de l'Aquitaine. Pour services rendus dans la lutte contre l'anglais semble-t-il. De plus, l'évêque de la ville est également de la famille, probablement cousin, Guillaume de Bordes, nommé cette année même, par dérogation puisqu'il n'a pas l'âge canonique. Le frère de ce jeune évêque, Bertrand de Bordes, est également chanoine de la cathédrale, rémunéré à ce titre, mais camérier du pape, c'est à dire son premier serviteur, il ne résidera jamais à Lectoure. Il deviendra plus tard évêque d'Albi, puis cardinal. Un troisième frère de Bordes est seigneur à Astaffort. Il se fera remettre par la commanderie du Temple d'Agen et Gimbrède la moitié des droits sur le moulin de Roques. Ici aussi pour service rendus... La simonie, autrement dit les cadeaux qu'il fait à ses parents, sera reprochée à Clément.

Rappelons également que l'ordre du Temple a possédé un domaine à Lectoure que nous pensons pouvoir situer à l’emplacement du Couloumé**. Etait-il dirigé par un chevalier qui aura été arrêté comme tous ses frères lors de la rafle du 13 octobre 1307 menée par la police de Guillaume de Nogaret ? Clément et ses proches conseillers se sont-ils intéressés à ce domaine lors de leur étape dans la ville ?

Cette venue du pape à Lectoure est un évènement exceptionnel. Il est le personnage le plus important de la chrétienté, le vicaire du christ dans un monde éminemment religieux. A cette époque, basée à Avignon pour cause de désordre à Rome, la cour papale est itinérante. Arrivés à Lectoure, plusieurs dizaines de personnes de la suite de Clément s'installent au château vicomtal, dans les monastères et les maisons bourgeoises réquisitionnées : secrétaires, soldats, serviteurs affairés à la table et à la livrée du pape et de ses cardinaux. Parmi ceux-ci, un personnage important qui apparaît dans la scène du bûcher des templiers qui sert d'introduction dramatique à Maurice Druon : Arnaud d'Aux de Lescout*, encore un cousin de Clément, auparavant son secrétaire à Bordeaux, né à La Romieu, plus tard devenu camerlingue de l'Eglise c'est à dire ministre des finances, qui construira à grands frais la collégiale que l'on connaît. Arnaud d'Aux était diligenté à Paris par le pape, avec deux autres cardinaux, auprès du tribunal inquisitorial que Philippe le Bel avait organisé, pour prononcer la sentence qui graciait les dignitaires du Temple, puisqu'ils avaient avoué leurs fautes. Mais à l'énoncé de la sentence par le cardinal émissaire du pape, l'évènement est historique si la malédiction ne l'est pas, Jacques de Molay ne pu supporter cette infamie et revint sur ses aveux. Relaps, c'est à dire coupable de retomber dans l'hérésie, la plus grave des fautes d'un chrétien à cette époque, le grand Maître et ses compagnons étaient passés par le bûcher le lendemain même, le 18 mars 1314, sur l'Ile aux juifs, Arnaud d'Aux, malgré l'autorité papale dont il était investi, ne pouvant s'y opposer, ou ne le voulant pas car il fallait en finir avec cette affaire.

Arnaud d'Aux - Vitrail de la collégiale de La Romieu

 

De fait, cette sentence qui se voulait indulgente bien que les aveux des templiers aient été extorqués par le supplice et après sept longues années de détention dans des culs-de-basse-fausse, était effectivement infamante. La réaction d'honneur du grand Maître, qu'importe qu'il y ait eu malédiction ou pas, est peut-être la plus grande preuve de l'innocence des templiers. Clément V, et Arnaud d'Aux qui mènera les débats pendant le concile de Valence en 1311 et 1312, voudront sans doute reconnaître de facto l'innocence des Templiers en supprimant l'Ordre sans le condamner, et en transférant ses biens aux Hospitaliers de Saint-Jean, privant ainsi in fine Philippe le Bel du butin convoité, ce qu'il en restait du moins. Maigre sanction celle-ci, pour une affaire politico-financière considérable qui aura entaché le règne du dernier grand roi capétien et empoisonné celui du pape Clément.

Le roman de Maurice Druon, richement documenté, captivant de part en part, aux inoubliables portraits de Mahaut d'Artois et de son colossal neveu Robert, du tragique Edouard II, d'Isabelle de France et de son amant Roger Mortimer, du génial banquier lombard Tolomei, pourrait faire l'objet d'une version intitulée "Les Rois maudits vus depuis Lectoure", mais on ne plagie pas un chef-d’œuvre.

 

                                                                           Alinéas

 

* Maurice Druon utilise la graphie "Arnaud d'Auch", que l'on trouve effectivement dans certains documents mais qui prête à confusion et n'est plus utilisée aujourd'hui.

** Nous avons révélé la présence des templiers de Lectoure dans la rubrique "Histoire" de ce carnet :

 

A propos de la présence des juifs à Lectoure au Moyen-Âge - Rectificatif

 

Une heureuse découverte documentaire nous permet de revenir sur l’épisode du massacre des juifs à Lectoure par les Pastoureaux, au 14ième siècle. Nous avions imaginé qu’il y avait dans le récit de Maurice Druon, et dans ses sources, confusion entre juifs et cagots, catégorie de population paria.

Mais, contrairement à ce qui nous avait été dit et que nous avons repris en confiance trop vite, il y avait bien, à cette époque, une communauté juive à Lectoure. En effet, nous découvrons que les archives nationales britanniques de Kew conservent une supplique conjointe de l’évêque Géraud de Montlezun et des consuls de la ville adressée au roi Edward 1er pour qu’il confirme que les juifs de Lectoure jouiraient toujours des libertés qui leur avaient été concédées auparavant. La missive est datée du 31 décembre 1281.

Il faut rappeler qu’à cette date le duché d’Aquitaine, domaine du royaume d’Angleterre, s’étend sur l’Armagnac et la Lomagne. On le sait, Edward 1er est venu à Lectoure pour établir les termes du paréage avec l’évêque, c’est-à-dire une répartition des rôles et des pouvoirs. Les consuls ont cependant obtenu que les anciennes coutumes de la ville soient maintenues et également l’autorité du Vicomte de Lomagne. Le cadre juridique local ancestral a ainsi été confirmé, cependant sous l’autorité éminente du co-seigneur, duc d’Aquitaine et roi d’Angleterre.

Il faut apprécier, à propos de cette supplique pour la défense des juifs, le rôle positif de l’église et des édiles pour la protection de cette population allogène ou cultuellement minoritaire et souvent persécutée. Ce sera également le cas pour la protection des cagots, les parias que nous supposions avoir été les victimes des Pastoureaux.

Quelques années plus tard, Philippe le Bel, lui, ne prendra aucune précaution pour chasser les juifs du royaume de France et mettre la main sur leurs biens, comme ceux du Temple.

 

MS

Le 7.12.2022

 

 

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Littérature

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