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Publié le 24 Mars 2020

UN TYPE

LES PIEDS

BIEN SUR TERRE

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e meunier est un personnage de premier plan en littérature. "Etait" devrais-je dire, et préciser, dans la littérature d'avant la première guerre mondiale, miroir d’une époque où l’homme, sa mécanique et sa farine occupaient une position essentielle dans le paysage et la vie quotidienne de toutes les couches sociales, noble, bourgeoise et populaire, citadines et rurales.  Il est, au sens théâtral du terme, le type même de l'artisan industrieux, présentant les caractéristiques habituellement attribuées aux membres de la corporation. Il y a là matière à de nombreux alinéas. Commençons par notre littérature, gasconne, ancestrale, orale et populaire, oui tout à la fois.  Le travail de collecte et de transcription des « Contes populaires de la Gascogne » par le lectourois Jean-François Bladé est réputé dans le monde entier.  Bladé n’est pas un moraliste à la façon de Charles Perrault ou de Jean de La Fontaine. Plutôt un régionaliste. S’il y a du fantastique dans certains de ces contes, les personnages sont en général bien ancrés dans le terroir, et souvent très vrais. Chez Bladé non plus, les moulins ne plaisantent pas avec les Don Quichotte. Son meunier n’est pas un meunier de fantaisie. L’indécision brocardée par La Fontaine dans Le meunier, son fils et l’âne n’a pas sa place dans la salle des meules des moulins du pays lectourois. Quant au Chat botté de Perrault, il a beau tenir sa ruse de son expérience de chat du moulin, il ne sert qu’à marier le fils du meunier avec la fille du roi. La réputation de la profession n’y a rien gagné.

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Le genre littéraire est évidemment passé de mode, remisé au rang des antiquités, soumis à la puissance des médias modernes et à la révolution des esprits, petits et grands. Seuls quelques nostalgiques ayant connu la première moitié du 20ième siècle où la flamme n’était pas définitivement éteinte, aiment à se rappeler les veillées familiales, lorsque la voix grave et la verve d’un ancien pouvaient donner au récit cent fois entendu un intérêt renouvelé. Et bien sûr, Bladé n’est pas oublié des défenseurs de la langue gasconne, dont il est honoré comme l’un des illustres auteurs. Nostalgiques et défenseurs de notre patrimoine donc, pour combien de temps encore ?

Mise à part cette résistance, honorable mais très locale, la littérature populaire gasconne et Bladé en particulier font, en France et à l’étranger, l’objet d’études savantes menées par des spécialistes, sociologues, ethnologues, historiens, qui y recherchent certains les liens culturels entre les pays et les peuples, d’autres les aspects du folklore régional ou d’autres encore, les spécificités de la technique narrative de nos ancêtres. Ceux-ci étant praticiens d’une science qui porte le nom de « narratologie » ! Je n’en dirai pas plus. Je ne me moque pas. Bien au contraire, je trouve cette tâche tout-à-fait louable mais un peu pointue pour ma chronique.

Enfin, il y a bien un renouveau du genre en tant qu’expression artistique et littéraire, mais il est probable que Bladé n’y retrouverait pas… son compte. Facile. Le personnage du meunier qui nous intéresse non plus d’ailleurs car il a perdu sa place dans le référentiel collectif. Il n’est pas le seul. Les acteurs préférés de Bladé et de ses pourvoyeurs sont le métayer, le maître et seigneur, le bourgeois, sans autre précision sur l’origine de son aisance, et le curé très souvent. On ne dira rien du diable, des hommes cornus qui vivent dans les rochers de Cardès, de l’homme vert… Ce ne sont pas des métiers, quoiqu’il y faille un certain savoir-faire.

Mais les métiers d’autrefois ? Charron et forgeron font partie du décor. Ils manient le feu, toujours prestigieux, et leur ouvrage est évidemment essentiel à la vie rustique. Cuisinier et cuisinière également. D’ailleurs, nous dirons plutôt que la cuisine  elle-même tient une place importante, ses odeurs, ses tentations, nous sommes en Gascogne mordiu ! Notaire et médecin, eux, sont plutôt considérés comme d’aimables escrocs monnayant cher l’un son autorité déléguée, l’autre sa science encore douteuse.

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NOTRE MOULIN QUOTIDIEN

Quant à la meunerie, venons-y, le bâtiment, le métier ou l’homme apparaissent à plusieurs reprises dans le cours de ces Contes populaires de Gascogne. Parfois par un détail : « …l’Oisillon Noir s’alla percher tout en haut d’un moulin à vent ». Ou bien pour signifier la richesse absolue : «… assez d’or et d’argent pour acheter un beau moulin sur la rivière  du Gers, et un château, avec un bois et sept métairies ». Plus poétique, et musical : «… au moulin dont le tric-trac fait riou chiou chiou ». Un moulin rapportant au quotidien des auditeurs du conteur enfin, dans La pâte qui chante,  "...riches et pauvres n’avaient pas de pain à manger. Il fallait aller faire moudre si loin, que ceux qui partaient se perdaient en chemin". Nous ne concevons plus aujourd’hui l’effort que nos anciens devaient fournir pour assurer chaque jour leur subsistance.

Plus profond et intéressant pour situer l’importance du meunier dans la société ancestrale, Bladé rapporte deux contes où notre personnage est central : "Les Esprits" et "L’évêque et le meunier". Le premier meunier est celui du moulin d’Aurenque, commune de Castelnau-d’Arbieu, sur le Gers entre Lectoure et Fleurance. Le second celui de La Hillère, au nord de la commune de Lectoure, aux pieds du Castéra-Lectourois.

En quoi ces récits sont-ils remarquables ? Dans les deux cas, le conteur choisit le meunier plutôt qu’un autre métier, parce que le personnage est habituellement doté des qualités spécifiques qui seront essentielles à l’intention du conte et qui lui sont attribuées sans hésitation par l'auditoire.

 

UN ARTISAN TOUT À SON AFFAIRE

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Le meunier d’Aurenque voit sa mécanique brutalement endommagée. Il ne fait ni une, ni deux et décide, nuitamment, d’aller quérir un charpentier réputé. Priorité au travail. Voilà bien un trait de caractère constant et profond certainement dans cette profession. Là où d’autres attendraient le lever du soleil. Car depuis l’antiquité, au fin fond du pays, sans électricité peut-on se l’imaginer ? tout s’arrête à la tombée du jour, sauf…  Sauf toutes sortes de choses surnaturelles. Or la meunerie est la première activité industrielle où l’inactivité n’est plus admise et où le temps est compté.  Oui mais voilà, le nez sur son métier, ou sur son revenu, le meunier n'écoute plus son environnement naturel et méconnait les dangers qui courent la campagne. Par exemple celui de rencontrer les Mauvais Esprits.  Vous aurez remarqué les majuscules. Parti chercher son mécanicien, en pleine nuit, épuisé, le meunier d’Aurenque s’endormira sur son cheval et se perdra dans la grande forêt jusqu’à ce qu’il soit immobilisé, pris dans les ronces, les arbres couchés et les branches mortes. Le meunier comprit alors qu’il était tombé dans une assemblée de Mauvais Esprits, qui prennent toutes sortes de formes. Il tira sur la bride, n’éperonna plus sa bête, et attendit le jour en priant Dieu. Les Mauvais Esprits évanouis, le meunier sera recueilli et soigné par une dame charitable, qui ira même jusqu’à faire avertir le charpentier pour moulins… Car la chute nous y ramène, malgré tout le travail n’attend pas. Le monde moderne est en route.

 

UNE FORTE TÊTE

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Le meunier de La Hillère lui, est capable de tenir tête à l’évêque de Lectoure. Cela ne nous parle plus aujourd’hui, mais il y a un ou deux siècles, c’était exceptionnel. Voire osé. Dans une société soumise dans le moindre détail aux instructions de l’Eglise et supportant les difficultés quotidiennes avec pour seul secours l’espoir de l’avènement d’un monde meilleur, l’évêque est l’autorité suprême, fors le roi. Et encore, car il côtoie Dieu ! La connaissance, l’esprit, l’autorité lui sont sans conteste reconnus. Mais avec cela, il est parfois injuste. C’est ainsi que dans ce conte, l’évêque de Lectoure en veut au pauvre curé du Castéra-Lectourois. Risquant la déchéance et mal armé pour répondre à la provocation de son supérieur, le curé ira chercher soutien auprès du meunier son ami.

L'indispensable métier farinier dans la société, sa richesse supposée, sa capacité à dialoguer avec les puissants, font du meunier, ici toutefois resté proche et solidaire des petites gens, un recours. Qui relèvera, à la place du pauvre curé, le défi de l’évêque. Au point d’oser enfourcher son mulet, nu comme un ver, le meunier pas le mulet, à peine recouvert d’un filet de pêche et de se rendre ainsi accoutré, à Lectoure, à dix kilomètres de là, passant les murailles de la citadelle, remontant la grand’ rue, jusqu’au pied de la célèbre cathédrale. On imagine la joie de l’auditoire à l’évocation de cette chevauchée drolatique. Il nous faudrait un Pertuzé pour illustrer la scène.

 

Tu reviendras ici, mais ni à pied, ni à cheval.

Tu ne seras ni nu, ni vêtu.

Tu me diras ce que je pense.

Tu me diras combien pèse la lune.

 

Le meunier remporte haut la main, la joute oratoire qui aura sans doute donné lieu à maintes redites dans le public et au quotidien, comme une joyeuse rengaine.

Par son audace, notre artisan se hisse au niveau de l’élite. Il est une sorte de contre-pouvoir, dans un monde sous contrôle. Les contes rapportés par Bladé témoignent donc à la fois, des archaïsmes de l’ancien régime et du milieu rural, mais surtout de la capacité de dérision du petit peuple, qui s’exprime à n’en pas douter par l’entremise des conteurs, comme une bonne thérapie, en attendant mieux. Les moulins activant leur mécanique à la frontière de deux mondes : celui de nos aïeux qui disparaît et la bourrasque des temps modernes qui se lève et emportera tout ensemble, conteur et meunier.

 

Alinéas

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PS. L'évèque et le meunier existe sous d’autres formes dans d’autres régions mais il ne nous a pas été donné de le retrouver. Il est rapporté par certains étymologistes, que la joute oratoire y met en présence  les deux mêmes adversaires et de surcroît cette fois, le roi. Le meunier y a toujours le beau rôle et l’évêque sera ridiculisé devant le roi. Cette version pourrait être à l’origine de l’expression « Devenir d’évêque meunier », aujourd’hui inusitée et dont le sens reste controversé. Pierre-Marie Quitard. Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française.

 

ILLUSTRATIONS

Gustave Doré qui mit en images avec génie Jean de La Fontaine, Charles Perrault et le Don Quichotte de Cervantes, est contemporain de Bladé. Nos illustrations, tombées dans le domaine public et elles-mêmes trésor de notre patrimoine national, sont donc à peine détournées.

 

Pour connaître Jean-François Bladé, de sa naissance à Lectoure jusqu'à sa notoriété, suivre ce lien vers Wikipédia:

 

Les deux contes :

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Littérature

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Publié le 2 Décembre 2019

 

 

 

 

n 1429, Jean IV, l'avant-dernier comte d'Armagnac, écrivait à Jeanne d'Arc, pour qu'elle interroge le ciel, avec lequel elle communiquait par voix interposées, afin de dire quel était le vrai successeur de saint Pierre entre trois prétendants, l'un à Rome, le second à Avignon ou bien celui qui nous intéresse dans ce roman de Jean Raspail, un pape sans domicile fixe. "Le comte d'Armagnac est de l'espèce de ceux qui ne chassent pas en meute, qui répugnent à marcher en troupeau, que l'unanimité des foules emplit d'une sorte de dégoût. Que Jeanne veuille l'éclairer". Dans son repaire de Lectoure, le comte dicte à son secrétaire, lequel commet les fautes d'orthographe non comptabilisées à l'époque :

" Ma très chère dame... veuillez supplier à N. S. Jésus Christ que, par sa miséricorde infinite, nous veuille par vous déclarer qui est des trois dessusdiz vray pape...".

Cela peut faire sourire, mais c'est historique. Episode réel et dramatique qui a failli voir l'église catholique sombrer dans le chaos comme un vulgaire parti politique, pour cause de guerre des chefs. Cet échange de courrier sera porté deux ans plus tard au dossier du procès de la Pucelle, car sa réponse à Jean fut dilatoire et les juges de Rouen tenteront d'y trouver quelque hérésie, l'Angleterre et l'évêque Cauchon à sa solde ayant pris le parti de Rome.

La réponse de Jeanne fut celle-ci :

"...quand vous savez que je suy à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel (pape) vous devrez croire et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur le Roy de tout le monde." Signé Jehanne.

Autrement dit : "Je consulte et on en reparle" !

