Publié le 20 Septembre 2021

journées européennes du patrimoine  Lectoure 2021 - randonnée des moulins - de moulin en moulin

 

Le thème des dernières journées Européennes du Patrimoine : "Patrimoine pour tous". Joli programme. Inciter ceux qui n'y vont pas spontanément, à découvrir les musées près de chez eux. Ouvrir les portes des bâtiments publics, exploités au quotidien et dans l'ombre par les fonctionnaires et les agents des services publics. Profiter de la générosité de particuliers propriétaires de magnifiques intérieurs, heureux de partager pendant quelques instants leur passion de la conservation et de la rénovation.  Et si le patrimoine était également devant nos yeux ? Accessible tous les jours. Tout simplement. Les randonneurs le savent : le paysage de nos campagnes est un trésor inestimable. La nature, le silence, la lumière changeante... et puis les bâtiments ponctuant le cheminement qui ont une histoire, parfois modeste mais c'est notre histoire. Les fermes, les fontaines, les chapelles... Et les moulins dont on ne répètera jamais assez qu'ils ont occupé une place centrale dans l'évolution de notre civilisation : économique, technique, culturelle, écologique.

 

 

ous recensons 20 moulins à eau et 25 à vent sur notre commune. Respectivement 60 et 91 sur le canton. A partir de là, il était intéressant de proposer une balade qui permette aux amateurs de marche à pied, certains participants connaissant d'ailleurs parfaitement le circuit choisi, de s'arrêter quelques instants devant les moulins transformés en habitation principale ou secondaire, sans oublier les "moulins perdus", enfouis sous la ronce et sous la berge remodelée à chaque crue. La randonnée des moulins a donc eu lieu à deux reprises, les samedi 18 et dimanche 19 septembre. Suivez le guide.

 

randonnée des moulins  Lectoure - circuit

 

Le point de rassemblement proposé, la Mouline de Belin, permettait de gagner une petite demi-heure et surtout d'éviter un dénivelé positif de 50 mètres en fin de randonnée... Mais pour ceux qui voudront refaire ce circuit, on pourra partir du parking du cimetière Saint-Esprit, au pied du bastion du château. Cette option est intéressante au titre de l'histoire des moulins. Tout d'abord, la descente vers les Ruisseaux permettra d'avoir une jolie vue (la seule) sur le moulin de Repassac dans son velours de peupliers, un lieu central de l'histoire de Lectoure qui est moins reluisant de près, transformé en prise d'eau potable sur le Gers, clôturé à ce titre, et doté d'une aire mi-parking, mi-containers à déchets. Ce n'est pas une critique, c'est l'histoire... Deuxième intérêt à ce départ en ville, le chemin dit aujourd'hui "de la Mouline" était au 15ième siècle connu sous le nom de "chemin farinier" ! Non pas qu'il ait été enfariné, la mouture étant bien trop précieuse pour être gâchée, mais les ânes et les garçons meuniers des quatre moulins regroupés ici s'y croisaient en un va-et-vient incessant pour alimenter la citadelle forte de ses 5000 bouches à nourrir.

chemin de la mouline lectoure - peyra hariera - carte de camoreyt - terrier
La Peyrahariera sur la carte Camoreyt, établie sur la base du Terrier de 1491.

 

Mais commençons par la Mouline de Belin, puisque nos deux groupes, celui de samedi, une douzaine de courageux, sous la pluie, puis le dimanche, près de 50 chanceux sous un ciel presque estival, se sont rassemblés ici. Avec celui de Lesquère sur le ruisseau du même nom (chemin PR n°4) et la tour de la Mothe, sur le Gers, accessible depuis la route de Nérac, la Mouline de Belin, loin de son apparence champêtre actuelle, est de type moulin-salle ou moulin-donjon. Un premier niveau aveugle abritant le rouet immergé, la meule à l'étage, l'entrée principale accessible par une passerelle amovible, et l'habitation au dernier niveau, coiffé sans doute à l'origine, d'un chemin de ronde en encorbellement (la génoise est tardive, importée à la Renaissance par les compagnies de gascons heureux d'être revenus de leurs campagnes d'Italie).

mouline de belin lectoure - mouln fort - moulin donjon - moulin salle - moulin médiéval
Vue reconstituée de la Mouline à l'origine, au pied de la citadelle.

Mais pourquoi cette architecture du type salle forte, monumentale et menaçante, pour un moulin meunier que l'on persiste à imaginer bien paisible ? A cette époque, au 13ième siècle, la Gascogne est divisée entre l'Aquitaine appartenant à la couronne d'Angleterre, et le Languedoc vassal direct du roi de France, Foix, Toulouse, Quercy... Et la ligne de front passe ici... On bataille dur. Chaque seigneur, petit ou grand, choisit son parti ou navigue de l'un à l'autre, et affiche également sa puissance supposée pour faire valoir ses droits féodaux, c'est-à-dire financiers : sur ce ruisseau, droit de passage sur le chemin vers Sainte-Mère (la route nationale n'existe pas), le péage de l'époque, et droit de mouture imposé aux paysans attachés au domaine féodal, domaine que nous ne connaissons plus malheureusement même si des hypothèses sont avancées mais ceci est une autre randonnée. 

Par ailleurs, Lectoure derrière ses remparts ne sera jamais emporté par la force. Cependant, l'ennemi sait qu'en neutralisant la dizaine de moulins autour de la ville forte, la famine viendra rapidement à bout des velléités de résistance. Patience et longueur de temps... Peu capable de résister face à une armée et le meunier ayant décampé, ce moulin aura sans doute servi de campement à quelque soldatesque faisant le siège de la capitale d'Armagnac en 1473. Abandonné, le moulin pourtant "fort" tombera en ruine et ne sera relevé qu'au 16ième par un certain Belin, pour quelques tours de meule supplémentaires avant d'être définitivement désaffecté et transformé en habitation collective au 19ième. Puis en maison d'hôtes. O tempora, o mores, autres temps, autres mœurs.

En aval, nous dépassons Lafond-Chaude, puis les hameaux des Ruisseaux et de Saint-Jourdain. Ici pas de moulins semble-t-il. Mais ce paisible vallon a cependant été la zone industrielle lectouroise avant l'heure. Lavandières, pisciculture, vannerie, teinturiers, tanneurs, foulons... tous les métiers ayant besoin d'eau étaient naturellement installés ici. Le pluriel "Les Ruisseaux" est d'ailleurs significatif. Le cours d'eau devait être divisé autrefois en deux ou trois bras parallèles, dont les fossés gardent encore aujourd'hui la trace, chacun desservant un ou plusieurs ateliers, regroupés par nature d'activité. Un document du 13ième nous apprend que ce cours d'eau portait le nom de Riu Correge, le ruisseau des corroyeurs, fabricants de lanières et d'accessoires en cuir, une activité particulièrement importante et prestigieuse à l'instar de la filature, à l'époque de l'omniprésence de la cavalerie et de la traction animale.

chemin des ruisseaux lectoure - hameau de saint jourdain - les moulines
Perpendiculaire à la peupleraie du Gers, le chemin du Ruisseau, le hameau de Saint-Jourdain et les 3 moulines

Enfin, avant de quitter ce vallon, trois moulins sont regroupés dans un mouchoir de poche. La Mouline de Roques, la Mouline et la Mouline de Cardès, très anciens établissements puisque les coutumes de Lectoure du 13ième siècle les mentionnent, même si le bâti visible aujourd'hui a sans doute beaucoup changé.

chute d'eau moulin - mouline de roques - mouline lectoure

L'explication de cette concentration est simple : un dénivelé, une marche rocheuse permet de donner au cours d'eau la puissance nécessaire pour actionner une meule ou une mécanique de plusieurs centaines de kilos. Il a donc fallu se serrer un peu et partager l'aubaine de cette chute précieuse. Nous avons là, réunis, les fondamentaux du moulin hydraulique : l'investissement capitalistique, la source d'énergie, l'eau bien sûr, et le dénivelé qui amplifie la capacité énergétique du cours d'eau.

La Mouline de Cardès elle, présente une position haute qui peut intriguer. Elle devait être alimentée à partir d'une prise d'eau en amont et d'un bief courant à flanc de coteau. Le nom de "Cardès", le chardon en gascon, laisse penser à une activité de carderie. L'apparence actuelle de cette jolie gasconne, qui n'a pas l'allure d'un moulin meunier, plaide dans ce sens.

La marche rocheuse qui nous offre cette jolie cascade a une seconde utilité : elle donne au moulin qui subit par son mouvement mécanique et du fait des crues des contraintes colossales, même sur un petit cours d'eau, une assise solide, une fondation stable. Un moulin installé sur un terrain meuble n'aurait pas une espérance de vie bien longue.

A la sortie du vallon de Foissin, la station d'eau potable de Lectoure et de sa région est installée sur l'emplacement d'une ancienne villa gallo-romaine dite d'Estoube, dont les vestiges ont été étudiés lors de fouilles archéologiques menées par l'Inrap. Je ne suis pas compétent en la matière mais on me permettra de penser que cette "villa" n'était peut-être pas, malgré sa conception apparemment classique, un simple lieu de villégiature, d'autant que la zone est risquée, mais bien une installation artisanale exploitant, déjà, les capacités productives du cours d'eau.

En passant du vallon de Foissin à celui de Bournaca, face à la vallée du Gers, il faut évoquer les grands moulins installés sur la rivière. Saint Gény, peut-être le plus vieux moulin de Lectoure puisqu’il appartenait à l'abbaye fondée au 10ième siècle. Repassac, à cheval sur un bras artificiel de la rivière (arriu passat) qui a sans doute été le plus important fournisseur de la ville, avec pour copropriétaires les deux coseigneurs de la ville, l'évêque et le roi d'Angleterre, puis le roi de France ou son vassal le comte de Lomagne, et également l'hôpital Saint-Esprit au 15ième siècle. Enfin, le plus mystérieux, le moulin-salle de La Mothe, rive gauche, sur le domaine de l'ordre de Malte, mais la documentation nous manque pour développer son histoire. Rive droite, de l'autre côté du pont-barrage qui finit misérablement de s'effondrer à chaque crue du Gers, un autre moulin de La Mothe, plus récent, a brûlé au début du 20ième siècle.

moulin de saint gény - repassac - tour de la Mothe - la motte Lectoure
Sur le Gers, d'amont vers l'aval : Saint-Gény, Repassac et La Mothe.

