Publié le 19 Mars 2019

Durant l’été 1907, Lectoure reçoit la visite d’un équipage de trois personnages qui ne sont pas des inconnus mais passeront sans doute pour tels dans notre petite ville, bien éloignée à l’époque des salons et des gazettes. Inconnus mais remarquables puisque ces touristes voyagent en voiture automobile, rareté encore dans nos campagnes, laquelle mécanique tombera en panne de surcroît. On imagine l’attroupement devant l’atelier du garagiste, rue nationale.

En fait, comme pour le passage de Victor Hugo, en diligence soixante ans plus tôt (voir ici), nous ne connaissons pas le cheminement de ces messieurs distingués dans la citadelle. Y ont-ils mangé ? Y ont-ils dormi ? Il est facile de les imaginer, pour le moins, devant le panorama des Pyrénées sur la terrasse du bastion, peut-être attablés à la Taverne des Sports. Par contre, nous savons qu’ils ont été très intéressés par la fontaine Diane, car l’un d’eux, André Gide, relatera cet épisode dans un courrier adressé à son ami Henri de Régnier.

« L’heureux hasard d’une panne au cours d’un petit voyage en auto m’a laissé découvrir cette source … le long du chemin en tortueux raidillon qui mène, entre deux hautes murailles ruisselant de valérianes fleuries, à ce repli de roc d’où sourd cette eau consacrée à Diane (ou comme le nom de Fonthélie semble indiquer : à Apollon)…  l’abord en est charmant et m’a rappelé quelque peu celui de la fontaine de Syracuse ».

Gide et ses amis croiront distinguer sur la fresque qui orne la voute de la fontaine des auréoles, leur faisant alors inventer une sainte Fontélie. Enième nom, totalement fantaisiste, qui vient se mêler aux discussions érudites et aussi abondantes que l’eau de la fontaine, à propos de l’étymologie du lieu (1). Mon toponyme préféré ? Gascon tout simplement, hounteliu, lieu où il y a des sources. Mais on ne demande pas son avis au cyber-carneteur.

L’écrivain poursuit : « Une eau sans ride, dont on ne voit pas le fond, forme comme un sol de jaspe à cette salle extraordinairement mystérieuse ; les murs moussus y plongent ; elle vient affleurer la margelle sur le bord inférieur de laquelle poussent les plantes dont [...] les tiges se courbent vers l’eau ».

En 1907, André Gide connaît déjà une certaine notoriété, acquise avec Les nourritures terrestres en 1897 et L’immoraliste en 1902, deux de ses principaux ouvrages où il engage son combat contre le conformisme et les conventions sociales. Le fameux « Familles, je vous hais ».

A Lectoure, Gide est accompagné d’Eugène Rouart, homme politique et de François-Paul Alibert, poète. En vacances près de Toulouse, les trois compagnons bouclent un périple qui les a menés jusqu’ici, en passant par Auch, Mont-de-Marsan et Condom.

 

 

Gide fera également, à cette occasion, une échappée individuelle dans les Basses-Pyrénées (Pyrénées-Atlantiques de l’époque) où il a des attaches. Son ami Francis Jammes (2), le poète béarnais, avec lequel il a voyagé en Algérie en 1897, vit chez sa mère à Orthez. Et Madeleine, sa cousine et épouse, est une habituée des thermes de Pau. Comme à son habitude, au gré du trajet, il collectionne les coupures de journaux, note les anecdotes, observe les lieux et les caractères qui lui serviront de modèle pour ses prochains ouvrages.

Précisément, en 1914, Gide publie Les caves du Vatican, une sotie (3), c’est le terme qu’il choisit pour qualifier cette satire humoristique de la bonne société, où Lectoure tient une place, mais très modeste. Un récit relativement décousu qui met en scène une bande d’escrocs simulant un enlèvement du pape afin de soutirer des fonds à de crédules catholiques fortunés.

La scène se passe dans le château de la comtesse de Saint-Prix (!), près de Pau. Un faux abbé expose avec maints détails, l’évènement incroyable, une conjuration de la franc-maçonnerie. Un faux Saint-père a renié la cause de la royauté et a fait applaudir la république ! Ce suppôt imposteur a même donné une interview au Petit Journal !

- …Madame la comtesse, ah ! Fi donc ! Léon XIII au Petit Journal ! Vous sentez bien que c’est impossible.

Et la rançon exigée pour libérer le pape ?

Valentine de Saint-Prix poussa un faible gémissement et perdit connaissance….

- Sur ces deux cent mille francs, nous en avons déjà cent quarante

et comme la comtesse ouvrait un œil,

- La duchesse de Lectoure n’en a consenti que cinquante ; il en reste soixante à verser.

- Vous les aurez, murmura presque indistinctement la comtesse.

 

Comme Alexandre Dumas et son piètre baron de Lectoure (voir ici), Gide a choisi notre ville pour nommer ce personnage uniquement inventé pour le décorum. Il ne faut probablement pas y chercher d’autre justification que la résonance de l’ensemble, titre de noblesse et particule accolés à ce nom de lieu chargé d’histoire, pour évoquer de vieilles fortunes.

Les caves du Vatican est une œuvre plus profonde que cet extrait pourrait le laisser penser. L’un des personnages principaux, « le jeune Lafcadio, prisonnier de sa mystique de l'acte gratuit, illustre la folie de certains engagements intellectuels, et démontre la gravité des conséquences qui en découlent »(4) .

Souvent boudé par le grand public pour lequel l'œuvre est obscure, Gide suscitera par contre de nombreux débats dans les milieux intellectuels et politiques, ce qui lui vaudra le qualificatif de "contemporain capital" (5). Sensuel, iconoclaste, individualiste, fuyant, indécis jusqu’à la contradiction, ses positions sur les grands sujets du temps susciteront de nombreuses oppositions, à droite comme à gauche. A commencer par celle de ses propres amis qui s’éloigneront lorsqu’il se fera trop prosélyte de son homosexualité. De sa pédérastie surtout (6). L’ensemble de son œuvre est mise à l’index par le Vatican en 1952, un an après sa mort.  S’il est anticlérical, le roman où Lectoure apparaît furtivement n’est évidemment pour rien dans cette condamnation, due, non à la critique de l’institution ecclésiale, très répandue en France dans la première moitié du 20ème siècle, mais bien au scandale des mœurs de l’auteur et à la mauvaise influence sur la jeunesse qui lui est attribuée.

Dans un très intéressant article de l'hebdomadaire L'express en 2009 (7), le philosophe Jean Montenot, résumait l'opinion qui prévaut aujourd'hui : " L'image d'André Gide s'est brouillée. Le "contemporain capital" passe pour une figure un peu surannée de la littérature".

Au pied des remparts, loin du siècle, l’eau de la fontaine Diane n’a pas pris une ride.

                                                                          

                                                                                          ALINEAS

 

 

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Fontaine_Diane_(Lectoure)

(2) Concordance de plumes illustres sur notre Carnet d’alinéas.

Nous avons déjà rencontré Francis Jammes, en relations avec Jean Balde, la nièce du lectourois Jean-François Bladé (voir ici). Et Mauriac dans le même alinéa, qui est resté ami de Gide malgré les divergences.

Quant à James Salter (voir ici), bien plus tard, il cite André Gide parmi ses références littéraires.

 (3) La sotie, ou sottie, désigne une pièce politique, ou d’actualité, jouée à Paris depuis le Moyen Âge. Au XVIe siècle, elles sont interprétées par les Sots ou les Enfants-sans-Souci. Wikipédia.

(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Caves_du_Vatican

(5) La formule est attribuée au caricaturiste André Rouveyre.

(6) Corydon, publié en 1920 et 1924.

(7) https://www.lexpress.fr/culture/livre/andre-gide-a-la-recherche-de-l-impossible-bonheur_963884.html

 

CREDIT :

André Gide dans sa maison de Montmorency,  dans les années 20.

