Publié le 6 Avril 2021

chêne - arbre roi - gascogne - sessile pédonculé pubescent

 

 

crire un alinéa à propos du chêne me paraissait risqué, voire irrespectueux. Quelques lignes seulement pour un monument botanique, historique et culturel ? Quelle prétention ! C’est la raison pour laquelle j’ai d’abord chroniqué sur ses frêles voisins, la prêle (ici), le sureau noir (ici), l’arum (ici)… reportant prudemment l’instant d'oser. Mais, si ce cybercarnet devait finir un jour, et il finira, je m’en voudrais de ne pas avoir rendu hommage à l’arbre-roi. Je me souviens qu’enfant, je cueillais par poignées, de jeunes plants - gland germé, tige, première couronne de feuilles, racine pivotante et radicelles tout ensemble - pour approvisionner fièrement chacun et chacune de mes camarades de classe pendant la leçon de choses. Ça n’existe plus la leçon de choses ? Alors bloguons.

chêne - gland - glandée - porc noir gascon

 

En 2009, pendant la tempête Klaus qui ravagea la Gascogne, nous sommes restés confinés (déjà) plusieurs heures à l’abri de la partie supposée être la plus solide de notre maison, alors en chantier. Les rafales de plus de 120 km/h se succédaient, faisant trembler murs et plafond. Un fenestrou donnant sur le bois de Rajocan, au pied de la corniche calcaire s'étirant face à la citadelle de Lectoure, nous offrit l’une des plus terrifiantes visions de la nature déchaînée qu’il nous fut donné d’observer. Comme un gigantesque et invisible outil tranchant, chaque coup de vent imprimait aux chênes pluricentenaires ourlant le plateau de Bacqué, une gîte de quelques degrés, ouvrant autant de blessures béantes dans le paysage. Il fallut quatre à cinq heures de ce titanesque combat pour que ces mastodontes de plus de dix tonnes finissent de s’affaisser, vaincus par celui-là même qui tant de fois avait brassé mollement et pénétré intimement leur ramure offerte. Quelques touffes de racines léchant encore la glèbe, les chênes mirent plusieurs mois à agoniser, misérables dinosaures rampants blessés à mort, réclamant le coup de grâce de la tronçonneuse.

Comme un malheur n’arrive jamais seul, dans l’année qui suivit, les espaces libérés par les chênes abattus étaient colonisés à une vitesse et avec une densité invraisemblables par l’ailante, cet intrus importé de Chine au 18ième siècle pour son aspect ornemental, pour la culture du vers à soie et enfin à cause de notre incorrigible goût pour l’exotisme. Résultat, l’ailante, aux propriétés toxiques, désormais classé hautement invasif, sera très difficile à éradiquer. La citadelle de Lectoure est aujourd’hui cernée d’une armée qui ne lèvera pas le siège de sitôt.

Revenons à notre héros. En Gascogne, nous n’avons ni or ni pétrole, mais le chêne. Et cet arbre a offert à la région parmi ses plus précieux trésors. Allez, dans l’ordre : un toit, une table et les œuvres de l’esprit.

 

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Charpente de l'église Saint-Girons de Monein

Voyons l'abri. Au Moyen-Âge, les cagots, ces parias suspects d’être descendants de lépreux et, pour faire bon poids, accusés de maux héréditaires et contagieux, totalement imaginaires, par l’ignorance des élites et par la malfaisance populaire qui va avec, interdits de tout contact avec l’eau et la terre nourricière, contre mauvaise fortune bon cœur, firent du travail du bois, matière encore par erreur considérée inerte, qui leur était concédée, leur spécialité. Et de père en fils, solidaires dans l’adversité, pratiquant une sorte de compagnonnage tribal, ils constituèrent la corporation des charpentiers, le métier englobant à cette époque la maçonnerie, progressant dans leur savoir-faire sur plusieurs générations, parvenant ainsi à une excellence que l’Église et la noblesse remarquaient, leur accordant alors protection et avantages financiers. Nous leur devons le château de Gaston Phébus, Montaner, et des charpentes de grande facture, par exemple celle qui nous est magnifiquement parvenue de l’église Saint-Girons de Monein dans les Pyrénées-Atlantiques ou celle de la cathédrale Notre-Dame de Paris au XIIIième siècle dont on connaît malheureusement le sort récent. Les chênes qui ont fourni les poutres maîtresses de ces ouvrages monumentaux ont poussé en futaille dense, bien droits, sans nœuds, donnant des billes de dix à vingt mètres de haut et d'un diamètre d’un mètre à la base. Incomparable et noble matière première.

 

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Le chai du château de Salles-d'Armagnac

La table à présent. J’aurais pu choisir le porc noir gascon qui transforme goulûment, élevage complété de quelques mois d’affinage, le tapis de glands de chêne en une joyeuse charcutaille. Ou bien une bonne poêlée de ceps tête-de-nègre (oups, il semble que ce nom ne soit plus politiquement correct, on dira "bronzés" à présent…) poussés en une nuit, tiède et humide, dans un coin de chênaie qui ne se partage pas. Mais il fallait choisir, et j’optais pour l’aygue ardente, l’eau de vie d’Armagnac.

Si l’alambic armagnacais n’est plus chauffé au bois, et cela n’a pas d’effet sur la qualité du distillat, l’eau-de-vie elle, devra vieillir en fut de chêne, exclusivement Sessile ou Pédonculé, les variétés gasconnes par excellence. Elle y gagnera cette belle couleur ambrée mais surtout son parfum et son goût spécifiques, composés par les aromatiques lentement restitués par le cœur de l'arbre, le duramen : vanilline, lactone, furane et tanins. « Comment a-t-on pu imaginer de faire tenir un liquide dans un montage de morceaux de bois fort difficile à assembler ? La barrique est bien une invention de poètes, l'imagination d'un peuple de rêveurs, insoucieux du temps et de la vie pratique, nos ancêtres les Celtes»*. Pour faire court, je dirais que celui qui a inventé la barrique … a eu du nez. Coupez du chêne, avec une scie à main bien sûr, ou bien avec une hachette ou une herminette de menuisier et humez. Vous sentez ? Peut-être la toute première fois a-t-on oublié un peu de fine blanche dans un gobelet en bois tout simplement ? Et puis, il faut dire que la barrique laisse s’évaporer lentement une part de l’alcool, qui se rapproche ainsi du degré recherché, et concentre les parfums. Évaporation que l'on appelle "part des anges", qui fait l’objet de savants calculs... de la part des agents du fisc cette fois.

Vins et spiritueux, part des anges, pays béni des dieux : nous sommes à table... et déjà ailleurs.

 

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Détail des stalles du chœur de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch

Au-dessus des contingences de nos besoins primaires, l'art sacré ne connaît pas l'urgence. Par exemple, l'artisan qui a taillé ce jovial angelot violoniste dans un bloc de chêne n'était probablement pas né, en tout cas pas à l'art de la sculpture, lorsque l'arbre a été abattu, débité, et mis à desséver pendant plusieurs décennies, en milieu anaérobie, à l'abri des champignons lignivores et des insectes xylophages, dans le secret de quelque étang abbatial. Prophètes, saints, scènes bibliques, sibylles de la mythologie gréco-romaine, figures fantastiques du bestiaire médiéval, faune et flore, plus de 1500 sujets composent les stalles de chêne du chœur de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch. Un ensemble inestimable, trésor de la sculpture flamboyante, exécuté par des artistes restés anonymes, sur une période de 50 ans à partir de 1515. Ici, pierre, mosaïque, vitrail et bois s'agencent merveilleusement pour figurer la foi, mais aussi le doute métaphysique, le questionnement, incoercibles, et enfin l'esprit humaniste qui habitent ensemble la dernière cathédrale gothique.

 

forêt de chêne - ailante - semis galnds sélectionnés - coupe sélective - gestion forestière

Notre arbre est roi donc, mais nous l'avons vu, des dangers le guettent. Aux tempêtes successives, aux concurrents exotiques déloyaux s'ajoutent l'abroutissement des jeunes pousses par les chevreuils, aujourd'hui sans prédateurs, le développement urbain...  Le réchauffement climatique lui, affecte certaines espèces plus que d'autres. Le chêne Pédonculé, très présent en Gascogne, se révèle sensible au déficit hydrique. Sur les conseils des scientifiques et au vu d'expériences menées déjà depuis plusieurs décennies, les exploitants forestiers privilégient les plantations de chêne Sessile, gascon également mais moins gourmand, voire celles de la variété Pubescent, d'origine méditerranéenne. Ces techniques de "migration assistée" prouvent que l'exploitation du chêne, à condition qu'elle soit organisée, raisonnable et professionnelle, est garante de son avenir.  Un chêne arrivé à maturité, 150 à 200 ans tout de même, doit être abattu, avant de dépérir sur pied et de n'être plus exploitable. En outre, sans intervention humaine préparatoire puisque nous ne vivons plus en harmonie avec ce milieu, que nous ne sommes plus là pour utiliser le bois mort ni les animaux domestiques pour limiter le développement des broussailles, sous le vieux houppier une végétation désordonnée s'installe, empêchant l’émergence d'une nouvelle génération d'arbres, provoquant le développement d'un écosystème anarchique, inextricable, inaccessible, voire hostile pour l'homme. Quelques années avant l'abattage d'une parcelle de grands chênes, des coupes d'éclaircie sélectives doivent donc être entreprises. Des semis de glands sélectionnés organisés. Rapidement, à l'échelle de la nature, les jeunes arbres, protégés et éclaircis progressivement, se dresseront alors pour prendre la place de l'ancêtre avant qu'il ne soit abattu et ainsi régénérer régulièrement la forêt dont a besoin le bâtisseur et accueillante au promeneur.

Le poète lui, saura toujours cheminer un peu plus loin, en secret, là où la nature prend son temps et fait bien les choses malgré tout. Là où le chêne né, grandit et meurt libre.        

                                                                                   ALINEAS 

 

poésie chêne forêt

 

PS. Parmi les chênes européens, le chêne pédonculé et le chêne sessile sont les principales essences à vocation économique. La France, avec 4,5 millions d’hectares, possède 30 à 40 % de la superficie couverte par ces deux essences en Europe. Elle est ainsi le premier pays producteur de chênes en Europe et deuxième dans le monde, après les États-Unis. La France est donc par excellence, le pays des chênes. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%AAne

Je vous recommande le site de la société EcoTree, bretonne comme son nom ne le dit pas. Un concept très intéressant : vous pouvez pour quelques euros, acheter ou offrir un arbre ou vous abonner à une forêt !!! https://www.lepoint.fr/societe/ecotree-la-start-up-qui-vend-des-arbres-pour-sauver-les-forets-29-05-2019-2315818_23.php

* Pierre Boujut, tonnelier, dans Des métiers et des hommes au village, de Bernard Henry, 1975.

 

BIBLIOGRAPHIE : Elle pourrait être abondante mais on se contentera du magnifique et lui-même très documenté " Le chêne, arbre roi de Gascogne " de Chantal Armagnac, photos de Jean-Bernard Laffitte, aux Editions Le vert en l'air.

