Publié le 10 Janvier 2022

peuplier d'italie gascogne gers lectoure

 

 

olitaire souvent, quelque peu hautain, toujours remarquable, que ce soit au soleil, dans la brume ou par grand vent, il cultive son allure. Rassemblé avec quelques congénères, devisant dans les airs sans se soucier du menu peuple, il dresse une cathédrale de verdure, aristocratique et puissante. Puis, cheminant à la queue-leu-leu, il tend de souples drapés, ondulant gracieusement tout au long du ruisseau, divisant le vallon en deux, sol y sombra, comme un théâtre de plein air dont il est le génial premier rôle.

peupliers vallon foissin gascogne gers

 

Cependant, planté au cordeau pour être dressé à servir l'industrie, il paraîtra plutôt soumis et raide comme un enfant de troupe. A l'âge adulte, cette armée deviendra compacte et impressionnante, abritant dans ses rangs obscurs des escouades de rapaces et de sangliers.

peupleraie gers lectoure

 

Enfin, gracieux, semblant fragile, la littérature lui prête souvent des attitudes féminines.

 

Peuplier d'Italie ou peuplier noir le plus souvent, bien que le premier n'existât pas dans le paysage du temps des chevauchées de notre bon roi Henri de Navarre*, il est l'un des arbres totémiques de Gascogne. Les myriades de petites vallées perpendiculaires aux rivières qui descendent du plateau de Lannemezan, parmi elles le Gers, lui offrent une terre riche et humide et, contre les vents parfois colériques d'autan et de Bayonne, la protection de coteaux versants profonds. De tradition séculaire, son bois léger a fourni aux paysans-bâtisseurs la volige qui dort sous la tuile canal et la longue poutre faîtière des bordes et des granges postées sur les collines depuis les Pyrénées jusqu'à Garonne. Patiné de cire par des générations de ménagères, au cœur de la bâtisse, le plancher de peuplier offre au pied nu chaleur et souplesse. Malheureusement, hors exploitation forestière, aujourd'hui on le néglige, le laissant trop vieillir et parfois basculer misérablement dans le ruisseau, ce qui n'est pas bon pour les berges. Il est aussi accusé de soulever le macadam et d'envahir les canalisations. On prévient sa chute à proximité des maisons. Les charpentiers préfèrent désormais s’approvisionner auprès de la grande distribution, en différentes espèces souvent importées d'Europe du Nord et d'Amérique.  Pour n'avoir pas prélevé les sujets matures au fil du temps, il faudra abattre sans ménagement des compagnies de géants qui fourniront à vil prix l'industrie de la pâte à bois ou entreront dans la fabrication de vulgaires panneaux de particules. Alors, le promeneur découvrira le désastre et un paysage lunaire que le prochain orage ravinera, transformant les sentes dénudées en de vagues traînées boueuses. Triste fin. Salut l'artiste.

fût de peuplier pâte à bois panneaux de particules

 

Heureusement notre arbre ne se laisse pas définitivement abattre... Il recèpe et drageonne abondamment. Il croît rapidement et l'on peut espérer, en quelques années, retrouver l'ombre frémissante de son feuillage, la neige mousseuse de ses graines au vent printanier, l'or de sa livrée d'automne et, pour les connaisseurs, le goût subtil d'une fricassée de pholiotes, bouquet gourmand cueilli à l'étal de sa souche.

pholiote champignon de souche peupler

 

Au pied de Lectoure, entre Tulle et Boulouch, avant qu'on ne l'y cultive intensivement, il régnait là naturellement de toute antiquité, au débouché du Pont-de-pile, au lieu-dit ayant hérité de son nom gascon, Au Bioule. Des milliers de pèlerins ont quitté la ville en direction de Santiago sous la bénédiction de ses rameaux agités d'un souffle de vent. Dans le sens inverse, sans message, Pertuzé y figure l'arrivée d'André Gide dans un magnifique dessin déjà reproduit dans ce carnet, le lactorate illustrateur prouvant encore une fois sa très fine perception de l'environnement de sa ville. Je trouve personnellement que si l'on soigne beaucoup, et à raison, nos remparts, nos monuments, nos kilomètres de routes et de chemins communaux, il y a là une facette de Lectoure qui mériterait d'être aménagée. Une promenade dans la peupleraie au bord du Gers participerait au charme de notre ville, qui doit beaucoup à la rivière et à la vallée soit dit en passant, historiquement et économiquement, au moins autant qu'à ses sommets qui ont aujourd'hui le privilège d'être au sec.

peuplier lectoure bioule andré gide pertuzé

Pour les amateurs de pharmacopée, le peuplier se voit attribuer un certain nombre de propriétés tisanières, modestes en général au point qu'un grimoire du 18ième siècle précise qu'il "apaise l’inflammation des hémorroïdes surtout si on y ajoute de l'opium". C'est sûr. Cependant, indirectement, le peuplier est l'un des fournisseurs les plus généreux d'une médication naturelle précieuse : la propolis. Cette cire fabriquée par les abeilles pour bâtir et protéger leur habitat contre les envahisseurs et les maladies est le produit d'une macération par l'insecte d'une résine qui protège au printemps les bourgeons de certains arbres et tout particulièrement ceux du peuplier. Antibiotique, riche en oligo-éléments, récoltée par les apiculteurs sur les cadres de la ruche, la propolis est commercialisée à l'état brut, à mâcher, ou bien transformée et conditionnée en spray, gélule, infusion... pour lutter contre les petites affections de l'hiver et prévenir certains l'espèrent ... le Covid ! Voilà notre artiste évaporé, cassant, encombrant, mauvais combustible, se révélant finalement utile là où on ne l'attendait pas. Il suffisait de monter mettre le nez là-haut, sur son fragile bourgeon.

Enfin, le peuplier a inspiré la mythologie, on y revient toujours, pour la morale de l'histoire, et la poésie. A la mort de leur frère Phaéton, imprudent fils du soleil, tombé dans la rivière après un prétentieux rodéo céleste -déjà à l'époque !- les Héliades ses sœurs, sont inconsolables. Leurs larmes se transforment en ambre et elles-mêmes se changent en peupliers.

Des arbres qui chantent et dansent dans les nuages ne pouvaient pas ne pas inspirer nos anciens. Et nous également.

                                                             Alinéas

phaéton héliades peupliers

       

* Monluc et sa piétaille gasconne ne l'ont même pas ramené de leurs campagnes d'Italie successives sous Charles VII, Louis XII et François 1er. Certains attribuent l'importation du peuplier d'Italie à Napoléon ! Et donc possiblement dans la sacoche de notre maréchal lectourois. Ce qui confirmerait le sens esthétique de Napoléon. Mais ne lui attribue-t-on pas trop ?

 

ILLUSTRATIONS :

Les photos de peuplier sont nombreuses et souvent spectaculaires, poétiques et très graphiques en même temps. Pour sélectionner les peupliers de Gascogne, il suffit de faire l'expérience de lancer une recherche sur Google Images. Saisir sur le champ de recherche [ Pierre-Paul Feyte / peuplier ] du nom du fameux photographe de Saint-Puy aujourd'hui exilé dans le Lot. Le résultat est surprenant. Notre premier alinéa de la rubrique Beaux-arts avait sélectionné, avec son aval, celle-ci, digne d'un Pizzarro.

peuplier arbre gascogne pierre paul feyte
© Pierre-Paul Feyte

- La Pholiote du peuplier, © Ramiro Barreiro Wikipédia

- Dessin de Pertuzé http://www.carnetdalineas.com/jean-claude-pertuze-lectourois-et-illustrateur-en-tous-sens

- Pierre Brébiette, La mort de Phaéton, RMN - Grand Palais

- Autres photos © Michel Salanié

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Publié dans #Botanique

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Publié le 1 Janvier 2022

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Publié dans #Alinéas

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Publié le 23 Décembre 2021

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Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 14 Décembre 2021

Templiers Lectoure - moine soldat - chevalier templier - ordre du temple -arrestation des templiers - vicomte de lomagne - évêque de Lectoure

 

 

Vivaient là quelques moines laborieux, nés dans les familles du pays, exerçant les mêmes métiers que leurs pères, modestes agriculteurs, éleveurs, charpentiers et artisans. Le domaine qui avait été cédé à leur Ordre par un puissant seigneur comprenait également des terres à l'entour, des fermes, des bois et un moulin. Chaque année les fermiers apportaient une part de leur récolte au monastère. Ils n'étaient ni plus ni moins bien traités que ceux qui vivaient sur les terres des co-seigneurs de Lectoure, le vicomte de Lomagne et le seigneur-évêque. Mais celui-ci et son clergé n'appréciaient guère la présence des moines car l'Ordre bénéficiait de privilèges accordés par le Pape de Rome. Ils avaient bâti leur propre chapelle où leurs gens venaient écouter la messe et autour de laquelle on les enterrait, ce qui privait l'évêque d'un peu de son prestige mais surtout d'un précieux revenu.