 

Repartons vers l'Est, par le charmant vallon de Manirac, ou Santa Ribeta au Moyen-Âge. Le ruisseau est dit de Bournaca aujourd'hui. Les noms de ces petits cours d'eau ont varié dans le temps et en outre, ils changeaient d’appellation, portion après portion, au gré des domaines qu'ils traversaient. Notre cadastre moderne va-t-il figer la toponymie ?

Nous arrivons à la Mouline de Bazin, si joliment rénovée. Voilà enfin une histoire bien connue puisque nous disposons du contrat par lequel le seigneur du Castéra-Lectourois, Paul de Polastron, noble de Mouna et de Bazin, a commandé en 1662 à ses charpentier et maçon, la construction d'un moulin à deux meules. De deux moulins même puisqu'en investisseur au fait des impératifs techniques et économiques de complémentarité des énergies et de productivité, un progressiste finalement, il fera construire en même temps le moulin à vent du même nom sur le plateau.

 

mouline de bazin lectoure - bournaca
Les deux rouets sous les voutes, les deux paires de meules au-dessus.

 

Bazin nous donne l'occasion d'évoquer la mécanique meunière des pays de langue occitane, des Alpes à l'Atlantique. Chez nous, pas d'aube accrochée à l'extérieur et basculant verticalement dans le cours d'eau passant à l'extérieur du bâtiment, une vision trop ancrée dans notre référentiel par les peintures classiques. ici au contraire, l'eau pénétrant sous le bâti, conduite en force par un canon à eau, actionne une roue à plat appelée rouet, immergée dans la salle voutée et reliée directement, par un axe, à la meule installée à l'étage supérieur. L’ancêtre de notre turbine industrielle. Pas d'engrenage d'angle. Simple et efficace. A Bazin, la retenue en amont permettant d'animer le système a été comblée pour le bonheur du jardinier d'aujourd'hui, mais elle est encore parfaitement visible au cadastre napoléonien.

mouline de bazin - vallon de bournaca - manirac lectoure
La Mouline de Bazin

 

Au bout du chemin qui longe le ruisseau de Bournaca, signalons le moulin disparu de Picat, uniquement mémorisé par les cartes anciennes, alimenté par la source de Tarin, quelques moellons moussus sur le GRP Coeur-de-Gascogne en direction de Saint-Avit. De même, dans la côte en direction de Baqué (LE dénivelé positif de cette randonnée, 70 mètres tout de même), un hameau entier, d'une quinzaine de maisons, la Coustère, encore présent sur la carte IGN de 1950, a complètement disparu non pas d'un coup de baguette magique, ou diabolique, mais du fait du remembrement agricole. Ne subsistent, blottis dans le bois au pied du plateau rocheux, que la source et un lilas qui fleurit fidèlement.

Après un bel effort, arrivés sur le plateau, avec une vue à 360°, nous pouvons évoquer les moulins à vent, introduits en Gascogne plus tardivement, bien qu'ils soient connus depuis la haute antiquité, mais le vent étant de direction variable et imprévisible il faut que le moulin pivote pour ajuster sa prise, ce qui implique un système de rotation des ailes sur un axe vertical, coûteux, complexe et nécessitant un entretien régulier, s'ajoutant à la mécanique meulière elle-même. Les moulins à vent se sont cependant multipliés à partir de la Révolution, les droits seigneuriaux abolis et l'emprise au sol très réduite permettant d'envisager un rendement intéressant. Chacun a pu ainsi oser l'aventure. Un nombre d'intervenants qui n'a pas été dans le sens de la rentabilité et à peine cent ans plus tard ces micro entreprises ont périclité l'une après l'autre sous les coups de boutoir de la vapeur, de l'électricité et du transport ferroviaire donnant à la minoterie industrielle un avantage concurrentiel puissant et définitif. Jusqu'à ce que des amoureux du patrimoine meunier, déterminés et efficaces, relèvent les ruines de ces fantômes de nos coteaux.

 

moulin à vent de bazin - lectoure - castéra lectourois
Le moulin à vent de Bazin

Il y a à peine deux ans, au cours de cette même randonnée, je vous aurais désigné un fût éventré et décapité, vestige misérable et indigne de cette noble industrie. Aujourd'hui Bazin à vent navigue fièrement entre les ondulations de cette terre à blé et de merveilleux nuages.

Au sud, Lectoure a vu tourner les ailes de 10 moulins à vent, sur quelques centaines de mètres seulement, depuis Laucate jusqu'aux Justices ! Et aucun peintre, aucun photographe pour immortaliser ce tableau donquichottesque dont il faut aujourd'hui chercher les vestiges entre un quartier pavillonnaire, une route nationale et un supermarché.

Aussi, pour prolonger un peu le plaisir de ce voyage dans notre histoire, nos randonneurs redescendent-ils vers le vallon de Foissin resté miraculeusement préservé. Avec celle de Rajocan (la fontaine qui chante), les sources de Tarin, Foissin, Vaucluse, Saint-Michel et Charron ne voyaient pas autrefois, leur eau se perdre dans des fossés négligés. Par le travail minutieux et obstiné de générations de glaiseux, et le terme est ici très respectueux, la ressource précieuse était conduite jusqu'aux étangs des moulins de San-Jordan et de Santa-Ribeta pour donner, associée au génie de l'homme, le meilleur d'elle-même.

                                                          ALINEAS

source fontaine de rajocan

 

Et pour en savoir un tout petit peu plus sur

LE MEUNIER voir ici                                        LA MECANIQUE voir ici

LA MEUNIERE voir ici                                     SOURCES, RUISSEAUX, ETANGS voir ici

LA LAVANDIERE voir ici                                  LE MOULIN DONJON voir ici

LE GARÇON MEUNIER voir ici               MOULINS A VENT et HYDRAULIQUE ASSOCIES voir ici

 

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Moulins

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Publié le 7 Septembre 2021

Jean-François Bladé - Lectoure - Majoral du Félibrige - Contes et légendes de Gascogne

 

 

Lectoure, tout le monde connaît Bladé. Ou devrait le connaître car cet enfant du pays est l'un des illustres lectourois, civil celui-ci, réputé dans le monde entier pour avoir collecté les légendes et les contes de Gascogne, qui font partie de notre patrimoine ancestral. Si la langue gasconne peine à survivre, des personnages comme l'Homme Vert, le Prince des Sept Vaches d'Or ou encore le Roi des Corbeaux sont toujours aujourd'hui étudiés sur les cinq continents par des chercheurs spécialistes de sciences aussi variées et sérieuses que l'ethnographie, la recherche littéraire ou la folkloristique.

Jean-François Bladé a sa place dans sa ville, en plein mitan de la Rue Nationale, mieux située que la rue et la fontaine Pey de Garros dont nous avons dit ce que nous pensions ici, et surtout mieux tenue et accueillante aux piétons, lectourois et visiteurs. Ce genre d'endroit est suffisamment rare dans cette agglomération à l'étroit dans ses remparts pour ne pas le faire remarquer et s'en féliciter. Et pourtant, à l'installation de ce jardin il y a quelques années, j'avoue avoir fait partie des râleurs, si,si, qui regrettaient qu'on leur supprime une dizaine de places de parking où l'on s'enfournait joyeusement le temps d'une course, pour en ressortir tout aussi acrobatiquement en marche arrière, sous le regard incrédule des touristes bousculés au passage. Un parking pour les gens d'ici quoi ! Mais les temps changent.

Place Bladé - Rue Nationale - Lectoure - Jardin public - Services municipaux - Commune de Lectoure - Mairie de Lectoure - Cantonnier

 

Au contraire, il faut aujourd'hui féliciter la municipalité et ses agents de service pour un remarquable travail de fleurissement en plein cœur de ville. Je me suis laissé dire, qu'en bon gascon, Bladé ne refusait pas les compliments et les honneurs. Il fut élu, il faut le rappeler, Majoral du Félibrige, célèbre association de sauvegarde et de promotion de la culture occitane, inspirée par le grand poète provençal Frédéric Mistral. Si nous ne le connaissons qu'en sépia, en langue ancienne et au travers d'aventures quelque peu surannées, je suis sûr qu'il apprécierait la diversité des variétés florales originaires du monde entier et l'agencement recherché des formes végétales qui n'a rien de traditionnel ou de légendaire. Un jardin d'aujourd'hui.

Bladé aimait les petites gens, les travailleurs de la terre, les besogneux. Ça tombe bien, il faut du savoir-faire paysan, de la minutie et de la constance pour obtenir un joli résultat comme celui-ci. Si, d'après Fernand Raynaud, le cantonnier est réputé pour être "heu-reux", avec lui, dans son paradis fleuri, Bladé doit l'être aussi, c'est sûr. D'ailleurs pour preuve, je crois bien avoir lu sur le mur du jardin, par le jeu d'ombre fugace d'un nuage probablement guidé par le souffle du poète, ces quelques vers d'une chanson populaire qu'il nous a transmise, et que certaine passante d'aujourd'hui pourrait bien prendre pour elle :

Le jardinier, le poète, la passante...

Le jardin de la place Bladé n'est pas une exposition savante ou un musée et le jardinier municipal n'a pas disposé d'étiquettes pour identifier ses fleurs. Alors moi non plus. Je respecte ce jeu d'apparente désinvolture qui convient si bien à la flânerie.

                                                                      ALINEAS

 

 

On me pardonnera : mes photos ne sont pas toutes d'une très grande définition. Impressionnistes peut-être ? Elles peuvent néanmoins être agrandies, en fonction de votre navigateur, par un clic droit puis [ouvrir l'image dans un nouvel onglet].

© Michel Salanié

L'extrait du poème est tiré de Poésies populaires de la Gascogne, Ed. Maisonneuve, 1882.

 

Le lecteur remarquera à droite, l'abeille en approche amoureuse de ce dahlia généreusement offert et ensoleillé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

 

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Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 26 Août 2021

chine - cyclotourisme
L'étang du dragon noir - Lijiang - Yunnan - Chine

 

 

 

epuis le fin fond de notre minuscule vallon du Saint-Jourdain, derrière l'épaisse muraille d'une bâtisse médiévale, retiré des effectifs, je garde un œil sur le monde, non pas son actualité sinistre, mais sur ses merveilles, sa lumière et ses populations chamarrées. Nous recevons de temps en temps des nouvelles de Drobak (Norvège), de Sacramento (Californie) et de Christchurch (Nouvelle-Zélande)...