 

PHOTOS  Avec nos remerciements aux photographes et sociétés:

Titre : Johan Jaritz . Wikimedia Commons

Église Saint-Girons de Monein : Marjac . Wikimédia

Chai - Armagnac du château de Salles : http://www.chateaudesalles.com

Stalles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch : Sylvie Hannoyer http://www.gersicottigersicotta.fr

Contrejour forêt de chênes : https://ecotree.green

Glands et Arrière-plan de poème de Victor Hugo : Michel Salanié

  

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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Publié le 23 Mars 2021

 

"La fondation de l'ordre du Saint-Esprit fut l'un des plus grands événements de l'histoire du monde au Moyen Âge."

Léon Gautier, historien médiéviste.

 

 

endant trois siècles, l'hôpital du Saint-Esprit de Lectoure a accueilli et soigné les pauvres, les malades, les enfants abandonnés, les estropiés de toutes sortes, les pèlerins, les vieillards... Son histoire est oubliée, enfouie sous les ruines successives, du fait de la destruction de la ville par l'armée de Louis XI, de la haine des protestants pour les institutions catholiques... et enfin dépassée par le progrès, inéluctable, par l'importance, l'innovation même du point de vue économique, du nouvel hôpital-manufacture construit à la fin de l'Ancien Régime.

Différentes publications sur les hôpitaux et l'assistance publique à Lectoure évoquent l'hôpital du Saint-Esprit. Nous les indiquons en annexe. Cependant, les origines mêmes de l'institution médiévale y sont ignorées. Cette chronique veut compléter modestement la mémoire de la noble fonction des hospitaliers de cet ordre charitable.

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Un point sur les lieux pour commencer, car ce n'est pas évident.

L'église du Saint-Esprit actuelle, versant sud de la citadelle, rue du 14-Juillet, au quartier Guilhem-Bertrand, ne porte ce nom que depuis la Révolution, étant auparavant la chapelle des Carmes. Il est vrai également que l'hôpital du Saint-Esprit a été transféré dans les dernières années de son activité (1566), dans la même rue, dans un bâtiment devenu par la suite la gendarmerie. Une piste qu'il faut quitter pour évoquer la fondation de l'hôpital.

De fait, le quartier Saint-Esprit, est situé à l'extrémité nord-ouest de la ville. Notre actuel cimetière du Saint-Esprit donne la bonne direction. Initialement, il jouxtait comme il était de tradition, l'église du même nom, dressée sur ce qui est aujourd'hui la place Boué-de-Lapeyrère. Cette église, ruinée une première fois, reconstruite de l'autre côté de la grande rue, à nouveau détruite et rebâtie, finit par faire office de chapelle du collège des doctrinaires, un établissement construit au 17ième et 18ième siècles sur les ruines de l'hôpital et devenu aujourd'hui hôtel de tourisme. C'est donc précisément à l'endroit de ce bâtiment, probablement sa partie centrale, qu'il faut situer l'hôpital médiéval du Saint-Esprit. L'Histoire n'a pas retenu la date de naissance de cette institution. Cet emplacement, au pied des ouvrages défensifs du château seigneurial, fossés, remparts et barbacane, laisse toutefois penser que le maître des lieux de l'époque, le vicomte de Lomagne probablement, a validé, voire doté et protégé, cette installation charitable. On trouve aujourd'hui dans ce quartier, outre le cimetière, rejeté extra muros du fait des normes d'hygiène modernes et des besoins d'espace, une fontaine et une croix, bien modestes malgré leur résistance aux évènements, toujours dites du Saint-Esprit sur le cadastre napoléonien reproduit ci-dessous. Enfin, subsiste la rue Saint-Esprit qui intrigue le lectourois ou le visiteur qui se demandent ce que fait là ce membre de la sainte Trinité. Voilà pour cerner les lieux, plusieurs fois bousculés par les siècles et l'agitation des hommes.

 

L'Ordre des hospitaliers du Saint-Esprit a été fondé à Montpellier en 1180 par Gui de Montpellier, ce qui explique qu'il porte aussi le nom "du Saint-Esprit de Montpellier". La réussite et le rayonnement de cette institution charitable conduira rapidement à sa reconnaissance par la papauté. En 1204, Innocent III fait construire à Rome l'hôpital Santa Maria de Sassia* et en confie la direction à Gui. Très rapidement, la dimension prise par cet hôpital et l'influence du Vatican impose l'installation du Grand Maître et des différentes structures de direction de l'Ordre à Rome. En quelques années, le développement des hôpitaux du Saint-Esprit est considérable. On en recense plus de 1000 en Europe dont 400 en France ! Les fondations dépendent des donations nobles qui permettront de générer les revenus suffisants et réguliers, nécessaires à l'accueil des malades.

Le duc de Bourgogne instituant l'hôpital du Saint-Esprit de Dijon

 

En France, outre Montpellier qui fut éclipsé assez tôt, deux commanderies prendront de l'importance en créant de nouvelles maisons secondaires, lesquelles pourront à leur tour, créer des dépendances : Auray avec 50 établissements et Besançon 34.

 

UNE FORTE IMPLANTATION EN GASCOGNE

L'hôpital de Lectoure a été créé par la commanderie du Saint-Esprit d'Auray en Bretagne, à une date que nous ne pouvons pas préciser,

 

Une bulle du pape Grégoire XI atteste cependant la présence de l'hôpital de Lectoure dans le giron d'Auray en 1372. Il serait vain peut-être, faute de documentation, de rechercher la raison précise de cette filiation, lointaine et "internationale" à l'époque. Les maisons-mères saisissaient toutes les occasions de s'implanter ici et là, étant donné leur intérêt financier puisque la fille payait annuellement à la mère son écot. Le rayonnement de tel ou tel commandeur peut également expliquer l'essaimage d'une maison magistrale. Lectoure n'est d'ailleurs pas un cas isolé. Pour ne prendre en exemple que le seul département du Gers, on y compte pas moins de 13 autres hôpitaux du Saint-Esprit, Bassoues et L'Isle-Jourdain qui sont des maisons-mères, Auch (dépendant de Bassoues), Barran** (de Millau), Bretagne d'Armagnac (de Bassoues), Estang (de L'Isle-Jourdain), Loci Marorici (?) dans le diocèse d'Auch, Manciet (d'Auray), Marciac (de Clermont-Ferrand), Mérannes (d'Angers), La Sauvetat (de Bordeaux), Taillaco (?) (de Manciet), Biran (de Bassoues). A proximité, en Gascogne, citons dans les Landes Audignon, Bessaut, Gourbera, Saint-Sever, Tartas, en Gironde Baulac, Belin, Bordeaux, Libourne, Bayonne, dans les Pyrénées-Atlantiques Bidos, Le Boucau, Dax, Hendaye Le Départ, Lannes, Gavarnie, dans les Hautes-Pyrénées Luz-en-Barège, en Lot-et-Garonne Agen et Nérac.

 

UNE VOCATION UNIVERSELLE

On le voit, ne sont pas concernées les seules villes importantes. Le Saint-Esprit est notamment bien implanté sur le chemin de Saint Jacques. Certains établissements, c'est le cas de l'Isle-Jourdain par exemple, existant antérieurement, ont été cédés au Saint-Esprit par l'Ordre de Saint-Jacques de l’Épée qui se recentrait sur l'Espagne en pleine Reconquista. Mais, et nous touchons là à sa spécificité, contrairement aux autres ordres religieux qui se spécialisent et limitent leur champ d'intervention, le Saint-Esprit  choisira d'accueillir toutes les misères, physiques et intellectuelles, les vieillards et les impotents, les femmes, les enfants abandonnés, très nombreux au Moyen-Âge, les familles tombées en nécessité ("pauvres honteux"), les malades, les prisonniers, les troublés d'esprit, les pestiférés.... L'hôpital entend également prendre en compte la fin de vie. Les mourants seront accompagnés dans leurs derniers instants. Les morts seront enterrés chrétiennement et dignement près de l'église ou de la chapelle, obsédante préoccupation au Moyen-Âge où la croyance en la résurrection est le dernier secours moral des faibles et des opprimés. Cette universalité fait de l'ordre du Saint-Esprit l’ancêtre de notre actuel hôpital général. Elle fera sa grandeur mais aussi sa faiblesse car les besoins sont infinis.

Gui de Montpellier adopte en exergue de la règle de l'ordre, le verset de l'évangile de Saint Matthieu:

« Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire...(il) dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi.

Les justes lui répondront : Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, et t’avons-nous donné à manger ; ou avoir soif, et t’avons-nous donné à boire ? Quand t’avons-nous vu étranger, et t’avons-nous recueilli ; ou nu, et t’avons-nous vêtu ? Quand t’avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ?

(Il) leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. »

 

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Armes d'azur à double croix pattée d'argent.

 

Les religieux du Saint-Esprit, frères ou sœurs, s'engagent selon la règle de Saint Augustin, adaptée à la mission spécifique de l'ordre : « Moi, N., je m'offre et me donne à Dieu, à la Bienheureuse Marie, au Saint-Esprit et à nos seigneurs les malades, pour être leur serviteur tous les jours de ma vie. Je promets, avec le secours de Dieu, de garder la chasteté, de vivre sans bien propre ». Vœux perpétuels auxquels s'ajoute celui d'obéissance à la hiérarchie qui conditionne l'organisation et l'efficacité.

 

UN PATRIMOINE ET DES PRIVILÈGES À LA HAUTEUR DE LA MISSION

Les hôpitaux du Saint-Esprit gèrent les biens dont ils ont été dotés à l'origine par de puissants et généreux mécènes et ceux qu'ils recevront dans le temps, de la petite noblesse, des bourgeois et des propriétaires terriens voisins qui espèrent ainsi gagner leur place au paradis ou plus prosaïquement bénéficier des soins des hospitaliers. Terres cultivées, vignes, forêts, moulins, bâtiments de toute nature constituent ainsi le considérable patrimoine du Saint-Esprit. A son tour, l'Ordre baille ces biens à des exploitants qui verseront annuellement les loyers, en numéraire ou en nature, permettant d'entretenir ses propres locaux hospitaliers, son église et son cimetière, de nourrir et soigner ses patients, de rémunérer les soignants laïcs.

Pendant trois siècles, l'Ordre du Saint-Esprit a également été doté par la papauté de privilèges exceptionnels. Le droit de construire sa chapelle ou son église, d'installer son propre cimetière, attirant ainsi les fidèles et avec eux, donations et aumônes. Le Saint-Esprit est exempté de la dîme. S'il possède des troupeaux, les bêtes peuvent paître librement. Des dates sont arrêtées au plus haut niveau  pour un droit de quête exclusif et au delà des limites de son domaine, offrant un avantage considérable par rapport aux autres ordres et à l'église paroissiale, à une époque où donner pour les pauvres est une obligation morale forte et donc très rémunératrice.