© fondation Catherine Gide.

https://www.fondation-catherine-gide.org/accueil-archives-fondation-catherine-gide

 

DOCUMENTATION :

Henri de Régnier Lettres à André Gide. Librairies Droz et Minard, 1972. Extrait.

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Littérature

Repost0

Publié le 4 Mars 2019

 

est un village gersois où, depuis quelques jours, des compagnies de violettes percent sous le givre, où des jonquilles font la ribambelle au fond des vallons frais.

Avec à peine un peu plus de chaleur nocturne, les vrilles de respounchous* ne tarderont pas à grimper sur les buissons, à portée de glaneur.

- Té, avez-vous jamais goûté une salade de cœur de pissenlit, aillée et garnie de petits lardons ? Bou Diu !

A l’automne, gourmand autant que prévoyant, l’on compotera baies et fruits abandonnés au potager brumeux.

Enfin, lorsque l'hiver s'en sera venu, les sens rassasiés laissant place à l’esprit, les couronnes de fleurs séchées sur les façades, à la salle des fêtes et sous le porche de l'église, diront au visiteur, "Bienvenue, Espérance et Paix". Alors, le grand Pan se prosternera devant l’enfant nouveau-né.

Cette année, à une volée de cloches de la Mouline de Belin, Berrac apprête son "Petit Musée naturel des plantes sauvages comestibles". Pour bien faire, il s’écoulera encore tranquillement quatre belles saisons. Car chez nous, en Gascogne, on laisse toujours le temps au temps. Botaniste, graphiste et cantonnier* s’affairent de concert sur ce joli chemin-là qui esquisse son discours. 

En attendant, chaque occasion sera bonne pour tester les recettes, accrocher ici et là, compositions, aquarelles, et dire quelque poésie en guise de ponctuation.

 

                                                                                    ALINEAS

 

 

                                                                        

 

 

 

 

 

 

 

 

* Le respounchou est la jeune pousse du tamier, une sorte d’asperge sauvage, dont nous raffolons ici, en omelette par exemple. Comme les bons coins à champignons, les haies où grimpent les hampes de respounchous ne se partagent surtout pas !

** Je ne sais pas si l’équilibre des sexes est respecté dans ce projet associatif, mais je choisis le genre neutre tant que l’académie m'autorise cette fluidité… Et le singulier alors que tous les Berracais et toutes les Berracaises "muséisent".

_________________________

Reportage photo réalisé au mois de novembre dernier, par un temps à ne pas mettre un piaf dehors ! Eh bien, à Berrac, on aime aussi la pluie.

 

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

Repost0

Publié le 17 Février 2019

AVANT-PROPOS

Il est aujourd'hui quasiment impossible de parler sérieusement des Templiers. Immédiatement votre auditoire sourira. "Ah, oui ! la malédiction lancée, sur son bûcher, par le Grand Maître ? La cérémonie initiatique occulte ? Vous avez trouvé le trésor de l'Ordre du Temple ? Le Graal peut-être ? ". Eh bien non ! très franchement, j'ai peu de goût pour une littérature de hall de gare où l'ésotérisme torture l'Histoire*. En outre, j'avoue que je ne connaissais pas du tout le rôle historique de l'ordre des moines-soldats, et très mal l'époque des croisades.

Non, tout simplement, nous avons fait incidemment, il y a quelques temps, la découverte de l'emplacement probable du domaine des Templiers à Lectoure. La question qui s'est immédiatement imposée : comment se fait-il que le souvenir de cet Ordre, ici à Lectoure, ait pratiquement disparu, y compris chez les historiens ?  Nous invoquons souvent pour expliquer notre ignorance,  l'absence d'archives antérieures à 1473, à la suite de la terrible destruction de notre ville par les armées de Louis XI. Mais, sans tomber dans le complotisme, n'y a t-il pas eu la volonté d'étouffer l'affaire ?

Voilà un sujet complexe, que l'on ne traite pas à la légère. Nous utiliserons le conditionnel lorsqu'il s'imposera. Et nous invitons les historiens, spécialistes de cette époque, à investiguer et à s'approprier le sujet.

Après les deux alinéas qui ont porté successivement sur la découverte de l'emplacement du domaine des templiers (voir ici) puis sur le passage à Lectoure du pape Clément V (voir ici), l'essai de recherche sur l'origine du toponyme Naplouse restant accessoire (voir ici cependant), nous vous proposons le quatrième volet de cette enquête.

 

 

Résumer, en quelques lignes, une histoire qui a fait couler tant d'encre est une gageure. Essayons tout de même. Sous l'influence des rois de France et d'Angleterre, Philippe le Bel et Édouard 1er, Bertrand de Got, gascon, archevêque de Bordeaux, est élu pape sous le nom de Clément V en 1305. A la même époque, les croisés ayant été repoussés de Terre Sainte par Saladin et ses successeurs jusqu'à la chute de Saint-Jean d'Acre en 1291, les moines chevaliers Templiers et Hospitaliers voient leur rôle et leur influence limités. Une fusion des deux ordres est envisagée. Philippe le Bel sera prompt à saisir l'occasion qui se présente. A la recherche de moyens financiers, après avoir ponctionné les juifs et les marchands lombards, il accuse les Templiers d'hérésie et les fait arrêter le 13 octobre 1307, lors d'une incroyable opération policière sur l'ensemble du royaume, mettant  la main sur leur colossal domaine immobilier et probablement quelque or conservé à la maison du Temple de Paris. Le pape, dont dépend l'Ordre juridiquement, est mis devant le fait accompli et ne peut que réclamer un jugement par des tribunaux ecclésiastiques, afin de soustraire les Templiers à l'Inquisition, ce qu'il n'obtiendra que très difficilement et tardivement. En effet, à cette époque, l'hérésie est la pire des accusations. Elle peut être invectivée par n'importe qui. La machine inquisitoriale se met alors en branle. De nombreux Templiers mourront sous la torture. Certains avoueront sous la dictée pour obtenir le pardon et la vie sauve. Quelques-uns, pour préserver leur honneur et celui de l'Ordre, reviendront sur ces aveux. Mais alors la sanction sera pire. Relaps, c'est-à-dire retombés dans l'hérésie après l'avoir abjurée, ils seront jugés de façon expéditive et exécutés. Lorsque Clément obtiendra enfin le transfert des frères survivants et la mise en place d'une procédure sous son autorité, il sera trop tard. Le Temple ne se relèvera pas. Clément V prononce la suppression de l'Ordre en 1312 lors du concile de Vienne en présence de Philippe le Bel. Ce que celui-ci n'avait pas prévu était que tous les biens des Templiers, ou ce qu'il en restait, seraient affectés à l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

Les Templiers sur le bûcher

En général, les historiens estiment aujourd'hui que la papauté n'avait pas les moyens de s'opposer à Philippe le Bel. Par ailleurs, Clément pouvait être sincèrement troublé par les accusations portées contre l'Ordre qui aurait institué un rituel initiatique contestable sur le plan des institutions religieuses, en particulier en contradiction avec la règle de saint Benoît à laquelle il était soumis. Mais pour des hommes confrontés à de durs combats, en milieu hostile, souvent prisonniers et à la merci des musulmans, la cérémonie initiatique n'était-elle pas une nécessaire mise en condition, une préparation psychologique ? Il est probable que des tribunaux ecclésiastiques donnant la parole à la défense, ce que l'Inquisition ne permettait pas, auraient été compréhensifs sur ce point. Pour le reste, comme dans toute société, des pratiques déviantes avaient pu apparaître ici ou là. Mais il est inimaginable que l'Ordre en tant que tel, que tout portait au service de l’Église et de la reconquête des lieux saints de la chrétienté, et qui avait fait ses preuves sur le champ de bataille, ait pu se corrompre lui-même à ce point. L'hérésie, la vente de biens spirituels, de sacrements, la sodomie, le crachat sur les insignes de la religion, tous les maux dont l'Ordre a été accusé ne sont probablement que médisance, fantasme et calomnie.