Et parfois, par bonheur, le monde vient jusqu'à nous.

Thanh et Jérôme sont arrivés à Lectoure en avril dernier pour deux mois à l'origine, pour recharger leurs batteries, bien que leurs vélos n'en disposent pas. Ils y resteront quatre, pour cause de confinement, et peut-être un peu par plaisir. Sûrement d'ailleurs, nous allons le voir.

endless travel - pham et jérôme

 

Ces deux parisiens trentenaires sont cyclotouristes depuis 2016. Selon leurs propres termes, ils ont quitté leur vie de boulot-métro-dodo et leur zone de confort pour explorer le monde. En Europe, l'Irlande pour se faire les mollets, l'Espagne et de nombreuses régions de France. Et surtout deux années passées en Asie. Admirez ce circuit, du nord au sud, du Yunnan, province du sud-ouest de la Chine, jusqu'à l'île de Bali. 13 700 km et 80 000 mètres de dénivelé positif. J'hallucine !

cyclotourisme - asie - continent asiatique

Pour vous faire rêver, nous avons choisi quelques photos tirées de leur blog, dont la lecture est chaudement recommandée ici Endless Travel.

cyclotourisme thaïlande
Temple d'Ayutthaya - Thaïlande
cyclotourisme vietnam
Hoi An - Vietnam
cyclotourisme bali
Tirta Gangga - Bali
Vinh Hi - Vietnam
Chantier naval à Cam Kim - Vietnam
cyclotourisme laos
Luang Prabang - Laos
De Kasi à Phoukhoune - Laos
cyclotourisme malaisie
Plantation de thé - Cameron highlands Malaisie
cyclotourisme cambodge
Phnom Penh - Cambodge

Sur ce carnet de voyage, nos deux cyclonomades (oups, j'ai failli écrire globe bikers qui n'est pas dans mon Larousse, alors que globe-trotter y est !) offrent généreusement leurs recettes à ceux qui voudraient les suivre : formalités administratives, finances, moyens de transport,

entretien du vélo (parfois très compliqué quand la pièce endommagée n'est pas disponible localement...), nourriture, santé (précieuse à vélo plus encore), hygiène, hébergement, et... préparation de l'étape suivante.

Précisément, faisons un grand saut autour de cette petite planète : comment diable atterrit-on à Lectoure après pareille odyssée transcontinentale ? Il semble que ce soit un compromis entre "recherche dûment documentée d'un ensemble paysage/patrimoine/art de vivre" et "technique du doigt pointé sur la carte, les yeux fermés". Sur la carte d'Airbnb. Bonne pioche ! Thanh s'est bien aperçue que Lectoure est situé sur un promontoire, mais trop tard ! Elle découvrira sur place de surcroît que toutes les balades alentour conduisent à de charmants villages précédés de non moins charmants raidillons. Mais ces néo-lomagnols d'un printemps en ont avalé d'autres.

cyclotourisme lomagne - gers - gascogne

 

Je vous propose de découvrir par vous-même, avec les liens ci-dessous, les trois sujets traités par les blogueurs pendant cette villégiature gasconne. En particulier un joli tir groupé sur nos villages, bastides et autres castelnaux, et les kilomètres qui vont avec... Au passage, il faut préciser que Thanh n'est française que de fraîche date. Vous apprécierez la qualité de sa rédaction, avec les jolies maladresses qui donnent au récit cette couleur exotique charmante. J'aimerais tant parler le vietnamien comme elle écrit le français.

Le logement    -    Lectoure    -    La Lomagne

 

villages - bastides - castelnaux - gers - lomagne - gascogne

 

Voilà qui nous met un nom, deux prénoms de fait, Thanh et Jérôme, sur les cyclos que nous croisons ou doublons (prudence !) de temps en temps sur nos petites routes, petit salut au passage, parfois en les plaignant d'avoir à faire tant d'efforts sous notre cagnard, ou nos orages, plus souvent en les enviant de profiter mieux que nous ne le faisons nous-mêmes de nos paysages, dans le silence, avec un peu de vent sur le visage et les parfums changeants d'une campagne joliment dessinée.

cyclotourisme Lectoure

Les rosiers abondent sur nos vieux murs. Une 4L sous le ponceau du Carmel, deux poneys dans un champ de moutarde, quelques coquelicots sur le bas-côté... Nos deux aventuriers ont su capter l'essence profonde de notre petit pays. Ce printemps confiné avait peut-être quelque chose de spécial... A quelque chose malheur est bon.

Et puis Thanh et Jérôme ont repris la route. Ils sont à l'heure actuelle quelque part en Aveyron. Je voulais leur dire qu'autrefois le Rouergue appartenait à la maison d'Armagnac. Mais ils n'en ont cure. Les frontières ne les intéressent pas. Adishatz.

                                                                    ALINEAS

 

Remerciement :

Photos © Endless Travel

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Publié le 9 Août 2021

baignade moulin - homme nu - arcadie - retenue - étang - digue

 

L’Arcadie est une région de la Grèce. Dans la mythologie, elle était présentée comme la patrie du dieu Pan. Dans les arts au moment de la Renaissance, elle fut célébrée comme un pays dont la nature sauvage demeurait préservée et harmonieuse. Nous avons souvent fait remarquer la contradiction qu'il y a entre l'image bucolique attachée au moulin dans l'opinion générale et sa fonction d'usine, la dangerosité du lieu et la technicité de la mécanique hydraulique et meunière. Mais nous sommes aussi quelques-uns à avoir été au pied de la grande bâtisse, sinon en tenue d'Adam, insouciants et heureux.

 

élisée reclus - moulin - jeux d'enfant - gravure aube

 

bandonné, ruiné, ou bien travaillant encore, mais les enfants du 21ième siècle ne le verront pas, enfin rénové pour la beauté de la pierre et du paysage, le moulin posé sur le ruisseau offre de magnifiques terrains de jeu et d'aventure. En amont, la digue retient l'eau sombre et profonde dans laquelle le plongeur pénètre avec appréhension ou plaisir, et parfois les deux. Auprès de la bâtisse, les murs, les voutes et les biefs où l'inventivité de l'enfant reproduit celle de l’ancêtre qui a canalisé l'énergie du courant. Plus loin, sous la chute d'eau, la plage où patauger, modeler l'argile et s'ébattre vers la tendre prairie.

Je connais un garnement, à peine plus âgé que moi c'est-à-dire assagi à présent, qui, voulant montrer à son compagnon de jeu le fonctionnement de la vanne d'évacuation de l'étang du Moulin du roc, actionna le cric et perdit le contrôle de la manivelle amovible qui tomba dans le bassin, cassant la glace, car cet hiver-là était rigoureux et la surface de l'eau gelée ! Catastrophe. Il fallait bien récupérer l'instrument sous peine d'une sévère sanction. Courageusement, l'enfant se déshabilla, plongea dans l'eau glacée et après quelques instants à fouiller fébrilement la vase, retira le précieux outil. Les deux enfants coururent jusqu'au logis, le premier grelotant de froid, le second tremblant par contagion. Après s'être essuyé et frictionné vigoureusement dans une serviette qu'il mit soigneusement à suspendre pour la faire sécher, notre plongeur se trouvait soulagé d'avoir pu réparer sans doute un grave forfait, sans que ses parents, alors à la foire, ne s'en soient aperçus. Mais de retour, la mère ne mit pas longtemps à reconstituer les faits. Quant au père, à la réputation de sévérité, après une hésitation, il esquissa en secret un sourire et ne dit rien. Le dépit du maladroit, l'expérience acquise de fait et la baignade forcée lui parurent sans doute suffire à la punition.

Quelques moulins et quelques années en aval, il m'arriva une mésaventure comparable. Mais, à la différence, ce jour-là il faisait beau. Le Comité des fêtes avait organisé sur l'étang de Moulin-bas une course aux canards. L'exercice, qui serait aujourd'hui hautement condamné par les sociétés de protection des animaux et l'opinion publique gagnée par une sensibilité végane qui, alors, nous eût parue incompréhensible, consistait à lâcher sur l'étang quelques canards dont les grandes plumes des ailes avaient été préalablement étêtées, une opération bénigne mais qui permettait d'empêcher que le volatile ne puisse s'envoler. Au top-départ, le peloton des nageurs se précipitait dans une grande bousculade de gerbes d'écume et d'exclamations à la poursuite des canards, celui qui arrivait à attraper un volatile l'emportant fièrement à destination de la cuisine familiale. Si je nage plutôt aisément, je ne suis pas vraiment endurant et le gibier que je m'étais réservé l'était lui, qui me fit m'épuiser au risque de boire la tasse avant de le rattraper. Je décidais donc de sortir de l'eau et de suivre le canard de loin et à sec, jusqu'à ce qu'il se réfugie au pied d'une petite falaise dominant le plan d'eau, à l'ombre des branches basses d'un grand chêne. Fier de ma ruse, je fis de grands signes à mes amis pour les prévenir de la victoire que je considérais acquise, en quelque sorte plumant le volatile avant de l'avoir attrapé, et je plongeais. Mais le canard plongea aussi. Plus loin. Ma cible avait disparue et je pénétrai alors dans une eau à peine profonde de quelques centimètres puis, avec le poids et la vitesse, me plantais lamentablement la tête la première dans la vase compacte occupant la plus grande profondeur. Pendant quelques secondes, le temps de réaliser ce qui m'arrivait et de m'extirper du bourbier, mes pieds et mes jambes s'agitèrent au-dessus du niveau de l'eau, marquant pour les spectateurs rassemblés plus loin, l'endroit précis de mon piteux exploit.  

Plongeon dans l'étang du moulin - baignade rivière
Caillebotte. Le plongeur.

 

Heureusement parfois les étangs sont curés et le plaisir de la nage dans l'eau douce est un privilège dont le temps n'efface pas le souvenir. L'odeur végétale suave et le fin dépôt argileux de l'eau de rivière, avant qu'on ne l'accuse de tous les maux et qu'il faille aller la chercher plus loin, dans quelque vallée des origines où il n'y a pas de moulins, donnant à la peau une souplesse agréable font de cet exercice un moment sauvage et vivifiant. Un instant d'Arcadie.