Tout ceci explique pourquoi, à Lectoure, la ville a été partagée en deux communautés, le Saint-Esprit ayant été érigé en paroisse, deux églises, deux cimetières. Sans doute parfois contre la volonté et l'intérêt de l'évêque, avant qu'il ne reprenne le contrôle de la situation au 18e siècle... Cependant, l'éloignement de la maison-mère d'Auray conduisit l'Ordre, ici comme ailleurs, à abandonner son autorité aux consuls de la ville, celle-ci ayant intérêt à conserver son hôpital, mais peut-être avec moins de conscience de l'essence charitable de la mission et suscitant une méfiance et une désaffection des fidèles et donc des donateurs. Cette laïcisation de l'hôpital, accentuée par la création en 1578, d'un ordre de chevalerie noble concurrent, politisé, parfois malveillant ou cupide, provoquera un grand désordre dans l'organisation de la généreuse création de Gui de Montpellier et sa disparition progressive.

 

 

Nous ne connaissons pas le nom des religieux de l'Ordre du Saint-Esprit qui ont œuvré à Lectoure qui permettrait de les honorer. Par contre nous possédons les comptes de l'hôpital sur les années 1457 à 1558, précieux document qui donnera matière à imaginer non seulement l'activité de l'hôpital, de ses admirables soignants, tracer le portrait de ses malades, de ses locataires et à travers eux, plus généralement, esquisser la vie de notre ville à la fin du Moyen-Âge où se côtoyaient profondes misère et charité.

(A suivre)

                                                                                Alinéas

 

* L'Ospedale di Santa Maria in Sassia construit à Rome en 1204, dans le quartier du Vatican, a été détruit en 1471 par un incendie. Reconstruit, il fut rebaptisé Arcispedale Santo Spiritu in Sassia. Il est aujourd'hui transformé en centre de congrès, adjacent  à l'Ospedale di Santo Spirito moderne qui peut ainsi s'enorgueillir d'être le plus ancien hôpital d'Europe. 

** La bastide de Barran a été fondée en 1279 dans le cadre d'un paréage entre le comte d'Armagnac-Fézensac et l'archevêque d'Auch. A proximité de Barran, aujourd'hui sur la commune de Riguepeu, se trouve la forêt domaniale de Montpellier (269 ha), toponyme possiblement hérité de l'hôpital du Saint-Esprit de Montpellier.

 

SOURCES

  • Sur l'Ordre du Saint-Esprit :

- Histoire de l'Ordre hospitalier du Saint-Esprit, Paul Brune 1892, réédition Wentworth Press 2018.

- https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_des_Hospitaliers_du_Saint-Esprit

  • Sur l'histoire de la santé publique à Lectoure :

- Etude sur l'assistance publique à Lectoure aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, Jules de Sardac, Imp. de Cocharaux, 1908.

- La vie communale au XVIIe et XVIIIe siècles, Maurice Bordes, in Histoire de Lectoure, Collectif,1972

- Le château des indigents, in Midi-Pyrénées Patrimoine, Gaëlle Prost, 2014.

  • Sur l'église du Saint-Esprit actuelle et son implantation, au Moyen-Âge, en vis-à-vis du château comtal :

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_du_Saint-Esprit_de_Lectoure

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire

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Publié le 10 Mars 2021

recensement moulins canton lectoure - société archéologique gers moulin à vent moulin hydraulique

 

Pendant deux ans, l’équipe lectouroise de la Société Archéologique et Historique du Gers, animée par Georges Courtès *, a procédé au recensement systématique des moulins à eau et à vent des 26 communes du canton de Lectoure. Le résultat de cette importante démarche a été dévoilé au public, le 2 octobre 2020. Voici les principaux éléments de cette présentation.

POURQUOI UN TEL RECENSEMENT ?

Les moulins à eau et à vent sont aujourd’hui l’objet d’un intérêt croissant des particuliers qui les rénovent, par amour des belles pierres mais également pour l’aménagement de résidences secondaires et principales. Il n’en a pas toujours été ainsi. Les moulins à eau ont longtemps été considérés, à raison, comme posant des difficultés d’aménagement et d’entretien du fait de la proximité des cours d’eau. Et les moulins à vent, une fois décoiffés par le vieillissement de la charpente et un dernier assaut du vent, ne sont pas suffisamment spacieux pour loger une famille selon les critères modernes de confort, en outre dans un plan circulaire ne facilitant pas la disposition du mobilier. Ceci dit pour ceux des bâtiments qui ont résisté un minimum au temps. Car nombre de moulins ont disparu, tombés à l’eau ou bien enfouis sous la végétation d’une butte discrète dans le paysage, dépecés pour offrir de la pierre à bâtir de récupération à proximité.

Or, on reconnaît aujourd’hui que les moulins sont au cœur de l’Histoire de notre pays. Les historiens ont longuement écrit l’Histoire des cathédrales, des châteaux et des batailles. Il convient à présent de faire revivre les moulins qui sont essentiels pour comprendre les phénomènes des origines et du développement de la mécanique et des techniques, les circonstances de la croissance démographique, l’évolution de l’alimentation et de la santé, l’émergence de la bourgeoisie artisanale et industrielle... Les moulins ont été pendant un millénaire au cœur de la vie de nos villes et de nos campagnes. Nos routes actuelles ont souvent été tracées par le sabot des mulets sur les chemins « fariniers ». Il est temps de faire une photo panoramique de ce qui est encore à portée de notre mémoire.

 

LA MÉTHODE

La cartographie, les archives, les déplacements sur le terrain, arpentage et photographie, les informations collectées auprès des habitants…. Les recenseurs se sont partagé les communes du canton, chacun procédant à son rythme, jusqu’à la mise en commun des résultats.

L’importance de la cartographie. A toutes les époques, les moulins, repères remarquables sur le relief, mont, cuvette, croisement route/cours d’eau, gué, pont, retenue…, sont souvent mentionnés sur les cartes. Mais avec des défauts, dus à la précision relative du géographe ou à l’échelle de la reproduction. Dus également à la disparition de certains moulins entre deux relevés et à l’évolution de la toponymie. Il faudra donc, croiser les informations et vérifier sur le terrain. Cartes de Cassini (1750-1815), Atlas de Chanche (1878), cartes IGN, cartes de l’état-major (1820-1866), Cadastre dit napoléonien (1812), Cadastre contemporain, photos aériennes IGN.

Aux archives, les moulins les plus importants font l’objet de dossiers spécifiques. Pour les autres, les informations sont glanées au gré de mentions dans les actes notariés et juridiques : ventes, actes d’état civil, litiges. Un travail de fourmi, qui se poursuivra longtemps après le recensement. Une aiguille dans une meule… de foin celle-là.

Des informations orales viennent heureusement compléter l’ensemble, qui ravissent le recenseur et qu’il faut encourager. Aux lecteurs de ce carnet d'alinéas nous disons :

"Merci de continuer à nous alimenter. Tous les indices sont précieux".

 

151 MOULINS

60 moulins à eau, 91 moulins à vent

carte rencensement moulins lectourois canton lectoure - IGN - Cassini - Cadastre napoléonien - carte d'état major

Notre recensement fait apparaître, sur ce canton, un nombre important de moulins, 151, à rapprocher des 1692 moulins relevés sur le département du Gers par Henri Polge, archiviste départemental de 1946 à 1981, sur la base des enquêtes effectuées pendant la Révolution et l’Empire. Ainsi, sur une surface représentant 4% du département, le lectourois possède 10% des moulins. Par contre, premier constat remarquable, le rapport moulins à eau / moulins à vent est inversé par comparaison au département, les seconds étant dans le Lectourois les plus nombreux. Quelques pistes évoquées pour expliquer cette différence de proportions :

  • le fait que notre relevé ait pu intégrer des moulins construits postérieurement aux recensements fin 18ième  et tout au long du 19ième, en particulier grâce à la liberté d’établissement permise par la fin du système de l’Ancien Régime, et majoritairement éoliens.
  • le Lectourois , situé à l’est du département est exposé au vent de sud-est, vent d’autan favorisant l’énergie éolienne.
  • enfin, terre céréalière, le Lectourois produisait un volume de céréales supérieur à celui des zones situées à l’ouest.
  • il faut aussi tenir décompte des moulins mitoyens, soit simples voisins et concurrents se disputant le vent, soit jumeaux.

Mais cette multiplication des intervenants n’eut pas un effet heureux puisque la concurrence jouant et la dimension des entreprises étant très (trop) réduite, la meunerie traditionnelle devint un secteur fragile qui ne pourra pas faire front à l’industrialisation de la fin du 19ième : invention de la minoterie à vapeur puis électrification, développement du transport ferroviaire… 

Les moulins à eau sont installés bien sûr majoritairement sur les cours d’eau principaux : Arratz, Auroue, Gers, Grand Auvignon. Mais de petits ruisseaux supportent plusieurs établissements très rapprochés : Foissin par exemple. Entre La Romieu, Lagarde et Marsolan, 8 sites dont les 4 moulins en cascade de Lartigue.

La commune de Lectoure concentre un grand nombre de moulins, tant à eau qu’à vent, le plateau de Lamarque présentant une impressionnante brochette d’ailes.

 

LE MEUNIER

Notre recherche portait sur des bâtiments mais nous y avons rencontré des hommes et des femmes, inventifs et industrieux. Le meunier est, à tort, caricaturé enfariné ou bonhomme sur son mulet. A l’origine, homme lige du seigneur féodal, laïc ou religieux, le meunier est maçon et charpentier, construisant de ses mains son outil de travail. Puis il s’établira mécanicien, entretenant soigneusement sa machine, complexe, dangereuse et exigeante. Il donnera naissance à des lignées. On est meunier de père en fils. On se marie entre moulins pour développer le patrimoine, échanger les procédés, par affinité tout simplement. Les neveux et cousins deviennent garçons-meuniers.

Affairé, secret, âpre au gain, notre homme sera, souvent injustement, craint et médit.

QUELQUES MOULINS REMARQUABLES

Avec sa digue sur le Gers, à l’entrée du chef-lieu, le moulin de Saint Gény nous est évidemment familier. Dépendant de l’abbaye de Saint Gény, il est figuré sur une vue de Lectoure datant du 14ième siècle, sans doute l'une des plus vieilles représentations d'un moulin en Gascogne.

moulin medieval - saint geny lectoure - moulin à aube - lectoure

 

A proximité, sur un bras du Gers aujourd’hui comblé, un Moulin dit Neuf mais uniquement visible sur les cartes anciennes, a servi d’atelier à tan pour la tannerie royale installée au pied des remparts.

Repassac (a riu passat) lui, l'un des plus actifs de la zone étudiée, était au Moyen-Âge, copropriété des consuls de Lectoure, du seigneur évêque et du roi d’Angleterre.

En progressant vers le nord, les moulins de La Mothe se répartissent sur les communes de Lectoure et Castéra-Lectourois. Rive gauche, le moulin-tour d'époque médiévale nous est connu grâce au plan du dimaire de l'Ordre de Malte. Rive droite, le moulin du 18ième a malheureusement disparu dans un incendie. Entre les deux, le pont-barrage est un vestige exceptionnel des aménagements hydrologiques qui mériterait d’être rénové.