Alors, pourquoi Clément V, lorsqu'il a été mis en situation de le faire,  n'a t-il pas absous les Templiers ? Probablement parce que lui-même n'était pas totalement innocent.

Lorsqu'il s'est opposé à Philippe le Bel, en effet, Clément a été la cible d'une campagne de communication particulièrement violente menée par l'homme de main du roi, Guillaume de Nogaret et ses affidés (on estime aujourd'hui que Philippe le Bel a inventé les fakes, les fausses informations si fréquentes et si gravement influentes dans notre société largement soumise aux réseaux sur internet) dénonçant la nomination des parents et amis du pape à des fonctions ecclésiastiques très rémunératrices, ce que l'on désigne sous le terme de simonie. " Que prenne garde le pape, il est simoniaque, il donne par affection de sang les bénéfices de la Sainte Eglise de Dieu à ses proches parents... On pourrait croire que c'est à prix d'or qu'il protège les Templiers, coupables et confessés, contre le zèle catholique du roi de France. Moïse, l'ami de Dieu, nous enseigne la conduite qu'il faut tenir vis-à-vis des Templiers quand il dit : Que chacun prenne son glaive et tue son plus proche voisin." Amalgames, menaces, invocations suprêmes, tout y est.

Malheureusement, quant au favoritisme, les ennemis de Clément n'avaient pas tort. Pendant son règne, Clément V a nommé 23 cardinaux dont une grande majorité de français et gascons, ce qui conduira à l'élection de son successeur, le cadurcien Jean Duèze, qui installera durablement la papauté à Avignon, mais surtout nombre de ses parents. Liste établie par wikipédia :

Le , à Lyon, le nouveau pontife désigne ses premiers cardinaux. Il remet leurs chapeaux à cinq de ses neveux : Bérenger Frédol le Vieux, Arnaud Frangier de Chanteloup, Arnaud de Pellegrue, Raymond de Got et Guillaume Ruffat de Fargues. Sont aussi de la promotion : Pierre de La Chapelle-Taillefert, Pierre Arnaud, Thomas Jorz, dit Anglicus, confesseur d’Édouard II, Nicolas Caignet de Fréauville, confesseur de Philippe le Bel et Étienne de Suisy, vice-chancelier du roi de France.

Le , il procède à sa seconde nomination de cardinaux. Ils sont au nombre de cinq : Arnaud de Faugères (ou Falguières), Bertrand des Bordes, Arnaud Nouvel, Raymond-Guilhem de Fargues, son neveu, et Bernard Jarre (ou Garve) de Sainte-Livrade, son parent.

Le , pour la troisième fois, il désigne ses cardinaux. Entrent dans le Sacré et Antique Collège : Guillaume de Mandagout, Arnaud d’Aux de Lescout, Jacques Arnaud Duèze, le futur Jean XXII, Béranger Frédol le Jeune, petit-cousin du pape, Michel de Bec-Crespin, Guillaume-Pierre Gaudin, Vital du Four et Raymond Pierre.

Sachant que Arnaud de Chanteloup et Arnaud d'Aux, oui, le bâtisseur de la collégiale de La Romieu, à 15 km de Lectoure ( il jouera un rôle très important durant le concile de Vienne qui supprimera l'Ordre du Temple et sera le camerlingue, ministre des finances, de Jean XXII ) sont également ses parents, cela fait, si mon compte est bon, 10 parents sur 23 cardinaux ! Dont huit portraiturés dans notre galerie de famille.

On n'ose pas imaginer ce que cela doit donner si l'on étudie les nominations d’évêques, de chanoines, d'abbés... Les membres laïcs de la maison de Got sont également généreusement dotés de revenus religieux (!) en Italie particulièrement, à Spolète, Citta del Castello, Ancône... Il y faudrait une thèse.

A la décharge de Clément, à l'époque, les garçons de noble lignée qui n'héritent pas du titre et du domaine familial, et ne souhaitent pas choisir le métier des armes, entrent naturellement en religion, et l'on va chercher alors les candidats au cardinalat où ils se trouvent... Il fallait bien également contrebalancer l'influence de l'église italienne, c'est de bonne politique.

L'église catholique mettra longtemps à se corriger de ce dérèglement, dont Clément semble avoir marqué l'apogée. Son règne est relativement bref. Il ne quitte Avignon que pour voyager durant de longs mois, en France et en Gascogne où, naturellement il rencontre ses parents, proches ou opportuns. Les chroniqueurs et les historiens nous disent que les audiences de Clément consistaient en un défilé interminable de solliciteurs et qualifient ce pape d’influençable. C'est certain.

Une magnifique illustration où Clément décide à l'endroit de solliciteurs, introduits par des cardinaux qui posent une main protectrice sur leur épaule. On ne peut pas mieux dire. Portrait officiel ou caricature pamphlétaire ?

 

Et Lectoure me direz-vous ? J'y viens.

En 1307 ou 1308, Clément nomme évêque de Lectoure Guillaume des Bordes qui occupera la charge jusqu'en 1330. Mais en réalité, Guillaume suivra la cour de Clément puis celle de Jean XXII et passera peu de temps dans notre ville, déléguant la bonne gestion de ses affaires à un vicaire.

A la même époque, un des chanoines de la cathédrale de Lectoure est ... son frère, Bertrand des Bordes, qui ne réside pas plus à Lectoure puisqu'il est camérier** du pape, c'est à dire le plus proche serviteur du pontife. Bertrand des Bordes deviendra évêque d'Albi***et fera partie de la deuxième promotion de cardinaux nommé par Clément.

Mais ce n'est pas tout.

On découvre que Bertrand des Bordes a succédé à ce poste de camérier à... Giacomo da Montecucco, maître de l'ordre du Temple de la Province de Lombardie, arrêté puis emprisonné par la police de Philippe le Bel à Poitiers en 1307 ! Le dernier des Templiers à avoir servi un pape****.

Bertrand des Bordes, chanoine de Lectoure, camérier du pape, cardinal d'Albi, pièce maîtresse de l'affaire des Templiers.

 

Voilà une découverte troublante.

- Comment les deux frères des Bordes sont-ils devenus des proches de Clément ?

- Quelle a été l'attitude de ces deux "lectourois" pendant le procès fait aux moines-chevaliers par la justice du roi de France et l'Inquisition ?

- Ont-ils bénéficié des largesses du pape, outre leurs nominations à des charges de hauts rang et revenu ?

- Quel a été leur rôle dans la transmission des biens de la maison du Temple à Lectoure ?

- Étaient-ils du voyage dans notre ville avec Clément en novembre 1308 ?

Nous ne pouvons pas raisonnablement ambitionner de répondre un jour avec certitude à ces questions mais, visiblement, il y a encore du grain à moudre dans cet infernal moulin de l'affaire des Templiers.

                                                                             (A suivre)

                                                                             ALINEAS

 

* La magnifique saga de Maurice Druon, devenue culte tant en librairie qu'à la télévision, Les rois maudits, n'est évidemment pas visée par notre flèche. Disons simplement que Clément V y est maudit une fois de plus, dans les premières éditions, à plusieurs siècles d'intervalle, puisque l'académicien, ça arrive à tout le monde, fait erreur en le confondant avec son successeur, Jean XXII, en imaginant sa dépouille mortelle en route vers Cahors, sa ville d'origine. Même pas gascon. En fait, Clément lui, sera enseveli à Uzeste, en Gironde.