La rivière et le ruisseau sont le lit de cette alchimie des éléments et des sens. Le moulin n'y est pour rien sauf à installer les conditions de la baignade, l'eau profonde, la cascade ou la plage.

baignade enfants - nus - moulin - cascade - chute d'eau
Paul Gauguin. Jeunes Bretons au bain (La baignade au moulin du Bois d’Amour, Pont-Aven).

On l'a dit ici à l'occasion du portrait de la meunière, le moulin est, de tout temps, un lieu de rencontre. L'accès en est facilité par le chemin meunier. Les abords y sont dégagés, relativement. Le pêcheur à la ligne et la lavandière s'y côtoient pour le bonheur du peintre et du curieux désœuvré. Les enfants y sont ravis même si le danger rôde. Moun Diou pitchou, té bas néga fas attentiou ! chante Pierre Perret, se remémorant sa grand-mère inquiète de le voir partir à Garonne.

La baignade féminine quant à elle, abondamment représentée pourtant, est évidemment largement romanesque, poétique et, vous me pardonnerez d'oser, malheureusement trop souvent virtuelle. François Boucher est à la fois, le maître des moulins et de la plastique généreuse. Mais ce rococo connaît son affaire et reste réaliste. Il éloigne ici les baigneuses de la bâtisse et de son agitation, derrière un paravent de végétation comme il sied à la pudeur et au calme de la toilette de dame. Seul le peintre autorisé, probablement initiateur de la scène et, dissimulé dans la ruine d'un lavoir un garnement, un autre garnement, ayant suivi en secret l'escapade des belles, surprendront ce bain de paradis.

moulin - baignade toilette femmes - nues - voyeur - lavoir en ruine
François Boucher. Les baigneuses.

 

Les plus jeunes ne sont pas absents de ce tableau d'autrefois, mais ils s'installent sous surveillance, en aval, à distance des dangers du moulin. Pourra-t-on intéresser un enfant d'aujourd'hui à la fabrication d'un simple petit moulin en bois de noisetier ? Pour ceux qui auraient oublié cette expérience, ludique et intelligente à la fois, il y faut à présent un "tuto" sur le world wide web !

petit moulin - enfant -

Julien Taix. Vidéo construction d'un moulin à eau

 

Enfin, la pêche à la ligne, les ablettes destinées à la friture, les écrevisses légendaires et les anguilles jalousement protégées par le meunier mériteront bien un alinéa complet si ce carnet poursuit son cours. Ce ne sont pas des jeux, mais du sport, que dis-je, de la science ! Je connais des pêcheurs qui ne comprendraient pas qu'on les rangeât dans la même nasse. D'ailleurs, avec leurs cris et leurs plongeons, les baigneurs font fuir les hôtes de l'étang et du ruisseau et il est préférable d'installer son poste de pêche au calme et à distance, aval ou amont, de ce moulin décidément trop fréquenté. Seule la grenouille a l'impertinence de s'obstiner à partager ce terrain de jeux, ne plongeant qu'en dernier recours. Plouf. Plouf. Au risque de se faire repérer par quelques jeunes pêcheuses, lorsque le soleil et les énergies déclinent, à la fraîche.

                                                                                   Alinéas

 

pêche à la grenouille - filles - étang - écluse - vanne
William Bouguereau. Pêche pour les grenouilles.

 

PS. Pour ceux qui connaissent notre Mouline de Belin, on ne voit pas très bien comment on pourrait se baigner dans ce filet d'eau du ruisseau de Saint Jourdain à son étiage habituel. Pourtant, il y a plusieurs années, un homme âgé d'environ 70 ans, ne vivant plus à Lectoure et en promenade sur les lieux de sa jeunesse, m'a dit s'être baigné, adolescent, autrement dit il y a cinquante ou soixante ans, dans un étang situé approximativement au dessus du petit pont qui enjambe le ruisseau. Je le crois et ceci était sans doute le vestige de la retenue nécessaire pour faire tourner une meule de plusieurs centaines de kilos. L'endroit a dû être comblé progressivement par les travaux publics ou agricoles. Ceci dit pour mémoire.

CREDIT :

  • En titre : Thomas Eakins, The swimming hole.
  • L. Benett, gravure tirée de Histoire d'un ruisseau, Elisée Reclus

 

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Publié dans #Moulins

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Publié le 27 Juillet 2021

village des brocanteurs lectoure antiquaires

 

 

e ne sais pas vous, autochtone ou bien visiteur d'un jour, en marchant rue Nationale ou dans quelque ruelle dévalant la citadelle, j'ai toujours l'impression qu'on m'observe. Non, je ne veux pas évoquer ces fameuses caméras de surveillance urbaine qui, signe des temps, sont arrivées jusque dans notre petit pays pourtant encore tranquille, comme la 5G sur le chemin de saint-Jacques ou le mur du son d'un bombardier à l'entraînement, résonant effrayant au fond du vallon de saint-Jourdain. Non, je ne dirai rien non plus de la ménagère qui épie le passant en soulevant un coin de son rideau de macramé, ni du commerçant derrière son comptoir qui espère, par-dessus ses lunettes, que le chaland se décidera à enjamber son pas-de-porte. D'ailleurs, ce n'est pas nécessairement désagréable, ce regard quelque peu inquisiteur, qui oblige à se bien tenir, à sourire et à saluer, quelle que soit notre humeur ou notre destination du moment. Autrefois, au moindre regard de rencontre, l'on inclinait la tête, ou l'on soulevait le couvre-chef, c'est-à-dire chez nous le béret, les dames étant dispensées. Finalement, échanger un regard comme échanger un mot, c'est déjà faire un premier geste de civilité.

Mais, certains regards dont je veux vous parler, sculptés dans la pierre, le bois, les matières synthétiques aujourd'hui, peints sur toile, ou imprimés et plastifiés ce sera probablement moins durable, sont peu prégnants et l'on a tendance à ne pas les considérer. A tort. Peut-être parce qu'ils sont posés là, un peu bêtement, sur une façade ou sur un piédestal, ad vitam, sous la pluie et le soleil ardent, et qu'il n'y a aucun espoir d'engager le dialogue. Non, ce n'est pas que décoratif. Il doit bien y avoir quelque chose à en tirer. Qu'a voulu dire l'auteur de cette exhibition gratuite ? Quel est le message ?  Il y aura sans doute bien des erreurs d'interprétation. Des refus de collaborer même. Mais déjà, si nos regards se croisent, si, en secret pour ne pas passer pour un fada, on veut bien dire un petit bonjour à ce qui n'est pas tout à fait un objet inanimé, adresser un petit compliment, faites l'expérience, la balade s'en trouvera toute égayée.

Contrairement à ce que l'on prétend parfois, les portes ne sont pas faites pour s'enfermer chez soi, mais bien pour en sortir. Il en va de même des statues. Elles ne sont pas mortes mais nous racontent l'histoire de cette ville, et expriment son caractère. Ce carnet d'alinéas l'a déjà suggéré, trop timidement sans doute, Lectoure s'honorerait à ériger un monument célébrant ses deux plus méritants enfants, Pey de Garros et Jean-François Bladé, qui ont marqué profondément la culture gasconne et porté le nom de leur ville dans les hauts lieux intellectuels. Allez, en attendant un renouveau de la statuaire officielle, je vous emmène. Le Village des brocanteurs est une mine, évidemment c'est tentant. Mais à tous seigneurs, tout honneur, déjà vus mais incontournables, Jean Lannes, qui regarde sans doute vers le soleil d'Austerlitz et notre vaillant jacquet qui s'en retourne tout neuf, guéri et pardonné, vers Le Puy-en-Velay.

                                                                                                   Alinéas

 

Maréchal Jean Lannes lectoure statue
"Pygmée, devenu géant" dixit Napoléon

 

jacquet - pèlerin - lectoure - croix rouge - GR65
Jacquet figurant probablement sur un grand nombre de carnets de pèlerinage.

 

village des brocanteurs - lectoure - art asiatique - cambodge - boudha
Pour voyager exotique : le village de brocanteurs !

 

sculpture - style colonial - nègre - petit noir
Style colonial, ne nécessitant pas repentance

 

village dees brocanteurs - lectoure
Tombée de son piedestal dans le bassin, il fallait la pêcher celle-ci !

 

vierge Marie - lectoure - rue des frères Danzas
Vierge sous protection... anti pigeons probablement.

 

thème voyage - conquètes - Lectoure - navigateur Amérigo Vespucci
Amerigo Vespucci, perdu dans un océan de verdure.

 

maison de la photographie lectoure - été photographique
La maison de la photographie et du géranium réunis.

 

anne-laure Pérès - Lectoure
Anne-Laure se lâche à la sortie de la classe.

 

monument aux morts lectoure - victoire - Carlo Sarrabezolles
La Victoire a été décapée depuis. Mais le lichen lui allait si bien.

 

cul de lampe - cathédrale saint gervais saint protais - lectoure - clocher
Un cul-de-lampe haut perché sur le clocher, perspective de génie pour sembler à hauteur de paroissien.

 

saint gervais - saint protais - lectoure
Saint Gervais, martyr. A moins que ce ne soit son frère, Protais.

 

musée Camoreyt - lectoure - mosaïque gallo-romaine - lactora
Le dieu Oceanus en mosaïque gallo-romaine. Mériterait le grand prix de la BD.

 

salle des illustres - lectoure - général Banel
Pierre Banel, à la tête des soldats de la 1ère République.

 

Prosper Lasseran - Paul Lasseran - sculpteur Lectoure
Linteau sculpté par Prosper Lasseran. Un petit air de satyre, non ?

 

caryatides lectoure
La maison des caryatides. Du haut de cette facade, 25 paires d'yeux vous contemplent...

 

triface - lectoure - rue de Marès
Un tri-face qui aurait très bien pu coiffer un n°9 ter...

 

CREDITS :

La photo du dieu Oceanus, prise dans le musée Camoreyt, est empruntée à Wikipédia - Morbure (alias Jean-Claude Pertuzé).

Toutes les autres photos : © Michel Salanié

La photo-titre de cette chronique est un cadrage serré de la sculpture monumentale trônant devant le Village des brocanteurs.

 

Nous aurions pu légender plus en détail ces œuvres, date, artiste, localisation... mais nous voulions simplement vous offrir une petite balade photographique, sans prétention.