Au nord du canton, le moulin de Manlèche est partie intégrante du château autrefois dans le domaine de la famille de Got, dont le vicomte de Lomagne et d’Auvillar était issu.

Sur l’Arratz, le moulin de Sainte Rose, appartenant à la grange de la celle grandmontaine de Défès à Agen, a hébergé le célèbre et controversé pape gascon Clément V, également membre éminent de la maison de Got, sur son chemin triomphal entre Bordeaux et Avignon.

Parmi les moulins à vent, le Pélouar sur Marsolan, sans doute le plus ancien de notre recensement, a été bâti pour le puissant seigneur de Fimarcon. Quant au moulin du Camp, à Terraube, il relevait du domaine de la célèbre et très ancienne famille de Galard.

   

CONCLUSION

Il convient de mettre en valeur quelques belles rénovations qui montrent le chemin à suivre : les moulins à vent de Salles au Mas d’Auvignon et Laucate à Lectoure, La Molie à St Mézard, le Moulin de Bas à L’Isle-Bouzon, la Mouline de Belin à Lectoure, et d’autres encore.

Deux opérations ont bénéficié du concours de la Fondation du Patrimoine : Les moulins à vent d’Avers à Berrac et de Bazin à Lectoure.

Deux sites majeurs sont en danger : le pont-barrage de La Mothe à Lectoure et le pont d’Arratz à St Antoine.

 

                                                                                             Michel Salanié

 

* Georges Courtès, Simone Aeberhard, Jean-Marie Béraud, Bertrand Broqua (Dcd), Pierre Léoutre, Godelieve Lust, Guy Miquel, André Monestès, Gérard Noguès, Régis Petit, Michel Salanié, Maryse Strzelecki.

© Photos Michel Salanié

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Saint antoine pont d'arratz gers arratz - moulin antonins
Moulin des Antonins - Saint Antoine

 

l'isle bouzon - gers - aurroue - moulin de bas
Moulin de Bas - L'Isle Bouzon

 

moulin à vent de bazin - fondation du patrimoine - Lectoure - castéra lectourois
Moulin à vent de Bazin - Lectoure

 

moulin à vent de cap sec- lectoure - chateau de landiran
Moulin à vent de Cap sec - Lectoure

 

Saint martin de Goyne - moulin de goyne - gers
Moulin de Goyne - Saint Martin de Goyne

 

Saint Mézard - gers- la moulie
La Molie - Saint Mézard

 

Lagarde fimarcon - moulin à vent de lafage
Moulin à vent de Lafage - Lagarde Fimarcon

 

lectoure plateau de Lamarque - moulin de laucate
Moulin à vent de Laucate - Lectoure

 

moulin de lourtiguet - Sempesserre - gers
Moulin de Lourtiguet - Sempesserre

 

moulins à vent de lussan - saint mézard - Golfech
Moulins de Lussan - Saint Mézard (les cheminées de Golfech en arrière-plan)

 

moulin de repassac - lectoure - gers - consuls évèque roi d'angleterre
Repassac - Lectoure

 

rivière arratz gers - pont d'arrtaz - moulin des antonins
Le pont d'Arratz - Saint Antoine

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Moulins

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Publié le 22 Février 2021

LA CHUTE DE LECTOURE

Oups, sorry, I mean "Lectoure has fallen !"

 

franglais

 

Ça y est c'est fini. Lectoure est tombé. Non, ce ne sont plus les cohortes de César, ni les hordes wisigothes. Louis XI n'y est pour rien, ni le maréchal de Monluc. Non, Lectoure est tombé de l'intérieur. Ne vous fatiguez plus, rendez-vous. C'est la cinquième colonne, l'ennemi était dans nos murs.

Remarquez, il fallait s'y attendre. Nous avions relevé les signes avant-coureurs de notre sabordage. En effet, dans un charmant petit village du fin fond des Landes, nous découvrions récemment une rutilante enseigne "Barber Shop" ! Bon... peut-être un coiffeur anglais ? Plus loin, dans un magnifique paysage du piémont pyrénéen, un producteur de viande bovine, pourtant de génération en génération, certes un élevage de race Charolaise et non de Gasconnes, qui, pour ouvrir son propre restaurant, une cuisine de qualité paraît-il, labellisée "Table du Gers" - à qui peut-on se fier ? -, choisissait la gracieuse enseigne "Betty Beef" ! Vous connectez? Poo-poo-pee-doo. Cette fois, l'affaire était grave. Ce n'était plus le résultat de l'attrait de notre région pour les européens du nord, Britanniques, mais également Belges, Hollandais, deux ou trois Allemands, un demi Suisse... Non ce n'était pas une immigration, amicale et bienvenue vous en conviendrez, mais bien une désertion, une défection dans nos rangs. Le franglais. La gangrène.

A Lectoure, à l'abri derrière nos remparts, nous pensions pouvoir résister encore. Car nous avions bien fait l'objet d'incursions plus ou moins meurtrières, mais restées à portée de nos bombardes, et l'envahisseur avait été repoussé. A l'est, une rumeur de McDonald's avortée. Au sud, au pied de la citadelle, ce fut DuckPrint, un canard qui ne se laisserait pas engraisser comme il est pourtant de bon ton chez nous, mais un canard qui imprime des PopLove, qui sont des faire-part de mariage "made in ze pays du canard". Car l'arme fatale de l'ennemi de l'intérieur, c'est l'humour. Si vous résistez, c'est que vraiment, vous n'êtes pas un marrant, un vieux gribou comme moi, pas évolué, un grave, un has been quoi ! Mais, cette fois-ci encore, l'attaque était contenue outre Gers. Dormez tranquilles bonnes gens, depuis toujours les obstacles naturels protègent la fière citadelle.

AAAleeerte !!!

A présent l'ennemi monte à l'assaut du Bastion. La fin approche. Devant le kiosque à musique façon Belle Époque, sous les marronniers replantés chèrement après la dernière tempête, un certain Klaus en 2009, à la Taverne de nos promenades jadis endimanchées devenue "Bastion'alds" (sans doute le syndrome Betty Beef !) on matraque fort à coup de bast'fish, bast'chicken, happy bastion pour les enfants avec en prime (c'est du français hein, pas comme le prime time à la télé) un Yakabook, publication d'un éditeur lectourois qui professe être "passionné de littérature", ce qui n'était pas évident au premier abord. Quel jargonas* ! C'est clair, le mal est profond. C'est une pandémie.

En effet, cerise sur la croustade, ou sur le cheese cake si vous préférez, l'association des commerçants de notre bonne ville, l'ACAL, vient d'annoncer la mise en service prochaine de sa plateforme type "Market Place", vous suivez ? Et lui a donné le nom très étudié de "shop in Lectoure". Click and Collect et tout le toutim. Je ne sais plus si je dois mettre des guillemets ou un caractère typographique italique. La Dépêche du Midi qui rapporte l'évènement de première importance dans votre actualité, s'est d'ailleurs affranchie de cette règle totalement ringarde. Qu'importe désormais, any way. Je rêve, j'hallucine. I don't believe it ! On est cuits. Game over. Nos illustres Pey de Garros, Jean Lannes et Jean-François Bladé doivent se retourner dans leurs tombes. Tout ça pour ça ! A vous donner envie d'aller siroter un petit-rouge-provenant-de-divers-pays-de-l'Union-européenne et son Croque-monsieur-pain-de-mie dans un bistrot typique, reconstitué à l'ancienne dans la galerie marchande climatisée la plus proche.

Alors, comme je n'ai pas vocation à me provoquer un ulcère psycho-somato-linguistique, à mon tour je dépose les armes, je me rends. Peace and love. We are all friends. Mieux, je collabore. Je me mets illico au service des commerçants lectourois toutes obédiences confondues, qui auraient besoin d'un coup de main pour revisiter, comme on dit aujourd'hui, leurs raisons sociales devenues par le fait, quelque peu poorish. Pour le Bleu de Lectoure, ça ne sera pas difficile : devant-derrière, blue pour bleu, on ne va pas en faire un second Azincourt. Le melon aussi, c'est kif-kif : "Ze melon of Lectoure". Pour la charcuterie Mazzonetto, c'est plus compliqué. Je proposerais "BBQ'n pork - Italian & Gascon". Et notre village de brocanteurs ? Alors là, très original, je vous le fais out of the box! Retour au bon vieux temps d'une Gascogne libérée du joug français : j'ai imaginé "The Black Prince castle - Antique village". Le château du Prince Noir. Funny, isn't it ? C'est vrai, quoi ! Le fils d'Edouard III, notre bon roi d'Angleterre** Aquitaine comprise et coseigneur de Lectoure, n'a pas eu le temps de faire étape chez nous dans son aimable chevauchée dévastatrice, alors ce serait comme un hommage posthume. Ça devrait plaire. So hype.

                                                            Alinéas

Post-scriptum (c'est du latin). Pour prévenir certaine réplique trop facile, je précise que j'aime les États-Unis et le Royaume-Uni où j'ai voyagé et espère pouvoir retourner. Que j'adore le fish and ships, les fudges et le whisky, modérément celui-ci bien sûr. Que nous avons des amis et parents anglophones qui font l'effort de parler et d'écrire le français et qui y réussissent. Que j'ai pratiqué l'anglais pendant plusieurs années professionnellement dans un secteur d'activité où il est l'idiome de référence. Et aujourd'hui encore dans mon quotidien lorsqu'il y trouve sa place en particulier lorsque le français ne possède pas le terme équivalent. Que je considère hautement la langue de Shakespeare et de Bob Dylan. Qu'il est normal et bon enfin, que le français évolue et s'enrichisse.

Seul m'attriste le jargonas franglais, signe de notre appauvrissement culturel.

                                                         Michel Salanié

 

 

* En argot occitan, le suffixe as est augmentatif et péjoratif.

** Remarquez bien qu'à l'époque, tout ce beau monde Plantagenêt parlait le français.

Illustration

Édouard III devant Berwick. Miniature de Loyset Liédet, Chroniques de Froissart, BNF, Fr.2643.

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 9 Février 2021

photographie de nourisson - baigneur - enfant nu - bébé cadum

 

Un regard innocent et si intense à la fois. Vous serez d'accord, il fallait se dépêcher de le capter ? Saisir un rayon de soleil éphémère sur la muraille aussi, ou une écharpe de brouillard s'évaporant entre les peupliers dorés à l'automne. Et ces nuages qui passent, là-bas, les merveilleux nuages... Vite, arrêtons l'instant, pour en jouir, sinon toujours, du moins encore un peu. Eternelle quête du beau, souvent fugace, toujours indicible. Depuis les fantastiques scènes animalières d'Homo Sapiens tracées d'ocre et de charbon par un doigt sorcier sur la paroi humide de la grotte profonde, façon de chambre noire paléolithique, l'art consiste à figer le temps qui passe, le mouvement, la lumière. Et depuis Nicéphore Niépce, la photographie multiplie et facilite à l'infini les possibilités. Alors, tous artistes ? Munis de notre iphone, publiant sans jury d'admission sur les cimaises virtuelles, instantanément mondialisées. 3 000 images sont diffusées sur Instagram à chaque seconde qui passe !