** Il y a parfois confusion, suivant les époques et les auteurs, entre camerlingue, terme attribué progressivement au responsable des finances de la cour du pape, et camérier, chambrier ou cubiculari,  chargé du service personnel du pape, parfois considéré comme son garde du corps, surtout si la fonction est occupée par un militaire. Un certain nombre de Templiers ont occupé ce poste avant la suppression de l'Ordre.

*** Bertrand, lui non plus, ne s'assoira pas souvent sur la cathèdre du magnifique vaisseau de brique rose qui domine le Tarn, en plein chantier à cette époque. Entre 1301 et 1308, dans le contexte des derniers sursauts du catharisme, on sait que Philippe le Bel prélève les revenus du diocèse d'Albi à la place de l'évêque, Bernard de Castanet ! A la nomination de Bertrand des Bordes, le différent financier semble avoir été résolu. Que faut-il en conclure ?

**** Après s'être laissé convaincre par Clément de ne pas fuir, da Montecucco comprendra que le pape est dans l'incapacité de protéger l'Ordre, et, craignant pour sa vie, s'échappera avec quelques compagnons de sa prison de Poitiers en février 1308. Il parviendra à regagner l'Italie et intègrera ultérieurement, semble t-il, l'ordre des Hospitaliers.

 

SOURCES :

. Clément V, le pape gascon et les Templiers, Monique Dollin du Fresnel, Ed. Sud Ouest 2014.

. Le personnel de la cour de Clément V, Bernard Guillemain, Mélanges de l'école française de Rome 1951, p. 139-181, disponible sur Persée.

. Les Templiers, ces inconnus, Laurent DAILLIEZ, Librairie académique Perrin 1972

. La persécution des Templiers, Alain Demurger, Payot 2015.

. Sur Clément V : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cl%C3%A9ment_V

. Sur le procès : https://fr.wikipedia.org/wiki/Proc%C3%A8s_de_l%27ordre_du_Temple

. Liste des évêques de Lectoure : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_%C3%A9v%C3%AAques_de_Lectoure

 

ILLUSTRATIONS :

. L'illustration qui porte le titre de cet alinéa ne représente pas Clément V mais Innocent IV, dirigeant le concile de Lyon en 1245 qui prononcera l'excommunication de l'empereur Frédéric II. Archives Nathan.

. Les Templiers sur le bûcher, Chroniques de France, British library.

. La galerie de portraits de famille a été composée à partir des articles wikipédia consacrés à chaque cardinal. Idem portrait de Bertrand des Bordes.

. Miniature Clément V en audience, Librairie Palatine de Rome.

 

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire

Repost0

Publié le 1 Février 2019

LE CHEF D’ŒUVRE

D’HOMO SAPIENS

 

Si l’âme du moulin est le meunier, la roue en est le cœur. Pas la meule, non, sujet encore lointain dans la progression patiente de nos alinéas et vague masse enfouie au tréfonds de la roche, avant que le meulier ne se décide à la dégager au burin. Non, nous parlons de la roue de bois et de métal, rouet ou rodet, roue à aubes, qui ébranlera la lourde pierre à moudre. Cette merveilleuse invention humaine, sans doute la plus importante dans l’Histoire du développement économique de l’humanité. L’outil qui nous semble si commun, si évident, au point de passer inaperçu, la pièce maîtresse qui fait encore aujourd'hui le lien entre l’eau, l’air, et le travail industriel, qui capte l’énergie des éléments naturels et la transforme en puissance mécanique, qui actionne, soulève, propulse, démultiplie, répète le geste à l’infini. La roue qui est l’auxiliaire soumis, disponible et fidèle de l’homme industrieux, homo sapiens technologicus.

De par la taille réduite des moulins de nos campagnes et du fait de l’exclusivité des énergies naturelles, la meunerie traditionnelle peut sembler être le modèle parfait d’une activité respectueuse de l’environnement, une écologie avant l’avènement des partis politiques. Un éden d’industrie ? Écologique si l’on veut, mais rien de moins naturel, car le cercle parfait, filaire et rigide, n’existe pas dans la nature. La roue simple est une invention ab nihilo. La roue du moulin est probablement sa fille ou sa cousine.

- Allons Alinéas, tu ne vas tout de même pas nous raconter le jour J, la genèse, l'instant antique de cette découverte ?

- Si, je tente le coup...

 

 

...Il n'était pas conscient de l’importance de son invention, ce héros qui a exposé, par hasard, pour la première fois une roue à la force d'un cours d'eau. Il ne pouvait pas savoir où nous mènerait cette course folle... Tiens, je l'imagine le maladroit, interloqué, observant son char, accidenté, retourné dans le ruisseau, dont l’une des roues, immergée, entraîna la seconde dans un mouvement continu et régulier. En quelque sorte, la tarte tatin du moulin à eau.

Trêve de plaisanterie -quoique- l’image des deux roues et de l’essieu est intéressante car elle figure bien le mécanisme du moulin gascon.

En effet, contrairement à l’idée que l’on s’en fait en général, historiquement, en Occitanie, c’est-à-dire dans le tiers sud de la France, la roue à aubes, extérieure et tournant verticalement dans la chute d’eau, comme l’ont représentée systématiquement les peintres pendant des siècles, est très rare. Non, chez nous, la roue, dite à cuillères, est suspendue, à plat, à l’intérieur du bâti. A l’abri des regards. Il n’y a ni engrenage, ni renvoi d’angle, comme il est nécessaire pour convertir le mouvement de l'axe horizontal de la roue à aubes sur un deuxième axe installé verticalement. Dans le système occitan, comme il apparaît sur notre schéma, un axe unique relie directement la roue à la meule tournante installée au-dessus.

La seule explication à cette répartition en France, roue à aubes au nord / roue à cuillères au sud, est la tradition orale des générations de meuniers et de charpentiers précisément. La langue d’oïl aurait véhiculé la technique de l’aube, la langue d’oc celle de la cuillère. Un fait culturel.

Le système à roue horizontale, est historiquement le premier décrit par les textes antiques. Il était utilisé en Illyrie (actuelle Croatie) plusieurs siècles avant l’ère chrétienne et bien avant l’invention de l’aube, cette fois par les romains.

L’un des avantages de cette disposition horizontale et de l’entraînement direct, est la simplicité mécanique du système, toute relative cependant. Pas d’engrenage, pas de mécano.

Par contre la roue à cuillères est hautement plus élaborée que la roue à aubes sur le plan de la conception et de la fabrication. Du grand art. Un travail d’ébéniste à l’origine, complété progressivement par celui du forgeron. Un assemblage complexe, composite de variétés de bois nobles choisies chacune pour ses propriétés spécifiques, d’une grande précision et d’une solidité à toute épreuve. Le puissant flux du canon à eau d’un côté, le poids considérable et l'inertie de la meule tournante au-dessus. Les tensions sont extrêmes. Il faut que l’outil soit parfait pour que le mouvement de la machinerie soit continu et régulier.

Je n'ai pas choisi la vidéo ci-dessous pour son esthétique mais parce qu'elle illustre parfaitement le travail du rouet suspendu à son axe, la puissance obtenue et l'ambiance qui règne dans la salle de la roue. On vous le disait, ce n'est pas un petit coin tranquille.

 

La roue à cuillères est à l’origine des turbines employées aujourd’hui dans les domaines de la production d’électricité, y compris nucléaire, ou dans le transport aérien, excusez du peu ! Entre temps bien sûr, la puissance des cours d'eau et du vent a été remplacée, très largement, par celle des énergies fossiles, charbon, pétrole et atome.

 

J'arrête ici mon exposé car je sens bien que je perds quelques lecteurs sensibles, qui trouvent que la roue de ce moulin bucolique a bien mal tourné.

                                                                                ALINEAS

 

Pas de roue à aubes en facade. L'eau passe sous la bâtisse où le rouet se cache.