Cependant, les moines vivaient chichement, reversant strictement les bénéfices du domaine à leur maison-mère. Cet argent collecté auprès de tous les domaines de l'Ordre sur le territoire du royaume de France et partout en Europe où il avait été généreusement doté par la noblesse, constituait un trésor colossal qui permettait de mener la guerre en Orient pour protéger des razzias des mahométans les pèlerins partis se recueillir sur le tombeau du Christ.

Or, un jour, un moine-chevalier revenu des royaumes chrétiens d'Orient arriva à Lectoure. Vieux, meurtri et las de faire la guerre, il était chargé par l'Ordre de développer le domaine et ses revenus, du moins l'espérait-on. Mais lui vivait dans ses souvenirs faits de batailles, victoires et défaites confondues. Il donna au ruisseau traversant le domaine le nom de Saint Jourdain, au vallon courant jusqu'au Gers celui de Vallée de la bataille et au monastère lui-même celui de Naplouse. Peu lui importait l'opinion des habitants, des consuls et des seigneurs de la ville. Sans grand savoir ni grand intérêt en matière d'agriculture, son action pour développer le domaine fut surtout de bousculer chaque matin les moines avant l'aurore. Il avait perdu le sommeil et menait son monde comme à la bataille. Puis, alors que chacun s'activait prudemment à sa tâche, lui passait de longues heures à méditer, le regard lointain, mystérieux et sombre.

Il avait amené avec lui de Palestine une servante, fine et brune comme une sébile de brou de noix jetée avec bonheur sur un parchemin. Le chevalier parcourait le domaine du monastère, au pas de son cheval, dans sa grande cape blanche frappée d'une croix rouge, la fille le suivant au loin tirant d'une flûte qu'elle tenait de façon tout à fait inhabituelle, des mélodies étranges et lancinantes. Parfois, impatient, il la renvoyait brutalement. Sans s'émouvoir, elle retournait dans le parc où elle soignait des fleurs étonnantes qu'elle avait rapportées avec elle, rose de Damas, tulipe et cyclamen.

Les enfants de la ville étaient attirés irrésistiblement par l'étrangeté du lieu et de ses occupants. Se faisant la courte échelle pour passer au-dessus du mur d'enceinte, ils observaient la servante au milieu de ses fleurs, attendaient que le chevalier s'éloigne et se glissaient dans le verger pour chaparder quelque fruit mûr, filant à la première alerte. Le moine-chevalier poussait alors un rugissement terrible, faisant tournoyer à deux mains un grand bâton comme son glaive autrefois et les enfants une dangereuse bande d'ennemis. Mais, observant de loin la débandade et s'assurant du retour à l'isolement du monastère, il souriait dans sa barbe et, de son côté, la servante penchée sur son ouvrage s'amusait devant la scène répétée inlassablement comme une ritournelle.

Cette retraite bucolique, un peu triste mais sereine, ne devait pas durer.

Quelques mois avant l'évènement que nous allons rapporter, le moine-chevalier reçu plusieurs dépêches, portées par de mystérieux coursiers. Il devint encore plus secret et irascible. Alors, une troupe de cavaliers à l'insigne de la fleur de lys se fit ouvrir à grand bruit la porte du monastère. Le moine-chevalier dût les suivre et l'on n’entendit plus jamais parler de lui.

Alertés par le chahut de l'altercation et par les cris de la servante, violentée par les soldats pour avoir voulu retenir le chevalier, les moines avaient déguerpi. Les uns au plus près, cachés dans les rochers de Cardès, ceux qui avaient de la famille à proximité dans quelque grenier et enfin, les plus religieux dans les monastères voisins appartenant à d'autres ordres où ils avaient pu troquer leur bure pour une autre.

Pendant trois jours et trois nuits, par dessus le grand mur d'enceinte, les habitants du faubourg entendirent la servante se lamenter et jouer des airs sinistres répétés à l'infini. Le troisième jour, le silence le plus profond régnant sur le monastère, les enfants revinrent prudemment à pas comptés et escaladèrent en silence le grand mur. Là, au milieu de ses roses de Damas, de ses tulipes et de ses cyclamens, ils virent la servante qui gisait sans connaissance. Alors, les enfants la tirèrent à l'abri et pendant plusieurs jours se relayèrent pour lui tenir compagnie, lui apporter à manger ce qu'ils chapardaient ou économisaient chez eux sur leur propre pitance pourtant maigre. Enfin, l'un d'eux, d'une branche de sureau évidée, confectionna un flutiau à la façon des bergers et se mit à jouer des airs du pays de Gascogne. Alors, la servante, de sa flûte se remit à jouer, hésitante au début puis de plus en plus en cadence avec son petit professeur de fortune, comme une renaissance, comme une joyeuse médecine.

Chaque jour, les enfants de Lectoure venaient de plus en plus nombreux écouter la musique frénétique, les uns tambourinant sur quelque tronc d'arbre, les autres faisant la ronde autour des deux musiciens. Au point que les autorités de Lectoure, consuls, capitaine du vicomte et l'évêque en personne décidèrent d'intervenir. On ne pouvait pas prendre le risque que cette femme, sans maître et peut-être même sans religion firent remarquer certains, attire les enfants loin de leur famille, qui sait pour aller où ! Cette flûte était un instrument infernal et envoutant. Elle fut jetée au feu. Emprisonnée dans les caves du château, la servante du moine-soldat fut oubliée. D'elle non plus, on n'entendit plus jamais parler.

Le parc existe toujours. Je connais certains garnements qui y pénètrent par une brèche ouverte dans le grand mur. Et là, depuis tout ce temps, fleurissent chaque année les roses de Damas, les tulipes et les cyclamens de la servante du moine-soldat.

 

flûtiau - flute arabe - ney

 

 

Un conte quelque peu inspiré à la fois par Oscar Wilde, "Le géant égoïste" et de la légende rapportée par les frères Grimm, "Le joueur de flute de Hamelin".

Un conte mais... Si elle est méconnue, la présence des Templiers à Lectoure est attestée.

Le 13 octobre 1307, par une incroyable rafle policière, dans toute la France, Philippe le Bel faisait arrêter les chevaliers du Temple. Pour leurs mœurs fit-on savoir. Pour leur trésor plus sûrement. Certains le cherchent encore. Mais la richesse du Temple tenait surtout à son organisation centralisée, efficace et entièrement dévouée à sa mission. Plusieurs centaines de chevaliers furent enfermés et torturés de longues années avant de connaître un procès uniquement à charge. Beaucoup périrent en prison, d'épuisement ou exécutés en secret. D'autres dont le dernier maître Jacques de Molay, montèrent sur le bûcher. L'immense domaine de l'Ordre fut dépecé avidement par le roi de France et l'Eglise de Clément V, premier pape en Avignon et frère du vicomte de Lomagne.

Reste la légende du moine-soldat. Restent la grande croix rouge et le ruisseau de Saint-Jourdain qui court au pied du parc du Couloumé.

                                                                                         Alinéas

chapelle de Cressac - les templiers sortent d'Antioche

 

ILLUSTRATIONS :

- Photo titre © Michel Salanié.

- Intérieur d’un harem. - Dessin de Mettais d’après le tableau de Mme Henriette Browne. Wikisource.

- Fresque de la chapelle templière de Cressac, Charente - Les templiers sortant d'Antioche.

 

 

 

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Publié le 6 Décembre 2021

lectoure - moyen-âge - moulins - farine - droit de mouture - meunier - bourgeoisie

 

Ce carnet l'a maintes fois démontré, les moulins occupent dans la société médiévale une position essentielle. La meunerie est un privilège de la noblesse, d'épée ou d'église. Les paysans attachés au domaine seigneurial doivent impérativement moudre leur blé au moulin banal. Sur le plan des moyens de communication et partant de la sécurité des campagnes et des villes, offrant un gué, une digue ou un pont, le moulin est un point de passage stratégique. Naturellement, la culture céréalière et la meunerie assurent une grande part de l'approvisionnement alimentaire de toutes les classes sociales. Enfin en temps de guerre, la destruction ou l'occupation du site par l'ennemi peuvent mener rapidement à la défaite. Pas de farine et c'est la famine à courte échéance. Il faut relire (ici), le surprenant récit de l'opération commando du gascon Montluc contre le moulin d'Auriol qui alimentait l'armée de Charles Quint en Provence. Lors du siège de Lectoure par l'armée de Louis XI en 1473, et alors que la ville n'a jamais manqué d'eau potable, il est tout à fait probable que la neutralisation des moulins au pied de la citadelle ait joué un rôle dans sa reddition, bien qu'aucun témoin de l'évènement ne nous le rapporte sous cet angle.