Ohhh, admirables couchers de soleil tweetisés, ohhh charmants selfies, sitôt likés déjà stratifiés sous une montagne de post amicaux et sponsorisés confondus !

Je ne me moque pas. Je fais partie du jeu.

Mais alors comment distinguer l'essentiel du superflu, l'unique du foisonnement ambiant, le remarquable du facile ? Nous n'avons pas encore beaucoup de recul, mais il semble toutefois que les grands photographes résistent à l'hyper inflation de l'image. Leurs tarifs en salle des ventes tendent à le prouver, mais ce n'est pas uniquement une question d'argent. Je suis sûr que vous vous souvenez d'avoir vu ces photos, ou d'autres, qui nous ont marqués à jamais. C'est sans doute là, la marque de l'art : l'émotion.

Nous avons la chance d'avoir à Lectoure (Goutz, c'est chez nous, non ?), une photographe de talent, éclectique, amoureuse de la Gascogne, dont elle n'est pas la fille et peut-être vaut-il mieux arriver avec un regard neuf, un personnage pétillant, drôle, qui ne mâche pas ses mots, ni ses clichés, et qui défend ses valeurs comme on dit aujourd'hui. Vous devez la connaître. Isabelle Souriment. Tiens, cette photo par exemple, qui a fait la couverture remarquée d'un livre à deux mains*.

lectoure - citadelle - promontoire - éclairage nocturne - clocher cathédrale - village gascogne

 

Si vous ne l'aviez jamais vue, J'imagine que cette photo de Lectoure prise depuis le sommet de notre clocher emblématique devenu trépied gargantuesque, devrait vous troubler. Cette atmosphère irréelle et pourtant si proche est émouvante, pour les lectourois mais aussi pour tous ceux qui aiment cette ville et enfin ceux qui ne la connaissent pas mais en auront inévitablement envie après avoir admiré cet instantané entre chien et loup aux multiples connotations : majesté, couleur, chaleur, fête, sérénité, espaces, cheminements, histoire... C'est vraiment très riche. Et bien vu.

Bien sûr, la photographie est un métier. Il y a la technique, le matériel optique et de plus en plus électronique, les règles de la composition, le sujet imposé... Mais Isabelle y met aussi de l'esprit. Son amour de la Gascogne, et de la Lomagne en particulier, relève d'un choix de vie qui se devine dans son travail. Et puis, il y faut du temps, de la constance, de l'obstination, le secret des grands cœurs, disait Victor Hugo.

Comme toujours dans cette rubrique Beaux-arts, je vais vite arrêter là mon bavardage et laisser toute sa place à l'artiste. Faire un choix est toujours réducteur. Mais cette plongée dans l'abondante photothèque d'Isabelle Souriment fut un moment de plaisir que je voudrais vous faire partager. Ces vues racontent bien la Gascogne d'aujourd'hui, belle, simple et joyeuse. Quelques-unes sont glanées ailleurs sur la planète. Pour l'ouverture d'esprit.

                                                                           Alinéas

 

Pour profiter des photos en plus grand, sélectionner (clic droit en fonction de votre navigateur) puis [Afficher l'image].

 

 

hameau des étoiles - Fleurance Gers - Dome exploration astronomique - observatoire - festival d'astronomie

 

mariée - château gascon - femme joyeuse - robe - wedding in France Gascony - humour

 

insecte - feuille - botanique gascogne Lomagne - macrophotographie isabelle souriment

 

ruine - architecture paysanne - 4 CV - ronce - abandon charme - ambiance gascogne - vieille carcasse

 

selfie - Donald Trump - exposition photographique - humour

 

gascogne - pastel - jaune - paysage - agriculture - bleu de lectoure - isatis tinctoria

 

intérieur - château gascon - mariage - wedding in France Gascony - humour - famille - enfant

 

land art - Teruhisa Suzuki - Saint Elix d'Astarac - Villefranche d'Astarac - branchages tressés

 

portrait de groupe - famille père enfants - amour - affection - sourire

 

la romieu gers - collégiale - cardinal arnaud d'aux - chemin de compostelle - patrimoine unesco

 

portrait vieille femme - paysanne gascogne - cabane - grange - architecture vernaculaire

 

Brass Band - jazz nouvelle orléans - groupe musicien gers

 

couple mariés - photographie nocturne - ciel étoilé - comète Néowise - robe de mariée - amour - romantisme gascogne

 

fjord coucher de soleil

 

PS. Le titre de cet alinéa est emprunté à un grand photographe, parmi mes icônes : Jeanloup Sieff.

  • Toutes les photos aimablement autorisées © Isabelle Souriment.

Sauf les vignettes © Weston, McCurry, Lartigue, Sieff.

  • * Le livre En pays de Gascogne, Photographies Isabelle Souriment et Matthew Weinreb, se trouve encore d'occasion chez Amazon, Fnac etc... Mais faites viiite !
  • On retrouvera avec plaisir d'autres photos d'Isabelle Souriment ici :

https://www.isabelle-souriment.com/

https://www.isasouriphoto.com/blog/

https://www.facebook.com/isasouriphoto

https://www.instagram.com/isasouriwedding/

https://www.isasouriphoto-pro.com/

https://www.instagram.com/isasouriphoto/

https://www.hanslucas.com/isouriment/photo

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Beaux arts

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Publié le 26 Janvier 2021

Lectoure - cimetière saint gervais - croix rouge - neige - températures - climat gascogne

Nous venons de vivre une petite période de froid. Rien de bien méchant. Il paraît que cela permet de combattre la vermine dans les champs et les jardins. Il y aura 9 ans dans quelques jours, ce fut plus rude. Et surprenant.

Le 1er février 2012, Lectoure se réveillait sous la neige, et surtout avec des températures exceptionnellement basses. Qui plus est, le phénomène allait durer deux semaines. La France et une bonne partie de l'Europe étaient au cœur d'une bulle d'air glaciale, stabilisée par un anticyclone venu de Sibérie. Les nuits oscillaient autour de -15 degrés et les jours restaient négatifs. On essaya bien de déneiger les routes et les trottoirs mais l'effet fut contraire au but recherché... Une patinoire. Pas une voiture sur le chemin de la fontaine Saint Michel !  La cheminée allumée sans discontinuer pour soulager la pompe à chaleur. Une procession de bouillottes renouvelées plusieurs fois par jour pour protéger le compteur d'eau logé à l'extérieur. Et puis, il n'y a plus eu qu'à patienter en priant sainte Lucie, patronne des électriciens.

Mais pour l’ambiance, c'était magique ! Monter faire les courses avec les après-ski dans un paysage de rêve. La sortie du cinéma désert dans la rue Nationale déserte aussi, à peine éclairée par des lampadaires ballotant dans le grésil soulevé par un blizzard fantasque. Le retour à la maison en longeant le cimetière pas plus impressionné quant à lui, dans une nuit étonnamment lumineuse. Le crissement de la neige damée sous les pas pour seul repère sonore, dans un silence de cathédrale. Et des paysages à couper le souffle. Comme ça ne revient pas souvent, on serait presque un peu nostalgique. Oui, je vous entends : "Pas de blague, nous avons bien assez d'une épidémie, d'un confinement, d'un réchauffement climatique ponctué d'orages, de grêle et de crues épouvantables !". Je suis d'accord. Et puis ce n'est pas pratique pour ceux qui travaillent. Il n'empêche, je regrette de ne pas avoir eu le courage d'arpenter les rues et les chemins pour mieux mémoriser cet instant, mon dieu, plutôt bref. Et pas anormal sur l'échelle des temps géologiques.

Alors voici quelques vues insolites qui confirment que nous sommes tout petits et que la nature dans ses excès peut être belle. Comme un éclair dans des nuées tourmentées, comme une mer déchaînée, comme un grand vent dans un sous-bois. Brrrr !

                                                                     Alinéas

 

vacquier - bacqué - manirac - lectoure - neige - paysage hivernal gascogne
En descendant de Baqué vers Manirac

 

gasconne sous la neige
Au Diné

 

chateau de baqué - chartreuse de vacquier - lectoure - pruniers sous la neige - citadelle de lectoure
Les pruniers de Baqué

 

chevreuil - neige - lectoure - faune gascogne
La faune au ralenti

 

moulin - neige - mouline de bazin - moulin hydraulique gascogne
La Mouline de Bazin

 

ruisseau de bournaca lectoure - neige - paysage hivernal - navère
Bournaca

 

fontaine sous la neige - fontaine gascogne - fontaine qui chante lectoure
La fontaine de rajocan

 

ruisseau de saint jourdain - lectoure - Les ruisseaux - mouline de belin - paysage hivernal
La Mouline de Belin et le vallon de Foissin

 

lectoure - cathédrale - citadelle - remparts - neige - panorama - promontoire
La ville pétrifiée

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 12 Janvier 2021

Pey de Garros - Lectoure - Gascogne - Gascon - Lomagne - guerres de religion - littérature occitane

Il est l'un des personnages historiques lectourois les plus étudiés. Avec Jean Lannes et Jean-François Bladé, bien avant tous les autres "illustres Lactorates" pour reprendre la terminologie du regretté Pertuzé. Et pourtant, illustre inconnu pour la plupart de ses compatriotes, il est chichement honoré par sa ville natale d'une minuscule ruelle piétonne, un carrelot, certes charmante et avec vue sur les Pyrénées mais tout de même bien modeste, et d'une fontaine, qu'il partage avec son frère Jean, à l'écart des voies les plus passagères et en piètre état, l'un ne justifiant pas l'autre. Dans le même temps il fait l'objet de thèses savantes, de commentaires, d'emprunts, d'éloges dans les cercles littéraires et historiques, français et étrangers, aux côtés de Clément Marot, Ronsard et Montaigne, excusez du peu. Les exégètes, les philologues, les milieux gasconisants, les spécialistes de la littérature et de la poésie occitane, les historiens des maisons d'Albret et de Navarre, ceux des guerres de Religion, tous attribuent à Pey de Garros, une place importante, de penseur sinon d'acteur, dans l'histoire de la difficile construction de la France moderne au 16ième siècle, de fait celle de la fin du rêve d'une Gascogne indépendante. Et un rôle de premier plan dans le renouveau de la langue gasconne.