Décevant quand on pense à l'espoir que l'arrivée de cette frêle jeune fille a fait naître dans le paysage politique français. Car politique et religieux sont confondus. La foi et l'espérance des peuples et des princes du Moyen-Âge est immense. Et le schisme perturbe les esprits à un point que nous ne pouvons pas concevoir aujourd'hui. Elu en conclave, le pape passe à son doigt l'anneau de saint Pierre, pêcheur sur le lac de Tibériade devenu pêcheur d'hommes, d'où le titre du roman. Il est le vicaire du Christ. Il est infaillible. Que signifient ces fondamentaux si trois personnages se disputent le même siège comme des gamins capricieux ?  

Ses ennemis Bourguignons et Anglais nomment Jeanne "l'Armagnacaise", du nom du parti du Dauphin Charles, comme une injure. Mais au fond, pour cette petite paysanne, l'affaire qui se joue entre Avignon et Rome est bien plus embrouillée que l'occupation de la France par l'Anglais, qu'il s'agit simplement de bouter hors de toute France.

Un imbroglio invraisemblable où Jean Raspail lui, veut distinguer la pureté d'âme, du calcul et de l'ambition. Le grain de l'ivraie. Le coursier du comte a donc fait l'aller-retour à bride abattue entre Lectoure et La Charité-sur-Loire, un exploit à l'époque, au péril de sa vie, sans résultat.

Les historiens voudront vérifier que la lettre de Jean IV a bien été rédigée ou expédiée de Lectoure comme l'affirme Raspail. Le manuscrit original le dit-il ? Car le comte, s'il dispose bien entendu de plusieurs toits pour s'abriter sur son immense territoire de Rodez à Auch, semble essentiellement mener ses affaires depuis son château de L'Isle-Jourdain. Jean Raspail aura-t-il eu quelque raison pour donner la préférence à Lectoure dans son scénario et justifier ainsi notre chronique littéraire ?

Cependant, la circonstance de lieu importe peu à l'affaire, mais plutôt les motivations de nos deux correspondants. Jean Raspail s'exaspère autant de la non-réponse de Jeanne que de l'hésitation de Jean IV, qui jusque là pourtant, penchait dans la dispute, en faveur du dernier pontife d'Avignon Benoît XIII, exilé dans son refuge aragonais de Peniscola, et que l'on qualifiera lui aussi, "pape des Armagnacs". Clément VIII, son successeur, ne résistera pas longtemps à la pression internationale, démissionnant lorsque son principal protecteur, le roi d'Aragon, ralliera à son tour son concurrent romain, poussant Jean IV à suivre un autre prétendant, un de plus.

"Pauvre comte, piètre politique, se trompant de camp. Il y a de la grandeur dans son obstination. Excommunié, ses sujets nobles ou vilains sont déliés de l'obéissance, ses pouvoirs de justice dévolus au roi de France, les églises de ses Etats fermées, les fidèles privés de sacrements. Il n'a plus le choix". Ceci quarante ans avant le drame de Lectoure rasé par les armées de Louis XI. La politique de Jean V, fils de Jean IV, fut également incompréhensible et cette fois-ci fatale. Doit-on y voir quelque gène malin dans la lignée d'Armagnac ? Troublant*.

Péniscola, le refuge de Pedro de Luna, Benoit XIII, dernier pape d'Avignon.

 

C'est à ce moment qu'apparaît un personnage étrange, Jean Carrier, cardinal, vicaire de Benoît XIII et lieutenant général de Jean d'Armagnac sur ses terres du Rouergue, qui semble avoir pris l'ascendant sur son seigneur. Drôle de gaillard, qui conteste l'élection de Clément et qui, sans complexe, va élire ou plutôt nommer à lui tout seul, un pape malgré lui, Benoît XIV, donnant ainsi naissance à une troisième dynastie, rebelle, qui ne sera jamais reconnue officiellement, parfois appelée "Eglise du Viaur" du nom d'une rivière aveyronnaise, et qui s'éteindra quelques années plus tard. Sous la pression de l'inquisition.

Oui mais, Jean Raspail qui refuse cette fin obscure et qui honnit par ailleurs les transactions politicardes des conciles et des ambassades, va prolonger de façon romanesque cette lignée d'antipapes secrets. C'est le fil du roman. Où pendant cinq siècles cette papauté des chemins creux, secrète et misérable, merveilleuse de pauvreté et de sainteté par conséquent, sera fidèle à Avignon. Jusqu'à nos jours, jusqu'au dernier Benoît qui décidera, esseulé et épuisé, de se rendre à Rome, où règne un pape polonais, un certain Jean-Paul II. Raspail boucle le schisme à sa façon.

 

Ceux qui ont lu d'autres ouvrages de Jean Raspail reconnaîtront les ingrédients habituels de l'auteur, grand maître dans l'art de la mise en scène des causes perdues, celles des Peaux-Rouges d'Amérique du Nord ou de la Terre de Feu, celle d'Antoine de Tounens, roi de Patagonie... Nous passons successivement du Moyen-Âge à l'époque moderne dans un style qui marie, le reportage journalistique, l'intrigue policière et la chronique historique, avec quelque manœuvre toutefois. Le rythme est vif. L'humour et le drame alternent. On l'a dit, Raspail a pris parti et il conduira Benoît, dépassant les trahisons et les défections, sur le chemin de la béatitude. Les dernières heures sont pathétiques. L'ombre de Jean-Paul II se profile... Mais on n'en dira pas plus pour préserver le suspense, comme pour un bon polar.

Une sorte de Maigret en soutane, envoyé du Vatican, successeur bonhomme de l'Inquisition, parcourt la France du 20ième siècle sur les traces de Benoît cheminant vers Rome. Pour imaginer son trajet, Raspail serait-il passé en Gascogne et y aurait-il goûté à l'atmosphère ? "Ce n'est ni jeûne, ni abstinence, ni vigile, ni pénitence en ce jour. Je vous offre un peu de vieil armagnac de l'abbaye, monseigneur. Nous en sommes très fiers. Vous ne boirez pas seul. Je vous accompagnerai". Les dialogues sont goûteux.

Malgré cette référence aux vertus de notre eau-de-vie, je me doute que ma chronique doit provoquer chez certains qui connaissent Jean Raspail une réaction de méfiance, voire de rejet. Car il lui est reproché d'aménager l'histoire à sa guise.

 

Mais L'anneau du pêcheur n'est pas un roman historique. C'est une œuvre romanesque. Jean Raspail part du réel, du fait historique qu'il connaît bien. Puis il construit sa fiction en s'affranchissant de toute contrainte, non pas pour réécrire ou torturer l'Histoire mais pour se consacrer à ce qu'il explore au-delà des évènements : l'âme humaine. L'exemple le plus frappant de la liberté prise par l'auteur avec la vérité historique, à dessein, peut être relevé dans Qui se souvient des hommes (1986). Le récit de l'extermination des Alakalufs, habitants de la Terre de Feu depuis dix-mille ans, par les explorateurs, les colons et les missionnaires, est à pleurer. Ici, aucun critique n'a contesté que Raspail nhésite pas à dénoncer sans ménagement l'intrus, le puissant, l'homme blanc, au moyen pour la cause, de propos et de pratiques qu'il attribue faussement à Darwin. Manœuvre romanesque osée. Pourtant, si ce livre reste lu comme un ouvrage philosophique et poétique, il s'agit d'une œuvre magnifique (Wikipédia**).

Mais le reproche qui est fait à Raspail devait se déplacer sur le terrain politique. Dans Le camp des saints la fiction avait préfiguré, à sa parution en 1973, la réalité de ce qu'il est convenu d’appeler la crise migratoire, effective trente ans plus tard et qui fait aujourd'hui notre actualité brulante. Ou quand le roman anticipe l'Histoire. C'est assez rare. De là vient le conflit entre Raspail et ses contempteurs qui veulent voir dans son œuvre un manifeste politique, puisqu'il ne fait pas mystère par ailleurs de ses opinions droitières. Faut-il brûler Jean Raspail ? On entend bien ici ou là que Victor Hugo était un infâme colonialiste. Alphonse Daudet et Céline étaient évidemment antisémites. Et Gide ne couperait pas aujourd'hui, à la justice pour pédophilie. Notre littérature y survivra t-elle ?

Notre modeste Carnet d'alinéas n'ira pas plus loin dans la polémique. Bien que le grand schisme d'Occident en ait été une belle, mais éteinte depuis longtemps. Nous ne craignons pas la foire d'empoigne à propos de ce pape-chemineau même si cette histoire rajoute au dénigrement de l'Eglise fort systématique de nos jours. A l'époque, les médias n'existaient pas. L'anathème était énoncé à coups de soustractions d'obédience et d'excommunications. Le concile de Constance (1418-1419) mit fin au grand schisme et brûla par la même occasion Jan Hus, précurseur de la Réforme protestante. Et dans la foulée, les envoyés de Rome à la poursuite des derniers fidèles de Benoît, quelques paysans aveyronnais obstinés.

Le bûcher de Jan Hus à Constance.

 

Raspail rapporte cette phrase qu'aurait réellement prononcée Jean Carrier, faiseur de pape, lieutenant et chapelain de Jean IV d'Armagnac, prêchant au plus profond de la campagne rouergate :

"Lorsque j'étais berger, enfant, je vivais plus fastueusement qu'aujourd'hui où je suis cardinal, me nourrissant de racines et de pain dur. Le concile de Constance voulait réformer l'Eglise et n'y est pas parvenu. Ici, c'est fait. Remercions le ciel de nous avoir rendus au dépouillement évangélique...".

La révolte huguenote dans le midi est en germe sur les causses entre Tarn et Aveyron. Les camisards cévenols sont les descendants des paysans de l'obscure vallée du Viaur, passés par le bûcher pour payer leur fidélité à Benoît.

 

                                               ALINEAS

 

* L'incroyable épisode des atermoiements et des manœuvres de Jean IV que l'on considère, de ce fait, avoir prolongé à lui tout seul le schisme d'une quinzaine d'années est décrit par Charles Samaran dans La Maison d'Armagnac au XVième siècle et les dernières luttes de la féodalité dans le midi de la France. L'échange épistolaire entre le comte et Jeanne y est également détaillé. Lecture libre en ligne ici :

https://archive.org/details/lamaisondarmagn00samagoog/page/n74

 

SOURCES :

A propos de Jean Raspail et de son œuvre :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Raspail

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Camp_des_saints

** https://fr.wikipedia.org/wiki/Qui_se_souvient_des_hommes...

A propos des faits et des personnages historiques :

Jean IV, comte d'Armagnac :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_IV_d%27Armagnac

Les papes imaginaires : https://fr.wikipedia.org/wiki/Antipapes_imaginaires

Benoît XIII et le grand schisme d'Occident : https://fr.wikipedia.org/wiki/Beno%C3%AEt_XIII_(antipape)

Jean Carrier : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Carrier

 

ILLUSTRATIONS :

Buste de Jeanne d'Arc : Marie d'Orléans - Auguste Trouchaud 1837.

Peniscola : Juan Fernando Palomino (1786). Wikipédia.

Un chemineau : Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923).

Jean Raspail : portrait en 2010: Ayack - Wikipédia.

Jan Hus au bûcher : Chronique illustrée de Diebold Schilling le vieux. (1485). Wikipédia.

Vatican, place Saint Pierre. Rome © Michel Salanié.

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 18 Septembre 2019

 

Alger la blanche. Vus depuis la casbah, le quartier de Bab El Oued et la basilique Notre-Dame d’Afrique.

« Ici la mer est partout, au bout des rues en pente, des squares et des parcs, des corniches et des promenades. Le regard est toujours attiré par elle : appel d’infini, désir d’horizon. Les enfances y sont singulières, ouvertes à l’imaginaire. Le long de la corniche haute qui longe les ravins et les collines, il y a tout autant de belvédères où l’on peut voir l’immensité de la mer, perdre son regard en elle ».

L’auteur qui se souvient ainsi de sa ville natale, assis à sa table d’écriture, dans sa maison de Lectoure, est Alain Vircondelet. Intellectuel catholique, historien de l’art, enseignant, auteur prolixe, biographe entre autres d’Albert Camus, Jean-Paul II, Marguerite Duras, le peintre Balthus, Saint Exupéry. Et Jésus. Alain Vircondelet est pied-noir. En 1961, à quatorze ans, il fait partie du million de français établis en Algérie depuis quatre générations qui doit regagner la métropole contre son gré et précipitamment. Il racontera à plusieurs reprises le traumatisme de l’exil, mais également, par flash-back, l’ambiance là-bas, la coexistence, l’harmonie estime-il, des communautés, chrétienne, juive et musulmane, la cuisine, les paysages, le mode de vie méditerranéen, "les évènements" comme il fut un temps convenu d’appeler ce qui sera en réalité la fin de l’empire colonial français. Jusqu’au bout les pieds-noirs auront espéré.