Deux cents ans plus tôt, les Coutumes de la ville attestent que l'activité meunière occupait déjà une place importante, ici en matière d'ordre public et de finances locales, ceci allant souvent de pair. A cette époque, la meunerie est donc affaire noble et l'on se soumet par la force du système féodal au paiement du droit de mouture, qui assure au seigneur l’approvisionnement de sa maison, et l’excédent une part importante de son revenu numéraire. Mais le travail et la gestion du moulin au quotidien sont délégués au meunier, homme lige qui prendra de plus en plus de poids dans le système au point de devenir indispensable et par là-même, sans doute parfois avide. Le meunier n'est pas aimé (voir son portrait ici), les litiges se multiplient où le seigneur ne peut être juge puisqu'il est également partie. Ici va intervenir le pouvoir municipal qui tient son autorité des Coutumes.

 

coutumes de lectoure - consuls - co-seigneurs - évêque - vicomte de Lomagne - roi de France angleterre
Seigneur jurant devant les consuls de respecter les libertés et franchises de la ville

Les Coutumes de Lectoure ont été accordées à la ville de longue date et progressivement par ses trois co-seigneurs, le vicomte de Lomagne, l'évêque et le roi, alternativement de France et d'Angleterre. Certains historiens n'hésitent pas à en faire remonter l'origine à l'époque gallo-romaine, invoquant, à titre de preuve écrite, la mention Res Publica Lactoratensium relevée sur les autels tauroboliques du II ième siècle, mais ceci est une autre histoire. Partout en France et en Europe au Moyen-Âge, on voit dans ce développement de l'influence de la bourgeoisie citadine impatiente d'intervenir sur l'organisation et la gestion de la ville, les racines des évolutions politiques de la Renaissance et du 18ième siècle.

Les Coutumes régissent un grand nombre de situations juridiques telles l'élection des consuls et des juges prudhommaux, l'exercice de la police et de la justice, la contribution des citoyens à la guerre, les péages, la présence des étrangers, le droit civil, l'héritage, la prévention de l'incendie, les ordures et les autres nuisances, les coups et blessures, le commerce, la viande, le vin, les produits précieux, sel, cire et suif... On le voit, il y a là un véritable arsenal juridique, impactant toutes les situations de la vie courante, évitant ainsi de s'en remettre à l'arbitraire de la justice seigneuriale.

Tout à la fois privilège noble, source de revenu essentielle et cause de litiges, l'activité meunière fait évidemment partie des domaines où les consuls de Lectoure ont voulu intervenir. L'article 91 des Etablissements et usages qui complètent les Coutumes dispose que les habitants de la ville sont tenus de faire peser leur blé "a las mazos assignadas on son los pes", aux instruments de mesure règlementaires dira-t-on aujourd'hui, probablement dans la maison commune, notre halle municipale.

Ainsi pense-t-on éviter la contestation toujours possible sur la quantité de céréale apportée au moulin et sur la farine restituée par le meunier.

Bien sûr, l'opération de pesage est assortie d'une taxe, et son non-respect d'une sanction, les consuls se dotant à cette occasion d'un important moyen financier supplémentaire. A Lectoure comme ailleurs, les coutumes sont à l'origine de la fiscalité des collectivités locales qui, si les moulins ont arrêté de tourner, n'a pas fini de se développer, au gré de l'inventivité et de la détermination du législateur, ceci dit pour ne désigner personne en particulier.

Mais qui sont les habitants sur lesquels pèse cette règlementation ? Les limites communales attendront le cadastre napoléonien et la circonscription de l'obligation de pesée de la céréale instituée par les Coutumes doit donc être précisée. L'article 91 trace un périmètre que l'on peut considérer comme la première définition de la juridiction municipale de Lectoure: " E totz habitans e habitayrit[z] de Laitora stans dintz los termes dejus scrius, so esassaber: del Pont de Pielas entro Peyras albas, e de Peyras albas entro l'ariu d'Antin ayssint cum s'en debara entro lo goan de sober lo molin de Sent Ginni, e dequi assinc cum s'en deuara lo Giers entro on lo riu dé Santz Jordan entro el Giers, e dequi entro la molia de R. S. de Galin aissint cum lo prédit riu maua, e de la dita molia d'en R. S. d'Engalin entro a Peyras albas".

Ce que l'on peut traduire ainsi en reportant les repères sur une carte contemporaine.

carte de lectoure moyen-âge - gers - ruisseau de foissin - saint jourdain - ruisseau des balines

Mais pourquoi ne pas avoir été au-delà de cette limite hydrologique ? Parce que ce serait empiéter dangereusement sur les domaines seigneuriaux ruraux, outre Gers, vers le Castéra, Plieux et Fleurance et provoquer un casus belli. La préoccupation des consuls est d'asseoir raisonnablement leur autorité sur la ville, intra-muros et à peine un peu plus, au pied du promontoire, en fonction de leur capacité physique de police et de justice. Les ruisseaux des Balines (d'Antin à l'époque) et de Foissin (Saint-Jourdain) et le Gers sont, au 13ième siècle, une sorte de zone industrielle qui dépend économiquement de la ville et réciproquement. Etendant son autorité au-delà de ses remparts, Lectoure intègre ainsi les habitants des écarts de Saint Gény, du Pont de piles et du quartier des Ruisseaux, ceux du faubourg aussi bien entendu mais il n'y a pas encore de moulins à vent aux Justices. La ville fait surtout porter sa juridiction sur les moulins à eau eux-mêmes, qui, bien que restant sans doute pour l'essentiel la propriété éminente des seigneurs, se voient soumis, et les meuniers exploitants avec, à l'autorité civile, au moins sur ce point de la lutte contre la fraude et de la sécurisation des transactions.

Ce périmètre de juridiction de l'article 91 nous pose toutefois un problème de toponymie. Nous ne savons pas si la mouline dite par le texte "de R.S. de Galin" correspond à l'une des moulines du quartier des Ruisseaux, peut-être la mouline de Roques par rapprochement phonique avec la commune voisine de Larroque-Engalin, ou bien en amont, à la mouline de Belin qui devait exister à l'époque mais sous un autre nom, le patronyme Belin apparaissant au 16ième. Ceci ne change pas le tracé du périmètre d'autant que l'article 91 précise que le ruisseau est concerné intégralement pour autant qu'il puisse moudre (aissint cum lo prédit riu maua), s'assurant ainsi de couvrir l'établissement d'un éventuel nouveau moulin, magnifique formule de précaution et d'anticipation de l'emprise coutumière. Raymundus Sans d'En Galini* que l'on pense être le propriétaire de ce moulin, qui n'est pas qualifié de noble, exemple précoce peut-être de la montée en puissance de la bourgeoisie meunière, est consul de Lectoure en 1273. Son nom sert à donner une date à la rédaction des Etablissements annexés aux Coutumes, ou tout au moins à celle de l'art. 91.

Depuis les moulines du ruisseau de Saint-Jourdain et le moulin de Repassac, comme une bretelle entre le périmètre et le cœur de ville, l'actuel chemin de la Mouline perpendiculaire à la côte de Pébéret et aboutissant au bastion du château, était appelé à cette époque la peyrahariera, le chemin farinier. Ceci peut nous paraître aujourd'hui romantique mais il faut imaginer le va-et-vient incessant et laborieux de mulets et de garçons meuniers pour alimenter la citadelle. Pas encore de permis de conduire, de police d'assurance, de code du travail ou de contribution économique territoriale, mais avec l'article 91, le processus administratif est bien en marche.

                                                                            Alinéas

 

* Les trois orthographes sont rapportées : de Galin, d'Engalin et d'En Galini.

 

ILLUSTRATIONS :

- Titre : Illustration tirée de l'armorial de Guillaume Revel, vers 1440. Bourg de Bellegarde.

- Seigneur jurant devant les consuls d’Agen de respecter les libertés et franchises. Bibliothèque d’Agen, Livre des statuts et des coutumes de la ville d’Agen, XIIIe siècle.

- Carte Géoportail - plan M. Salanié

 

COUTUMES, ETABLISSEMENTS et USAGES de LECTOURE rapportés par Paul DRUILHET :

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Moulins

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Publié le 23 Novembre 2021

 

artiste peintre lectoure scalabre
Nocturne

 

aut-il pour peindre ses semblables aussi justement être leur sœur ? Faut-il être homme pour découvrir à chaque belle rencontre que le mystère et la grâce se nourrissent l'un l'autre ?