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La vie et l’œuvre de Pey de Garros sont marquées par les guerres de Religion qui ont ravagé pendant plus de trente ans le triangle Nérac-Agen-Mauvezin, où Lectoure tenait le rôle de place forte stratégique.

guerres de religion - Lectoure - Monluc - réforme protestante - protestants - Pertuzé
Le siège de Lectoure par Monluc - Illustration de Pertuzé

 

Né entre 1525 et 1530, d'une famille de la bourgeoisie lectouroise aisée, marchands et consuls, après des études au réputé collège de la ville, foyer des idées humanistes qui furent le germe de la Réforme, Pey (Pierre en gascon) de Garros obtient un doctorat en droit à l'université de Toulouse. Devenu avocat, en 1557, par lettres d'Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, seigneurs d'un immense mais morcelé domaine étiré de la Loire aux Pyrénées, il est nommé conseiller du prestigieux Sénéchal d'Armagnac, siégeant à Lectoure. Quelques années plus tôt, en 1551, un marchand allemand et un notaire lectourois étaient condamnés par le Parlement de Toulouse pour l'édition d'un opuscule contraire à la tradition catholique. Les deux coupables devront faire pénitence et assister à l'autodafé de leur écrit hérétique sur le parvis de la cathédrale Saint Gervais, pieds nus, en chemise, le cierge à la main. Les idées de la Réforme étaient donc déjà largement répandues, mais sévèrement réprimées, pendant la formation et l'accès de Garros aux responsabilités. Face à une noblesse pauvre et arcboutée sur ses privilèges que l'église catholique favorise, l'élite bourgeoise de la ville, particulièrement les professions du droit dont il est l'un des représentants, est séduite par les idées colportées de Suisse. Pey de Garros aurait fait un séjour à l'Ecole protestante de Lausanne. En 1560, il adhère à la nouvelle religion.

En février 1562, dans le lectourois, les premiers affrontements ont lieu à Saint Mézard. Monluc, héros des guerres d'Italie, adjoint au lieutenant du Roi de France en Guyenne et Gascogne, après avoir tenté de mater les révoltes de Montauban, Agen ou Toulouse, sort de sa retraite de Saint-Puy pour mettre le siège devant Lectoure, tombée aux mains des huguenots. Il faudra qu'il s'y reprenne à nouveau en 1567. Les combats sont acharnés. Les agressions des deux camps sont brutales. Monluc ne se cache pas d'avoir employé la manière forte : « On pouvoit cognoistre par là où j'estois passé, car par les arbres, sur les chemins, on en trouvoit les enseignes. Un pendu estonnoit plus que cent tuez »

Dans ce conflit de plus de trente ans, Pey de Garros prendra le parti et mettra son talent au service de la maison d'Albret et de Navarre qu'il espère être garante de l'indépendance de la province gasconne. La chronologie de sa vie, foi, œuvre littéraire et carrière juridique confondues, s'accordera à celle de Jeanne d'Albret à laquelle il dédie les Psaumes viratz, traduction du latin au gascon des psaumes de David, roi d'Israël, prophète et poète biblique, comme Théodore de Bèze et Clément Marot les avaient traduits avant lui en français, pour servir la nouvelle religion et dire aux fidèles les préceptes pieux dans leur langue ordinaire.

Jeanne d'albret - maison de Navarre - Réforme - huguenots - Nérac - gascogne
Jeanne d'Albret, l'inspiratrice

 

Philosophe, historien, humaniste délicat, Pey de Garros est profondément éprouvé par le spectacle de la division et les horreurs de la guerre. Il analyse les raisons de la situation en Gascogne au sortir des guerres d'Italie qui laissent la soldatesque désœuvrée. Entre autres caractères de la race gasconne mal employés, il attribue aux mœurs belliqueuses des cadets de familles nobles, engagés dans des guerres qui leur sont étrangères, loin du sol natal, la perte d'influence et la décadence du pays et de sa langue, face à la France et au français dit "celtique".

Pour retrouver cette influence, celle d'un supposé âge d'or qu'aurait connu l'antique nation, il prône le retour à la tradition, à la vie bucolique, et en premier lieu, fixe comme impératif la rénovation de la lenga laytoreza, langue lectouroise, nom qu'il donne au gascon, amalgame de différents dialectes locaux, proposant de les unir par un travail collectif. Garros n'aura de cesse de protéger cet héritage charnel, maternel, la lenga de ta noyritud, l'idiome du pays nourricier. Soumission aux commandements divins et langue sont étroitement liées pour constituer le terreau du renouveau national qu'appelle toute l’œuvre du poète lectourois. Les Poësias gasconas, les Eglògas (poèmes bucoliques), Vers heroïcs, Cant nobiau (Chant nuptial), sont autant d'odes à la vie pastorale où apparaît un tableau réaliste de la société gasconne du 16ième siècle.

filles de lectoure - gascogne - travaux des champs - lomagne - pey de garros - cant nobiau

André Berry, dans sa thèse (1948) consacrée à Pey de Garros insiste sur le caractère ethnique de l’œuvre : " Si Lectoure n'est nommé que dans le Cant nobiau, c'est bien la campagne lectouroise qui [...] prête son théâtre aux "entreparleurs" de Garros ; la maison, c'est la borde. L'arbre, c'est le noyer à l'ombre dangereuse, la bête, c'est l'oie gardée par son auquêra [gardienne d'oies] .../... voici sous la maison de Bonine, gardée par le gros alan [chien], la carrera juzana [inférieure], évocatrice de ces constructions perchées au-dessus des routes comme à Lectoure, Terraube ou à Sainte-Mère. [...] non loin de l'authentique Gers, tel qu'il rampe entre ces collines, troublé par les moutons boueux qui font la cabriole sur ses hautes berges, apparaissent l'étable aux murs troués, rapetassés tant bien que mal, et la métairie confortable [...]. En attendant le marché dont la seule vision nous rappelle les grandes foires urbaines du vendredi qui voient monter, serpentant au long des lacets, des bêtes par milliers. Cette véritable Gascogne, c'est dans une époque véritable que l'arpente de ses jambes bottées l'arlot [le fripon] des Eglogues, quand la guerre de religion dévaste tout, jusqu'à ces montagnes que le gavache [immigré du pays d’oïl, homme venu du nord] franchit en tremblant, quand les grandes haies protègent à peine les vignes, les pommiers, les aubiers, la mare aux porcs. En refermant le livre, nous aurons bien dans l'esprit, ici hantée par une calme population, là ravagée par les hommes d'armes, la grasse Lomagne aux coteaux verts, grouillant de taureaux, de moutons, de chèvres, de cochons, d'oies et de poules, et qui voit de loin, par les jours clairs, bleuir les Pyrénées. Chez les personnages, même fidélité au lieu et à l'époque : tous des hommes et des femmes de l'ordinaire gascon, tels qu'on pouvait les rencontrer en 1560 (et tels que quelques-uns se rencontrent encore aujourd'hui). Dans l'Eglogue I, c'est la paysanne avec son cabedau [chiffon-coussin sur la tête], les rustiques en guenilles. La troisième Eglogue [...] est ouverte par une vieille campagnarde apportant aux travailleurs le barillet de piquette et le panier de noix".

lectoure - rue pey de garros - carrelot
La rue Pey de Garros, à Lectoure

Mais cette Gascogne naturaliste n'aura pas l'heur de plaire. Garros n'a pas accédé, en son temps, à la célébrité. Parti étudier à Toulouse, il avait pourtant été primé dès 1557, d'une violette prometteuse aux Jeux floraux du Consistori del Gay Saber qui se déroulaient à l'époque en français. Revenu au pays, certainement la concordance d'une prise de position politique avec un choix purement littéraire, toute son œuvre s'exprimera désormais en gascon. Il fera un énorme travail technique de discipline phonétique et orthographique, de consolidation de la grammaire, d'enrichissement du vocabulaire, de prosodie c'est à dire de rythmique poétique, travail qui le fait aujourd'hui considérer comme l'un des principaux artisans du renouveau de la langue gasconne, son "inventeur" dira l'un de ses exégètes. Mais aujourd'hui seulement.

Car, les trois fils de Catherine de Médicis régnant et disparaissant successivement sans descendance, la maison de Navarre regarde de plus en plus vers le trône. Jeanne d'Albret quitte Nérac pour la cour de France. L'ambition dépassant le cadre de la province. Elle meurt en 1572, trois mois avant le massacre de la Saint Barthélémy. En 1589, son fils Henri devient roi de France, quatrième du nom, en ayant embrassé la religion catholique. Paris valait bien une messe. La langue gasconne et l'accent gascon y seront moqués.

Peu avant, en 1571, Pey de Garros avait été nommé avocat général à la Cour de Pau. Récompense pour services rendus ? Retraite dorée ? Mais piètre satisfaction pour le poète nationaliste. A partir de cette date, il semble qu'il ne se consacre plus qu'à sa fonction juridique. Il meurt en 1583. On peut imaginer dans quelle déception face au cours de l'Histoire.

Les chercheurs s'interrogent toujours sur la cause du manque de succès de Garros en son temps. Trop austère, grammairien, trop rustique, ethnocentré ? Trop leytorès ?

Deux poètes gascons voisins, Saluste du Bartas à Montfort, et Dastros à Saint-Clar, auront plus de succès. Les exégètes considèrent que leur gascon est marqué par le travail de Garros, bien qu'ils n'en fassent pas état eux-mêmes. Saluste du Bartas sera plus fin courtisan que Garros. En 1578, à Nérac, accueillant Marguerite de Valois, la reine Margot, et sa mère Catherine de Médicis, il déclamera une ode où trois muses symbolisant les langues française, latine et gasconne se disputèrent l'honneur d'accueillir les deux reines ; au terme de cette joute oratoire, la muse gasconne l'emporte, car c'est la langue du lieu, se justifie adroitement le poète. Mais l'œuvre majeure de Du Bartas, La semaine, ou la création du monde, sera bien écrite en français. Il se verra confier des ambassades en Europe pour le compte d'Henri IV. Sachant emprunter le train de l'histoire... Toutefois cela n'assure pas la renommée durablement. Immensément célébré de son vivant, à l'égal de Pierre de Ronsard, Du Bartas est également relégué au second rang aujourd'hui.

Il faudra attendre le 19ième siècle et le développement des études régionalistes pour que Pey de Garros soit révélé. Nous devons sa mémoire aux travaux de Léonce Couture (1832-1902) sur l'histoire littéraire de la Gascogne. En 1895, le lectourois Alcée Durrieux, le traduira et le rééditera heureusement. Pour Robert Lafont (1923-2009), réputé professeur de linguistique à l'université de Montpellier, les Psaumes de Garros représentent « le coup d'éclat de la Renaissance gasconne et la première œuvre de la littérature occitane moderne ».

Du Bartas et Dastros ont leurs bustes, le premier à Auch, le second chez lui, à Saint-Clar. A Agen, le poète occitan Jasmin a sa place et sa statue, si éloquente, dans la perspective du boulevard de la République. A Toulouse, sur la belle place Wilson ornée de sa statue de marbre, œuvre de Falguière, Pèire Godolin, la muse Garonne alanguie à ses pieds, rassemble autour de lui, touristes du monde entier, retraités, couples d'amoureux et pigeons. Nulle part en Gascogne, qu'il a pourtant si haut célébrée et voulu servir, Pey de Garros n'a son portrait.

                                                                        Alinéas

 

gascogne - occitanie - poèsie - Godolin - Jasmin - Toulouse - Agen
Statue de Pèire Godolin, place Wilson, Toulouse

SOURCES :

Les éditions anciennes de Pey de Garros se trouvent chez les libraires d'ouvrages d'occasion.  Une quantité de commentaires et des extraits de l’œuvre du poète lectourois sont disponibles sur internet. Les deux documents les plus approfondis qui nous ont guidés sont :

- L’œuvre de Pey de Garros, Poète gascon du XVI ième siècle, André Berry, thèse Sorbonne 1948, réédition PUF Collection Saber.