 

 

PS. Heureusement, il y a dans nos Pyrénées et en Dordogne, qui n'est pas gasconne d'accord, mais bien occitane, quelques roues à aubes qui nous donneront l'occasion d'évoquer une fois prochaine, le mécanisme qui fait du moulin à eau un spectacle animé, lumineux et réjouissant.

 

DOCUMENTATION :

Il existe un grand nombre de sites, blogs, ouvrages... disponibles sur le web. Alors, je propose pour faire simple: Le moulin à rodet de wikipédia ! https://fr.wikipedia.org/wiki/Moulin_%C3%A0_rodet

Et aussi Le moulin hydraulique, toujours chez wiki : https://fr.wikipedia.org/wiki/Moteur_hydraulique

ILLUSTRATIONS :

- Oenomaos et Myrtilos. Bas-relief Grèce antique. Vous pouvez vérifier, le char s'est bien retrouvé roues en l'air. Mais c'était un sabotage. Histoire compliquée, mythologie grecque...

Photo Haiduc - Metropolitan Museum of Art NY - Wiki.

- Schéma J. Nuet-Badia

- Photo du rouet http://Par Castanet — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1589949

- Carte Rivals, Le meunier et le moulin, déjà cité sur ce cybercarnet https://etudesrurales.revues.org/103, la bible en la matière.

- Photos EDF et Airbus

- Moulin de Cajarc à Cordes. Courtesy https://www.moulindecajarc.com/

 

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Moulins

Repost0

Publié le 15 Janvier 2019

 

Ce matin, je suis allé faire ma petite balade de santé.

Un épais brouillard m'enveloppe. Pas un bruit. Pas âme qui vive.

Les abords de la maison ont une apparence inhabituelle, comme s’il s’agissait d’un décor de théâtre fantastique, installé là nuitamment par quelque malin. Allons, j’emprunte le chemin de Saint Jacques qui gravit le coteau et je pénètre dans le bois d’Arrajacamp. Un passage que je

connais par cœur mais qui, aujourd’hui, toutefois, me paraît changé ; les distances ne sont plus les mêmes, je ne voyais pas cet arbre à cet endroit, ni celui-là aussi imposant. Puis, arrivant dans la bambouseraie, je trouve qu’il fait vraiment très sombre. Une hésitation. Un petit frisson me parcourt l'échine. Peur, moi ? Je n’en ai plus l’âge. Je me souviens, avec émotion, de mes frayeurs, lorsqu’enfant, rêvassant, je me perdais dans la châtaigneraie entre Quercy et Périgord, au fond de quelque mine abandonnée ou dans une forêt de buis montant à l’assaut d’une falaise gigantesque. Mais la Lomagne, elle, n’est plus couverte de grandes forêts. Aux portes de Lectoure, la forêt de Saint Mamet, jadis réputée pour ses loups et ses brigands, n’est plus qu’un lambeau de bosquets.

Sorti du bois, je prends le chemin qui redescend vers le ruisseau. La vue sur la ville est bouchée. Purée de pois. Tout à coup une cloche sonne comme si elle était suspendue là, à quelques mètres, derrière ce buisson noir. Ce n’est pas le glas… Mais ce n’est pas la joyeuse volée de messe non plus. Plutôt une sorte de carillon désordonné comme si monsieur le curé avait perdu la tête. Bizarre. Mon imagination sans doute.

Je rentre dans le chaos de rochers de Cardès. Ce lieu très étrange était autrefois le domaine des Hommes cornus « qui sortaient la nuit pour enlever les plus jolies filles, car il n’y a pas de femmes cornues ». Légendes. Mais tout de même, cette impression d’être observé ou suivi. J’allonge le pas.

Enfin, en descendant à travers champs, moitié courant, moitié freinant, vers le hameau de Lafont-chaude, une odeur de feu de cheminée qui devrait me rassurer. Cependant je distingue ici la Tour du bourreau, penchée sur le cimetière, enveloppée d’une écharpe de brume. Un corbeau croasse.

Et bien, vous me croirez ou non, à la première maison que je trouvais enfin sur le chemin du retour, un rideau s’écarte derrière les carreaux, et là, un chat noir me regarde d’un air sombre.

Jean-François Bladé l’avait bien dit.

                                                                     

LE MEUNIER ET LES MAUVAIS ESPRITS

Les imbéciles ne prennent pas garde aux chats ; mais les gens avisés s’en méfient. Beaucoup de ces bêtes-là ont fait un contrat avec le Diable, qui les paie pour veiller toute la nuit, et faire sentinelle, quand les Mauvais Esprits s’assemblent. Nul n’est en état de dire au juste ce que les chats reçoivent de gages, ni ce qu’ils en font. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le Diable les invitera à dîner le mardi gras. Voilà pourquoi il est si rare de voir un chat ce jour-là.

Maintenant, vous comprenez pourquoi, tout le long du jour, les chats sommeillent ou font semblant, l’hiver au coin du feu, l’été au premier endroit venu. Ils sont fatigués d’avoir patrouillé toute la nuit, autour des granges et des étables, dans les caves et les greniers. Vous comprenez aussi qu’avec de si bonnes sentinelles, les Mauvais Esprits sont presque toujours avertis à temps pour s’en aller. Voilà pourquoi ceux que nous pouvons voir ne paraissent pas souvent, et s’évanouissent comme un éclair.

Il y a en effet, des Mauvais Esprits que l’homme peut voir, et d’autres qu’il ne verra jamais. Je ne parle pas des sorcières et des loups-garous, qui ne sont que des gens liés par un contrat avec le Diable. Je parle des Fantômes, des Peurs et des Dracs, que l’on a vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il y a aussi la Marrauque et la Jambe-Crue, qui rôdent, le soir, autour des métairies, et derrière les meules de paille, pour voler les petits enfants, qu’elles vont manger je ne sais où. Voilà les Mauvais esprits que l’homme peut voir.

Il y en a d’autres dont je ne sais pas le nom, et que nous entendons, sans les voir. L’été, ils dansent au clair de lune, dans les prés, dans les champs, et sur la cime des arbres. L’hiver, ils demeurent tout le long du jour dans les greniers, dans les fours et les trous de mur ; et ils n’en sortent que la nuit, pour faire grincer et battre les portes et les fenêtres.

Il y a aussi des Mauvais Esprits, que l’homme voit sans se douter de rien. Ceux-ci ont le pouvoir de prendre toutes sortes de formes, de se changer en bêtes, en arbres, en pierre et autres choses pareilles. On les prend pour ce qu’ils ne sont pas, et on passe sans y faire attention. Si vous ne croyez pas cela, je ne suis pas embarrassé de vous en donner la preuve.

Vous connaissez le moulin d’Aurenque(1) aussi bien que moi. Un jour, la mécanique des meules se détraqua. Alors le meunier se dit en lui-même : « Voici qui est bien ennuyeux. Mais plaie d’argent ne fait pas mourir. Il y a à Condom, un fameux charpentier pour moulins. J’irai le chercher cette nuit. Demain, je le ramènerai, et quatre jours ne passeront pas sans que mes meules rentrent en danse. »

Alors, le meunier s’en alla dans l’écurie, étrilla son plus beau cheval, le bâta, et lui donna double picotin d’avoine. Cela fait, il s’habilla de neuf, but et mangea comme un homme qui doit aller loin, et revint à l’écurie mettre la bride à son cheval. C’était au temps du bois mort(2). Il faisait noir comme dans un four. Sur le coup de onze heures de la nuit, le meunier monta à cheval, armé d’un coutelas, car il lui fallait traverser de grands bois, et il craignait les mauvaises rencontres de loups et de voleurs.