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 16 Juillet 2021

épidémie - pandémie - peste - feu de saint antoine - mal des ardents - feu sacré

Le corps couvert d'ulcères purulents, le ventre ballonné et les organes secoués de spasmes, le personnage se contorsionne dans d'atroces douleurs. Délirant sous l'effet de migraines hallucinatoires, enfiévré avec l'alternance d'une sensation de froid intense et de brûlures, les extrémités de ses membres gangrénées prendront une couleur noire et se détacheront du reste du corps.

Sous sa forme convulsive la maladie impressionne et fait, inévitablement à l'époque, supposer une cause maléfique. François de Salerne, médecin orléanais du 18ième témoignait : L'ergotisme, débute ordinairement par des troubles du psychisme marqués par des «assoupissements et resveries. Toutes ces personnes sont hébétées et stupides et la stupeur augmente à mesure que la maladie fait du progrès. Certaines furent brulées ou exécutées sur la place publique car considérées “possédées” par le diable».

On trouve également la trace de cette forme de la maladie dans des témoignages venus de Norvège, un pays durement touché par l’ergotisme. Assoiffés, suants, hurlant de douleur, les malades convulsaient pendant des heures. Des contractions d’une violence telle qu’elles produisaient des sons de chou qu'on brise, verrouillaient leurs membres dans des positions grotesques et douloureuses : les poignets et les mains devaient être fracturés pour retrouver leur mobilité, les jambes se recourbaient assez pour tirer les pieds sous le ventre et les colonnes vertébrales pliaient en arrière, ramassant les malades en sinistres cercles.

S'il en réchappe, le malheureux sera horriblement diminué ou mutilé. C'est le feu sacré, le feu de Saint Antoine.

Pendant des siècles cette maladie, sous les formes gangréneuse ou convulsive, parfois épidémique, fera des ravages dans toute l'Europe, 40 000 morts en Aquitaine et Périgord en 994, particulièrement lors d'épisodes climatiques froids et pluvieux et simultanément de disette, savants et docteurs, à la science trop démunie, mettant longtemps à rapprocher les effets de cette cause. Certains symptômes communs, comme les bubons tuméfiés, ont parfois provoqué la confusion du feu de saint Antoine avec la peste, au point que l'on a pu historiquement par erreur, attribuer certaines épidémies à l'une ou l'autre des affections.  Lectoure et la Lomagne ont probablement été touchés par le feu de saint-Antoine mais les archives et les témoignages ne permettent pas de déterminer avec certitude la nature des épidémies ("Population et société aux XVIIè et XVIIIè siècles" par Georges Courtès, in Histoire de Lectoure. Imp. Bouquet Auch 1972).

La maladie est en fait provoquée par la présence d'un champignon parasite du seigle, ayant la forme d'un ergot de rapace ou de coq, Claviceps purpurea, d'où son nom scientifique "ergotisme", la peste elle, étant transmise par la piqûre de la puce porteuse d'une bactérie, Yersinia pestis, endémique chez certains petits mammifères, le rat en particulier. Le seigle est une plante résistante au froid et à l'humidité, adaptée à des terrains pauvres. Logiquement sa culture est donc privilégiée pour pallier aux mauvaises récoltes de blé et les épidémies se déclareront au plus mauvais moment, celui où les organismes sont faibles et la nourriture de qualité rare.

seigle - froment - céréale - farine - claviceps purpurea - disette
Claviceps purpurea sur un épi de seigle

 

Si ce carnet d'alinéas veut évoquer le feu de saint Antoine, ce n'est pas par sensationnalisme malsain ou par un opportunisme relatif à notre actualité sanitaire, quoique l'on puisse y observer certains comportements collectifs similaires. Non, mais notre intérêt pour les ordres hospitaliers présents sur le chemin de saint-Jacques, conjugué avec l'histoire des moulins et de l'activité meunière, nous conduit à Saint-Antoine de Pont d'Arratz, à une étape de Lectoure, porte d'entrée des pèlerins en Gascogne. La digue du moulin des Antonins, abandonnée en même temps que la mécanique du meunier et plus encore malmenée aujourd'hui par les politiques administratives hydrologiques successives, a vu passer des générations de croyants et de pénitents en route pour Santiago.

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Le pont d'Arratz

L'ordre des Antonins a été fondé en 1089 dans le Dauphiné, autour des reliques de saint Antoine le Grand, ou Antoine du désert - à ne pas confondre avec Antoine de Padoue - ayant vécu au 3ième siècle, considéré comme le père du monachisme chrétien et dont l'invocation sauve un jeune homme atteint du feu sacré, Guérin de Valloire, qui fait le vœu, en cas de guérison, de soigner les personnes atteintes de la maladie. Ce qui advint.

Ayant adopté, pour soigner leurs malades, une hygiène de vie et une alimentation riche, préférant en particulier le froment au seigle, les hospitaliers Antonins ont trouvé, sans le savoir, le remède au feu sacré. Leurs résultats feront leur succès. Les dons charitables affluent. L'ordre comptera plus de 600 hôpitaux, très souvent sur les lieux et les itinéraires de pèlerinage où se massent les foules indigentes. Installés sur les bords de l'Arratz en 1176, les Antonins recevront en leg de sa veuve, les biens du seigneur du lieu, Gaillard d'Ascort, mort aux croisades.

Antonins - ordre hospitatier de saint antoine - hopital moyen âge

 

Pour se distinguer parmi les ordres hospitaliers, les Antonins adoptent sur leurs documents et leurs vêtements, la lettre T de l'alphabet grec, le tau, qui figure en fait la béquille des amputés. Le cochon est souvent présent sur les illustrations représentant les frères ou le saint lui-même car au froment, est associé sur la table des Antonins, la viande de cet animal prolifère. L'ordre bénéficiera par décision papale, du privilège de laisser aller ses bêtes librement autour de ses commanderies. La graisse de porc est également utilisée dans les onguents servant à panser les plaies des malades.

Pour lutter contre le « feu de glace » (correspondant à la perte de sensibilité), les Antonins utilisaient des herbes dites chaudes (ortie, moutarde) en frictions pour provoquer une vasodilatation. Contre le « feu ardent », ils utilisaient des herbes dites froides (rose, violette...) Ces plantes étaient utilisées en onguent, ou par voie orale sous la forme d'un breuvage : le « saint vinage » fait d'un mélange de vin local, de décoctions de quatorze plantes et prétendant posséder de la poudre issue de reliques de saint Antoine. Ce remède administré aux malades le jour suivant leur entrée à l'hôpital, avait une relative efficacité s'expliquant par cette macération de plantes aux effets anesthésiants et vasodilatateurs (Myrrhe, cardamome, safran, menthe pouliot, gentiane...). Les Antonins disposaient aussi de la thériaque, dont l'un des composants majeurs, l'opium, avait une vertu antalgique. (Wikipédia)

saint vinage - opium - plantes médicinales
Scrofulaire aquatique ou Herbe de saint Antoine

Ajoutons que, confrontés fréquemment à la gangrène, les Antonins avaient la réputation d'être d'adroits chirurgiens, selon les critères de l'époque...

On le voit, une longue pratique et une patiente observation ont permis aux hospitaliers de saint-Antoine d'acquérir une certaine science. Bien sûr, la protection du saint et la foi chrétienne font partie de la médication. Mais l'hygiène, l'alimentation et la médecine ont pallié, jusqu'au 18ième, à l'ignorance de l'origine du mal.

Cependant, chaque épidémie provoquait l'agression et la condamnation des éternels bouc-émissaires : marchands, étrangers, sorcières. Les médecins eux-mêmes sont déclarés coupables puisque prescrivant une médecine qui ne soigne pas ! Enfin les malades épargnés, les "ardents", lorsqu'ils ne bénéficiaient pas de la protection religieuse, faisant alors partie des pestiférés, des cagots en Gascogne, rejetés à bonne distance du bourg, écartant ainsi, croyait-on, la punition divine.

                                                                           Alinéas

saint antoine - antoine du désert - antoine le grand - passion de saint antoine

 

ILLUSTRATIONS :

"La tentation de saint Antoine" est le titre de nombreuses œuvres religieuses et profanes depuis le Moyen-Âge et jusqu'à nos jours (Salvatore Dali). Ce thème fait référence à un épisode de la vie du saint qui aurait été tourmenté par le diable sous la forme de visions des voluptés terrestres. S'affranchissant de la chronologie, les artistes représentent la légende avec des détails relatifs à l'ergotisme et à l'ordre des hospitaliers alors que le saint ermite vivait plusieurs siècles auparavant.

- En titre, monstre présentant les symptômes de l'ergotisme, détail de La tentation de saint Antoine, Retable d'Issenheim, par Matthias Grünewald, 1512-1516, Musée Unterlinden de Colmar.

- Ci-dessus, La tentation de saint Antoine de Pieter Huys, 1547, Musée du Louvre. Le saint tient le livre de la règle et porte le signe du tau de l'ordre qu'il n'a pas créé. A l'arrière-plan, dans une niche ogivale, le flacon de saint vinage.

- Ergot du seigle, Dominique Jacquin, Wiktionary.org.

- Le pont d'Arratz du moulin des Antonins à Saint-Antoine (Gers), Michel Salanié.

- L'abbaye de saint-Antoine en Sologne, Ernest Board, 1877-1934, Wikicommons.

 

SOURCES :

Quelques références parmi beaucoup :

- https://www.vice.com/fr/article/epgebm/histoire-de-ergot-milliers-de-morts-epidemie

- https://www.academie-medecine.fr/le-feu-saint-antoine-ou-ergotisme-gangreneux-et-son-iconographie-medievale/

- https://books.openedition.org/iremam/3132?lang=fr

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 26 Juin 2021

garonne - lavandière - marinier - pont canal - batelier

 

Écrire une chronique à propos d’un philosophe, contemporain et réputé qui plus est, serait une audace. Le format ne se prête pas à l’expression de raisonnements complexes. Et le chroniqueur touche à tout ayant tendance à donner son point de vue, le risque est grand de confusion et de platitude.

Mais Michel Serres n’est pas n’importe quel philosophe. Gascon, il a cultivé, au-delà de l’auditoire de ses élèves et de ses pairs, une recherche d’expression intelligible pour le grand public, entretenu la mémoire d’un monde agricole et ouvrier modeste qui nous est également cher, tout en essayant d’entrevoir un futur porteur d’espoir. En outre, il était lectourois par amitié. Alors, le chroniqueur n’aura qu’à copier-coller et s’assurer des transitions.