- "Est-ce pas ainsi que je parle ?": La langue à l’œuvre chez Pey de Garros et Montaigne, Gilles Guilhem Couffignal, thèse Toulouse Le Mirail 2014, disponible sur internet https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01259019/document

Pour faire simple on pourra évidemment commencer par https://fr.wikipedia.org/wiki/Pey_de_Garros

Sur la Réforme à Lectoure :

- Histoire de Lectoure (Collectif), Lectoure au XVI ème siècle, Pierre Féral 1972

 

ILLUSTRATIONS :

- Illustration titre : La tempête, Giorgione, 1506, Gallerie dell' Academia de Venise. Vestiges antiques, ambiance bucolique, maternité, ciel menaçant : un tableau célèbre qui illustre parfaitement l'époque de Garros.

- Le siège de Lectoure (détail), Pertuzé.

- Jeanne d'Albret, Musée Condé.

- L'été, Henri Martin, Capitole - Toulouse.

- La rue Pey de Garros à Lectoure, Michel Salanié

- Statue de Godolin à Toulouse, Falguière, photo Travus, Wikipédia.

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 4 Janvier 2021

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Publié le 16 Décembre 2020

bergère - meunier - lectoure - mariage

 

 

 

n'y a pas si longtemps à Lectoure, sur le chemin qui conduisait au vallon de Manirac, depuis la citadelle, en passant par le Diné puis à Jouancoue, il y avait un hameau aujourd'hui totalement disparu, La Coustère. En bordure du chemin, au pied du plateau de Baqué coulait, et coule toujours, une source qui servait toutes les maisons rassemblées ici et dévalant en désordre en direction du ruisseau de Bournaca.

Vivait là un vieil homme, veuf, et sa fille. Pour seule richesse, ils possédaient quelques brebis dont ils vendaient le lait et la laine en ville. Elle, chaque jour que Dieu faisait, conduisait le troupeau sur le talus inculte et escarpé que leur abandonnait, contre un peu de fromage, le maître de la maison du Mourenayré, sur le versant opposé du vallon.

Au pied de La Coustère, sur le ruisseau, était installée la mouline de Bazin, que vous connaissez peut-être car elle est toujours là, ne moulinant plus mais pimpante à nouveau par le travail de quelque amoureux des vieilles pierres et de l'endroit. Moulin appartenant autrefois au seigneur du Castéra. Ayant hérité jeune de ses parents, le meunier vivait seul, n'ayant pas trouvé, ni cherché, femme à prendre comme de coutume parmi les filles en âge aux moulins d'alentour.

Les deux jeunes gens, meunier et bergère, ne se connaissaient pas. Elle voyait bien le moulin devant elle, dans son horizon quotidien, mais sans y porter intérêt. Le lieu et l'homme lui inspiraient même incompréhension et quelque crainte. En effet, le meunier n'apparaissait que rarement, soit pour filer à bonne allure sur son mulet livrer son sac de farine, soit tête baissée, affairé à quelque réparation de sa mécanique et de son étang. Le reste du temps, il disparaissait dans sa bâtisse, semblant même faire partie d'une bête fantastique dressée là, dont le râle et les grincements sinistres parvenaient alors au troupeau, amplifiés par l'écho. Jamais il ne portait le regard sur les environs, ni vers la bergère, immobile sur sa pâture. Pour lui, elle était une ombre sans visage et sans nom, dont les bêtes, emportées de temps en temps par un mouvement d'ensemble désordonné, formaient dans le décor une tache informe.

Les mois et les années passaient. De rudes hivers et de longs étés secs et ponctués d'orages violents où le travail sans cesse contrarié rapportait à peine de quoi survivre. Chacun allait son destin et sa misère. Il était dit que ce coin du pays lectourois finirait oublié.

Lectoure Manirac Bournaca Bazin Mouline Meunier

 

Mais un jour, il fallut que le meunier montât à La Coustère.

Car il prévoyait que le rouet de sa mécanique, trempant dans l'eau sous la paire de meules, devrait bientôt être remplacé. La roue à cuillères avait été fabriquée pour son père par quelque amoulageur, un charpentier de moulin. Magnifique assemblage menuisier de pièces chevillées, le rouet de la mouline de Bazin était le cœur de l'usine, là où l'eau, forcée et libérée dans le conduit installé à la base de l'étang, transmet sa puissance à la machine. Sa partie centrale, le moyeu, devait être taillé dans un bois très dur, du cormier ou bien du buis, des essences rares dans notre Lomagne. Or, notre meunier savait qu'un très gros buis poussait près de la source de La Coustère.

lectoure mouline moulin rouet Bazin

Il arriva chez le vieux qu'il connaissait pour l'avoir croisé au marché de Lectoure. Assis sur une pierre plate en guise de banc, sur le pas de porte du vieil homme, il prit quelques nouvelles. Le hameau se dépeuplait inexorablement, trop loin de la ville, exposé au vent du nord, à la terre lourde et au relief accentué, trop pénible au laboureur. Puis, il raconta son affaire de mécanique et en vint au fait.

- Me vendras-tu ton arbre de buis, le vieux ?

Il n'eut pas besoin d'insister. Le prix fut convenu que le meunier considéra bien avantageux sachant la pauvreté de l'autre, mais les affaires sont les affaires et il s’apprêtait à repartir, après une poignée de mains en guise de contrat, lorsque la bergère arriva en courant, toute essoufflée, rayonnante, les joues roses, les cheveux en désordre, un énorme bouquet de lilas dans les bras. Elle se figea un instant, surprise par une présence étrangère si rare dans leur quotidien. Puis, pour masquer son trouble, elle tendit le bouquet sous le nez du meunier et dit :

- Sentez comme il sent bon.

Et elle disparut dans la maison.

lectoure botanique buis lilas

 

Pendant plusieurs jours, le meunier n'eut plus sa tête à lui. Il oubliait d'alimenter en grain les deux meules qui s'échauffaient et freinaient au risque de briser l'arbre de transmission. Ou bien il partait sur son mulet avec son sac de farine mal ficelé qui perdait sa marchandise dans une trainée poudreuse ondulant sur le chemin et qui lui valait une livraison houleuse. Et puis, sur le pas de porte du moulin, il ne quittait plus la bergère du regard sur sa pâture et parfois, lorsqu'elle n'arrivait pas, impatient, il guettait les bêlements qui indiqueraient, derrière un muret ou une haie vive, la direction prise par le troupeau et cheminant derrière lui, l'objet de ses pensées.

Enfin n'y tenant plus, il reprit le chemin de La Coustère.

- Le vieux, je veux marier votre fille.

- Meunier, tu es trop riche pour de pauvres gens comme nous. Tu possèdes ton industrie. Je n'ai pas de dot à te consentir.

- Ton buis me convient. Il n'y a pas de meilleur matériau pour fabriquer un rouet qui travaillera dix ou quinze ans et contribuera à notre ménage.

Au mois de juin qui suivit, on célébra le mariage du meunier et de la bergère à la Mouline de Bazin. La porte fut habillée de rameaux de buis et de grands bouquets de lilas décoraient la table dressée dans la prairie, devant l'étang. Tout le voisinage fut invité. On vint de la Peyroulère, de Navère et Génébra. Ceux de Barterote, de Cézar et d'Espagne aussi. Tous heureux de cette promesse de renaissance.

.............................................

- Vous trouvez mon histoire banale ? Une bluette ? Et si je vous dis que tout est vrai ? Ou presque ?

Le hameau de La Coustère a bien existé. Le chemin s'est un peu déplacé, mais si vous y passez, vous pourrez apercevoir une ruine dans le fourré au pied de la falaise de Baqué. Un buis pousse là, magnifique, sans une trace de chenille de Pyrale alors que nos jardins en sont infestés.

Toutes les autres maisons de la Coustère ont disparu sous les assauts des engins ayant modelé une parcelle agricole de plusieurs hectares, mais le cadastre napoléonien en garde le témoignage. Les maisons de Cézar et Espagne sont là également, sous la ronce.

Le 2 juin 1669, les notaires lectourois Lapèze et Labat ont enregistré le pacte de mariage, à la Mouline de Bazin, de Jean Dabrin, fils de Horton "musnier", et Anthonia Laforgue. Je vous le demande, pourquoi n'aurait-elle pas été bergère ?

Enfin, au printemps dernier, je fouillais les broussailles pour dégager la source que l'on devine par l’exubérance de la végétation, lorsque je vis arriver une promeneuse. Elle portait un énorme bouquet de lilas qu'elle tendit sous mon nez et dit :

- Sentez comme il sent bon.

                                                                            Alinéas

 

Lectoure - mouline de Bazin - Hameau La coustère - Cezar - Espagne - Mourenayré - Navère - cadastre napoléonien

 

ILLUSTRATIONS

- Jeune bergère, 1885, William BOUGUEREAU, Musée de San Diego (Californie).

- La Mouline de Bazin sous la neige, © Michel Salanié

- Photo du rouet Castanet - Nougayrol https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d2/Le_Rodet.JPG

-  Cadastre napoléonien http://www.archives32.fr/FondsNumerises/index.php

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 4 Décembre 2020

permaculture Vertumne et pomone l'orme et la vigne

Je ne vous ferai pas une leçon de permaculture. Nous n'en sommes qu'au b.a.-ba de la méthode et d'autres vous en parleront mieux que moi : voir notre choix de documentation ci-dessous.

Après dix ans de jardinage classique, beaucoup d'effort, quelques belles récoltes mais trop d'échecs ou de déceptions, au potager, je cède la place à ma maîtresse d'hôtes, qui troque son tablier de ménagère pour les bottes et a décidé, au passage, de changer de technique. Serait-ce un désaveu ? Je lui transmets toutefois un jardin mis en place, la connaissance d'une terre riche mais lourde, l'expérience du climat gascon c'est à dire imprévisible, et en cours de réchauffement mais ça c'est général. Et comme je suis bon garçon, je veux bien continuer à pousser la brouette.

Je vois d'ici les sourires de mes amis et voisins : ça y est, Alinéas s'est fait bobo-iser !