En traversant le Ramier(3, tout alla bien. Le meunier content, tira sur la bride du côté de Lamothe-Goas(4), et ne tarda pas à sommeiller sur le bât, le cheval allait au pas. Combien de temps le cavalier dormit-il ainsi ? Jamais il n’a pu le dire. Quand il se réveilla, il était prisonnier, serré de tous côtés par de grands chênes, par des arbres couchés et des branches mortes, par des ronces et des épines, si pressées, si pressées, qu’un serpent ou une vipère n’auraient pu y trouver passage. Les feuilles sèchent tremblaient ; les branches se rompaient ou claquaient. Les buissons, que nulle serpe n’avait jamais émondées, égratignaient le cavalier et le cheval, sans leur permettre de faire un pas.

 

Le meunier comprit alors qu’il était tombé dans une assemblée de Mauvais Esprits, qui prennent toutes sortes de formes. Il tira sur la bride, n’éperonna plus sa bête, et attendit le jour en priant Dieu.

Jusqu’à la pointe de l’aube, le meunier fut tourmenté de mille façons. Quand le chant du coq mit les Mauvais Esprits en fuite, le cavalier se trouva, sans savoir comment, au milieu du grand chemin, et à demi-portée de fusil du château de Lamothe-Goas.

La dame de ce château (c’était une veuve fort charitable) manda le chirurgien de La Sauvetat(5), qui soigna le meunier pendant sept jours. Elle envoya aussi un valet à Condom, avertir le charpentier pour moulins ; de sorte que la mécanique était réparée, le matin même où le meunier rentra chez lui.

 

_____________________

Le lectourois Jean François Bladé a collecté, au 19ième, les contes et les légendes de Gascogne.

Lectoure et la Gascogne lui doivent beaucoup. Les spécialistes considèrent que Bladé se situe quelque part entre Charles Perrault et Alphonse Daudet. Une prochaine fois, dans notre rubrique Littérature, nous donnerons la place qui lui revient à sa très belle plume.

Mais le texte que nous lui avons emprunté, et qui nous permet de joindre le fantastique à nos moulins, n'est pas une fiction, on l'aura bien compris. Alors soyez prudents...

 

                                                                          ALINEAS

_________________________

Photos. Michel Salanié

 

(1) Hameau de la commune de Castelnau d'Arbieu (canton de Fleurance), sur la rivière du Gers.

(2) Le mois de décembre.

(3) Forêt entre Lectoure et Fleurance.

(4) Château de l’ancien pays de Condomois, canton de Fleurance (Gers). Lamothe-Goas était jadis un comté.

(5) Bourg de l’ancien comté de Gaure, actuellement compris dans le canton de Fleurance.

 

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Contes

Repost0

Publié le 1 Janvier 2019

 VOTEZ !

Chers lecteurs, si nous adhérons en 2019, ce sera au parti-pris d'un cadre de vie préservé. Si nous manifestons, ce sera pour vous faire partager nos petits bonheurs. Aux armes jardiniers, promeneurs et poètes !!!

Oui, cher abonné, cher lecteur de passage, avec tous nos vœux pour la nouvelle année, nous vous offrons une petite rétrospective des photos qui ont chapeauté nos alinéas en 2018. Nous les choisissons avec beaucoup de soin et de plaisir : couleurs, petits secrets, points de vue...

Allez, citoyen, dis-nous, dans le champ de saisie des commentaires ci-dessous, quelle est la photo qui te parle le mieux de Lectoure, celle que tu garderas en mémoire. On peut aussi élire un duo ou un trio de photos. Ce sera une façon toute pacifique, de résister avec nous, sans illusions mais sereins, au pouvoir du temps qui passe.

                                                                                 ALINEAS

Pour agrandir la photo, clic droit et [afficher l'image].

 

1 - Le clocheton de l'hôpital devenu village de brocanteurs, épingle un nuage en guise de chevelure fantasque.

 

2 - Au printemps, les chemins sont bornés de montagnes de fleurs d'aubépine où atterrissent en mission, les butineuses d'Arrajacamp.

 

3 - Du matin jusqu'au soir, la Croix-rouge salue les enfants des écoles en promenade, les vieux sur leur banc au soleil, et les derniers pélerins, essouflés mais enchantés.

 

4 - Photo prise depuis Hausset, à 2 km sur le chemin de Saint-Jacques, côté ouest. La distance écrase la perspective : entre la masse du château-hôpital et le clocher-tour, la ville semble rapetissée.

 

5 - Aux Ruisseaux, malgré les affleurements rocheux qui refusent de rentrer dans le rang, les andains sont parallèles. Les balles de foin ne resteront pas dispersées très longtemps. Allez hop ! Charriées, empilées, engrangées.

 

6 - Cette année, la pluie aura été abondante. Arbres et nuages moutonnent de concert.

 

7 - Rue de la Barbacane. Où la ville "fait le mur" pour s'égailler dans le faubourg.

 

8 - Alentour, des circuits nature-patrimoine-gourmandise, pour tous les goûts. Ici, le promontoire de Lagarde-Fimarcon.

 

9 - A quelques encablures du plateau de Baqué, dans le calme plat, la citadelle flotte.

 

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Beaux arts

Repost0

Publié le 21 Décembre 2018

 

L’averse a battu le coteau d’Arrajacamp, chassée par la brise océane.

 

Une à une, les étoiles s’installent dans le ciel des landes et du golfe de Gascogne où naissent les tempêtes et aussi le bel été.

 

L’une d’elles, plus fragile, plus humaine peut-être, s’est posée au faîte d’une étable, sur le chemin de crête qui court des citadelles cathares aux grasses collines basques.

 

Dans la pénombre, silencieux, le pérégrin poursuit sa marche vers Saint-Jacques-en-Galice où, au petit jour paraît-il, les étoiles tombent en pluie.

 

Joyeux Noël ! En gascon....

 

 

...Bon Nadau !

 

Prononcer à peu près "Boun Nadaou". Adishatz

                                                     Alinéas

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Alinéas

Repost0

Publié le 15 Décembre 2018

 

SAMBUCO !

Trois notes de caractère.

Et si on fêtait ça ? Après bientôt deux ans d’existence -comme le temps passe- ce cybercarnet n’a pas encore abordé la question fondamentale du « quoi boire ? ». J’ai bien laissé, ici et là, échapper quelques soupçons de ma tendance coupable, toute raisonnable cependant. Terroir et traditions, bien sûr, convivialité, c’est une nature dans cette maison, et encore, après le départ des derniers hôtes, juste une goutte de Madiran pour partager en amoureux un vestige de brebis des Pyrénées…

J'éviterai à ceux qui me connaissent de me trahir plus avant : c’est vrai, je ne dis pas très longtemps « non, merci » à un vieux whiskey, bien installé au fond d’un fauteuil club, ou à un ti-punch avant d’attaquer un colombo de requin.

 

Aujourd’hui, ce n’est plus un aveu, c’est un plan d’attaque.

 

Notre rubrique Cuisine le prouve, la table de la Mouline de Belin n’est pas avare de ses recettes, qui voyagent… allez  soyons modestes, presque dans le monde entier. Mais là, je vous le dis tout sec, nous nous sommes fait doubler localement. Quelle surprise en effet, de participer à une manifestation publique, de qualité et d’envergure heureusement, chez ces dames de Berrac pardi ! - on dirait un titre de roman -, et de voir servir à l’apéritif cette invention non déposée - sommes-nous  imprévoyants !? -, notre cocktail maison que l’on croyait exclusif. Le savoir-faire de la Mouline de Belin ainsi exposé sur la place publique, certes celle d’un petit village gascon qui résiste à l’envahisseur, mais tout de même, il y avait des risques de fuites dans la presse. Alors, il n’y a plus à tergiverser : il faut faire monter l’affaire… non pas en mousse, mais en puissance. Allons-y.