Je connais ces femmes. Une jolie grand-mère partie trop jeune. L'amie perdue de vue dans les méandres de la vie. Et cette inconnue qui ne m'a pas regardé mais dont le visage me poursuit.

Swan Scalabre est née en Provence et vit aujourd'hui en Lomagne. C'est sans doute, parmi de nombreuses sources d'inspiration, ce qui donne à ses ciels cette puissance et à ses personnages cette authenticité. Bergères, promeneuses du soir, amies partageant quelque secret, âme solitaire ou patiente... Il y a du réalisme dans cet impressionnisme. Une paix intérieure dans ces horizons tempétueux.

- Vous souvenez-vous de ce jardin clos ?

- Reviendrons-nous un jour sur ce chemin finissant si loin du monde ?

Mais il est vain de vouloir partager une émotion. Seul le poète s'y essaie. Encore doit-il invoquer Dieu et de ce fait avouer sa propre ignorance. Invoquer le parfum des roses, le vent et l'abîme.

                                                                          Alinéas

artiste peintre gascogne scalabre
Joséphine

 

artiste peintre lomagne scalabre
Jardin clos

 

exposition lectoure galerie office de tourisme OTGL
Grand vent

 

peinture onirisme scalabre
Bergère

 

 

peinture féminité
Noir absolu

 

peinture romantisme victor hugo
A travers champs

 

artiste peintre scalabre saint clar
Eau sombre

 

cours de peinture scalabre lectoure
Croire

 

Confessions

 

Bergère

Merci à Swan Scalabre pour son aimable accord sur ce choix d’œuvres.

On aura plaisir à en admirer un grand nombre sur le site de l'artiste https://www.swanscalabre.com/

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 8 Novembre 2021

goumier - armée française d'afrique - CEFI - campagne d'italie - goums marocains



" Les commémorations du centenaire de 1918 ont célébré beaucoup de choses, mais pas le fait qu'il s'agissait d'une victoire militaire de la France. Les programmes scolaires n'abordent pas non plus cette vérité, insistant sur le ressenti du Poilu, son «expérience combattante», ses sentiments. Victorieux, il n'est pourtant considéré et célébré que comme victime, un «malgré-lui» avant l'heure. De la guerre, de l'état-major, etc... C'est qu'il ne fait pas bon être vainqueur. Désormais, le seul statut reconnu et valorisé est celui de victime."

Fatiha Boudjahlat

Enseignante, essayiste, co-fondatrice du mouvement Viv(r)e la République.                                                

 

 

e jovial guerrier emportant la chèvre qui fera le prochain méchoui de sa section, porte un casque du modèle "assiette à soupe" fourni par l'armée britannique et arbore la fameuse djellaba rayée des goumiers marocains de l'armée française d'Afrique, intégrés aux troupes alliées débarquées en Sicile et à Naples en 1943.

A peine vingt-cinq ans, une génération, après l'héroïque charge de la Force noire dans les tranchées des Ardennes, son armée d'Afrique permettait à nouveau, à la France sèchement défaite en 1940, de tenir sa place au combat, en Italie, en Provence, en Alsace, passant le Rhin et repoussant l'ennemi nazi dans ses retranchements jusqu'au Danube. Menés par des officiers parlant l'arabe et le berbère et intégrés au Maghreb profond depuis la pacification de la période Lyautey, respectant leur religion, condition absolue pour asseoir leur autorité, jusqu'à partager leur mode de vie et porter la même djellaba qu'eux, les goumiers marocains et les tirailleurs de l'Afrique française du Nord sont le fer de lance du Corps Expéditionnaire Français en Italie (CEFI).

cassino - Aurunci - garigliano - goumiers général alphonse Juin - affaires indigènes
Goumiers à l'assaut pendant la bataille du Garigliano.

A la suite de leur incroyable percée sur les monts Aurunci, contournant le monte Cassino, dans le cadre de la bataille du Garigliano, les goumiers du général Juin, ouvraient la route de Rome aux alliés, bluffant le commandement américain. Le général allemand Kesselring lui-même écrivit « Les Français et surtout les [goums] Marocains ont combattu avec furie et exploité chaque succès en concentrant immédiatement toutes les forces disponibles sur les points qui faiblissaient ». Les cimetières français de Rome et Venafro abritent les stèles musulmanes, juives, animistes et les croix chrétiennes de 6 255 hommes, soldats, sous-officiers et officiers, réunis dans la mort, l'honneur et la victoire.

 

officier des goums marocains, indochine - partisans - mékong
Lieutenant des goums marocains en progression dans les rizières du Mékong avec ses partisans indochinois.

Dix ans plus tard, à nouveau mis à contribution, les goumiers seront en Indochine, pour résister au communisme international. Mais l'armée française a du mal à se déplacer dans un pays où la cartographie est incomplète et où l'état du terrain et des voies de communication est sans cesse perturbé par le climat tropical. Elle intègre donc à nouveau des partisans indigènes, en particulier ceux des ethnies thaï, muong et nung, hostiles au communisme et à l'influence chinoise. Non seulement ils répondent à l'attente du commandement français, mais ils se révèlent d'extraordinaires combattants. Le commando des "Tigres noirs" de l'adjudant-chef Vandenberghe était parmi les troupes craintes du Viêt Minh. Mais cela ne suffira pas et après le départ de l'armée américaine qui aura succédé aux français, ces combattants se retrouveront souvent parmi les boat people, fuyant la dictature communiste.

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Lectoure a la responsabilité d'entretenir un cimetière où sont enterrés 73 soldats du 141ième bataillon de tirailleurs sénégalais, morts à l'arrière en 1919, de la grippe espagnole pour une part, mais également d'autres pathologies et de leur affaiblissement dans les mauvaises conditions de leur hébergement. Ils sont honorés de la mention "Mort pour la France".

tirailleurs sénégalais Lectoure - force noire 1914-1918
Le carré des Sénégalais de Lectoure

Chaque année, à l'initiative du comité de Lomagne du Souvenir Français, en relation avec les associations de descendants de ces combattants venus non seulement du Sénégal mais aussi de différents pays d'Afrique noire de l'empire colonial français, Mali, Soudan, Bénin, Guinée, Côte-d'Ivoire... une cérémonie leur rend justement hommage. Dans les nécropoles militaires des deux guerres mondiales, les sépultures des milliers de soldats venus d'Afrique et d'Asie, côtoient celles des combattants originaires des régions de France hexagonale, toutes races et toutes religions confondues.

Pour Pierre Vermeren, Professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, "les Africains avaient quelque chose de chevaleresque, ils se battaient sans discuter, obéissant aveuglément à leurs chefs. Il n’y a eu aucune reculade. Ils faisaient l’admiration du commandement français, c’est pour cette raison qu’ils ont été couverts de médailles. C’étaient les meilleurs soldats qui soient".

 

force noire - tirailleurs sénégalais - colonies - verdun
Tirailleurs sénégalais montant au front en 1917.

 

Le souvenir collectif ne peut occulter les questions du peu de reconnaissance accordé aux hommes venus se battre aux côtés des français de France, de leur difficile intégration dans la nation et de l'injuste restriction de leurs droits par l'administration, jusqu'à leur terrible sacrifice enfin pour les harkis d'Algérie honteusement abandonnés par décision gouvernementale à la vengeance de leurs frères de race. Mais s'il y a un temps pour le débat et la réhabilitation, il faut d'abord et indéfectiblement entretenir celui de l'hommage aux combattants, rescapés et morts au feu réunis.

Les tirailleurs, les goumiers, les partisans n'ont pas été enrôlés de force. Bien sûr, la guerre déclarée, la nation mobilise, sans discussion possible, dans les colonies comme en métropole. Mais qu'on ne s'y trompe pas, au fur et à mesure de ses avancées coloniales, la France a toujours reçu le renfort des tribus soumises, fournissant des hommes par tradition voués au combat, fiers de porter l'uniforme français et déployant dans l'action de grandes capacités guerrières. On ne fait pas monter une troupe à l'assaut des lignes ennemies par la contrainte. Ces africains et ces asiatiques ont choisi la France et se sont donnés à la patrie avec toute la vaillance qu'on leur connaît.

Victoires et défaites confondues, les cérémonies du souvenir les honorent.

                                                                             Alinéas

clémenceau - père la victoire - coloniaux

" En visite au front, je rencontre à Epernay les tirailleurs sénégalais.

Une jeune fille me remet un bouquet de fleurs".

Georges Clémenceau.

 

* L'expression « malgré-nous » désigne les Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans la Wehrmacht, armée régulière allemande, durant la Seconde Guerre mondiale. Substantivée, elle est utilisée plus généralement pour qualifier des recrues que l'on estime enrôlées contre leur gré.