Notre cathédrale de Lectoure résonne encore de la profondeur de l’adresse funèbre qu’il prononça en 2010, lors des funérailles de son ami Pierre Gardeil, directeur du lycée Saint Jean : « Pierre, nous avons connu et subi, tous les deux, trois ou quatre guerres infernales, dont nous portons en nous la blessure encore ouverte, au cours d’une paix si longue que tout le monde en oublie les délices ; nous avons connu, aussi, les campagnes peuplées, le foirail aux veaux résonnant de patoiserie, puis le crépuscule brusque de la langue d’oc ; nous assistâmes à la mort de la culture paysanne, assassinée par ces conflits et le marché mondial : à l’agonie des humanités gréco-latines dont les sonorités entraînaient nos parlers vers leur source ; à l’extinction du petit commerce, tué par les grandes surfaces : ton père boulanger, le mien marinier ; à la mutité annoncée de la musique classique, alors que ton expertise et ta voix éduquaient encore tes élèves et tes enfants à ses partitions ; nous voilà enfin plongés dans le silence désertique d’une société jadis travaillée, transcendée de sainteté. »

Il faut un grand esprit, pour résumer en quelques mots une époque. S’il y associe son ami lectourois, Michel Serres lui-même s’y trouve également, là, tout entier. Ailleurs et toujours préoccupé par l'impact du temps et de la mondialisation sur son pays, il protestera :  « ... à ne lire que de l'anglais sur les murs, comme ailleurs dans le monde - mon pays a t-il sauté du gascon à l'anglais sans passer par le français, renouant brusquement avec les temps d'avant Jeanne d'Arc ? -, à m'égarer dans des banlieues bétonnées bordant des autoroutes assez larges pour masquer le paysage, à entendre des gens répéter la télé d'hier soir, que ferais-je ici plutôt qu’ailleurs et, d’ailleurs là-bas mieux qu'ici ? Nous allons par la monotonie. Coca-Cola cache aussi les déserts d'Arabie et les horizons d'Himalaya.» Philosophe et témoin de son temps.

Né à Agen dans une famille de paysans et de mariniers, de dragueurs s’amusera-t-il à souligner, mais de sables et de graviers, réussissant dans de brillantes études, académicien, il enseignera à la Sorbonne et à Stanford aux États-Unis, et sera invité à intervenir dans le monde entier. L’histoire des sciences, les mathématiques, la communication sont ses domaines de prédilection. Il s’attache plus particulièrement à la problématique morale des progrès de la science.

Michel Serres revient souvent à ses origines, auxquelles il attribue, malgré son ascension sociale et l’exil de par le monde qui en a découlé, l’amour de l’effort physique et de ceux qui en vivent modestement, l’intérêt pour les éléments naturels, Garonne, dit et écrit sans article défini, comme une personne de connaissance, et l’obstination à transcrire les abstractions philosophiques en phénomènes concrets, mécaniques, géographiques ou botaniques. « Si les philosophes avaient travaillé à la pelle et à la pioche, ils eussent pu relire le pagus (le territoire et leur champ d’étude) en sentant, gravée dans les mains et la flèche du dos, la mémoire douloureuse du paysage creusé. »

Entre 2012 et 2017, Michel Serres publie deux ouvrages que l’on peut, sans les dévaloriser, qualifier de vulgarisation, et qui auront un grand retentissement. Le premier, Petite Poucette, porte un regard résolument optimiste sur le monde numérique et sur la génération qui y évolue, pianotant des deux pouces sur son téléphone portable, d’où le titre. Cette vision rassurante en regard des inquiétudes souvent énoncées face à l’envahissement de l’informatique, de l’image et des réseaux de communication, sera critiquée par certains parce qu’elle serait naïve, fantasmatique, et qu’elle réduirait à sa plus simple expression le rôle de l’instruction, Petite Poucette étant libre, d’après le philosophe, de piocher dans l’immense dictionnaire à présent à sa disposition. Le second de ces ouvrages, C’était mieux avant, veut répondre précisément à ces détracteurs et démontrer l’erreur d’une vision nostalgique du passé. La lavandière, que le Carnet d’alinéas a portraituré (ici) et qui apparaît sur notre carte postale agenaise tellement opportune en introduction de cet alinéa, fait la couverture de cet ouvrage jouant sur le paradoxe : « Avant c’était mieux pour nos compagnes. Qui se levaient à l’aube pour mettre le bois ou le charbon dans la cuisinière ; une bonne heure avant que chauffe l’eau du café ; il fallait tuer la poule, la plumer, la vider avant de la rôtir ; la préparation des repas, la vaisselle, l’entretien du garde-manger, le nettoyage des dalles à grande eau, entre deux tétées du dernier-né, plus les maladies infantiles de ses frères et sœurs… Comment achever la liste des occupations qui écrasaient la mère et les filles à l’intérieur de la maison ? »

Un débat qui n’est pas près de s’éteindre et où Michel Serres aurait su évoluer. Car devant le cercueil de son ami lectourois décédé, il concluait modestement ainsi : « Tu sais, tu connais maintenant, car tu savais, comme moi, qu’aussi savant qu’on soit, l’on ne connaît rien, ici-bas ».

Paradoxal philosophe qui pleure son pays disparu et idéalise les enfants du siècle connectés et mondialisés, qui refuse de prendre les armes mais s’enflamme au combat des avants du SUA, le club de Rugby d’Agen : « …voir un seul match de charme, illustré par autant d'ancêtres superbes, inondés de la lumière d'extraordinaires exploits… capitaines, internationaux, avants, demis ou trois-quarts… tout aussi célèbres à Murrayfield, Johannesburg, Christchurch, Bucarest ou Buenos-Ayres qu'au Passage, Lectoure ou Astaffort ».

Serait-ce philosophie de bord de touche ?

rugby - agen - SUA - michel serres - philosophie de vie

« On a reçu des gnons ou on n’en a pas reçu, certes, mais, de plus, il ne faut pas les rendre, voilà toute la différence ; sinon les copains prennent trois points. On n’envoie pas le voisin au carton, mais on le prend soi-même pour libérer la course de l’autre. On offre l’essai à son arrière ou à son ailier, démarqués. On protège son demi. Et ainsi de suite : tout pour le suivant qui vous soutient dans le relais. Peu ou rien pour soi. Les plus grands, dans cette affaire, demeurent souvent dans l’ombre et ne deviendront jamais les étoiles dont on parle. Ils resteront au secret.

Incompréhensibles, ce travail et ce sacrifice pour autrui, dans la bagarre et le chacun pour soi de l’usuelle et animale vie. On sort de cette école altruiste ou on n’en sort pas. On a ou non appris cette gentillesse. Gentil, vieux mot français qui veut dire : noble. De l’aristocratie que fait entrer dans le cou et les cuisses cette dure et loyale école. Oui, le rugby perpétue, de l’intérieur, la chevalerie ancienne et ses traditions, publiques mais secrètes. Je me souviens d’un pilier d’Agen qui se nommait Paladin… ».

Philosophie de vie.

Le paysan et le marinier, la femme courbée, l’athlète, l’équipe… Éloge de l’effort. Et de la communauté. Y compris devant la mort, car le philosophe y revient, naturellement.

michel serres - philosophe - adichats - adieu - gascogne - lectoure

« Quand sonne l’heure, et elle sonnera, pour moi, encore, demain matin, mieux vaut jeter au feu tout ce qu’on possède, y compris ses souliers, ne prendre avec soi que le plus léger, laisser toujours le plus lourd.
Si partir équivaut à mourir, qu’emporterons-nous quand sonnera ce jour de colère-là ?

Voici donc la vraie, la profonde, à la lettre la sublime question : elle concerne les fardeaux, le poids, la pesanteur, la grâce ; où trouver de très maniable, du si léger que vous n’aurez aucun mal à le porter ?

Cherchez ce que, sur les grands chemins, nul, jamais ne pourra vous voler. Autrement dit : trouvez un impondérable.
Voici donc le précepte en réponse, encore : n’emmenez rien de ce qui diffère du corps, nu ».

Adichats ! Soyez à Dieu !

                                                         Alinéas

 

l'homme et la terre - elysée reclus - géographie - philosophie - corps nu

 

SOURCES :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Serres

Outre l'éloge funèbre à Pierre Gardeil, les citations sont tirées de

  • Adichats ! Éditions Le Pommier 2020
  • C'était mieux avant, Éditions Le Pommier 2017

 

Pour un débat contradictoire à propos de Petite Poucette : http://skhole.fr/petite-poucette-la-douteuse-fable-de-michel-serres

 

ILLUSTRATIONS :

- Carte postale Agen Collection privée

- Rugby : Wikiwand, Championnat de France de rugby à XV, 1929 demi-finale Agen-Quillan.

- Adichats : photo Ed. Le Pommier

- L'homme et la terre, Elysée Reclus.

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 9 Juin 2021

rucher - lectoure - bois de rajocan

 

L'apiculteur. Voilà un personnage qui revient de loin. Au Moyen-Âge, il est totalement soumis au seigneur des lieux qui se réserve, parmi les droits féodaux, l'exclusivité des produits spontanés de son domaine forestier. Pour ne pas se faire voler "son" miel et "ses" abeilles par "ses" manants, ledit seigneur recrute une sorte de garde forestier : le bougre. La vie de reclus de cet homme des bois lui vaudra une sombre et sulfureuse réputation. Comme le charbonnier, l'anachorète ou le légendaire garou, on le craint, on l'évite et, comme tout ce qui est différent, on le soupçonne des pires turpitudes. En 1533, en Angleterre, une loi condamne au bûcher les coupables de "bougrerie", pratique contre nature entre deux hommes que l'église réprouve**. Cette animosité ou pour le moins, cette incompréhension, entre le monde sauvage de la forêt et la compagnie des hommes s'est atténuée mais l'élevage des abeilles restera toujours un peu mystérieux.

rucher - moyen âge - bougre - bigre - essaim - ruche tronc

 

Le bougre, abelhèr en gascon, apiculteur finalement aujourd'hui, est un artisan au savoir patiemment acquis, enrichi et transmis depuis la nuit des temps, exigeant adresse et sensibilité, courage et ténacité. Depuis l'antiquité, dans le monde entier, l'apiculteur recueille les essaims sauvages, les installe dans des ruches et récolte le miel et la cire, matière première elle aussi particulièrement précieuse, car pendant des siècles, la petite flamme de la chandelle a rassuré l'humanité et permis l'écriture et la lecture dans le secret du foyer, au cœur de la nuit.

rucher - cire d'abeille - chandelle - bougie

 

L'histoire ne commence pas au Moyen-Âge et en Occident. Depuis la nuit des temps et sur tous les continents, les pratiques les plus originales et inventives ont permis à l'homme d'accéder à ce nirvana du goût et de la valeur nutritive. On se souvient des merveilleux reportages sur les acrobates chasseurs d'essaims dans les grottes de Malaisie. Toutes traditions confondues, l'apiculture est sans doute l'un des patrimoines les mieux partagés entre les races et les cultures, une sorte de valeur universelle.