 

 

INGREDIENTS :

 

Le sirop de fleur de sureau. Sambucus nigra (voir notre alinéa ici), l’arbuste qui embaume les chemins de Gascogne au mois de mai. Facile à faire à la maison, comme tous les sirops. Encore faut-il trouver ses chaussures de rando, son sécateur… et se faire violence. Pas de panique, vous l’achèterez tout fait (voir ici). En outre, vous aurez l’alibi, s’il vous en faut un, de pouvoir faire, avec une eau pétillante, des limonades pour la soif,  pour les enfants, les sportifs et les sans-alcool. Succès garanti aussi.

Le sureau développe un parfum aux réminiscences exotiques. Vous vous amuserez à faire deviner vos invités. Rien que pour vous, nous vous soufflons la réponse: litchi.

 

L’armagnac. Vous en avez toujours une bouteille chez vous pour la pâtisserie. Non ?! Eh bien vous savez ce qu’il vous reste à faire. Un Trois étoiles, aussi qualifié VS (Very Special, eh oui, l’influence d’un marché devenu planétaire) conviendra très bien. Car, si vous avez un grand flacon, un millésime de chez Laberdolive par exemple, ce sera dommage de le mouiller.

 

 

Lectoure a la chance d’abriter deux excellentes maisons que nous recommandons à nos amis et à nos hôtes : le Domaine d’Arton (voir ici) et le Domaine de Mirail (voir ici).

L’Armagnac, la plus vieille eau de vie de France, séduit les amateurs de spiritueux par son tempérament chaleureux, son parfum boisé, ses notes de fruits secs et de caramel, on pourrait y consacrer plusieurs alinéas mais ça ne remplacera pas la pratique.

 

Pour les bulles vous choisirez un vin effervescent de qualité. Un

champagne pourquoi pas, c’est fête ! Mais, ne cassez pas la tirelire, il y a d’autres besoins… Une bonne « méthode traditionnelle » ou « méthode champenoise », appellation aujourd’hui règlementée, autrement dit un crémant, suffira, c’est le mélange des trois ingrédients qui fait l’originalité de notre cocktail.

Pour nos voisins et nos visiteurs, nous avons la chance -là

encore !- d’avoir à Lectoure, la cave des vignerons Plaimont-Val de Gascogne, qui propose, en complément de sa belle gamme de vins et d’armagnac, un bon vin effervescent: Bulles. Si le nom est un peu… léger, voilà un excellent produit qui s’offre joliment, nature, à l’apéritif comme au dessert.

Dans tous les cas, vous éviterez les mousseux doucereux ! Du brut, du caractère, du panache, mordiou !

 

A la Mouline de Belin, nous avons baptisé ce cocktail « Sambuco ! ». C’est le nom du sureau noir tout autour de la méditerranée et jusques aux pinèdes océanes. C’est également le nom de la flûte. La flûte du fifre qui marche en tête de la compagnie des mousquetaires. Sambuco sonne clair comme trois notes de caractère. Le vin frais pétille d’esprit, l’armagnac apporte la profondeur. Le sureau, le bouquet.

 

Pour le décor, humectez le bord de vos verres sur la chair d’un citron et retournez-le sur un lit de sucre fin. Pour la mise en scène, une lichette de pruneau d’Agen ou une feuille de verveine embrochés sur une pique en bois plongée dans le breuvage, suggèreront une touche batailleuse. Une composition toute de tradition, de goût et de belle nature.

 

Voilà un cocktail qui ravira vos invités pendant les fêtes de Noël et de Nouvel An. Nous vous offrons amicalement notre recette pour élaborer celui-ci et nos souhaits de réussite de celles-là.

 

Tchin ! A la bòste !

 

                                                      ALINEAS

 

Photos M. Salanié

Illustration Les gardes françoises, Abraham Bosse 1632, BNF Gallica.

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Cuisine

Repost0

Publié le 29 Novembre 2018

 

ÉTOİLES & TOİLES

 

Ce matin, le chemin de Saint Jacques est recouvert d’un embrouillamini de fils d’argent ampoulés d’une multitude de gouttes de cristal. Comme si on préparait un heureux évènement, une fête peut-être. Vous êtes au courant, non ?

Les auteures -eh oui au féminin, je n’y puis mais- avaient déguerpi à l’heure de ma découverte et j’ai bien regretté de ne pas les avoir vues à l’œuvre. Au chef-d’œuvre devrais-je dire. Combien étaient-elles sur le métier ? A quelle vitesse ont-elles tissé cet écheveau ? Quelle invraisemblable débauche d’énergie.

Et pour quoi donc ? A cette saison, pas un papillon ne s’est fait piéger, pardi ! Alors oui, il faut le croire, tout ça uniquement pour la beauté du geste, pour le plaisir des yeux. Eh bien, c’est réussi vous ne trouvez pas ?

Dommage cependant, pas un jacquet n’est passé... Art éphémère. Foin de tapage. A cette saison, sur ce chemin du champ d’étoiles, le soleil paraît et le rêve s’estompe.

 

                                                 ALINEAS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Beaux arts

Repost0

Publié le 9 Novembre 2018

LE RIRE DU POILU

Les cérémonies de commémoration de l'armistice de 1918 marquent une victoire militaire et devraient en avoir l'esprit sinon la forme mais elles apparaissent plutôt aujourd'hui comme une triste litanie. Sans doute la proximité de la Fête des morts. Et puis évidemment, il y a là, au cœur de nos villes et de nos villages, gravé sur la pierre de nos monuments aux morts, inévitable, le décompte dramatique de l'hécatombe. Comme un sinistre et obsédant héritage.

Mais le 11 novembre 1918, à Lectoure comme ailleurs, les français ont bien fêté une belle victoire. Les cloches ont sonné joyeusement. Il faut se figurer le bonheur, les rires, les chants, les drapeaux, rue Nationale, sur le parvis de la cathédrale, dans la cour de l'Hôtel de Ville.
Il y a eu, dans les heures qui ont suivi le cessez-le-feu, un exemple unique dans l'Histoire de France, de liesse générale, rassemblant toutes les classes sociales. Le soulagement bien sûr sur le sort des hommes qui en reviendront*, mais aussi une grande fierté, la récompense de quatre ans de sacrifices, le dessus pris sur la barbarie**.

Avant cette heureuse délivrance, dans la grisaille du temps de guerre, l'humour, la caricature, la légèreté de l'âme française - qui nous est parfois reprochée -, sont omniprésents. Les chansonniers, la carte postale (les réseaux sociaux de l'époque), la presse, utilisent abondamment l'humour, souvent grinçant même s'il peut nous paraître aujourd'hui primaire ou suranné. Le rire a permis aux troupes et à la population civile d'y croire, de tenir, de continuer à vivre en quelque sorte, malgré tout.

Et si la capacité des français de rire de tout et surtout d'eux-mêmes avait fait partie de l'arsenal du futur vainqueur ?

 

Cette glorieuse équipe rugbystique du Midi de la France a fière allure. Nous sommes dans les premiers mois de la guerre. Il y a là bien sûr, beaucoup de forfanterie, c'est également bien français. Les évènements corrigent souvent ces visions simplistes et dont le sens devient vite obsolète, comme tous les commentaires "à chaud" sur l'actualité. Joffre, avec son physique de 3ième ligne, se verra retirer le commandement en chef et n'aura pas eu la capacité de renvoyer aussi rapidement la baudruche teutonne derrière la ligne de ses vingt-deux mètres. Foch lui, se place et attend son heure, qui sera la bonne. De Castelnau, trop aristocrate au goût d'une Troisième République très rad-soc, sera un certain temps laissé sur le banc. Quant aux deux anciens, ils ne seront pas de la fête. Gallieni, mourra, malade, en 1916.

Enfin notre amiral, Auguste Boué de Lapeyrère.