 

Photos ECPAD et collection particulière.

 

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Publié le 19 Octobre 2021

 

Axel Kahn, décédé récemment, n'était pas un littérateur. Très engagé dans son époque, médecin, généticien, il fut parmi de nombreuses autres fonctions et successivement, directeur de Recherche à l'Inserm, président de l'université Paris-Descartes, président de la Ligue nationale contre le cancer... un personnage ! Connu du grand public pour ses qualités de vulgarisateur, son humanisme, son engagement politique à gauche, il est cependant aussi essayiste à succès dans son domaine de compétence scientifique qui le conduit naturellement à aborder des sujets philosophiques et de société. Enfin, randonneur au long cours. C'est ainsi qu'il passe à Lectoure en 2013, à l'occasion d'un voyage en solitaire imaginé pour inaugurer sa retraite. Axel Kahn, 69 ans, parcourt en trois mois la France en diagonale, sur 2000 kilomètres ! Il relatera cette aventure dans un ouvrage "Pensées en chemin, ma France des Ardennes au pays basque". Il fallait évidemment dans notre galerie de portraits d'auteurs ayant connu ou évoqué Lectoure un marcheur de grands chemins. Il en passe tant. Celui-ci à beaucoup à raconter, de déserts en renaissances économiques, de merveilles de la nature en cicatrices dans le paysage, de pensées profondes en anecdotes drolatiques. Il nous permet de mieux connaître ce passant furtif avant qu'il nous arrive, du côté de la Croix-rouge et ce qui l'attend, lorsqu'il nous quitte au petit matin.

Kahn fait partie de ces chemineaux qui pensent en marchant, ou qui marchent pour penser ce qui revient au même mais relève toutefois d'une double et profonde intention, repassant le film de leur vie, réussites et échecs, joies et douleurs, questionnement toujours, espoirs encore. Et de nouvelles belles découvertes sont au bout du chemin, ou au coin de la rue, ici avant de traverser le Pont-de-Pile en l'occurrence. "Je ne connaissais pas Lectoure mais en avais entendu parler comme d'une petite ville attachante méritant une visite et avais donc décidé d'y faire une halte d'une journée, la dernière avant la fin de mon périple. Ce fut là une décision dont je me réjouis aujourd'hui". Voilà qui commence bien. On ne sait pas qui a conseillé à notre célèbre randonneur de faire étape chez nous, mais il y a fort à penser que le Bleu de Lectoure dont la notoriété était faite et rejaillit toujours aujourd'hui sur la ville, y a été pour quelque chose. En tout cas, après avoir découvert évidemment la rue Nationale, les remparts, les comtes d'Armagnac et notre maréchal, Axel Kahn descend la côte du Marquisat pour rejoindre l'ancienne tannerie, sur le bord du Gers, qui a été de 1994 à 2016, le creuset de la renaissance du bleu de pastel.

 

Henri et Denise Lambert, créateurs du Bleu de Lectoure

On ne fera pas dans cette rubrique Littérature, l'histoire du Bleu de Lectoure qui occupe dans le livre d'Axel Kahn pas moins de trois pages (!) et auquel chacun pourra se reporter. Bel hommage que l'on doit bien sûr au caractère exceptionnel de l'aventure artisanale d'Henri et Denise Lambert, à la place du pastel dans l'histoire de France, histoire que commente à sa façon Axel Kahn tout au long de son périple, et hommage que l'on doit peut-être enfin au talent de conteuse d'une certaine conférencière que les milliers de visiteurs de la tannerie du Pont-de-Pile, touristes, clubs du troisième âge, scolaires, pèlerins... ou le célèbre chemineau  donc, ont écouté sous le charme. Conteuse dont il nous semble reconnaître la trame sous la plume d'Axel Kahn.

pastellières - bleu de lectoure le Puy-en-Velay - la fête du roi de l'oiseau
Les pastellières de Lectoure à la fête du Roi de l'Oiseau au Puy-en-Velay

Généticien, homme public, administrateur, Axel Kahn présente un style de rédaction disons cartésien. Bien que la nature, les éléments, les sentiments y aient leur part, la plume est directe, sujette aux élans, à la poésie ou au subjectif, mais plutôt toujours guidée par l'analyse et tendant à la pédagogie. Pour répondre aux nombreuses questions sur le sens de son échappée solitaire, celles des journalistes, des participants à ces conférences programmées sur le parcours, de ses hôtes, ses amis et même sa famille, Axel Kahn invoque la quête du beau. "Il apparaît probable que la capacité à ressentir le beau, inductrice de celle à le créer, ait joué un rôle essentiel tout à la fois dans la socialisation des humains et dans l'accroissement de leurs capacités cognitives, deux processus liés. C'est là d'abord une qualité qui est à l'origine de l'artiste-artisan, au centre des processus civilisationnels. L'émotion partagée fait lien et est un important facteur de cohésion sociale. Par ailleurs, la perception du beau est à l'origine d'une diversification des motifs de l'action. Celle-ci est déterminée bien sûr, par l'intérêt et les besoins chez tous les animaux, y compris les humains. Cependant ces derniers peuvent aussi faire des choix car un projet, une idée a cette qualité de ce qui provoque l'émotion esthétique. Il existe de ce point de vue une relation évidente entre le sens moral et la reconnaissance du beau".

Partir de l'économie pour parvenir à la morale en passant par le beau, voilà un compliment, un cheminement qui vaut de l'or pour tous les savoir-faire artisanaux, parmi lesquels celui du pastellier. Bleu émotion.

 

Axel Kahn randonneur - Axel Kahn sur le gr 65 - Axel Kahn pensées en chemin

 

Kahn n'est pas croyant. Élevé dans la religion chrétienne, scout, tenté même par la prêtrise, il dit avoir perdu la foi à l'adolescence, "radicalement [] sans m'en réjouir ni m'en désoler". Mais il conserve cependant toute sa vie le regard et la pratique des valeurs chrétiennes. Et sur son chemin, le plaisir de jouir des paysages où l'espérance naît et renaît indéfiniment. L'émotion pour guide. Après avoir traversé le nord du pays, touché par la récession économique, la Champagne de son enfance et la Bourgogne, opulentes, et avant de choisir le chemin du Puy-en-Velay, parce qu'il est balisé et accueillant pour le randonneur, pèlerin ou non, Kahn admire Vézelay, la "colline inspirée" selon le mot de Maurice Barrès, lieu où souffle l'esprit. "Il existe bien sûr une dimension purement esthétique à cette émotion : Vézelay est sans conteste l'un des plus beaux endroits du monde, par son village, le site et la basilique. [] On sait que la disposition du bâtiment et de ses ouvertures a été pensée pour qu'opère la féérie du solstice d'été lorsque des flaques éclatantes de lumière se projettent avec une parfaite régularité sur le sol de la nef, témoignant de la perfection de l'univers divin et de la richesse de l'homme, la créature à son image. Il y a plus, cependant, qui fait que l'incroyant dont je suis un exemple est saisi par ces lieux aussi bien que le fidèle. [] ... l'émotion évoquée ne procède pas seulement [] de la beauté incroyable des œuvres mais aussi de l'atmosphère globale qui se dégage d'elles et des lieux où elles se trouvent".

 

la citadelle de lectoure - promotoire de lectoure - cathédrale de lectoure - arrivée sur lectoure GR 65 chemin de saint jacques de compostelle

Nous aurions aimé faire quelques pas aux côtés d'Axel Kahn, et surtout l'entendre, lorsque, parti au petit matin fringuant d'Auvillar, déjeunant à Castet-Arrouy, sous les marronniers, dans un restaurant bien connu des lectourois, sur une jouissive "nappe de soleil", et parcourant entre le Petit-Vaucluse et la Chapelle les derniers mètres de l’étape du jour, il pouvait admirer une autre colline, Lectoure posée sur le camino borné de son clocher-tour, dominant le Gers et la vieille tannerie du Pont-de-pile.

                                                                        ALINEAS

Axel Kahn, Pensées en chemin. Ma France, des Ardennes au pays basque. Ed.Stock 2014.

PHOTOS :

Photos 2 © Alain Félix et 3 © Sophie Boss, avec l'aimable autorisation de Denise Lambert

Photo 4 © Collection Axel Kahn

Photos 1 et 5 © Michel Salanié

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Publié le 4 Octobre 2021

Révolution française - Empire - philatélie - Lectoure

 

Office de Tourisme de Lectoure - 9/17 octobre

( tous les jours de 15 à 18 heures )

 

Si l'Histoire, science complexe, sérieuse et laborieuse vous rebute, vous pouvez toujours l'aborder de façon légère et digeste grâce au roman, au cinéma, ou à la peinture qui prennent fréquemment le fait historique pour sujet, même s'il faut faire la part de la réalité et celle du scénario ou du jeu des acteurs. Rien ne vaut un bon spectacle pour découvrir une époque historique. La philatélie elle, se situe à mi-chemin entre la science et l'art, entre la chronologie des évènements et l'esthétique. La poste elle-même est un phénomène historique qui fait l'objet d'études très sérieuses en même temps qu'elle est synonyme de voyages, de rencontres, de familles et d'amis lointains.