A l'origine, l'apiculteur copie la nature qui abrite les essaims dans des troncs d'arbres creux. Ainsi, en Occitanie et Gascogne, le bournac désigne aussi bien le viel arbre qui sert de repère à la croisée des chemins que la ruche. Celle-ci est d'abord tout simplement installée dans un tronçon d'arbre évidé et chapeauté d'une dalle. Puis, l'ingéniosité de l'apiculteur étant sans limite, en fonction des matériaux disponibles et du climat de chaque région, on inventera la ruche d'osier, d'adobe, de céramique, puis progressivement et de plus en plus souvent, de bois qui facilitera le développement de la technique du rayonnage et des rehausses.

Ruches-tronc de châtaignier, dans les Cévennes.

 

A Lectoure, au dire d'Elie Ducassé, le Bournaca, au nord de la ville sur le ruisseau de Manirac, dans un cadre naturel resté idyllique, produisait autrefois tellement de miel qu'on en sortait chaque année un tombereau ! ***

Aujourd'hui, à un vol de faux-bourdon de Bournaca, le Rucher de Lectoure de Laurent Duluc**** fait face à la citadelle d'Armagnac. A la lisière du bois de Rajocan, ses ruches abritent un miel exprimant un assemblage subtil de parfums des fleurs sauvages des arrajades, prairies sèches inondées de soleil d'est en ouest, c'est la signification de ce toponyme spécifiquement gascon. Laurent est également bien connu pour récupérer les colonies d'abeilles essaimées chaque printemps alentour et jusque rue Nationale, spectacle magique d'une nature uniquement mue par ses instincts.

laurent Duluc - essaimage - récolte d'essaim - essaim

 

Nous le savons, l'abeille est un animal fragile, très sensible au climat, aux techniques agricoles, à l'urbanisation... auxquels s'ajoutent parasite et prédateur, le varroa et le frelon asiatique. Certains développent l'idée qu'il faut d'urgence, pour la rendre plus résistante après des siècles d'élevage intensif, régénérer l'abeille en créant des sanctuaires totalement sauvages, c'est à dire sans intervention humaine, ni traitements, ni sélection, ni prélèvement de miel. Et chaque jardin de particulier peut s'ériger en sanctuaire, accueillant une ruche uniquement là pour favoriser la biodiversité. La boucle est bouclée : "réensauvager" l'abeille pour la sauver. Ainsi son maître, ou son ami et son protecteur, l'apiculteur, sorti un jour de sa forêt originelle, répondant aux besoins économiques des époques successives, retournerait cette fois à la vie sauvage, à la lisière du monde, pour un nouveau défi, paradoxal, sauver l'insecte dont on pense que l'humanité ne survivrait pas à sa disparition.

                                                                           Alinéas

abeille noire de gascogne - rose albéric barbier - mouline de belin
Ses corbeilles chargées du pollen d'une rose de la Mouline de Belin, l'abeille noire de Gascogne fait le va-et-vient vers le rucher installé à la lisère du bois de Rajocan.

 

* Mon apiculteur préféré étant une apicultrice, ceux qui se délectent saison après saison de ses miels d'Ardèche, châtaignier, acacia ou lavande, s'étonneront du titre masculin de cette chronique. Un masculin qui n'en est pas un  ! Car apiculteur est ici un nom générique comme fleur un genre, qui comporte aussi bien LA rose que LE pissenlit. On ne me fera pas me piquer à ce mauvais vaccin inclusif, à la mode aujourd'hui. Ecriture compliquée et complexée. Plutôt saborder ce carnet ! Quand à mon apicultrice, je la sais indulgente pour m'autoriser ce neutre, neutre mais cependant admiratif.

** Bougre, bigre, et leurs dérivés adverbiaux bougrement et bigrement, ont perdu aujourd'hui leur sens injurieux. Et l'on pourra dire sans faire de peine à l'apiculteur "ton miel est bigrement bon".

*** Le même érudit changea plus tard d'interprétation pour prétendre que Bournaca signifierait "trou d'eau", donnant naissance grâce à cette pirouette, à un dicton dont l'usage s'arrête probablement à la route romaine voisine : "A Bournaca toutos las a‌oucos sabon nada;  A Bournaca, même les oies savent nager". Sans doute une gasconnade de voisinage, puisque Elie Ducassé dominait l'endroit depuis son promontoire de Navère. L'étymologie ruche nous paraît beaucoup plus sûre. Car les toponymes Bournaca, Bournac, Bournat... sont fréquents dans le Sud-Ouest et souvent attestés ou supposés avoir autrefois abrité une activité apicole. Quant au tombereau de miel...

La proximité phonétique de bournac et borne laisse supposer une étymologie commune : Bodina, du latin médiéval, arbre frontière, viel arbre.

**** Laurent Duluc, Apiculteur à Lectoure, 06 01 92 48 63

 

ILLUSTRATIONS

- Photos et vidéo, Michel Salanié

- Ruches-tronc : © Alex Zambernardi

- Gravure, Johann Georg Krünitz 1774

- L'astronome à la chandelle, Gerrit Dou, vers 1665

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Publié le 25 Mai 2021

 

prêle - tiges fertiles - sporanges

 

 

vec un cadrage légèrement moins serré, apparaîtrait sur ces photos un pan de mur familier ou bien un bout de chemin dont la perspective provoquerait une distraction, un échappatoire. Au contraire, en zoomant par trop, ce serait une tentative de macrophotographie, un regard sur le monde merveilleux et impitoyable de Microcosmos. Entre ces deux extrêmes, la nature nous offre des tableaux sans intention, tendres et sereins. Ni titre, ni mouvement artistique, lieu de prise de vue indéterminé... Seuls l'entrelacs des formes et l'accord des couleurs. Parfois une vague géométrie. Naturelles abstractions. Sauf cet insecte qui s'obstine à rester dans le champ de vision.

Pour cela, il suffit de renoncer à penser par monts et par vaux, ne pas se situer dans un paysage qui, de fait, nous renvoie fatalement à notre propre dimension. Pour cela, il faut également organiser l'absence de l'autre, humain ou animal, qui pourrait troubler la neutralité de la scène. Tableaux de la nature intermédiaire, art botanique. Tout ceci sur le pas de ma porte. Et il faut l'avouer, voilà un pas-de-porte photogénique.

Restons modestes, la technologie de nos appareils fait l'essentiel de ce petit exercice. J'ai une pensée admirative, vraiment, pour l’œuvre de Kandinsky, Soulages ou d'autres, moins systématiques, Gauguin ou Van Gogh, dont le génie magnifie cette focalisation du regard.  Bien sûr, votre œil exercé et la puissante vitalité de la nature vous conduira à mettre un nom, scientifique ou vernaculaire, sur ce qui n'est, dans mon intention, qu'une esthétique. J'aurais pu, d'un petit coup de logiciel Photoshop, flouter ou déformer chacun de ces tableaux, pour en accentuer l'abstraction, pour créer un anonymat botanique. Mais on ne triche pas avec la nature. Voilà un spectacle à deux temps : appartenir à notre environnement puis s'en extraire, pour l'admirer.

                                                                                  Alinéas

 

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germe de blé

 

arbre de judée

 

 

Macleaya cordata - Bocconie cordée - pavot à plumes - rosée

 

bois de la fontaine de rajocan - lectoure - brousailles -végétation exhubérante - sous-bois

 

plantain

 

coupe de tilleul - fût - tronc - mousse - écorce

 

gaillet croisette - rumex - laîche pendante

 

peupleraie - lectoure - gers

 

graminée - salicaire

 

bourrache - fleur comestible

 

euphorbe - guèpe

 

meules de paille - abstraction monumentale

 

Macleaya cordata - Bocconie cordée - pavot à plumes - rosée

 

chèvrefeuille

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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Publié le 11 Mai 2021

chemin saint jacques compostelle - chemineaux coquillards jacquets - pélerinage - année jacquaire

 

 

 

n faisant ses courses rue Nationale, le lectourois qui aperçoit un personnage vêtu d'un short, de chaussures de randonnée, d'un chapeau à large bord ou à visière, d'une cape imperméable en cas de pluie, sac à dos et s'appuyant sur un ou deux bâtons de marche, qualifiera sans hésitation sa rencontre de "pèlerin". Facilité de langage car plusieurs types de marcheurs empruntent les chemins de Compostelle. Si ledit "citadin" engage une conversation avec le quidam, dépassant la simple indication de la direction à prendre ou, à partir de 15 ou 16 heures, l'adresse de son gîte, il pourra peut-être distinguer, à de petits indices, à quelle catégorie de "pèlerin" il a affaire : randonneur au long cours ou à la semaine, voire à peine à la demi-journée, routard, famille en vacances et en mal d'occupations et enfin "véritable" pèlerin, coquille en bandoulière, catholique plus ou moins pratiquant, parti pour honorer saint Jacques dans cinq ou six semaines ou, tronçon après tronçon, dans quelques années... Mais si l'on veut vraiment savoir, il faudra poser directement la question : "Faites-vous le pèlerinage par dévotion ?". La réponse est évidemment intime et les profils sont multiples et complexes. Pour faire simple, nous ne retiendrons que trois catégories principales, qui ont existé depuis la nuit des temps jacquaires : le randonneur, autrefois nommé "chemineau", le véritable pèlerin, le "jacquet", entre lesquels le resquilleur des trois, "le coquillard", s'insinue malignement, en tout cas historiquement. Les doubles réponses jouant, apparaîtra un éventail sociologique nuancé. Certains croyants qui pourraient pratiquer confortablement à la maison, partiront quand même pour joindre l'effort à la dévotion. Inversement certains athées ou agnostiques, partis simplement pour partir, ont trouvé la grâce sans la chercher, en marchant.