« La guerre même n’empêche pas le retour sur les plages, les retrouvailles avec la mer. Grand pique-nique sous les pins, nappes blanches sur la terre piquée d’aiguilles sèches, fritas de poivrons et de tomates, tranches orange d’oursins, fameuses mounas parfumées à la fleur d’oranger, vin blanc des coteaux de Mascara. Les pinèdes s’enflent de la rumeur heureuse, les plages sont immaculées, on se baigne… »

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Ce sera pourtant "la valise ou le cerceuil". Albert Camus, auquel le titre de ce livre est emprunté, également né en Algérie et dont Vircondelet a fait le portrait, engagé à gauche, défendait l'idée d'une association entre les deux pays et fustigeait le terrorisme fellagha. Résultat : il sera invectivé par les deux parties au drame. Vircondelet lui, sans doute trop jeune à l'époque, imagine rétrospectivement un "vivre ensemble" œcuménique très étonnant lorsque l'on connaît le traitement radical* appliqué par le pouvoir FLN à la population pied-noir et aux harkis après le "cessez-le-feu" du 19 mars 1962... Seul compte aujourd'hui à ses yeux l’esprit de la ville regrettée à laquelle il attribue toutes les inspirations, sociales, esthétiques, spirituelles.

Cinquante ans plus tard, devenu célèbre et auteur à succès, Alain Vircondelet s’installe pour un temps avec femme et enfants à Lectoure, dans une maison située rue Diane.

Alger Lectoure Paysage Pieds noirs Vircondelet

Dotée d’une terrasse jouissant d’une magnifique vue sur le paysage gascon, La maison devant le monde est alors pour l’écrivain l’occasion de se souvenir encore des blessures mais aussi, apaisé enfin, en tout cas veut-il s’en convaincre, de faire son deuil de la terre natale en puisant dans le paysage de Lomagne de nouvelles raisons de vivre. Mais ce seront les mêmes raisons, puisque le balancement entre Alger, le berceau, et Lectoure, le refuge, est la trame de ce récit. Le paysage de Gascogne ayant remplacé la mer, le ciel étoilé profond ici aussi, le spectacle des éléments naturels, l'atmosphère, l'écho rassurant de la vie rurale et citadine alentour. La maison de la rue Diane est idéalement disposée pour régénérer les racines rompues outre-Méditerranée.

« Devant la maison, le jardin suspendu s’assied sur le rempart, embrasse la vallée du Gers dans son ensemble, de l’ouest à l’est, et juste en face, la chaîne des Pyrénées à cent quatre-vingt degrés avec ses pics et ses flancs neigeux, ses bois de sapins perceptibles et sombres…/… Les maisons ont ce pouvoir obscur et vertigineux d’offrir et de rejeter. Celle « devant le monde » a le privilège du ressourcement. Et une infinie jeunesse. Les vents, les orages, les pluies et les ardeurs de midi la font respirer et la vallée, de son haleine, la pénètre et sait lui insuffler des flux vitaux peu rencontrés ailleurs ».

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Mais on sera surpris car Lectoure n’apparaît pas dans ce tableau. Surpris et déçus car nous aurions trouvé là "le" livre écrit à "Lectoure sur Lectoure", quitte à le partager avec Alger. Il faudra donc encore attendre, avec un style que nous espérerons plus romanesque, un Hugo, un Giono ou un Michelet qui saura écrire Lectoure, tout Lectoure, pays et gens entremêlés, sans justification de comparaison exotique ou nostalgique, sans arrière-pensée.

Nous faisons donc aujourd’hui exception à la règle de cette rubrique Littérature, principe respecté jusqu’ici : le nom de notre ville n’est pas cité par Alain Vircondelet. D’autres villes de son panthéon apparaissent pourtant : Neauphle-le-Château, où il rencontra Marguerite Duras qui fut son mentor, Autun, une autre maison-exil, Venise, Lourdes… Que faut-il en penser ?

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Peut-être fallait-il pour valoriser la maison, ne pas la situer trop précisément, en faire un lieu symbolique pour n'en retenir que la vue du spectacle du monde. Ce ne serait donc pas un oubli ou un refus, mais un scénario, une technique stylistique. Nous n’allons pas paraître trop chauvins mais tout de même, les communautés pied-noir et musulmane ont une grande place dans l’amour de Vircondelet pour Alger. N’aurait-il aimé ici, à Lectoure, qu’un isolement jaloux ? Aucune rencontre, pas de fraternité ? Ce ne serait donc pas une maison mais une île déserte. Et un nouvel exil, volontaire celui-là.

Certes, l’auteur se devait de faire la place à l’essentiel. Une maison devant un monde sans Lectourois, mais "terre des hommes" tout de même. Il faut lui en faire le crédit, la description que fait Alain Vircondelet de notre paysage est belle et profonde. Un paysage inspirant.

« En Lomagne, la rondeur des terres a l’intuition du bonheur. La tempérance des paysages acclimate toutes les angoisses et les inquiétudes. A force de les dominer. Les maisons ont la noblesse des chartreuses, la pierre et les cyprès s’allient doucement …/… La nuit n’est jamais noire, le halo des étoiles repigmente de bleu sombre le ciel…/… Des crapauds et des criquets au loin scandent le silence, c’est comme d’imperceptibles clochettes qui tinteraient dans les champs, le ronflement d’un avion participe de la même symphonie, la petite lumière rouge à sa queue, il croise les étoiles, les traverse.../… L’écriture, c’est donc la mer. Ou ce qui lui ressemble : les collines jusqu’à l’infini, celles qui apparaissent, au sens le plus miraculeux du terme, et qui offrent quand je suis à la proue de ma maison, accoudé au bastingage du rempart …/… Des champs sont cousus les uns aux autres, jaunes, bruns, blonds, des touffes de bois butent sur eux, des troupeaux de bêtes semblent immobiles. Le ciel recouvre tout, sans bornes, illimité. L’épreuve du balcon est millénaire. On s’y tient, on se défait de ses fardeaux, on s’allège…/… Terre des hommes, d’où s’élèvent le chant des blés et des bêtes, la rumeur indistincte des vents dans les passages des haies, le frisson sec des feuilles de lauriers-roses ».

Enfin, invoquant les glorieux croyants de son panthéon, le peintre Giotto, le philosophe Jean Guitton, dans une grande exubérance d’espérance, Alain Vircondelet entrevoit, dans le ciel de Lectoure, l’image même de Dieu.

Lectoure Paysage Vircondelet Lomagne Gascogne Dieu

 

« Croire, oui, pour endiguer les flots amers de l’ennui et les vertiges du rien. On se dit qu’il ne faut pas cesser de tenter l’unité, de la risquer, de briguer la chance de l’accord. Qu’ici comme ailleurs les champs de céréales et les troupeaux défient les pluies, les vents et les torrents, que les aubes lavent la terre et que les maisons qui y résistent sont bâties sur le roc, sûres de leurs fondations.../… Faire qu’au seuil de ce rempart d’où s’étale la terre mère, on puisse avoir la chance de l’icône : le regard de Dieu dans le ciel fourmillant d’étoiles et les champs vibrillonnant de tournesols, les troupeaux de vaches blanches toutes rassemblées sous les chênes et les routes comme des liens ».

Si, dans ce récit plus autobiographique et introspectif que descriptif, la ville elle-même n'a pas sa place, observé depuis les bastions de la citadelle d’Armagnac, tant de fois peint, photographié et décrit, le paysage admirable est l’essence du pays de Lectoure. Il est probable qu’il s’agisse de son meilleur atout et bien souvent la raison du choix d’une nouvelle villégiature par les néo-Lectourois. Ses enfants aussi, natifs ou anciennement établis, n’oublieront pas de lever le regard de leurs activités trop prosaïques et sauront jouir chaque jour de ce patrimoine unique.

Que chacun y espère « la chance de l’icône » ou non, à Lectoure-devant-le-monde, l'éclat de sa pierre dorée, l’enfilade de ses ruelles ombragées, les gradins roux de ses toits entuilés, tout conduit nos pas jusqu’à sa galerie sur le beau.

 

                                                                            ALINEAS

 

Lectoure Paysage Vircondelet Lomagne Gascogne Dieu Giotto Scrovegni

 

La maison devant le monde - Le désir de bonheur. Alain Vircondelet. Editions Desclée de Brouwer  2000

SOURCES :  

- Sur l’œuvre d'Alain Vircondelet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Vircondelet

* - Sur l'exode des pieds-noirs : https://fr.wikipedia.org/wiki/Exode_des_Pieds-noirs

 

ILLUSTRATIONS :

- Photo titre : Detroit Photographic Company, 1899

- Familles pied-noir sur le bateau les ramenant en France, photo X

- Alain Vircondelet : Wikinade - Wikipédia

- Giotto, Voute de la chapelle des Scrovegni à Padoue

- Photos M. Salanié

 

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Publié le 16 Avril 2019

DES TOURS DE NOTRE DAME AUX REMPARTS DU CHÂTEAU DES COMTES D'ARMAGNAC

 

C'est avec une profonde tristesse que nous publions à nouveau cet alinéa paru en 2017.

 

 

C’est une des plus belles pages de la littérature française.

 

Il se fit un silence de terreur parmi les truands, pendant lequel on n’entendit que les cris d’alarme des chanoines enfermés dans leur cloître et plus inquiets que des chevaux dans une écurie qui brûle, le bruit furtif des fenêtres vite ouvertes et plus vite fermées, le remue-ménage intérieur des maisons et de l’Hôtel-Dieu, le vent dans la flamme, le dernier râle des mourants, et le pétillement continu de la pluie de plomb sur le pavé.

Cependant les principaux truands s'étaient retirés sous le porche du logis Gondelaurier, et tenaient conseil. Le duc d'Égypte, assis sur une borne, contemplait avec une crainte religieuse le bûcher fantasmagorique resplendissant à deux cents pieds en l'air. Clopin Trouillefou se mordait ses gros poings avec rage.

- Impossible d'entrer! murmurait-il dans ses dents.

- Une vieille église fée! grommelait le vieux bohémien Mathias Hungadi Spicali.

- Par les moustaches du pape! reprenait un narquois grisonnant qui avait servi, voilà des gouttières d'églises qui vous crachent du plomb fondu mieux que les mâchicoulis de Lectoure.

 

- Voyez-vous ce démon qui passe et repasse devant le feu? s'écriait le duc d'Égypte.

- Pardieu, dit Clopin, c'est le damné sonneur, c'est Quasimodo.

 

 

Le Notre Dame de Paris de Victor Hugo a été adapté maintes fois et souvent magnifiquement, au cinéma, au théâtre, en comédie musicale, en bande dessinée. Une aventure baroque, passionnante, profonde et populaire à la fois. L’un des romans de langue française les plus connus. Ne vient-on pas du monde entier visiter la cathédrale de Paris en pensant autant sinon plus à l’enlèvement d’Esméralda par le bossu qu’au mariage du futur Henri IV ou qu’au sacre de Napoléon, des évènements quant à eux et parmi tant d’autres qui s’y sont réellement déroulés. Victor Hugo a donné au lieu où se déroule l’action de son invention une sorte de personnalité, une vie, un caractère au sens littéraire du terme, qui dépasse le monument gothique en tant que tel et qui en est aujourd’hui devenu le qualificatif indissociable dans notre esprit.

Et Lectoure est donc évoquée dans ce passage du roman qui raconte l’assaut de la cathédrale par les truands venus libérer la bohémienne.

Lectoure citée par la voix d’un «grisonnant qui avait servi», autrement dit un vieux soldat. L’homme se serait-il battu à Lectoure ? Le titre exact du Roman est «Notre-Dame de Paris. 1482». Soit neuf ans après la prise de la capitale des Comtes d’Armagnac par les armées de Louis XI. Le roi dont les Lectourois parlent encore aujourd’hui avec acrimonie, peut-être injustement nous y reviendrons, tient une place dans le roman. Hugo se documentait de façon très approfondie avant d’écrire et devait connaître, peu ou prou, cet évènement tragique de l’histoire de notre ville.

Mais Victor Hugo est-il passé à Lectoure ? Oui, certainement. Cependant, pas avant d’écrire Notre-Dame de Paris, qui est paru en 1831, mais douze ans plus tard, en 1843. D’où l’ordre des éléments du titre de cet alinéa respectant la chronologie de la vie de l'écrivain.

En effet, dès 1825 Hugo voyage en France et en Europe. Faisant partie de ces précurseurs des voyages d’agrément, intellectuels aisés et relativement aventureux, il découvre la France qui sera celle des Misérables, des Travailleurs de la mer ou de la Légende des siècles. Il est accompagné de sa femme puis de Juliette Drouet, sa maîtresse qui annotent, classent et complètent l’incroyable somme documentaire que le grand homme constitue. Curieux de tout, il enregistre nombre d’anecdotes et de traits de caractères que l’on retrouve dans sa prose comme dans sa poésie. Il y a autant d’humour que d’analyse psychologique et de tendresse dans ses portraits, de véritables instantanés avant l’avènement de la photo de tourisme : cochers, cafetiers, servantes, paysans, bourgeois et officiers croisés sur la route et à l’étape.