A l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, l'association Mémoire du maréchal Lannes de Lectoure présente la collection de Bernard Comte, riche de plusieurs centaines de documents, timbres, missives, autographes, documents officiels... détaillés et explicités de façon très claire et dynamique.

Bernard Comte est bien connu des lectourois. Docteur en chirurgie dentaire, longtemps conseiller municipal, il dessine infatigablement, dans un style original, sobre et romantique, sa ville et les paysages de Lomagne. Le carnet d'alinéas lui a rendu hommage à ce titre dans Le crayon de lumière. Avec cette exposition philatélique, encore une fois, loin du collectionneur jaloux, Bernard Comte partage ses trouvailles et contribue à la restitution et à la mémoire de l'histoire de sa ville. Si l'enfant du pays, Jean Lannes, devenu au fait d'une carrière éclair, ponctuée de victoires et de blessures, maréchal d'Empire et général d'infanterie de la Grande Armée, offre au philatéliste le fil conducteur de cette collection, Bernard Comte resitue aussi ce destin exceptionnel dans le cadre d'une période particulièrement dramatique, complexe et fondatrice de notre époque moderne. Depuis les causes de la chute de l'Ancien Régime jusqu'à l'établissement de nos institutions modernes, administrations, enseignement, droit, l'histoire de la poste et du timbre suit pas-à-pas Napoléon, Lannes, leurs partisans et leurs opposants, le peuple de France, tous les acteurs emportés dans le tourbillon des évènements qui ont bouleversé le monde.

Le timbre est né en Angleterre en 1840, mais il s'est largement rattrapé depuis pour retracer l'histoire du Royaume de France. A part les plus jeunes qui ne connaissent plus que le SMS ou le post (ironie de l'évolution du langage) sur les Facebook, Twitter et autres Tik Tok, nous sommes nombreux à avoir collectionné les écussons des villes et des Généralités, les anciennes divisions administratives du pays dont nous gardons la mémoire, sinon la nostalgie. Une France disparue brutalement.

philatélie - timbres - généralités - royaume de france - ancien régime

Ce ne serait pas une révolte mais bien une révolution c'est à dire un bouleversement total. Pourtant tout n'était pas mauvais et le royaume se modernisait à grand pas, comme dans toute l'Europe gagnée par les progrès scientifiques. En Gascogne l'intendant Mégret d'Etigny a laissé un héritage aujourd'hui reconnu et respecté. Or son action rencontrait l'opposition des parlements et des villes elles-mêmes, qui imposeront leurs doléances aux États Généraux. Son action se caractérise en particulier par l’amélioration du médiocre réseau routier de l’intendance. Il exploite au mieux les douze journées annuelles de corvées qui étaient dues pour l’entretien des routes, sans toutefois hésiter à confier les travaux les plus nécessaires à des entrepreneurs professionnels, ceci aux frais des communautés redevables de la corvée, plutôt qu’à distraire ces dernières de leurs activités agricoles. Il est soucieux de productivité agricole pour éviter les disettes, fréquentes à cette époque. Il ne se fait d’ailleurs pas toujours rembourser des nombreuses avances faites sur sa cassette personnelle et qui ont ensuite causé sa ruine. Il travaille au développement de l’exploitation des forêts de haute montagne, des voies navigables, des forges, du thermalisme et des carrières de marbre, du commerce et des foires commerciales*. Mais c'est trop tard.

Intendant Mégret d'Etigny - Auch - Gascogne
La statue d'Antoine Mégret d'Etigny à Auch

 

Tous les pays du monde célèbrent la prise de la Bastille. Les représentations postales de notre journée nationale sont nombreuses, allégoriques et parfois affranchies... par rapport à la réalité, ou pour le moins amplifiées. Car l'évènement est d'une importance relative sur le plan militaire. Mais elle est devenue hautement symbolique pour les peuples qui se battent pour leur liberté.

timbre prise de la bastille - 14 juillet 1789

 

Le pays profond n'échappe pas à la tempête. Le conventionnel bordelais Dartigoeyte, délégué dans le Gers, accusé d'être contre-révolutionnaire, est défendu par la société montagnarde de Lectoure. L'imprimerie, la presse, les postes et messageries jouent un rôle important dans la propagation des idées et dans le déroulement des évènements.

société montagnarde et révolutionnaire de Lectoure - révolution gers gascogne

La conscription, les volontaires de 1792 puis la levée en masse en 1793 donnent à la République les moyens humains de résister à la coalition des royaumes d'Europe qui se liguent pour tuer le risque révolutionnaire dans l’œuf. En 1792, Jean Lannes et ses compagnons lectourois également futurs généraux, Jérôme Soulès, Jean-Baptiste Dupin, Pierre Banel, Jacques-Gervais Subervie, Joseph Lagrange, rejoignent l'armée des Pyrénées. Une campagne méconnue aujourd'hui mais particulièrement difficile où Lannes perd deux de ses frères. L'image de Rouget de l'Isle est une bonne représentation de l'esprit patriotique qui régnait alors. Il y a là les racines de la Grande Armée.

rouget de l'isle - volontaires conscrits levée en masse - volontaires de lectoure

 

On le sait, la Révolution française est un évènement aux causes économiques multiples. Les inégalités, de mauvaises récoltes, l'influence grandissante de la bourgeoisie qui maîtrise l'outil de production génèrent des tensions qui dresseront le peuple face au pouvoir et à la noblesse, et les catégories sociales les unes contre les autres. Les besoins du développement conduiront à la création de nouveaux moyens de paiement et de crédit mais les premiers assignats n'auront pas le succès escompté. L'instabilité politique n'inspire pas la confiance. Ce qui facilitera la prise de pouvoir par Bonaparte.

assignat - collection philatélique beranrd comte lectoure
La Révolution a quatre ans. La devise "La nation, la loi, le roi" est illustrée de 3 fleurs de lys. On remarquera l'appel à dénonciation des contrefaçons.

Promu rapidement aux postes de commandement, remarqué par Bonaparte, Lannes sert sous les ordres du Général d'Augereau qui, sur ce magnifique document autographe rédigé à Perpignan où stationne l'armée du Roussillon, s'adresse au Directoire. Comme Lannes, issu d'un milieu modeste et également destiné au maréchalat, Augereau a vite appris les manières qui s'imposent à ce niveau. Mais, attentiste, défaillant pendant les cent jours, il tombera en disgrâce auprès de Napoléon exilé et fera allégeance à la Restauration monarchique. Diversité de destins.

Augereau - lannes - Armée des pyrénées
Lettre d'Augereau au Directoire le 10 ventôse an VI (20 février 1798).

 

Lannes sera de toutes les aventures. Malte, Saint-Jean d'Acre, les pyramides, les campagnes d'Italie où il acquiert sa réputation de meneur d'hommes et où il prend place, définitivement et au plus près de Bonaparte, jusqu'au coup d’État du 18 brumaire.

campagnes d'italie - expédition égypte - lannes bonaparte
Entouré de ses officiers, Napoléon lance son adresse célèbre devant les pyramides.

 

Le petit lectourois est fait Maréchal, puis Duc de Montebello. Lannes et ses fantassins sont à la pointe des grandes batailles. Il brille au soleil d'Austerlitz. Parmi les maréchaux représentés sur ces enveloppes de premier jour d'émission, on se surprend à vouloir deviner sa silhouette. Sa mort tragique, en 1809, sur le Danube, devant Vienne, marque un tournant dans l'histoire napoléonienne, peut-être y verra-t-on le commencement de la fin.

lannes maréchal - duc de Montebello - austerlitz - Essling
Sur le Zuran, Napoléon entouré de ses maréchaux.