L'étymologie du mot "pèlerin" lui-même ne nous aide pas à faire le tri. Le pérégrin dans l'antiquité romaine, est l'homme libre, celui qui ne bénéficie pas de la citoyenneté. D'un handicap, d'une ségrégation juridique, le langage commun fera une liberté. Le pèlerin deviendra "celui qui voyage", loin de chez lui, voire sans chez-soi où revenir. Dans les religions monothéistes à vocation universelle, le grand voyage deviendra sacré et le pèlerin celui qui marche dévotement, qui pour rejoindre un lieu béni, qui pour participer à une célébration extraordinaire, qui enfin, pour honorer la mémoire d'un personnage tutélaire, légendaire ou ayant réellement existé. De cette liberté d'aller, découlera cependant un corollaire : sur le chemin, le pèlerin sera toujours l'étranger, épié, incompris, et parfois rejeté. Mais rien n'y fait, il faut partir.

 

LE CHEMINEAU

chemineau - randonnée - GR 65 - chemin du Puy en Velay

Qui n'a pas vu la route, à l'aube entre deux rangées d'arbres,

toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c'est que l'espérance.

( Georges Bernanos - Conférence Rio de Janeiro )

Il est probable, si nous pouvions faire une enquête statistique dont notre époque se gave, que le chemineau soit aujourd'hui une catégorie importante quantitativement. La randonnée est à la mode. C'est excellent pour le physique et peut être encore plus pour le moral. Mais pourquoi suivre ce chemin balisé, à la queue-leu-leu ? Le chemineau est plutôt solitaire, rebelle, sans objectif définitif et sans calendrier ?  Oui mais, à ne pas se fixer une destination ambitieuse, on risque de tourner en rond. Les chemins de grande randonnée référencés ont ceci de pratique qu'ils vous mènent sans embarras à l'étape, à travers des paysages choisis, et que la population indigène et les autorités locales les respectent voire les protègent. Un chemineau qui débouche sans prévenir d'un chemin peu fréquenté provoquera l'inquiétude et la méfiance, là où, sur le chemin de Saint-Jacques, il passe pour être un pèlerin comme un autre.

S'il a "fait" Saint-Jacques à plusieurs reprises, à partir des quatre grands points de rassemblement, Turonensis, Lemovicensis, Podiensis, Arelatensis... et n'a toujours pas assouvi sa soif d'horizon, notre chemineau pourra s'engager sur d'autres circuits cartographiés, pour rester hexagonal : sentier des douaniers dans un Finistère cousin de la Galice jacquaire, chemin de Stevenson avec ou sans Modestine, et pour les plus sportifs, GR 10, perpendiculaire au chemin de Compostelle, sur le fil entre Hispanie et Gasconie, voire GR 20 sur l'île de beauté. Bien que la ville, qui grignote le chemin, le macadam et toutes sortes de réseaux électroniques nous mettent un fil à la patte, le chemineau ne se laisse pas brider. Certes, il faudra fouiner pour trouver les derniers chemins noirs, chemins de traverse et autres chemins creux. Ils n'en seront que plus délicieux. Ni Dieu, ni balise.

Par nature, le chemineau est plutôt taiseux et avant tout arpenteur. Il n'y a pas incompatibilité, il n'en est pas moins, très souvent, spirituel. Car la marche est reconnue pour favoriser la réflexion et l'introspection. La beauté des paysages, la richesse du patrimoine ponctuant le chemin, la nature, autant de façons de tendre vers Santiago et en même temps, si ce n'est au salut éternel, à tout le moins à la sagesse.

 

LE COQUILLARD

coquillard - gueux - françois villon - argot - rocamadour La Romieu

 

Mon pourpoint tout neuf coutonné,

Qui ne m’a servi que neuf ans,

J’ordonne et veulx qu’il soit donné,

au Roy des pellerins passans,

Lesquels on appelle truans

Ou coquins.

( Montaiglon - poésies françaises xve-xvie )

 

Les coquillards jugés en 1455 à Dijon, pendus, bouillis ou simplement bannis pour les plus chanceux, n'étaient ni des pèlerins, ni des enfants de chœur. François Villon qui était le compagnon de ces "enfants de la coquille" a demandé pardon pour compte commun dans sa Balade des pendus : " Si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous mercis ". Leur langage imagé, l'argot, fut répertorié quelques décennies plus tard par Ollivier Cherreau, qui cette fois dénonce directement le pèlerinage : " Coquillards sont les pèlerins de Sainct Jacques, la plus grand part sont véritables & en viennent. Mais il y en a aussi qui truchent (mendient par fainéantise) sur le coquillard (ici, le chemin), & qui n’y furent jamais (à Compostelle), & qu’il y a plus de dix qu’ils n’ont fait le pain bénit en leurs paroisses (ne sont allés à la messe) & ne peuvent trouver le chemin à retourner en leur logis". Révélant la pratique des vrais-faux pèlerins, mendiant, trafiquant et chapardant, Cherreau jeta une ombre méfiante sur le chemin. Dès lors le coquillard devient un personnage inquiétant, apparaissant dans la cour des miracles du Notre Dame de Paris de Victor Hugo aux côtés du duc d'Egypte et de Bohème, de Clopin Trouillefou et du vieux soldat qui avait servi sous les mâchicoulis de Lectoure. Fraternité misérable du pèlerin perdu et de l'écorcheur.

Cette déviation coupable donnera des arguments aux protestants qui dénigreront le pèlerinage en tant que pratique superstitieuse au même titre que le culte des images et des reliques. Au 15ième siècle, la pauvreté provoquée par les guerres, les épidémies, les catastrophes climatiques et les inégalités sociales est telle que la mendicité atteint un niveau insupportable pour l'ordre public. Pour remédier au trouble, en 1656 Louis XIV lance ses intendants à la poursuite de ces vagabonds et ces maraudeurs qui font tache dans le Grand Siècle. Les pèlerins n'ayant pas pu faire montre de leur bonne foi rejoindront alors ces gueux dans des hôpitaux devenus mi-prison, mi-asile que les ordres religieux hospitaliers eux, avaient pourtant installé en nombre sur le chemin pour leur servir de refuge et où ils étaient jusque-là accueillis et soignés parmi les pauvres, les orphelins et les vieillards. Le pénitent n'est-il pas déjà coupable ? Partir honorer saint Jacques est devenu une double faute, un délit.

Au 19ième siècle, il y a à peine quatre générations, sur le chemin de Rocamadour à La Romieu, mon aïeul qui voyait arriver à la nuit quelque inconnu au pays, se devait d'honorer la tradition ancestrale d'hospitalité. Cependant, ayant bu une écuelle de soupe et avant d'être invité à passer la nuit sur un lit de paille dans la grange, l'homme devait déposer sur la table son briquet et son couteau.

 

LE JACQUET

Jacquet - Emmaüs - Godescalc - Saint Gény - Lectoure - Marie d'Anjou - Louis XI

Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse.

( Saint Luc - Les pèlerins d'Emmaüs )

Les pèlerins d'Emmaüs étaient les fidèles du Christ mais ils le croyaient mort et ils désespéraient. La rencontre de l'inconnu en chemin, l'accueil et le partage auront raison de la faiblesse de leur foi. Ainsi le pèlerin est-il, dès les textes fondateurs de la religion chrétienne, le disciple en recherche.

Pêcheur sur le lac de Tibériade, compagnon de Jésus, Jacques de Zébédée aurait évangélisé l'Hispanie. Revenu en Palestine, décapité, la légende veut que son corps ait dérivé jusqu'en Galice. En l'an 950, Godescalc, évêque du Puy-en-Velay, prenait le chemin du tombeau de l'apôtre. Ce premier pèlerin célèbre aurait fait étape à l'abbaye Saint-Gény de Lectoure. Marie d'Anjou, mère de Louis XI, elle, a fait le pèlerinage pour le compte de son fils. Oui, on pouvait se faire représenter, et le service se négociait. Lectoure, martyrisée par son armée en 1473, sait bien quels péchés le roi de France avait à se faire pardonner... Mais on ne dit pas quelle voie la reine-mère emprunta.

Lectoure, née en bordure de route romaine, réfugiée sur son rocher aux invasions barbares, s'inscrivait ainsi naturellement en ville-étape pour les milliers de croyants qui suivraient Godescalc. Car après la défaite des croisés en Orient, le pèlerinage à Jérusalem occupée par les musulmans devenait impossible. En 1120, le pape Calixte II, proclamait que les années saintes ou jacquaires (celles où le jour de la Saint Jacques, le 25 juillet, tombe un dimanche) les pèlerins obtiendraient "l’indulgence plénière". Celle-ci efface tout péché et permet au pénitent d’accéder directement au paradis à la fin de sa vie.  Le saint se voyait attribuer également de grands pouvoirs de guérison à une époque où la médecine était relativement impuissante. Si l’on tient compte du fait que l’année jacquaire arrive environ une fois tous les 6 ans à Santiago alors que les années jubilaires à Rome (donnant également indulgence plénière) n’arrivent que tous les 25 ans, on comprend l'engouement pour le grand chemin.

Ce carnet d'alinéas n'a pas la prétention de commenter ou de résumer la foi du pèlerin d'hier et d'aujourd'hui. Il y faudrait une chronique complète pour chaque foulée d'effort, de questionnement et de joie intérieure.

En cette triste période d'épidémie, le pèlerinage ayant été à nouveau interrompu par décret gouvernemental, en entretenant notre bout de chemin concédé au GR 65 et offert sans distinction à toutes les catégories de marcheurs au pied de Lectoure, je rencontrais de temps en temps un de ces rebelles qui bravent la contravention. Un sourire complice lui servant de passeport, et qui semblait me dire :

  "Suis-moi, je connais un champ d'étoiles ".

                                                            Alinéas

 

sculpture pèlerin - lectoure - croix rouge - cathédrale - GR 65

 

ILLUSTRATIONS :

- Gravures série Les gueux, Jacques Callot, Gallica, Bibliothèque nationale de France

- Les pèlerins d'Emmaüs, Le Caravage, National Gallery Londres

- Photos © Michel Salanié

  • Pèlerine sur le Chemin de la fontaine saint-Michel
  • Sculpture monumentale d'Eloi Gasc, mise en place par les services municipaux à l'entrée du chemin de Compostelle dans Lectoure.

 

 

 

 

 

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