Dépassé par le jeu rapide des cuirassés de la Royal Navy, mis à la retraite, le vieux marin apprendra la nouvelle de l'armistice sur le plancher des vaches. Était-il ce jour-là à Lectoure ? On peut l'imaginer, son téléphone Marty ultra moderne en mains, en liaison avec ses anciens collaborateurs, ému sans doute, dans son domaine de Tulle, havre de paix au bord du Gers, face à la vieille citadelle gasconne, préservée du conflit.

Une très intéressante illustration encore aujourd'hui, malgré les rectificatifs de l'Histoire.

Après les chefs de guerre, passons directement au poilu. Il est sympathique et jovial. Entre les gradés, les civils, les planqués qui sont croqués sévèrement, il a toute l'affection du public et donc des illustrateurs. S'il est moqué, ce n'est jamais méchant. Il fait l'objet d'un véritable culte. Il est l'image de la France qui veut en rire, envers et contre tout.

Les illustrateurs sont d'ailleurs souvent mobilisés et sous l'uniforme, en même temps qu'ils collaborent avec la presse. Ce qui donne à beaucoup de ces illustrations un réalisme tangible. "Ça ne s'invente pas" !

Indépendamment des grades et de l'origine sociale, il y a une réelle fraternisation d'arme. La hiérarchie, à tout niveau, sait ce qu'elle doit à l'humour pour le maintien du moral des troupes. Les souvenirs de nos grands-pères, dans leurs lettres, leurs carnets, la presse, fourmillent d'anecdotes drôles et loufoques. Tout y est sujet à caricature : les petits travers, le règlement, la cuisine surtout. Et la française ! Si la femme, mère, épouse, belle inconnue peut être sujette à plaisanterie voire à gaudriole - l'époque n'est pas toujours fine -, elle est surtout le symbole de paix, du retour à la maison, l'expression du rêve de repos et de réconfort du poilu.

Bien sûr, la censure veille. C'est une loi de la guerre. Mais beaucoup moins qu'on pourrait le croire. Et pour une raison en particulier, c'est que l'opinion de l'époque est très sensible aux principes de liberté. Celle de la presse en particulier, qui a fait l'objet de violents débats sous le second Empire. Elle a été consacrée en 1881 et la presse connaît depuis, son âge d'or. On n'écrit plus, ni ne dessine comme cela aujourd'hui. Georges Clémenceau qui devient Président du Conseil (l'équivalent de notre Premier ministre) en 1917 a, pendant des années, été le journaliste virulent de L'Aurore, de L'homme libre, devenu, à cause de la censure précisément, L'homme enchaîné. Arrivé au pouvoir pour serrer les rangs, il ne peut toutefois pas se dédire et la presse restera relativement libre de ses propos, mais dans le cadre de l'Union sacrée. Il y a un consensus très large pour soutenir l'armée dans son ultime effort, et l'humour est admis pourvu qu'il concoure au moral des troupes et du pays dans son ensemble.

Évidemment, la caricature qui se risque à apparaître défaitiste sera censurée.

 

Ce Carnet d'Alinéas se doit également, de faire une place à l'humour régionaliste.

Au début de la guerre, les régiments sont constitués par régions. Les officiers ne parlant pas toujours la langue maternelle de la troupe, ceci provoquera des difficultés de commandement qu'il faudra résoudre. Certains de ces "pays" sauront y trouver matière à rire. Par exemple Pierre Dantoine, de Carcassonne, dont l'idiome n'est pas le gascon mais le languedocien. Il n'y a que la Garonne entre lui et nos poilus lectourois. Ça nous parle non ?

 

 

Le vendéen Clémenceau, on y revient inévitablement, jacobin, chef de guerre impitoyable et finalement "Père la Victoire", l'homme politique le plus admiré à la date de l'Armistice, en France et à un degré que nous ne pouvons pas imaginer de nos jours, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie, en Asie... fut sans doute, pour les illustrateurs de ses partisans et de ses détracteurs, le personnage le plus sujet à caricature.

Il passa beaucoup de temps à inspecter les premières lignes, au contact du poilu qu'il affectionnait.

Je veux raconter ici une anecdote rapportée par mon grand-père, qui connut l'époque et les lieux. Alors que le ministre coiffé de son célèbre galurin, visitait, comme à son habitude, une tranchée, il s'adressa à un poilu, resté assis sur une caisse de munitions, pour lui demander s'il avait quelque chose à lui dire, une requête à faire...

- ... Je vous écoute mon brave.

Pas de réponse. Clémenceau reformule sa question. Le troufion, mutique, reste accroché à sa bouffarde, sombre, le regard au lointain. L'officier assistant à l'inspection, gêné, se fâche et exige du soldat qu'il réponde. Alors, l'homme se tourne calmement vers Clémenceau et dit:

- D'abord, je ne réponds pas aux civils !

Clémenceau, sa moustache qu'il avait fort broussailleuse laissant deviner un sourire complice, fit signe à l'officier de ne surtout pas sanctionner l'homme. Au delà de la drôlerie de la réplique qui venait de lui être adressée, il pouvait être satisfait. Ses instructions de méfiance dans les communications, pour cause d'espionnage, étaient appliquées par le poilu lui-même... et à la lettre. En outre, l'humour, parfois ravageur, était parmi les principales armes du chef d'une France qui gagnerait la bataille bientôt. 

                                                     ALINEAS

The old Tiger, aux USA en 1920 pour réclamer l'application du traité de Versailles

* Je ne suis pas assez documenté à ce jour sur les Lectourois qui ont été mobilisés. Ceux qui sont montés au front et ceux qui y sont Morts pour la France. Je voudrai y revenir.

Il faudra aussi consacrer un alinéa spécifique aux tirailleurs sénégalais du 141ième BTS, cantonnés à Lectoure et qui furent, quelques semaines avant l'Armistice, touchés par une épidémie de grippe espagnole. 73 d'entre eux sont enterrés au carré militaire de notre ville et honorés dignement chaque année.

** On ne peut oublier la cause essentielle de la guerre. Au delà des faiblesses et des fautes des dirigeants politiques français et de l'impréparation militaire, cette guerre est à mettre intégralement au passif de l'invraisemblable esprit de domination germanique pendant 70 ans. La France saura, heureusement, se réconcilier avec ses voisins d'outre-Rhin. Mais il faudra pour cela, laisser passer, dans l'intervalle, une nouvelle agression, à peine deux décennies plus tard, tout aussi sauvage, et qui n'a été moins sanglante - relativement ! - pour la France, qu'en proportion de son effondrement militaire. Effondrement dû au désarmement, dont la responsabilité incombe aux gouvernements de l'entre-deux guerres qui n'ont pas compris que la Der des Der ne le serait pas. Mais ceci est une autre histoire et ne fera rire personne.

CREDITS / SOURCES

- Pierre Falké, sapeur au 10ième Génie, Le blessé.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Falk%C3%A9

Sur la revue Le Rire, devenue Le Rire Rouge pendant la guerre et présentant une jolie brochette de collaborateurs comme Toulouse-Lautrec, Sem, et Duchamp, excusez du peu, voir: https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Rire

28 années du Rire consultables ici: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34432899t/date

- X (?), Collection humoristique de l'âne, photo Provost, La grande équipe du midi.

- Ch-Léo 1916, GMT, Anatomie du poilu, carte postale de la série Le langage des tranchées.

http://geopolis.francetvinfo.fr/la-carte-postale-media-de-masse-de-la-grande-guerre-43245

http://www.caricaturesetcaricature.com/article-la-grande-guerre-des-cartes-postales-exposition-120103486.html

- Pierre Dantoine, Le sergent et le colombin

https://www.crid1418.org/espace_pedagogique/documents/icono/dantoine.html

http://www.tintamarre.eu/produit/la-grande-guerre-vue-par-dantoine/

- Georges Clémenceau, dit Le tigre.  Wikimedia Commons.

Voir les commentaires

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire

Repost0