Hugo est également un fantastique dessinateur, explorant avec facilité les techniques les plus originales. Théophile Gautier a dit de lui « S’il n’était pas poète, Victor Hugo serait un peintre de premier ordre ». Au 20ème siècle, les surréalistes le considéreront comme un précurseur. Il dessine en particulier les paysages tourmentés, les ruines, les châteaux, les formes de l’architecture gothique qui peuplent son imaginaire romantique.

Nous savons avec certitude qu'il est parti d'Auch ce 4 septembre 1843,  après la visite de la cathédrale, les stalles de son chœur et ses vitraux observés et mémorisés avec grande érudition. Et l'on se plait à deviner, dans l’après-midi, la diligence arriver à Lectoure, passer le pont de Saint Gény et gravir lourdement la vieille côte, pour enfin s'arrêter sur le bastion où il faudrait procéder au changement des chevaux. L'étape est encore longue, aura-t-on patienté en prenant une collation dans un estaminet ? Hugo y aura alors observé avec gourmandise la belle servante, amusé par les effets de voix de quelque pilier de comptoir à l’accent rocailleux. «Encore endormi en arrivant à Agen, j’ai cru voir la mer. C’était la Garonne qui me faisait cette gasconnade».

Puis, sous un ciel menaçant magnifiquement, alors que la diligence descendait de la haute ville vers le pont de piles  pour reprendre la voie romaine, Hugo aura jeté un coup d’œil au vieux château de la Maison d’Armagnac, ruiné depuis 1473.

Peut être a-t-il croqué la citadelle d’un trait de fusain, regrettant cependant qu’elle ait perdu de sa superbe. La superbe des souvenirs du vieux soldat de Louis XI mêlé à la populace en colère, aux pieds des tours de Notre-Dame.

                                                                                  ALINEAS

 

 

CREDIT:

- Paris Notre-Dame vue du quai de la tournelle 1852 Jongkind/Taveneaux

- Le château de Vianden dessiné par V. Hugo 1871

- En vignette: Notre Dame par Alfred-Alexandre Delauney

SOURCES:

https://fr.wikisource.org/wiki/En_voyage,_tome_II_(Hugo,_%C3%A9d._1910)/Alpes_et_Pyr%C3%A9n%C3%A9es/C/21

http://www.lacritiqueparisienne.fr/68/hugo.pdf

http://www.maisonsvictorhugo.paris.fr/

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Publié le 19 Mars 2019

Durant l’été 1907, Lectoure reçoit la visite d’un équipage de trois personnages qui ne sont pas des inconnus mais passeront sans doute pour tels dans notre petite ville, bien éloignée à l’époque des salons et des gazettes. Inconnus mais remarquables puisque ces touristes voyagent en voiture automobile, rareté encore dans nos campagnes, laquelle mécanique tombera en panne de surcroît. On imagine l’attroupement devant l’atelier du garagiste, rue nationale.

En fait, comme pour le passage de Victor Hugo, en diligence soixante ans plus tôt (voir ici), nous ne connaissons pas le cheminement de ces messieurs distingués dans la citadelle. Y ont-ils mangé ? Y ont-ils dormi ? Il est facile de les imaginer, pour le moins, devant le panorama des Pyrénées sur la terrasse du bastion, peut-être attablés à la Taverne des Sports. Par contre, nous savons qu’ils ont été très intéressés par la fontaine Diane, car l’un d’eux, André Gide, relatera cet épisode dans un courrier adressé à son ami Henri de Régnier.

« L’heureux hasard d’une panne au cours d’un petit voyage en auto m’a laissé découvrir cette source … le long du chemin en tortueux raidillon qui mène, entre deux hautes murailles ruisselant de valérianes fleuries, à ce repli de roc d’où sourd cette eau consacrée à Diane (ou comme le nom de Fonthélie semble indiquer : à Apollon)…  l’abord en est charmant et m’a rappelé quelque peu celui de la fontaine de Syracuse ».

Gide et ses amis croiront distinguer sur la fresque qui orne la voute de la fontaine des auréoles, leur faisant alors inventer une sainte Fontélie. Enième nom, totalement fantaisiste, qui vient se mêler aux discussions érudites et aussi abondantes que l’eau de la fontaine, à propos de l’étymologie du lieu (1). Mon toponyme préféré ? Gascon tout simplement, hounteliu, lieu où il y a des sources. Mais on ne demande pas son avis au cyber-carneteur.

L’écrivain poursuit : « Une eau sans ride, dont on ne voit pas le fond, forme comme un sol de jaspe à cette salle extraordinairement mystérieuse ; les murs moussus y plongent ; elle vient affleurer la margelle sur le bord inférieur de laquelle poussent les plantes dont [...] les tiges se courbent vers l’eau ».

En 1907, André Gide connaît déjà une certaine notoriété, acquise avec Les nourritures terrestres en 1897 et L’immoraliste en 1902, deux de ses principaux ouvrages où il engage son combat contre le conformisme et les conventions sociales. Le fameux « Familles, je vous hais ».

A Lectoure, Gide est accompagné d’Eugène Rouart, homme politique et de François-Paul Alibert, poète. En vacances près de Toulouse, les trois compagnons bouclent un périple qui les a menés jusqu’ici, en passant par Auch, Mont-de-Marsan et Condom.

 

 

Gide fera également, à cette occasion, une échappée individuelle dans les Basses-Pyrénées (Pyrénées-Atlantiques de l’époque) où il a des attaches. Son ami Francis Jammes (2), le poète béarnais, avec lequel il a voyagé en Algérie en 1897, vit chez sa mère à Orthez. Et Madeleine, sa cousine et épouse, est une habituée des thermes de Pau. Comme à son habitude, au gré du trajet, il collectionne les coupures de journaux, note les anecdotes, observe les lieux et les caractères qui lui serviront de modèle pour ses prochains ouvrages.

Précisément, en 1914, Gide publie Les caves du Vatican, une sotie (3), c’est le terme qu’il choisit pour qualifier cette satire humoristique de la bonne société, où Lectoure tient une place, mais très modeste. Un récit relativement décousu qui met en scène une bande d’escrocs simulant un enlèvement du pape afin de soutirer des fonds à de crédules catholiques fortunés.

La scène se passe dans le château de la comtesse de Saint-Prix (!), près de Pau. Un faux abbé expose avec maints détails, l’évènement incroyable, une conjuration de la franc-maçonnerie. Un faux Saint-père a renié la cause de la royauté et a fait applaudir la république ! Ce suppôt imposteur a même donné une interview au Petit Journal !

- …Madame la comtesse, ah ! Fi donc ! Léon XIII au Petit Journal ! Vous sentez bien que c’est impossible.

Et la rançon exigée pour libérer le pape ?

Valentine de Saint-Prix poussa un faible gémissement et perdit connaissance….

- Sur ces deux cent mille francs, nous en avons déjà cent quarante

et comme la comtesse ouvrait un œil,

- La duchesse de Lectoure n’en a consenti que cinquante ; il en reste soixante à verser.

- Vous les aurez, murmura presque indistinctement la comtesse.

 

Comme Alexandre Dumas et son piètre baron de Lectoure (voir ici), Gide a choisi notre ville pour nommer ce personnage uniquement inventé pour le décorum. Il ne faut probablement pas y chercher d’autre justification que la résonance de l’ensemble, titre de noblesse et particule accolés à ce nom de lieu chargé d’histoire, pour évoquer de vieilles fortunes.

Les caves du Vatican est une œuvre plus profonde que cet extrait pourrait le laisser penser. L’un des personnages principaux, « le jeune Lafcadio, prisonnier de sa mystique de l'acte gratuit, illustre la folie de certains engagements intellectuels, et démontre la gravité des conséquences qui en découlent »(4) .

Souvent boudé par le grand public pour lequel l'œuvre est obscure, Gide suscitera par contre de nombreux débats dans les milieux intellectuels et politiques, ce qui lui vaudra le qualificatif de "contemporain capital" (5). Sensuel, iconoclaste, individualiste, fuyant, indécis jusqu’à la contradiction, ses positions sur les grands sujets du temps susciteront de nombreuses oppositions, à droite comme à gauche. A commencer par celle de ses propres amis qui s’éloigneront lorsqu’il se fera trop prosélyte de son homosexualité. De sa pédérastie surtout (6). L’ensemble de son œuvre est mise à l’index par le Vatican en 1952, un an après sa mort.  S’il est anticlérical, le roman où Lectoure apparaît furtivement n’est évidemment pour rien dans cette condamnation, due, non à la critique de l’institution ecclésiale, très répandue en France dans la première moitié du 20ème siècle, mais bien au scandale des mœurs de l’auteur et à la mauvaise influence sur la jeunesse qui lui est attribuée.

Dans un très intéressant article de l'hebdomadaire L'express en 2009 (7), le philosophe Jean Montenot, résumait l'opinion qui prévaut aujourd'hui : " L'image d'André Gide s'est brouillée. Le "contemporain capital" passe pour une figure un peu surannée de la littérature".

Au pied des remparts, loin du siècle, l’eau de la fontaine Diane n’a pas pris une ride.

                                                                          

                                                                                          ALINEAS

 

 

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Fontaine_Diane_(Lectoure)

(2) Concordance de plumes illustres sur notre Carnet d’alinéas.

Nous avons déjà rencontré Francis Jammes, en relations avec Jean Balde, la nièce du lectourois Jean-François Bladé (voir ici). Et Mauriac dans le même alinéa, qui est resté ami de Gide malgré les divergences.

Quant à James Salter (voir ici), bien plus tard, il cite André Gide parmi ses références littéraires.

 (3) La sotie, ou sottie, désigne une pièce politique, ou d’actualité, jouée à Paris depuis le Moyen Âge. Au XVIe siècle, elles sont interprétées par les Sots ou les Enfants-sans-Souci. Wikipédia.

(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Caves_du_Vatican

(5) La formule est attribuée au caricaturiste André Rouveyre.

(6) Corydon, publié en 1920 et 1924.

(7) https://www.lexpress.fr/culture/livre/andre-gide-a-la-recherche-de-l-impossible-bonheur_963884.html

 

CREDIT :

André Gide dans sa maison de Montmorency,  dans les années 20.

© fondation Catherine Gide.

https://www.fondation-catherine-gide.org/accueil-archives-fondation-catherine-gide

 

DOCUMENTATION :

Henri de Régnier Lettres à André Gide. Librairies Droz et Minard, 1972. Extrait.

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Publié le 23 Août 2018

LES ENFANTS DE LA GUILLOTINE

 

Au-dessus de la fraîche vallée du Gers, sur son acropole de rochers roux, couleur d’eau-de-vie et d’argile cuite, le repaire des comtes d’Armagnac se dresse comme une citadelle paysanne.

Au sortir de la gare, c’est une impression délicieuse de verdure, d’air vif et de lointains bleus. Une route en lacets monte vers la ville, et aussi un raidillon, bordé par un filet d’eau sautant sur des cailloux plats. Qui a vu Lectoure, un matin de mai, dans sa ceinture d’arbres en fleurs, ne peut oublier cette vision d’une Gascogne cuirassée de pierres féodales, cependant toute riante et printanière. La vie rustique recouvre l’histoire. Les potagers en terrasse s’étagent au midi, au pied de la forteresse. Sur les remparts, jaillissant par touffes, les giroflées jaunes et les mufliers alternent avec des fleurs de muraille, d’un rose fraise. Et toutes ces glycines, tous ces lilas de petite ville, font de l’ancienne capitale de la Lomagne un énorme bouquet ronronnant d’abeilles.

Du haut de cette étroite terrasse, la cathédrale, épaisse et rustaude, dans sa rousse robe de pierre, règne sur un pays arcadien, aux bas-fonds feuillus, où des pistes d’argile serpentant sous les noisetiers et les chênes conduisent à des maisons isolées.

 

C’est sans doute une des plus belles pages écrites sur notre petite ville. Si l'on n’y arrive plus en micheline, si la gare est devenue l’étal d’un brocanteur et si le caractère champêtre y est altéré évidemment, on reconnaît bien les lieux. Les giroflées, les pierres féodales et les pistes d’argile sont toujours là. Tous ceux qui aiment se promener au petit jour sur les remparts, dans quelque venelle ou sur un chemin au creux du vallon de Foissin, éprouvent la même sensation de calme, de beauté et de temps qui dure.

L’auteure, Jeanne Alleman (1885-1938), est venue plusieurs fois à Lectoure. En pèlerinage, car elle est la nièce de notre célèbre natif, collecteur de contes de Gascogne, Jean-François Bladé dont elle s’inspirera pour choisir son pseudonyme, masculinisé ou peut-être anglicisé : Jean Balde.