Non, je ne vous donnerai pas de leçon. Je vais plutôt vous raconter la légende de Vertumne et Pomone. Dont le portrait coiffe cet alinéa. Chez les Etrusques, à Pompéï, puis à Rome, Vertumne est le dieu des saisons. Il veille à la fécondité de la terre, à la germination des plantes, à leur floraison et à la maturation des fruits. Il a pris ici, les traits d'une vieille femme pour approcher la nymphe Pomone, créature à la beauté remarquable nous dit-on. Ce qui explique le regard en biais et insistant que le dieu pose, malgré son déguisement, sur le décolleté généreux de la demoiselle. La mythologie n’empêche pas le sentiment. Outre son physique, Pomone est une jardinière hors pair mais elle n'aime pas la nature sauvage. Son jardin est clos de hauts murs et elle chasse sans répit de sa petite serpe, les mauvaises herbes, les intrus et la végétation non autorisés. " Quelque chose comme un jardin à la française quoi ! " Cette préférence pour l'ordre explique également que Pomone refuse les avances de tous ses soupirants venus de la campagne environnante, trop rustiques à son goût, les satyres, les faunes, Silène, Pan et Sylvanus, dieu de la forêt lui-même. Mais Vertumne lui, ne renonce pas. Il se déguisera en laboureur au printemps, en moissonneur en été, en vendangeur à l'automne, puis, tirant la leçon de ces refus, en vieille femme en hiver. Une assiduité des quatre saisons... Et Pomone finira par prendre la vieille en affection. Eh oui ! une grand-mère c'est plein de prévenances, et puis il y a les recettes de confiture, les confidences, les remèdes... Après cette approche astucieuse, Vertumne, avouant sa ruse, en profitera pour faire l'article à son propre bénéfice et proposera de prendre les traits d'un bel homme. Bien sûr Pomone tentera l'expérience et succombera enfin. Il paraît que Vertumne et Pomone vivent ensemble éternellement ce qui est assez rare chez les dieux. Ils vivent heureux dans un jardin généreux et authentique, ouvert sur la campagne environnante, féconde et bienfaisante.

Le rapport avec la permaculture me direz-vous ? Outre l'histoire d'amour, éternel recommencement, comme la nature, la morale de l'histoire apparaît dans le conseil que le dieu des saisons dispense à la jardinière : "Regarde cet orme Pomone, vois la vigne plantée à son pied qui grimpe à l'arbre et donne ces grappes magnifiques*. L'arbre sans la vigne ne porte que des feuilles. La vigne sans l'arbre serait couchée et improductive. Dans la nature les plantes s'entraident". La devise énoncée par le philosophe Erasme à propos du compagnonnage, "non solus, pas seul pour progresser, pas seul pour fructifier",  s'appliquant aussi aux végétaux. 

permaculture l'orme et la vigne

 

L'histoire est donc vieille comme le monde. La complémentarité entre nature sauvage et plantes domestiquées pourrait parfaitement illustrer l'agroforesterie qui est la cousine de la permaculture. Celle-ci va au-delà des techniques de culture arboricole ou viticole mais le raisonnement est bien le même : favoriser les phénomènes naturels qui concourent à la production vivrière, en autonomie et sans appauvrir la terre nourricière, en la protégeant, mieux en l'enrichissant durablement.

Les principes de la permaculture ont été pratiqués et énoncés par le japonais Masanobu Fukuoka puis théorisés par différents auteurs et praticiens pendant les années 1970, dans la mouvance de l'écologie, de l'agriculture biologique et des modes de vie alternatifs, pour essaimer ensuite partout, dans les pays développés puis dans toutes les régions du monde. Permanent agriculture in english devenu le mot-valise permaculture, en anglais et en français itou. Autrement dit : agriculture durable, opposé à une agriculture jetable, à courte vue. Oui bien sûr, il y a là une contestation du système et de l'agriculture productiviste, voire une position politique très catégorique. Je vous rassure, je ne suis pas encarté et je me méfie des ayatollahs, toutes religions confondues. Cependant, vous comme moi je pense, nous sommes progressivement convaincus que l'agriculture intensive posait de sérieux problèmes. Vaste sujet. Pour rester à notre modeste niveau de jardiniers amateurs, nous n'avons jamais utilisé les pesticides, proximité du Rucher de Lectoure oblige. Nous avons installé des haies vives tout au long du chemin de Saint-Jacques, replanté des arbres au bord du ruisseau qui était tondu à raz les violettes tous les ans, demandé et obtenu une culture de luzerne biologique à l'exploitant des parcelles mitoyennes. Nous avons testé l'extrait de sureau pour lutter contre les campagnols, sans grand succès cependant mais peut être faut-il chercher le bon dosage, le bon moment, bref de l'obstination, la qualité première du jardinier. Nous conservons nos déchets afin de produire du compost...

- Eh pardí Mossu, tout ça, nos grands-mères le faisaient déjà !!!

Oui, c'est vrai, nos grands-mères, les jardins de curé, les enclos médiévaux, les simples... Mais dans l'intervalle, nous avons eu tendance à oublier ces bons principes d'autonomie et de pratiques naturelles. Acheter des graviers en sachet, des piquets et des films en plastique fluo, toutes sortes d'accessoires et de produits du marketing, sprays, claustras, station météo connectée... les jardineries en amont, les déchetteries en aval, notre jardin est devenu petit à petit un pion sur l'échiquier du commerce, une cible pour la publicité, et à son tour un consommateur très courtisé ! C'est le monde à l'envers. Alors Vertumne, que faire ? 

 

permaculture  paillage manasobu fukuoka

Le principe de permaculture qui m'est apparu le plus intéressant est la couverture de la terre, le paillage. Et je m'aperçois en vous écrivant, que je rejoins en cela la maître Fukuoka : " ...répandre de la paille... est le fondement de ma méthode pour faire pousser le riz et les céréales d'hiver. C'est en relation avec tout, avec la fertilité, la germination, les mauvaises herbes, la protection contre les moineaux , l'irrigation. Concrètement et théoriquement, l'utilisation de la paille en agriculture est un point crucial". Pas de riz en Lomagne, ma perma-jardinière me fit donc avec nos légumes bien de chez nous, la démonstration de l'intérêt du paillage dès la première année en obtenant d'assez bons résultats, modestes mais encourageants, là où avant elle, j’échouais, au cœur de l'été en particulier : oignons, salades, courges, blettes, betteraves... Avec un arrosage beaucoup plus espacé que le mien.

permaculture blette betterave roquette
Blette, betterave et roquette pour nos premiers essais de paillage.

 

Il faut dire que notre terre est difficile. Argilo-calcaire, elle est lourde et capricieuse. Amoureuse en hiver, un kilo de boue collé à l'outil et autant à chaque botte, on dirait un sketch télé d'Intervilles. Et en été, l'amoureuse est plutôt revêche. Insensible à nos avances, c'est du béton. Si par malheur l'averse orageuse est violente, vous imaginez la suite de l'épisode, en contre-bas dans la vallée... Le paillage m'a donc convaincu. La terre est souple sous le couvert. Il retient les arrosages pendant plusieurs jours. En se décomposant progressivement, il modifie la texture du sol. Je sais, la paille ne pousse pas toute seule mais on peut aussi composer son propre paillage avec les déchets végétaux. Le permaculteur garde tout. Cela demande une organisation et de la patience. Armons-nous.

Ce que je n'ai pas aimé dans les ouvrages de vulgarisation qui foisonnent et que nous avons consultés, c'est l'image d'un jardinage qui serait facile, "paresseux" s'enorgueillit l'un d'eux, parce que sans labour et désherbage. Il faut tout de suite couper court à cette légende. La permaculture demande un investissement de tous les jours. Une fois notre terre enrichie, assouplie, protégée, les plantations et semis pourront trouver leur place, en entrebâillant le couvert. Dès lors la comparaison de la technique du paillage avec l'écosystème forestier apparaît très juste : drainé et protégé du froid l'hiver, humide et frais l'été. Vertumne avait raison.

 

permaculture BRF fumier cendre
BRF (bois raméal fragmenté), fumier et cendre.

Une fois la terre enrichie et protégée, le reste de la méthode peut se résumer à un accompagnement attentif et à des interventions en douceur : apports de compléments, traitements au moyen d'extraits de prêle et d'ortie, aération du sol à la grelinette, cet outil si simple et magique à la fois qui évite de retourner la terre, ce qui, faisant passer en surface et détruisant de ce fait les micro-organismes vivant normalement en profondeur, appauvrit et alourdit progressivement le substrat. En outre la grelinette est un outil ergonomique, qui ne demande pas d'effort à nos lombaires et réduit considérablement le champ d'intervention de la bêche et du motoculteur, s'il ne les fait pas disparaître totalement de la panoplie. La permaculture n'aurait-elle pas une petite connotation féministe ? De ce point de vue, ça m'arrange.

permaculture grelinette motoculteur bèche
La grelinette en action

 

Je ne vous dirai rien sur les aspects plus intellectuels, mais non moins intéressants, de la permaculture : philosophie, choix de vie, éthique... Ce serait prétentieux, peut être ennuyeux et quelque peu impudique. Il nous faudra un longue pratique pour prétendre à cette hauteur de vue. Si les dieux de la nature nous prêtent vie.

                                                                                 Alinéas

 

POST-SCRIPTUM

Nous redisons à nos parents, amis, et voisins que nous n'avons aucun conseil à leur donner. Leurs jardins sont magnifiques. Ils appliquent certains des principes que nous évoquons, permacultivant ainsi depuis longtemps comme le faisait monsieur Jourdain, sans le savoir. Vous nous avez appris beaucoup. Vous nous avez approvisionnés en fruits et légumes lorsque notre table d'hôtes était gourmande. Certains allant même jusqu'à équeuter les haricots verts avant de nous les déposer discrètement ! C'est ça aussi la permaculture : le partage. Nous vous devons l'envie de nous y consacrer à notre tour. Adishatz.

* A PROPOS DE L'ORME ET LA VIGNE :

L'orme, ce bel arbre disparu à la fin du 20ième siècle, a effectivement servi de tuteur à la vigne.

"La chose est fréquente en Gascogne. Au 16ième siècle, [le lectourois] Pey de Garros en fait état dans sa deuxième Eglogue:

Je ne taillerai plus les sarments de la vigne

Mariée à nos ormeaux...

Sous l'ancien régime, dans la région de Simorre (Gers), les vignes étaient dites "en respaliers" ou "en espallières". Ce procédé de culture consistait à planter en sillon des érables, des ormes ou des cerisiers à trois mètres environ dans tous les sens. On les taillait après les avoir étêtés à 2,50 m du sol. Au pied de chacun d'eux, l'on plantait un cep de vigne dont les sarments étaient plus tard attachés aux branches de l'arbre son voisin".

Henri POLGE, L'ormeau au village, 1976.

La technique est toujours utilisée, en Italie en particulier et joliment nommée : Vite maritata, vigne mariée.

 

SOURCES et DOCUMENTATION :

- La permaculture mois par mois, Catherine DELVAUX, ed. Ulmer.

https://www.editions-ulmer.fr/editions-ulmer/la-permaculture-mois-par-mois-739-cl.htm

la permaculture mois par mois catherine Delvaux

- Wikipédia  https://fr.wikipedia.org/wiki/Permaculture

 

ILLUSTRATIONS :

- Vertumne et Pomone, Paulus Moreelse 1625-1630, Musée Boijmans Van Beuningen Rotterdam.

- Non solus, cartouche d'un imprimeur hollandais du 18ième siècle éditeur d'Erasme, Spuistraat à Amsterdam, © Alf van Beem, Wikipedia Commons

- Photos © Michel Salanié

- Vigne dressée, © Domaine viticole Drengot.

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Rédigé par ALINEAS

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