 

Si la Révolution française est un sujet récurrent, Bonaparte et Napoléon fascinent les administrations postales du monde entier. L'empereur vieillissant et à la taille épaisse, Trafalgar, la Bérézina et Waterloo ne sont pas occultés mais la jeunesse et l'audace du général de la première République, le chef adulé de ses troupes et le stratège inégalé, font de lui sans doute, le champion toutes catégories des éditions de timbres. Mais les esprits critiques ne manquent pas. Le déboulonnage des statues, ce que l'on appelle aujourd'hui la culture woke, aura-t-il une suite en la matière ? Faut-il s'attendre à un autodafé philatélique ?

bonaparte - napoléon -  waterloo - bérézina - trafalgar - philatélie

 

Nos institutions modernes, en France et dans les pays ayant connu l'administration impériale, justice, enseignement, armée, sont souvent dites "napoléoniennes". Elles sont plus justement le fruit des idées pré-révolutionnaires, celles des philosophes des lumières, concrétisées par la volonté organisatrice sans faille qui est la caractéristique essentielle du régime impérial. Des institutions qui fêtent également les unes après les autres, par l'émission de timbres commémoratifs, leurs bicentenaires.

code civil - lycée - gendarmerie - justice - institutions napoléoniennes timbres commémoratifs
Le code civil, évoluant avec le temps, toujours en vigueur.

 

Quant à la devise de la République française, toujours réaffirmée deux-cents-trente ans après la Révolution, devise pourtant relative et fragile, elle est sans cesse heureusement réinventée, ici et ailleurs, au gré des évolutions techniques et culturelles, au gré de nouveaux bouleversements qui dépassent depuis longtemps les frontières du premier Empire.

                                                                       ALINEAS                                                  

liberté - égalité - fraternité - devise de la république - timbre

 

* Wikipédia

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Publié le 20 Septembre 2021

journées européennes du patrimoine  Lectoure 2021 - randonnée des moulins - de moulin en moulin

 

Le thème des dernières journées Européennes du Patrimoine : "Patrimoine pour tous". Joli programme. Inciter ceux qui n'y vont pas spontanément, à découvrir les musées près de chez eux. Ouvrir les portes des bâtiments publics, exploités au quotidien et dans l'ombre par les fonctionnaires et les agents des services publics. Profiter de la générosité de particuliers propriétaires de magnifiques intérieurs, heureux de partager pendant quelques instants leur passion de la conservation et de la rénovation.  Et si le patrimoine était également devant nos yeux ? Accessible tous les jours. Tout simplement. Les randonneurs le savent : le paysage de nos campagnes est un trésor inestimable. La nature, le silence, la lumière changeante... et puis les bâtiments ponctuant le cheminement qui ont une histoire, parfois modeste mais c'est notre histoire. Les fermes, les fontaines, les chapelles... Et les moulins dont on ne répètera jamais assez qu'ils ont occupé une place centrale dans l'évolution de notre civilisation : économique, technique, culturelle, écologique.

 

 

ous recensons 20 moulins à eau et 25 à vent sur notre commune. Respectivement 60 et 91 sur le canton. A partir de là, il était intéressant de proposer une balade qui permette aux amateurs de marche à pied, certains participants connaissant d'ailleurs parfaitement le circuit choisi, de s'arrêter quelques instants devant les moulins transformés en habitation principale ou secondaire, sans oublier les "moulins perdus", enfouis sous la ronce et sous la berge remodelée à chaque crue. La randonnée des moulins a donc eu lieu à deux reprises, les samedi 18 et dimanche 19 septembre. Suivez le guide.

 

randonnée des moulins  Lectoure - circuit

 

Le point de rassemblement proposé, la Mouline de Belin, permettait de gagner une petite demi-heure et surtout d'éviter un dénivelé positif de 50 mètres en fin de randonnée... Mais pour ceux qui voudront refaire ce circuit, on pourra partir du parking du cimetière Saint-Esprit, au pied du bastion du château. Cette option est intéressante au titre de l'histoire des moulins. Tout d'abord, la descente vers les Ruisseaux permettra d'avoir une jolie vue (la seule) sur le moulin de Repassac dans son velours de peupliers, un lieu central de l'histoire de Lectoure qui est moins reluisant de près, transformé en prise d'eau potable sur le Gers, clôturé à ce titre, et doté d'une aire mi-parking, mi-containers à déchets. Ce n'est pas une critique, c'est l'histoire... Deuxième intérêt à ce départ en ville, le chemin dit aujourd'hui "de la Mouline" était au 15ième siècle connu sous le nom de "chemin farinier" ! Non pas qu'il ait été enfariné, la mouture étant bien trop précieuse pour être gâchée, mais les ânes et les garçons meuniers des quatre moulins regroupés ici s'y croisaient en un va-et-vient incessant pour alimenter la citadelle forte de ses 5000 bouches à nourrir.

chemin de la mouline lectoure - peyra hariera - carte de camoreyt - terrier
La Peyrahariera sur la carte Camoreyt, établie sur la base du Terrier de 1491.

 

Mais commençons par la Mouline de Belin, puisque nos deux groupes, celui de samedi, une douzaine de courageux, sous la pluie, puis le dimanche, près de 50 chanceux sous un ciel presque estival, se sont rassemblés ici. Avec celui de Lesquère sur le ruisseau du même nom (chemin PR n°4) et la tour de la Mothe, sur le Gers, accessible depuis la route de Nérac, la Mouline de Belin, loin de son apparence champêtre actuelle, est de type moulin-salle ou moulin-donjon. Un premier niveau aveugle abritant le rouet immergé, la meule à l'étage, l'entrée principale accessible par une passerelle amovible, et l'habitation au dernier niveau, coiffé sans doute à l'origine, d'un chemin de ronde en encorbellement (la génoise est tardive, importée à la Renaissance par les compagnies de gascons heureux d'être revenus de leurs campagnes d'Italie).

mouline de belin lectoure - mouln fort - moulin donjon - moulin salle - moulin médiéval
Vue reconstituée de la Mouline à l'origine, au pied de la citadelle.

Mais pourquoi cette architecture du type salle forte, monumentale et menaçante, pour un moulin meunier que l'on persiste à imaginer bien paisible ? A cette époque, au 13ième siècle, la Gascogne est divisée entre l'Aquitaine appartenant à la couronne d'Angleterre, et le Languedoc vassal direct du roi de France, Foix, Toulouse, Quercy... Et la ligne de front passe ici... On bataille dur. Chaque seigneur, petit ou grand, choisit son parti ou navigue de l'un à l'autre, et affiche également sa puissance supposée pour faire valoir ses droits féodaux, c'est-à-dire financiers : sur ce ruisseau, droit de passage sur le chemin vers Sainte-Mère (la route nationale n'existe pas), le péage de l'époque, et droit de mouture imposé aux paysans attachés au domaine féodal, domaine que nous ne connaissons plus malheureusement même si des hypothèses sont avancées mais ceci est une autre randonnée. 

Par ailleurs, Lectoure derrière ses remparts ne sera jamais emporté par la force. Cependant, l'ennemi sait qu'en neutralisant la dizaine de moulins autour de la ville forte, la famine viendra rapidement à bout des velléités de résistance. Patience et longueur de temps... Peu capable de résister face à une armée et le meunier ayant décampé, ce moulin aura sans doute servi de campement à quelque soldatesque faisant le siège de la capitale d'Armagnac en 1473. Abandonné, le moulin pourtant "fort" tombera en ruine et ne sera relevé qu'au 16ième par un certain Belin, pour quelques tours de meule supplémentaires avant d'être définitivement désaffecté et transformé en habitation collective au 19ième. Puis en maison d'hôtes. O tempora, o mores, autres temps, autres mœurs.

En aval, nous dépassons Lafond-Chaude, puis les hameaux des Ruisseaux et de Saint-Jourdain. Ici pas de moulins semble-t-il. Mais ce paisible vallon a cependant été la zone industrielle lectouroise avant l'heure. Lavandières, pisciculture, vannerie, teinturiers, tanneurs, foulons... tous les métiers ayant besoin d'eau étaient naturellement installés ici. Le pluriel "Les Ruisseaux" est d'ailleurs significatif. Le cours d'eau devait être divisé autrefois en deux ou trois bras parallèles, dont les fossés gardent encore aujourd'hui la trace, chacun desservant un ou plusieurs ateliers, regroupés par nature d'activité. Un document du 13ième nous apprend que ce cours d'eau portait le nom de Riu Correge, le ruisseau des corroyeurs, fabricants de lanières et d'accessoires en cuir, une activité particulièrement importante et prestigieuse à l'instar de la filature, à l'époque de l'omniprésence de la cavalerie et de la traction animale.

chemin des ruisseaux lectoure - hameau de saint jourdain - les moulines
Perpendiculaire à la peupleraie du Gers, le chemin du Ruisseau, le hameau de Saint-Jourdain et les 3 moulines

Enfin, avant de quitter ce vallon, trois moulins sont regroupés dans un mouchoir de poche. La Mouline de Roques, la Mouline et la Mouline de Cardès, très anciens établissements puisque les coutumes de Lectoure du 13ième siècle les mentionnent, même si le bâti visible aujourd'hui a sans doute beaucoup changé.

chute d'eau moulin - mouline de roques - mouline lectoure

L'explication de cette concentration est simple : un dénivelé, une marche rocheuse permet de donner au cours d'eau la puissance nécessaire pour actionner une meule ou une mécanique de plusieurs centaines de kilos. Il a donc fallu se serrer un peu et partager l'aubaine de cette chute précieuse. Nous avons là, réunis, les fondamentaux du moulin hydraulique : l'investissement capitalistique, la source d'énergie, l'eau bien sûr, et le dénivelé qui amplifie la capacité énergétique du cours d'eau.