Jeanne Alleman donnera des conférences, à l'étranger et en France, à Lectoure en particulier.

 

Son œuvre, toujours appréciée par un cercle d'érudits, eut une certaine audience de son vivant et fut honorée par plusieurs récompenses, dont le grand prix du roman de l’Académie française pour Reine d’Arbieux en 1928. L’ensemble de ses écrits a pour cadre la Gascogne. Avec Bordeaux comme point d’ancrage, du Périgord à la Bigorre, d’Arcachon à Lectoure, les paysages et les caractères qu’elle dépeint avec finesse confèrent un certain réalisme à ses récits qui prennent ainsi aujourd’hui, outre la belle écriture, une valeur historique. Amie de François Mauriac et de Francis Jammes, deux grands esprits gascons, Jeanne Alleman est à présent plutôt considérée pour le caractère régionaliste de sa production, mais il serait coupable de l’y réduire. Car elle traite avec originalité et profondeur de sujets éternels, la famille, les femmes de caractère, le souvenir, l’influence des lieux, de la maison, de la terre, la tradition, les ruptures…

Et Lectoure donc.

Sauf les quelques jolies lignes reproduites en introduction, nous ne dirons pas d’avantage des images de notre ville qu’elle projette en filigrane dans le livre de souvenirs consacré à son oncle, Un d’Artagnan de plume - Jean-François Bladé (1930), car il faudra bien que ce Carnet d’alinéas, à son tour, fasse la place qui lui revient à ce passeur de tradition orale qui savait aussi écrire. Réservons-nous donc.

En 1936, Jean Balde publie, sous une même couverture, trois nouvelles : Le pylône et la maison, La brochure rouge et La porte dérobée, cette dernière ayant pour scène Lectoure, mieux encore, Lectoure et la vallée de Saint-Jourdain.

Il s’agit d’une histoire d’amour dramatique, une sorte de Roméo et Juliette, en 1802 et à Lectoure. Lui, Dominique Riscle, est colonel. Son père, régicide, a acquis comme bien national un hôtel particulier dans la grand’ rue, un château et ses dépendances, terres, fermes et… le moulin dont on ne dira pas s’il est de Roques, aux Ruisseaux ou de Belin. Elle, Brigitte de Montestruc, est la fille d’un noble lectourois, parti à la guillotine dans le même tombereau que les poètes Roucher et Chénier, tout un symbole.

Moderne d'esprit et piqué de littérature, il restait féodal de tempérament, chicanier avec son évêque, strict avec ses gens, capable de réciter à chacun de ses fermiers en particulier, - il en avait une vingtaine, sur cinq paroisses, - le nombre exact de ce qui lui était dû en dindons, canards, chapons et douzaines d’œufs.

Le baron de Montestruc était précisément l’ancien propriétaire de l'hôtel particulier où le bel et fier officier de la Grande Armée, le nouveau seigneur des lieux, vient soigner une blessure de guerre. Là se forme le nœud de la tragédie.

Le temps a passé, le Consulat a ramené le calme en France. Les jeunes gens veulent vivre, la rencontre eut pu être heureuse, mais…

Pierre Banel, général, lectourois, mort sur le champ de bataille à Casserio ( Italie ) à 29 ans, peut figurer le personnage de Dominique.

 

Les instants intimes où Dominique et Brigitte se déclarent nous conduisent dans le vallon de Saint-Jourdain. Le pont, les prés, un sentier descendant de la ville en lacets. " On disait même qu’ils se retrouvaient, sur l’autre versant du vallon, dans des éboulis des roches sauvages ". On reconnaît le décor romantique du chaos de Cardès, au pied des falaises de Bacqué.  Une histoire d’amour banale si ce n’étaient les origines ennemies des deux amants. Sous le regard bienveillant de la bonne Catherine, servante fidèle des Montestruc et à présent des Riscle, ange gardien de l’héroïne depuis la sinistre sentence du tribunal révolutionnaire. Le nouveau curé de Lectoure, lui aussi, fêté par la population lectouroise par la grâce du Concordat signé entre Napoléon Bonaparte, Premier Consul, et le Pape Pie VII, l’archiprêtre Astaffort - l'auteure s’amuse à donner à ses protagonistes des noms de lieux d'alentour - favorise l’idylle qui réconcilie l’ancien et le nouveau monde.

Mais la plaie ouverte sous la terreur était trop profonde.

L’hôtel particulier a été rénové par les Riscle. Une porte dérobée y a été ouverte en pratiquant une découpe dans une précieuse tapisserie des Gobelins, vandalisant la scène antique du triomphe d’Alexandre le Grand. Dans le décor de son enfance, le jour du mariage, dans le grand salon, comme Brigitte entrait, de son pas de reine, la petite porte s’ouvrit brusquement. Il semblait qu’elle avait été poussée par une main brutale. La jeune épousée s’arrêta, le regard fixe. Ses pupilles s’élargissaient. Cette tête coupée !... Cet homme debout, le col tranché !... Elle jeta un cri aigu et s’effondra, évanouie, sur le parquet.

"L'entrée d'Alexandre à Babylone", l'une des pièces de tapisserie de l'Histoire d'Alexandre le Grand tissée aux Gobelins sur modèles de Charles Le Brun.

 

Brigitte devenue folle, l'avenir du couple est anéanti et l’on entrevoit  la fin tragique du soldat reparti sur les champs de bataille napoléoniens. L’abbé dira en guise de morale définitive, suggérant la fin d'un Eden: " Une fois répandu dans le monde, le mal engendre infatigablement des malheurs nouveaux ".

Jeanne Alleman ne cache pas ses sentiments antirévolutionnaires.           " C’était le temps où les chapelles se transformaient en granges et en écuries ". Attachée aux traditions, « vieille France », pieuse, esthète, elle sera liée au mouvement du catholicisme social, le Sillon qui tenta au début du 20ième siècle, lui aussi, de réconcilier deux mondes.

On peut ici regretter que Jean Balde ait consacré trop peu de lignes à la vie de Lectoure et de sa campagne car elle excelle, à sa façon, dans cet exercice et c’eut été une pierre apportée à l’édifice de la mémoire des lieux. Imaginons que les amoureux aient participé aux vendanges à Vaucluse ou Clavette. Le tableau est extrait de La vigne et la maison (1922).

Tout ce monde coupe, mange et rit, s’enveloppe les jours de brouillard dans de vieux tricots, se régale le matin de raisins glacés et vide des cruches de piquette dans le soleil. Les vapeurs rouges du couchant éclairent le retour des lourdes charrettes. Une odeur de moût qui fermente s’échappe des cuves. Leur gouffre est plein d’un sourd grondement ; et dans le sang échauffé par le vin nouveau, la vie aussi tressaille plus forte, les mouvements de joie et d’humeur s’y succèdent par sautes brusques, du rire, des chants, puis des querelles qui éclatent en une minute.

François Mauriac écrivait très justement: " Pas plus qu'on ne peut séparer une plante de sa motte, il ne faut détacher les personnages de Jean Balde des pays où ils mènent leur vie passionnée."

On eut aimé encore en savoir plus sur le moulin bien sûr, et sur le petit pont où Jean Balde fait se rencontrer les deux amoureux. Elle évoque les chemins pavés de grosses pierres plates qui descendent entre des jardins en terrasses.

 

Mais un décor trop exubérant et l’intermède joyeux des travaux des champs lorsque la récolte est bonne eurent fardé le drame.

Le style de cette nouvelle, incisif, presque abrupt, les caractères, l'enchaînement des scènes, laissent penser que Jean Balde a initialement, voulu écrire une pièce de théâtre, genre qu'elle a d'ailleurs pratiqué.

Il faut faire abstraction du manichéisme d'une oeuvre qui nous paraît, aujourd'hui, romantique. Le thème de la nouvelle de Jean Balde a réellement été d’actualité, sur le plan politique et social, et particulièrement à Lectoure. Dans le secret des grandes maisons alignées côte à côte, de la cathédrale au château, où se sont succédé deux aristocraties, les vieilles familles lomagnoles et gasconnes qui avaient fait de la citadelle un écrin rustique puis la noblesse d’Empire née des exploits des généraux dont la ville bourgeoise s’enorgueillit encore d'avoir été une pépinière, la Révolution a certainement généré des traumatismes et des antagonismes profonds.

Nous n’avons pas essayé de rechercher si des faits réels et des personnages ayant existé ont pu inspirer Jean Balde. Sa connaissance de l’histoire de Lectoure et son imagination suffisaient pour tracer les contours de la fiction. Nous savons que Bernard Descamps, Conventionnel, député du Gers et Lectourois, a voté la mort de Louis XVI, mais nous ne trouvons aucune ressemblance avec Antoine Riscle, l’homme ayant commis la faute originelle du drame de La porte dérobée, tel que le portraiture l’auteure.

Au bord du ruisseau, tout est comme avant. La cascade du moulin murmure éternellement sa chanson légère, agitant les chandeliers mauves de la salicaire et le velours argenté de la menthe suave.

                                                                     ALINEAS

 

Le 21/09

Addendum. A propos de personnages réels ayant inspiré Jean Balde.

 

Jean-Claude Pertuzé, illustrateur réputé que nous vous recommandons en lien ci-contre, lectourois et fin connaisseur de l'Histoire de sa ville (et au delà) a lu La porte dérobée très, très attentivement et il a trouvé ceci:

Dans cette nouvelle, " Benjamin, le deuxième fils du baron de Montestruc, est passé en Espagne, de là aux Antilles, puis aux États-Unis. Il gagne sa vie grâce à son coup de pinceau : c’est exactement le parcours de Gustave de Galard (1779-1841), fils de Joseph de Galard, guillotiné en 1793, de L’Isle-Bouzon, [auteur du portrait du Général Subervie, exposé dans la salle des Illustres de l'Hôtel de Ville].
Je ne sais pas si Gustave de Galard s’est déguisé en fille pour passer en Espagne. Ce serait intéressant de savoir.
Les autres personnages : la tante Victoire fait penser à Marie de Lacaze, la grand-mère de Bladé, qui cachait des prêtres réfractaires. Et le père Riscle est un mélange de Dartigoeyte, originaire des Landes, et de Lantrac, médecin, les plus farouches révolutionnaires du Gers".
 
Dans Gustave de Galard, sa vie, son oeuvre, de Gustave Labat (Gallica) on apprend effectivement ceci :

 

 
Merci beaucoup à Pertuzé pour ce complément qui donne encore plus d'intérêt à l’œuvre de Jeanne Alleman. Une œuvre romantique évidemment mais impliquée dans les questions du temps. Car lorsqu'elle écrit, la révolution a à peine un peu plus de 100 ans. Un peu comme un roman d'aujourd'hui qui évoque, la bataille de Verdun, la période coloniale ou la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Romantique ?

 

 

SOURCES:

- Le pylône et la maison, La brochure rouge et La porte dérobée n'a pas été réédité et ne se trouve donc qu'en bibliothèques, chez les bouquinistes et sur internet.

- Trois ouvrages de Jean Balde ont été réédités et sont disponibles chez L'Horizon chimérique à Bordeaux:

  • La maison au bord du fleuve,  1990.
  • Le goéland, 1992.
  • La vigne et la maison, 1993.

 

- Une anthologie choisie et présentée par Denise Gellini, Ed. Le Jardin d'Essai 2011, Visages du Sud-Ouest dans l’œuvre de Jean Balde, offre de larges extraits des ouvrages de la romancière bordelaise. On y trouve un extrait de l'essai sur Jean-François Bladé, dont le passage que nous avons reproduit, mais La porte dérobée qui intéresserait les lecteurs lectourois ne fait pas partie des œuvres choisies.

Madame Gellini est intervenue en 2012 dans le cadre d'une réunion de la Société Archéologique et Historique du Gers pour présenter son ouvrage et évoquer le souvenir de Jean-François Bladé.

ILLUSTRATIONS:

Jean Balde conférencière : Photo Sud-Ouest.

Tapisserie : Manufacture des Gobelins.

Photos : Michel Salanié dont

  • portrait de Pierre Banel par Justin Maristou (1866), dans la Salle des Illustres de l'Hôtel de ville de Lectoure
  • carte postale "Promenade au bord du ruisseau", collection personnelle.

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 10 Mai 2018

Dans les années 1970, mademoiselle Karen K., jeune enseignante de lettres toute fraîche émoulue de l’université, débute sa carrière dans un lycée de la périphérie de New York. Comme il est de bon ton, elle est invitée par le club féminin de lecture de la ville. On pense ainsi, très civilement, permettre à la nouvelle arrivante de se présenter, de faire connaissance et de s’intégrer. Lors de chacune de ses réunions, le club demande à une des participantes de lire à voix haute l’extrait d’un ouvrage sélectionné par un comité de lecture rassemblant les plus cultivées de ces dames. Mademoiselle Karen est évidemment désignée. La règle du club veut que la lectrice du jour ne connaisse pas l’œuvre. L’auteur : James Salter, diplômé de l’académie militaire de West Point, pilote de chasse, héros de la guerre de Corée, a connu le succès en 1956 avec un premier roman The Hunters (Pour la gloire dans sa traduction en Français) qui sera porté à l'écran en 1958 avec en vedette Robert Mitchum. Les hommes, la guerre, l’héroïsme. Karen est en confiance.

James Salter, pilote de chasse pendant la guerre de Corée

 

Le titre du jour : A sport and a pastime.  

L’ambiance est feutrée. Le thé est servi. Quelques minutes s’écoulent où l’on échange amabilités et banalités. Puis Karen ouvre le livre et commence à lire, le plus posément et clairement possible, découvrant le sujet au fur et à mesure, comme la plupart des auditrices.

C’est l’histoire d’un jeune couple d’amoureux, lui américain aisé et dilettante, elle petite française provinciale. Le narrateur est un ami dont on ne sait s’il a vu ou entendu ce qu’il décrit ou bien s’il fantasme…

Chapitre 19. « Un après-midi, en visite aux sources de la Marne, ou peut-être est-ce à Azay-le-Rideau, rien n’est certain, ils se promènent en prenant le soleil et parlent des façons d’aimer, la douce variété […] Ils marchent lentement, les yeux au sol. De loin, on dirait des camarades de classe en train de discuter d’un examen. […] Ils sont arrivés à la voiture. Il lui ouvre la portière, puis fait le tour jusqu’à son côté ».

Karen se redresse et cherche du regard l’organisatrice de la rencontre. Celle-ci d’un sourire bienveillant valide cette introduction et d’un hochement de tête l’encourage à poursuivre.

« Et puis, dans cette fabuleuse voiture qui n’existe que dans mes rêves, comme le Hollandais volant, comme le cor de Roland, qui sillonne les routes désertes de France avec ses phares un peu ternis, son élégance un peu décatie : dans cette Delage bleue avec ses portières qui ouvrent dans le mauvais sens, les genoux l’un contre l’autre, bien calés dans les sièges, ils filent vers chez eux [...] Les villages s’estompent, les rivières deviennent noires. Elle le déboutonne et sort son sexe en érection ; pâle comme un héron au crépuscule,... »

Karen s’interrompt pensant à une erreur de typographie. Non, c’est bien ce qu’il y a écrit ! Un moment d’hésitation, une bouffée de chaleur l’envahit.

Notre jeune et innocente professeure piquera ce jour-là le fard de sa vie.

Cherchant de l’aide dans l’assistance, on lui fait signe de continuer. Elle s’éclaircit la voix d’un raclement de gorge et reprend avec à présent, elle le sent, un léger tremblement de la diction. Quel ton doit-on prendre quand on lit en public un tel texte ?!

« …tous deux regardant la route droit devant eux comme n’importe quel couple. Elle forme un cercle avec ses doigts qu’elle lui passe doucement autour, et puis qu’elle fait descendre. Ses doigts si frais, si fins […] Dean reste assis droit comme un chauffeur. Il respire à peine. […] La nuit est froide. Elle est silencieuse, d’une clarté perçante. Contre l’obscurité des toits, rapprochées les unes contre les autres, les flèches de la ville s’élèvent, illuminées, baignées de lumière terrestre ».

Le chapitre comporte une deuxième scène très érotique que nous tairons, non par pudeur, mais pour ne pas enflammer notre cybercarnet… Et il en va de même pour chaque chapitre.

Il faut tout de suite rendre à la vérité littéraire que ce roman n’est pas pornographique. Salter peint l’éternel et dramatique face à face du corps et de l’esprit. Il y a là aussi une belle description de la France des années soixante, la photo d’une époque révolue, entre Robert Doisneau pour le quotidien et Jeanloup Sieff pour la sophistication. Mais je me souviens avoir fait rire mes amis dubitatifs et peu réceptifs à mon romantisme naïf lorsque je disais mon admiration pour le film de Jean-Jacques Annaud mettant en image L’amant de Marguerite Duras, au motif qu’il comportait de magnifiques paysages d’Asie.

Jane March, jouant le rôle de Marguerite Duras dans l'Amant

 

Salter a souvent décrit son amour de la France. « Quand vous voyagez d'un pays à un autre, l'air sent différemment. Je ne veux pas parler seulement du parfum des villes, mais de la nature, de la texture de l'air qu'on y respire, des bruits qu'on y entend, ceux de la rue, du trafic... En France, même le téléphone sonne français. Les choses changent, naturellement. Je me souviens d'une France qui n'était pas si moderne, si intense. Une France des routes vides et des plages désertes, où, quand on roulait le long de la nationale 7, on pouvait entendre le bruit des arbres qui défilaient et qui faisaient "cha-cha-cha"... Cette France-là a disparu. Mais pourquoi être sentimental à ce sujet ? Les gens qui naissent aujourd'hui ne voient pas le changement. Paris, par exemple, est restée presque la même. Et elle défend très bien sa position dans le monde. Elle a l'affection des gens. »

C’est fini. Karen se laisse choir sur sa chaise, abasourdie. Quelques secondes de silence, puis la conversation reprend dans l’assistance, à propos de choses et d’autres et de l’air du temps, comme si de rien n’était. Pour conclure, l’organisatrice, dont on ne dit pas si elle savait ce qu’elle demandait de lire à Karen, annonce la date de la prochaine réunion.

Les années ayant passé, après cette lecture à voix haute-surprise qui est devenue pour elle une plaisanterie racontée à l’envi, Karen et son mari Edward, retraités, sont arrivés à Lectoure en 2013 après avoir traversé le Pays basque et les Landes. Ils choisissent leurs étapes sur les pas de Salter. Car en 1969, l’écrivain a parcouru le Sud-Ouest en tant que metteur en scène d’un film intitulé Three, inspiré de ce fameux roman, avec en particulier une toute jeune actrice nommée Charlotte Rampling. Mais sans aucune scène érotique. Et sans succès.

 

Il est question une fois de Lectoure dans l’œuvre de Salter, ce pourquoi nous lui donnons une place dans notre rubrique littérature bien qu’il ne s’agisse pas d’un roman mais d’une sorte d’almanach gourmand, Chaque jour est un festin, écrit en collaboration avec sa femme, Kay Salter. La date du 28 août est consacrée à l’Armagnac. Après avoir comparé notre belle aguardiente au cognac et vanté ses mérites, les auteurs racontent une anecdote qui leur paraît illustrer l'ambiance de la Gascogne.

« Comme nous passions ce mois d’août dans une grand ferme près de Lectoure, nous fûmes invités à quelques-uns de ces dîners par l’intermédiaire d’amis. Par une chaude soirée, à une tablée de 40 personnes, l’hôte leva son verre et proposa, en solide bon vivant du Sud-Ouest, que tout le monde se réunît dans le salon pour un concours de chant. Soudain à une table voisine, un homme poussa un cri et se mit debout ; quelques instants plus tard, une femme fit de même. Il fallut quelques minutes pour s’apercevoir que six mètres plus haut, cachées dans les moulures, des guêpes succombaient sous la montée de la chaleur et tombaient comme des billes de plomb sur les tables, piquant partout où elles atterrissaient.

Le concours de chant fut annulé, mais on refit passer une tournée d’armagnac comme antidote et consolation ».

Entre sport, passe-temps et festin, Salter ne choisit pas. Ses couples font l’amour, voyagent et mangent plutôt luxueusement. On s’interroge évidemment et puis souvent on se perd.  Rien que de très actuel.

Bien qu’elle ait été diffusée de façon relativement confidentielle, la première édition de Un sport et un passe-temps a fait scandale. La publicité qui se voulait humoristique énonçait qu’il ne s’agissait pas de baseball… Au total, cet écrivain rare aura publié seulement six romans. Aucun de ces ouvrages n’a connu de succès de librairie très important mais la critique élogieuse et un public de plus en plus nombreux et fidèle ont assuré sa notoriété. Son érotisme cru et sans lyrisme appartient à son époque. Les révoltes de la jeunesse du monde, la libération sexuelle, le festival de Woodstock. Et chez nous, Je t’aime, moi non plus de Gainsbourg et Le dernier tango à Paris de Bertolucci.

Guillaume Goubert dans La Croix dit de lui : "Sa prose ne repose pas sur des effets de vocabulaire ou des tournures complexes. L’enchantement tient aux imprévus de son cours. James Salter sait restituer le décousu de la vie, le tumulte des pensées qui, précisément, ne sont pas pensées, ces sentiments contre lesquels, a dit un jour Milan Kundera, on ne peut rien. La vie intérieure des personnages apparaît ainsi dans ce qu’elle peut avoir d’erratique, d’inconséquent, d’inavouable."

 

En littérature, Salter est à l’idée de couple, au paysage du quotidien, à la lumière et à l’ombre, fugaces et méditatives, ce que Edward Hopper est en peinture. Les histoires sont simples, banales, à la limite de l’ennui si l’on ne pressentait pas le détail, le mot qui surgira, bouleversant notre vision de l’instant et transformant cette banalité en un tableau à la portée universelle.  Son style est qualifié d’élégant, de lumineux. Lui-même disait dans une interview parue en 1993 dans la revue The Paris Revue «Je suis un frotteur, quelqu’un qui aime frotter chaque mot dans sa main, pour le faire tourner et le sentir, pour comprendre si c’est vraiment le meilleur mot possible. Est-ce que ce mot dans cette phrase a un potentiel électrique ? Est-ce qu’il est utile ? Trop d’électricité va faire dresser les cheveux du lecteur sur sa tête. C’est une question de rythme.»

En exergue de son dernier roman, Et rien d’autre, on lit ce qui peut être considéré comme son testament littéraire : « Il arrive un moment où vous savez que tout n’est qu’un rêve, que seules les choses qu’a su préserver l’écriture ont des chances d’être vraies. »

 

                                                                          ALINEAS

 

En 1969 à Lectoure, pas de Delage pour les amoureux mais Dauphine, 4L et Deuche.

 

PS. Je ne choisis pas les auteurs de cette rubrique Littérature. Ce sont eux qui choisissent Lectoure. Victor Hugo ici et Alexandre Dumas ici, qui ont précédé Salter sur notre carnet, n’ont pas écrit de textes érotiques, leur époque ne le permettait pas. Etant de vrais ogres, dominateurs et insatiables, ils en auraient pourtant trouvé, à demeure, la "matière première". Leur créativité était-elle dépendante de leur caractère et de leur liberté de mœurs ? Paradoxalement, ces deux génies littéraires ne pourraient probablement pas vivre leur vie aujourd’hui comme ils ont pu le faire au 19ième siècle.

 

On trouve de nombreux articles de presse consacrés à l'œuvre et à la vie de J. Salter sur internet. Je recommanderais celui-ci, où l'on croise Gide, Duras et Nabokov, écrit à l'occasion de la parution de son dernier roman en 2014, Et rien d'autre, dont l'action se déroule dans le monde de l'édition:

http://next.liberation.fr/livres/2014/08/27/james-salter-en-pique-sur-le-monde-de-l-edition_1088178

 

ILLUSTRATIONS:

- Montage titre: M. Salanié

- Photos Salter, United Artists, JJ. Annaud

- Edward Hopper, Excursion into philosophy

- Carte postale Cim

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 4 Novembre 2017

LES PERDRIX DE LECTOURE 

Cette intrigue lectouroise c’est un peu « Tambouille et embrouille aux pieds des remparts ». Comme dans tout polar, il y a les bons et les méchants. Les bons : l’officier de service au château (pour une fois il ne faudra pas chercher chez les puissants) et une bonne fille qui défendra mordicus son père, accusé de crime, dont je ne vous dirai pas, pour maintenir l'intrigue en suspension aurait-on dit au Moyen Âge, dans quelle catégorie il se rangera. Et les méchants : un chanoine, qui dispense avant l’heure la justice céleste, et une cuisinière qui ne surveille pas son feu. Une belle broche de perdrix brûlée, c’est impardonnable il faut le dire.

Et bien sûr, au milieu de cette distribution des rôles aux habitants de notre bonne ville, un mort, assassiné de surcroit, aubergiste de son vivant, malheureusement ayant l’aiguillette nouée, cocu de ce fait et

finalement défenestré. Je vous rassure, il y a prescription car l’affaire se déroule en 1199. En outre la cuisine lectouroise n’est pas en cause. Nous avons interrogé l’auteur, qui est bien passé à Lectoure mais nous a confié n’y avoir pas mangé. Ouf ! Car le sujet est sensible aujourd’hui…

 

Jean d’Aillon – pseudonyme de Jean-Louis Roos – est un écrivain auteur de nombreux romans policiers historiques. Les perdrix de Lectoure est une courte nouvelle publiée initialement en accompagnement du roman Paris – 1199, puis réunie avec d’autres sous le titre L’évasion de Richard Cœur de Lion et autres aventures. Le héros, chargé de résoudre toutes ces énigmes ayant pour cadre le règne de Philippe le Bel, est Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, une sorte de Sherlock Holmes en cotte de mailles. Un gars vraiment sympathique ce Guilhem, allez disons-le, avec quelque chose de gascon: bonne chair, joyeux compagnon, aimant la castagne, plutôt rebelle et individualiste.