La Mouline de Cardès elle, présente une position haute qui peut intriguer. Elle devait être alimentée à partir d'une prise d'eau en amont et d'un bief courant à flanc de coteau. Le nom de "Cardès", le chardon en gascon, laisse penser à une activité de carderie. L'apparence actuelle de cette jolie gasconne, qui n'a pas l'allure d'un moulin meunier, plaide dans ce sens.

La marche rocheuse qui nous offre cette jolie cascade a une seconde utilité : elle donne au moulin qui subit par son mouvement mécanique et du fait des crues des contraintes colossales, même sur un petit cours d'eau, une assise solide, une fondation stable. Un moulin installé sur un terrain meuble n'aurait pas une espérance de vie bien longue.

A la sortie du vallon de Foissin, la station d'eau potable de Lectoure et de sa région est installée sur l'emplacement d'une ancienne villa gallo-romaine dite d'Estoube, dont les vestiges ont été étudiés lors de fouilles archéologiques menées par l'Inrap. Je ne suis pas compétent en la matière mais on me permettra de penser que cette "villa" n'était peut-être pas, malgré sa conception apparemment classique, un simple lieu de villégiature, d'autant que la zone est risquée, mais bien une installation artisanale exploitant, déjà, les capacités productives du cours d'eau.

En passant du vallon de Foissin à celui de Bournaca, face à la vallée du Gers, il faut évoquer les grands moulins installés sur la rivière. Saint Gény, peut-être le plus vieux moulin de Lectoure puisqu’il appartenait à l'abbaye fondée au 10ième siècle. Repassac, à cheval sur un bras artificiel de la rivière (arriu passat) qui a sans doute été le plus important fournisseur de la ville, avec pour copropriétaires les deux coseigneurs de la ville, l'évêque et le roi d'Angleterre, puis le roi de France ou son vassal le comte de Lomagne, et également l'hôpital Saint-Esprit au 15ième siècle. Enfin, le plus mystérieux, le moulin-salle de La Mothe, rive gauche, sur le domaine de l'ordre de Malte, mais la documentation nous manque pour développer son histoire. Rive droite, de l'autre côté du pont-barrage qui finit misérablement de s'effondrer à chaque crue du Gers, un autre moulin de La Mothe, plus récent, a brûlé au début du 20ième siècle.

moulin de saint gény - repassac - tour de la Mothe - la motte Lectoure
Sur le Gers, d'amont vers l'aval : Saint-Gény, Repassac et La Mothe.

 

Repartons vers l'Est, par le charmant vallon de Manirac, ou Santa Ribeta au Moyen-Âge. Le ruisseau est dit de Bournaca aujourd'hui. Les noms de ces petits cours d'eau ont varié dans le temps et en outre, ils changeaient d’appellation, portion après portion, au gré des domaines qu'ils traversaient. Notre cadastre moderne va-t-il figer la toponymie ?

Nous arrivons à la Mouline de Bazin, si joliment rénovée. Voilà enfin une histoire bien connue puisque nous disposons du contrat par lequel le seigneur du Castéra-Lectourois, Paul de Polastron, noble de Mouna et de Bazin, a commandé en 1662 à ses charpentier et maçon, la construction d'un moulin à deux meules. De deux moulins même puisqu'en investisseur au fait des impératifs techniques et économiques de complémentarité des énergies et de productivité, un progressiste finalement, il fera construire en même temps le moulin à vent du même nom sur le plateau.

 

mouline de bazin lectoure - bournaca
Les deux rouets sous les voutes, les deux paires de meules au-dessus.

 

Bazin nous donne l'occasion d'évoquer la mécanique meunière des pays de langue occitane, des Alpes à l'Atlantique. Chez nous, pas d'aube accrochée à l'extérieur et basculant verticalement dans le cours d'eau passant à l'extérieur du bâtiment, une vision trop ancrée dans notre référentiel par les peintures classiques. ici au contraire, l'eau pénétrant sous le bâti, conduite en force par un canon à eau, actionne une roue à plat appelée rouet, suspendue dans la salle voutée et reliée directement, par un axe, à la meule installée à l'étage supérieur. L’ancêtre de notre turbine industrielle. Pas d'engrenage d'angle. Simple et efficace. A Bazin, la retenue en amont permettant d'animer le système a été comblée pour le bonheur du jardinier d'aujourd'hui, mais elle est encore parfaitement visible au cadastre napoléonien.

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La Mouline de Bazin

 

Au bout du chemin qui longe le ruisseau de Bournaca, signalons le moulin disparu de Picat, uniquement mémorisé par les cartes anciennes, alimenté par la source de Tarin, quelques moellons moussus sur le GRP Coeur-de-Gascogne en direction de Saint-Avit. De même, dans la côte en direction de Baqué (LE dénivelé positif de cette randonnée, 70 mètres tout de même), un hameau entier, d'une quinzaine de maisons, la Coustère, encore présent sur la carte IGN de 1950, a complètement disparu non pas d'un coup de baguette magique, ou diabolique, mais du fait du remembrement agricole. Ne subsistent, blottis dans le bois au pied du plateau rocheux, que la source et un lilas qui fleurit fidèlement.

Après un bel effort, arrivés sur le plateau, avec une vue à 360°, nous pouvons évoquer les moulins à vent, introduits en Gascogne plus tardivement, bien qu'ils soient connus depuis la haute antiquité, mais le vent étant de direction variable et imprévisible il faut que le moulin pivote pour ajuster sa prise, ce qui implique un système de rotation des ailes sur un axe vertical, coûteux, complexe et nécessitant un entretien régulier, s'ajoutant à la mécanique meulière elle-même. Les moulins à vent se sont cependant multipliés à partir de la Révolution, les droits seigneuriaux abolis et l'emprise au sol très réduite permettant d'envisager un rendement intéressant. Chacun a pu ainsi oser l'aventure. Un nombre d'intervenants qui n'a pas été dans le sens de la rentabilité et à peine cent ans plus tard ces micro entreprises ont périclité l'une après l'autre sous les coups de boutoir de la vapeur, de l'électricité et du transport ferroviaire donnant à la minoterie industrielle un avantage concurrentiel puissant et définitif. Jusqu'à ce que des amoureux du patrimoine meunier, déterminés et efficaces, relèvent les ruines de ces fantômes de nos coteaux.

 

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Le moulin à vent de Bazin

Il y a à peine deux ans, au cours de cette même randonnée, je vous aurais désigné un fût éventré et décapité, vestige misérable et indigne de cette noble industrie. Aujourd'hui Bazin à vent navigue fièrement entre les ondulations de cette terre à blé et de merveilleux nuages.

Au sud, Lectoure a vu tourner les ailes de 10 moulins à vent, sur quelques centaines de mètres seulement, depuis Laucate jusqu'aux Justices ! Et aucun peintre, aucun photographe pour immortaliser ce tableau donquichottesque dont il faut aujourd'hui chercher les vestiges entre un quartier pavillonnaire, une route nationale et un supermarché.

Aussi, pour prolonger un peu le plaisir de ce voyage dans notre histoire, nos randonneurs redescendent-ils vers le vallon de Foissin resté miraculeusement préservé. Avec celle de Rajocan (la fontaine qui chante), les sources de Tarin, Foissin, Vaucluse, Saint-Michel et Charron ne voyaient pas autrefois, leur eau se perdre dans des fossés négligés. Par le travail minutieux et obstiné de générations de glaiseux, et le terme est ici très respectueux, la ressource précieuse était conduite jusqu'aux étangs des moulins de San-Jordan et de Santa-Ribeta pour donner, associée au génie de l'homme, le meilleur d'elle-même.

                                                          ALINEAS

source fontaine de rajocan

 

Et pour en savoir un tout petit peu plus sur

LE MEUNIER voir ici                                        LA MECANIQUE voir ici

LA MEUNIERE voir ici                                     SOURCES, RUISSEAUX, ETANGS voir ici

LA LAVANDIERE voir ici                                  LE MOULIN DONJON voir ici

LE GARÇON MEUNIER voir ici               MOULINS A VENT et HYDRAULIQUE ASSOCIES voir ici

 

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Moulins

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