Pour le mettre en situation de résoudre ces énigmes à une époque tourmentée et brutale, Jean d’Aillon a tout d’abord fait subir à son héros un parcours qui lui permettra, avant la vièle et l'amour galant, d’apprendre au sein d’une compagnie de brigands de grands chemins, les fameux « écorcheurs », la ruse et le maniement de l'arbalète, de l'estoc et de la dague. Puis Guilhem passera du bon côté du gibet.

Très documenté, Jean d’Aillon nous fait découvrir, au fil de l’intrigue, un Moyen Âge vivant et sensuel. Le vêtement, la ville, l’art de la guerre et la cuisine y sont décrits avec forces couleurs, senteurs et sonorités. Il est très agréable d’avoir le sentiment d’apprendre l’Histoire en lisant une fiction.

 

La courte aventure lectouroise de Guilhem d’Ussel a pour scène principale nos chers remparts où l'auteur installe l’hôtellerie à l’enseigne de La Maison d’Elie dans laquelle vont griller les malheureuses perdrix – oui, c’est vrai, je ne m'y fais pas, ça me navre. A proximité bien sûr, la fontaine Hountélie, devenue Diane ultérieurement.

Jean d'Aillon, alias Jean-Louis Roos

En repérant les lieux, Jean-Louis Roos a dû remarquer la tannerie royale, totalement postérieure quant à elle à l’époque du récit, qui lui aura fait donner à un tanneur un rôle important et à un certain gant de cuir la fonction d’indice troublant. La cathédrale n’est pas loin bien sûr, et nous l’avons dit, le chanoine ne tient pas ici le beau rôle mais l’honneur de l'Eglise est sauf, monseigneur l’Evêque n’apparaîtra pas sur la scène. Enfin, le château à l’extrémité de la ville où l’on ira chercher l’autorité judiciaire lorsqu’il y aura mort d’homme.

Ici se situera notre seul petit correctif, l'auteur ne nous en voudra pas :

à cette époque, le château n’est pas celui du comte d’Armagnac, qui n’héritera de Lectoure qu’en 1325, mais celui du Vicomte de Lomagne. Une erreur historique – qui n’en fait pas ? – qui n’enlève rien à l’intérêt du récit.

 

Nous n’en dirons pas plus pour préserver intact le plaisir de la lecture de ces perdrix là.

 

Guilhem d’Ussel parcourt l’Europe médiévale en tout sens : Londres,

Blondel de Nesle, le luth et l'épée

Rome, Cluny, Marseille, Toulouse… Il y côtoie certains personnages ayant existé, ainsi Blondel de Nesle, seigneur et trouvère lui aussi, qui se fit reconnaître de Richard Cœur de lion en chantant une romance composée en duo avec le célèbre roi, au pied des murs de la forteresse où l’empereur Henri VI le retenait prisonnier, Trifels dans la forêt du Palatinat. Un exemple parmi d'autres des évènements et des sites historiques où Jean d'Aillon nous guide. Le sens de l'observation, l'intuition et la déduction de Guilhem d'Ussel nous captivent. Son courage et son adresse nous enchantent. Un héros donc, mais un homme qui peut également douter et avoir ses faiblesses. Sympathique, vraiment. Au cœur d'une époque où poésie et maniement des armes n'étaient pas antinomiques.

 

Il est dommage que nos remparts, et notre cuisine, n'aient pas su retenir l'auteur et le chevalier troubadour plus longtemps à Lectoure que le temps d’une nouvelle.

 

Enfin revenons à nos perdrix ! Cette histoire nous a donné envie d’en rôtir quelqu’une à la table d’hôte de la Mouline de Belin et je suis donc parti à la recherche d’une recette. Et devinez où Google m’a conduit : jusqu’au dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas ! Me voilà revenu au précédent alinéa de la rubrique Littérature !!!

Après une introduction à vous faire baver… littéralement bien sûr, le grand écrivain, qui avait réussi tout de même le morceau d’anthologie de faire inviter Porthos et d’Artagnan à la table de Louis XIV*, passe en revue une brochette de recettes de perdrix dont la plupart sont attribuées aux ennemis de notre Gascogne : à l’anglaise, à la parisienne, à la Périgueux, à la bourguignonne, à l’italienne…

 

- Et pas de perdrix à l’armagnac ?!

- Morbleu ! Nous allons devoir remédier à cela.

 

                                                                          Alinéas

Les perdrix de Lectoure - 4ième chapitre du livre L’Évasion de Richard Cœur de Lion et autres nouvelles (Flammarion, 2015)

* Voir Le Vicomte de Bragelonne

Sources:

A propos de Jean d'Aillon et de son œuvre: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_d%27Aillon

Blondel de Nesle, seigneur et trouvère: https://fr.wikipedia.org/wiki/Blondel_de_Nesle

Les perdrix du Grand dictionnaire de cuisine d'Alexandre Dumas: http://www.dumaspere.com/pages/bibliotheque/chapitrecuisine.php?lid=c1&cid=581

Illustrations:

- Les perdrix: Détail d'un vitrail au Musée national du Moyen Âge de Cluny

- Scènes médiévales, broche devant la cheminée et drame derrière les remparts: Le décaméron de Boccace, Gallica BnF

- Blondel de Nesle aux pieds du château de Trifels: J.M. Kronheim, Pictures of english history

- Scène de cuisine médiévale: Kuchenmaistrey, premier livre de cuisine allemand, Peter Wagner 1485.

 

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 21 Juillet 2017

GRAND VENT SUR

 

L’ANCIEN RÉGIME

 

L’histoire se déroule en 1779, à l’approche de la Révolution française. Le capitaine Paul est corsaire. Un pirate aux yeux de ses adversaires de marine régulière. Sa frégate, L’Indienne, armée par Louis XVI est engagée aux Amériques par les insurgés contre le royaume d’Angleterre. A l’occasion d’une escale à Lorient, le jeune comte d’Auray monte à bord et transmet au marin l’ordre ministériel de convoyer à Cayenne un certain Lusignan condamné à la déportation à perpétuité. Mais pendant la

Capitaine Paul par Lossing, US History Image Source

traversée vers l’Amérique du sud L’indienne est interceptée par un navire anglais, Le Drake. Lors de l’abordage, dont la frégate sous pavillon étoilé sortira victorieuse, Lusignan se comporte héroïquement, et Paul découvre les raisons injustes de l’exil de son prisonnier.

- Monsieur, lui dit-il, vous me raconterez ce soir votre histoire, n’est-ce pas ? Car il y a quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être infâme étant si brave ! 

Du grand Dumas.

 

Seuls les trois premiers chapitres du roman se déroulent en mer. Il ne s’agit donc pas d’un récit d’aventure, de cape et d’épée ou de pirates. Mais puisque notre Carnet d’alinéas se limite volontairement, en principe, à un périmètre raisonnable autour de Lectoure, voilà l’occasion inespérée de prendre un peu le large. Bienvenue à bord de l’Indienne au moment de sa prise en chasse par Le Drake.

 

« Pendant ce temps le vaisseau que vingt minutes auparavant avait signalé la vigie, et qui était apparu d’abord comme un point blanc à l’horizon, était devenu peu à peu une pyramide de voile et d’agrès. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et quoique aucun ordre n’eût été donné, chacun avait fait ses dispositions individuelles comme si le combat eût été décidé. Il régnait donc à bord de l’Indienne ce silence solennel et profond qui, sur un vaisseau de guerre, précède toujours les premiers ordres décisifs donnés par le capitaine. Enfin, lorsque le navire eut grandi encore pendant quelques minutes, la carène à son tour sembla sortir de l’eau comme avaient fait successivement ses voiles. On put voir alors que c’était un navire un peu plus fort de tonnage que l’Indienne et portant trente-six canons ».

 

 

Trois chapitres donc pour tracer le portrait du capitaine Paul, courageux, juste et lucide sur les hommes et le monde. Une sorte de mousquetaire des mers, sauf l’humour, absent du récit contrairement à la trilogie célèbre et qui a fait une part de son succès. Cette longue approche de l’intrigue permet au romancier de dessiner le caractère d'un homme qui va se trouver confronté aux rigidités de l’ancien régime.

 

En effet, revenu en Bretagne six mois plus tard, Paul apprend d’un vieux serviteur de son père décédé dans des conditions mystérieuses, qu’il est le fils illégitime de la Marquise d’Auray. Il est donc le demi-frère d’Emmanuel d’Auray, rencontré à Lorient. Et l’histoire se répète puisque la Marquise cache l’enfant illégitime que sa fille Marguerite a conçu hors mariage avec… Lusignan bien sûr, que l’on a voulu éloigner pour sauver l’honneur. Nombreux sont les bâtards chez Dumas. Drame familial compliqué donc, voire alambiqué à nos yeux aujourd’hui. 

Peinture sociale des mœurs aristocratiques de l’ancien régime où Dumas dénonce les conventions, les arrangements financiers et surtout l’autorité absolue des parents sur leurs enfants.

Dumas porte les idées de son temps. Mais, ses biographes l’ont souligné, petit fils d’une esclave haïtienne et d’un aristocrate, fils d’un général napoléonien, Alexandre Dumas travaillera sans cesse à faire l’amalgame d’origines qu’il ne renie pas, et de son engagement démocrate.

 

Paul s’interpose pour que l’on ne marie pas sa demi-sœur au baron de Lectoure. Voici donc notre « lectourois » entrant en scène.

 

L’homme est influent mais ruiné. De leur côté, pour retrouver leur ancien rang à la cour du roi, Emmanuel d’Auray et sa mère, la Marquise, sont prêts à toutes les compromissions avec le baron.

- Ne sommes-nous pas assez riches pour lui refaire une fortune, s’il nous refait une position ?

En effet, Lectoure lie amitié avec Emmanuel par intérêt, lui offrant le commandement d’un régiment de dragons et, sans même la rencontrer, proposant d’épouser Marguerite. Arrivé au château d’Auray, alors que celle-ci tente de l’éconduire, il lui donne sa vision du mariage, sans détour:

- On épouse, l’homme pour avoir une femme, la femme pour avoir un mari ; c’est une position, un arrangement social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l’amour aient à faire dans tout cela? 

On l’aura compris, le baron de Lectoure n’a pas le beau rôle. N’est pas d’Artagnan qui veut. Malgré son nom, celui d’une ville chargée d’Histoire, le personnage ne bénéficie pas d’un seul des traits de caractère du gascon le plus célèbre, le mousquetaire intrépide et plein d’esprit, admiré dans le monde entier.

 

Nous n’en dirons pas plus car on lit Le capitaine Paul avec intérêt. Une galerie de portraits à la charnière de l’ancien régime et de la société née de la Révolution, ou des révolutions puisque Paul est un héros de la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Un contexte de bouleversements politiques choisi par Dumas pour donner à cette affaire de famille romantique, voire à nos yeux mélodramatique, un fond tout-à-fait réaliste et construit à dessein. Roman social donc et non point d’aventure. Les historiens qui étudient l’évolution des mœurs dans le cadre familial situent effectivement au 18ème siècle les grandes mutations sociologiques.

 

Comme a son habitude Dumas part de faits réels pour construire son scénario. On le sait, pour son chef-d’œuvre, Les Trois Mousquetaires paru en 1844, il s’est largement inspiré des mémoires apocryphes de d’Artagnan rédigés par Gatien de Courtilz de Sandras en 1700.

Le capitaine Paul a également réellement existé. Mais il était écossais et non pas breton comme Dumas a choisi de le faire naître pour servir son scénario. Passé effectivement au service des insurgés américains, il est considéré comme héros de la guerre d'indépendance et fait l'objet d'une abondante littérature et iconographie.

John Paul Jones vers 1781, par Charles Willson Peale

Il est connu notamment pour avoir remporté la bataille de Flamborough head sur les côtes britanniques, sa frégate le Bonhomme

Richard ayant sombré après que Paul soit passé à l’abordage sur le HMS Serapis.

Bataille de Flamborough head (1779) par le lieutenant de marine William Elliot

On lui prête la formule pleine de panache, alors que son adversaire lui demandait de se rendre : « I have not yet begun to fight ! » (« Je n’ai pas encore commencé à me battre »). Si Dumas en avait eu connaissance, aurait-il résisté à exploiter cette merveilleuse passe d’armes orale lancée d’un bordage à l’autre ?

 

Mais revenons au baron de Lectoure puisque notre thématique nous discipline. Comment Dumas a-t-il choisi ce nom ?  Voici quelques pistes.

Notre amie Marie-Claude Péres à laquelle nous devons le bonheur d’avoir découvert ce roman quelque peu oublié, suggère qu’Aurélie Soubiran dite Princesse Ghika, connue à Lectoure pour y avoir fini sa vie, fréquentait Dumas père dans le salon littéraire du dessinateur Gavarni durant les années 1840. La genèse du capitaine Paul dans les projets du romancier date plutôt du milieu des années 30, mais cela demanderait à être fouillé.

Le comte de Bastard par Perronneau (1747).

Nous connaissons par ailleurs au moins trois barons nés à Lectoure, voire quatre en tenant compte de la transmission du titre par filiation, que Dumas a pu croiser. Ils tiennent leur titre cependant, non pas de l’Ancien Régime, mais de l’Empire ou de la Restauration. Ce sont Jean-Baptiste de Bastard (1769-1833) et son fils Dominique-Gabriel-Edouard (1797-1868), Jacques-Gervais Subervie (1772-1836) et Jean-Baptiste Dupin (1772-1863).

Si l’on imagine que Dumas a choisi son baron de Lectoure parmi la vieille  noblesse à fin de dénonciation des travers de cette société, les membres de la famille de Bastard sont les plus susceptibles de l’avoir inspiré. Le comte de Bastard dont le musée du Louvre conserve le portrait reproduit ici est d'une génération ayant précédée nos deux lectourois et dont nous n'avons pas recherché le lien parmi une très abondante parenté. Plus âgé que le personnage de Dumas, il nous a semblé cependant bien dans le ton.

 

Disons enfin que, pour retenir le nom de Lectoure, le romancier a pu être tout simplement séduit par une sonorité, un vague souvenir, une information fortuite. Quelqu’un sait-il ?

 

En tout cas, ce rôle romanesque peu glorieux ne pouvait pas servir la réputation de notre ville. Heureusement, pourrait-on dire paradoxalement, malgré son intérêt historique et sociologique, Le capitaine Paul est tombé dans l’oubli littéraire, occulté définitivement par Le chevalier d’Harmental, Le Comte de Monte-Cristo, La reine Margot et bien sûr les romans fleuves autour des mousquetaires de la Reine qui suivirent et assurèrent la célébrité planétaire de Dumas.

 

Et pourtant  Le capitaine Paul, d’abord joué au théâtre en 1836, fut un succès considérable à sa parution sous forme de roman en 1838.

En effet, à la fin des années trente pendant lesquelles Dumas devint célèbre en tant qu’auteur dramatique, les scandales à répétition, trafics de billets, et autres embauches de claqueurs (rémunérés pour applaudir) qui éclatent sur la scène parisienne ternissent le genre.

Dumas par Devéria en 1832 soit 4 ans avant la pièce de théâtre Capitaine Paul

Sur le plan de la morale, la critique et la justice visent les nombreuses situations d’adultère, d’inceste, de prostitution, de meurtre et de viol que les auteurs dévoilent sans pudeur pour attirer un public friand. La censure dramatique est rétablie en 1835 et, comme Victor Hugo, Dumas va devoir adopter un nouveau moyen d’expression. Ce sera la presse à bon marché, qui pour réduire son prix de vente développera la publicité et devra en même temps attirer les quantités de lecteurs qu’exigent les annonceurs. La publication de romans (le terme feuilleton date précisément de cette époque) servira d’accroche. Le journal Le siècle gagnera 5 à 10 000 lecteurs en quelques numéros avec la publication du Capitaine Paul ! Que dirions-nous si Lectoure était affublé aujourd’hui d’une telle image négative dans une série télévisée diffusée à une heure de grande écoute sur une chaîne grand public ? Manifester ? Boycotter ?

 

Ou se battre.

 

Justement, revenons au drame de Dumas et à sa chute. In extremis, le baron de Lectoure retrouve les lois du code de l’honneur en demandant réparation pour avoir été écarté de l’alliance convenue entre les deux maisons nobles. Le duel - il en fallait un -  tournera court car, contre toute attente venant d’un pirate ayant pourfendu ses ennemis lors de maints combats singuliers, Paul qui a pris l’avantage, renonce.

Les deux jeunes gens firent un pas à la rencontre l’un de l’autre. Les lames se touchèrent ; à la troisième passe, l’arme de Lectoure sauta à vingt pas de lui.

- Avant de mettre l’épée à la main, dit Paul au baron, je vous avais offert une explication ; maintenant, monsieur, je serais heureux que vous voulussiez* bien agréer mes excuses.  

Humain et grand seigneur jusqu’au bout, le capitaine sait bien que le dépit d’un homme est lourd à porter.

 

Alors, le baron de Lectoure s’en retournera à la cour de la maison de France, dont, par la voix de la marquise d’Auray, Alexandre Dumas a laissé présager la fin prochaine et tragique.

 

 

 

                                                                     ALINEAS

 

 

* In extremis, il fallait bien que, dans cet alinéa consacré à l’une de plus belles plumes de la littérature française, je vous offrisse ce superbe imparfait du subjonctif.

 

 

Sources :

Il existe plusieurs éditions du roman, certaines à dénicher d’occasion joliment patinées. Mais je me suis au contraire utilement servi de l’édition opportunément parue chez Folio classique (février 2017) qui a l’avantage d’offrir une préface très documentée et savante d’Anne-Marie Callet-Bianco, Maître de conférences à l’Université d’Angers ainsi que la préface de 1858 d’Alexandre Dumas lui-même.

 

Concernant Alexandre Dumas, sa vie, son œuvre, le site qui lui est dédié est une mine : www.dumaspere.com

 

Enfin, pour les amateurs de corsairerie, le vrai capitaine Paul est ici :

https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Paul_Jones_(marin)

 

Illustrations:

- La marine à voile: L'étoile du Roy, Etoile Marine Croisières.

- La famille de l'Ancien Régime: Madame la Marquise de Pons et al., par Philippoteaux

- Le duel: Barry Lyndon, de Stanley Kubrick

- La Révolution: La prise du palais des Tuileries par Jacques Bertaud

 

 

 

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Littérature

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Publié le 11 Février 2017

De Notre-Dame de Paris aux remparts du château des Comtes d’Armagnac

 

C’est une des plus belles pages de la littérature française.

 

Il se fit un silence de terreur parmi les truands, pendant lequel on n’entendit que les cris d’alarme des chanoines enfermés dans leur cloître et plus inquiets que des chevaux dans une écurie qui brûle, le bruit furtif des fenêtres vite ouvertes et plus vite fermées, le remue-ménage intérieur des maisons et de l’Hôtel-Dieu, le vent dans la flamme, le dernier râle des mourants, et le pétillement continu de la pluie de plomb sur le pavé.

Cependant les principaux truands s'étaient retirés sous le porche du logis Gondelaurier, et tenaient conseil. Le duc d'Égypte, assis sur une borne, contemplait avec une crainte religieuse le bûcher fantasmagorique resplendissant à deux cents pieds en l'air. Clopin Trouillefou se mordait ses gros poings avec rage.

- Impossible d'entrer! murmurait-il dans ses dents.

- Une vieille église fée! grommelait le vieux bohémien Mathias Hungadi Spicali.

- Par les moustaches du pape! reprenait un narquois grisonnant qui avait servi, voilà des gouttières d'églises qui vous crachent du plomb fondu mieux que les mâchicoulis de Lectoure.

 

- Voyez-vous ce démon qui passe et repasse devant le feu? s'écriait le duc d'Égypte.

- Pardieu, dit Clopin, c'est le damné sonneur, c'est Quasimodo.

 

Le Notre Dame de Paris de Victor Hugo a été adapté maintes fois et souvent magnifiquement, au cinéma, au théâtre, en comédie musicale, en bande dessinée. Une aventure baroque, passionnante, profonde et populaire à la fois. L’un des romans de langue française les plus connus. Ne vient-on pas du monde entier visiter la cathédrale de Paris en pensant autant sinon plus à l’enlèvement d’Esméralda par le bossu qu’au mariage du futur Henri IV ou qu’au sacre de Napoléon, des évènements quant à eux et parmi tant d’autres qui s’y sont réellement déroulés. Victor Hugo a donné au lieu où se déroule l’action de son invention une sorte de personnalité, une vie, un caractère au sens littéraire du terme, qui dépasse le monument gothique en tant que tel et qui en est aujourd’hui devenu le qualificatif indissociable dans notre esprit.

 

Et Lectoure est donc évoquée dans ce passage du roman qui raconte l’assaut de la cathédrale par les truands venus libérer la bohémienne.

 

Lectoure citée par la voix d’un «grisonnant qui avait servi», autrement dit un vieux soldat. L’homme se serait-il battu à Lectoure ? Le titre exact du Roman est «Notre-Dame de Paris. 1482». Soit neuf ans après la prise de la capitale des Comtes d’Armagnac par les armées de Louis XI. Le roi dont les Lectourois parlent encore aujourd’hui avec acrimonie, peut-être injustement nous y reviendrons, tient une place dans le roman. Hugo se documentait de façon très approfondie avant d’écrire et devait connaître, peu ou prou, cet évènement tragique de l’histoire de notre ville.

 

Mais Victor Hugo est-il passé à Lectoure ? Oui, certainement. Cependant, pas avant d’écrire Notre-Dame de Paris, qui est paru en 1831, mais douze ans plus tard, en 1843. D’où l’ordre des éléments du titre de cet alinéa respectant la chronologie de la vie de l'écrivain.

 

En effet, dès 1825 Hugo voyage en France et en Europe. Faisant partie de ces précurseurs des voyages d’agrément, intellectuels aisés et relativement aventureux, il découvre la France qui sera celle des Misérables, des Travailleurs de la mer ou de la Légende des siècles. Il est accompagné de sa femme puis de Juliette Drouet, sa maîtresse qui annotent, classent et complètent l’incroyable somme documentaire que le grand homme constitue. Curieux de tout, il enregistre nombre d’anecdotes et de traits de caractères que l’on retrouve dans sa prose comme dans sa poésie. Il y a autant d’humour que d’analyse psychologique et de tendresse dans ses portraits, de véritables instantanés avant l’avènement de la photo de tourisme : cochers, cafetiers, servantes, paysans, bourgeois et officiers croisés sur la route et à l’étape.

 

Hugo est également un fantastique dessinateur, explorant avec facilité les techniques les plus originales. Théophile Gautier a dit de lui « S’il n’était pas poète, Victor Hugo serait un peintre de premier ordre ». Au 20ème siècle, les surréalistes le considéreront comme un précurseur. Il dessine en particulier les paysages tourmentés, les ruines, les châteaux, les formes de l’architecture gothique qui peuplent son imaginaire romantique.

 

Nous savons avec certitude qu'il est parti d'Auch ce 4 septembre 1843,  après la visite de la cathédrale, les stalles de son chœur et ses vitraux observés et mémorisés avec grande érudition. Et l'on se plait à deviner, dans l’après-midi, la diligence arriver à Lectoure, passer le pont de Saint Gény et gravir lourdement la vieille côte, pour enfin s'arrêter sur le bastion où il faudrait procéder au changement des chevaux. L'étape est encore longue, aura-t-on patienté en prenant une collation dans un estaminet ? Hugo y aura alors observé avec gourmandise la belle servante, amusé par les effets de voix de quelque pilier de comptoir à l’accent rocailleux. «Encore endormi en arrivant à Agen, j’ai cru voir la mer. C’était la Garonne qui me faisait cette gasconnade».

Puis, sous un ciel menaçant magnifiquement, alors que la diligence descendait de la haute ville vers le pont de piles  pour reprendre la voie romaine, Hugo aura jeté un coup d’œil au vieux château de la Maison d’Armagnac, ruiné depuis 1473.

Peut être a-t-il croqué la citadelle d’un trait de fusain, regrettant cependant qu’elle ait perdu de sa superbe. La superbe des souvenirs du vieux soldat de Louis XI mêlé à la populace en colère, aux pieds des tours de Notre-Dame.

 

 

PS. Je dédie cette première note de ce Carnet d’alinéas à mon Esméralda...

PS' Si quelque spécialiste ayant procédé à une recherche dans l'un des fonds documentaires consacrés à Hugo venait à contredire mon hypothèse je m'empresserais de publier un correctif. D'abord par respect pour la vérité, ensuite pour le plaisir de revenir sur les magnifiques écrits et la vie exceptionnelle du grand homme.

CREDIT:

- Paris Notre-Dame vue du quai de la tournelle 1852 Jongkind/Taveneaux

- Le château de Vianden dessiné par V. Hugo 1871

SOURCES:

https://fr.wikisource.org/wiki/En_voyage,_tome_II_(Hugo,_%C3%A9d._1910)/Alpes_et_Pyr%C3%A9n%C3%A9es/C/21

http://www.lacritiqueparisienne.fr/68/hugo.pdf

http://www.maisonsvictorhugo.paris.fr/

 

 

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