Publié le 17 Décembre 2017

 

Malgré l’heure tardive et la pénombre qui envahissait le sous-bois, l’enfant marchait d'un pas tranquille. Sur le sentier étroit et accidenté, chaque obstacle lui était parfaitement familier et il savait qu’il aurait pu trouver son chemin les yeux fermés. La branche basse qu’il évitait souplement sans la regarder, la saillie d'une racine sous son soulier assuré, le frôlement saccadé d'une tige de ronce sur la toile de son pardessus, autant de repères pour lui sur sa position exacte dans ce bois d’Arrajacamp, son domaine d’aventure.

 

Derrière le rideau d’arbres et de bambous, dans sa progression, par intermittence, il devinait le clocher cathédral se dressant au dessus du profil de la ville allongée sur son promontoire. Le temps pastel de cet Avent immobilisait toutes choses.

 

 

Il s’approcha de la lisière d’où il pouvait distinguer en contrebas les lumières du hameau familier. Il aimait cet endroit isolé qui lui offrait un balcon sur le monde. L’ondulation des prairies et des cultures. Un vent doux, chargé de senteurs de terre, de sureau fané et de fumée de cheminées. Le silence, ponctué du croassement de quelques corneilles traversant le ciel du vallon de part en part.

 

- Elle va pleurer, petit.

 

La voix rauque qui venait de s’élever dans son dos le fit sursauter. Il se retourna. La vieille répéta.

 

- Demain elle va pleurer.

- De qui parlez-vous Madame ?

- Tu ne connais pas la fille d’Arrajacamp petit ?

- Non.

- Reviens demain. Tu verras.

 

La vieille tourna le dos et disparut dans la nuit qui, soudain, avait envahi le bois et la soustrayait au regard comme par sortilège. L’enfant, peu rassuré à présent, sortit du couvert précipitamment et, traversant en dévalant la succession de champs, de vergers et de haies qui le séparaient des maisons, rentra chez lui essoufflé et agité.

 

Il ne dit rien à ses parents de sa mystérieuse rencontre. Ici, tout le monde craignait cette vieille vivant seule et misérable dans une masure construite à l’écart. Lui connaissait ses habitudes et il évitait simplement de trop s’approcher d’elle lorsqu’il l’apercevait au loin, hirsute et gesticulant dans un monologue incompréhensible.

 

- C’est quoi l’Arrajacamp, Maman ?

- Tu sais bien allons, tu y passes toutes tes journées, du lever au coucher du soleil.

 

C’est en effet le nom que l’on donne partout en Gascogne, des Pyrénées aux dunes de l’océan et jusqu'aux abords de Garonne, à ces coteaux exposés plein sud et que l’on dit pour cela arrajades, arraja camps,  des "champs arrosés" de soleil, "inondés" de lumière. A une époque lointaine où la forêt épaisse et sombre occupait la plus grande partie du paysage, de tels espaces dégagés et lumineux étaient remarquables et leur nom dit bien ce que l’homme y ressentait.

Ici, face à la citadelle de Lectoure, en contrebas du plateau rocailleux occupé par la grande forêt de Saint Mamet et dominant le vallon du ruisseau de Saint Jourdain, c’est un espace inculte, argileux et maigre, que l’on réservait au pacage des troupeaux de moutons et de brebis surveillés par quelque gamin ou bien gardés par un chien dressé que l’on commandait à distance.

Plus tard les botanistes donneront à ce type d'endroits le joli nom de "prairies à orchidées".

________________

 

Le lendemain, l'enfant reprit le chemin du coteau.

 

Dressant le nez par-dessus les haies d’épines noires, il marchait en sautillant pour essayer de distinguer de loin, le cœur battant, la lisière du bois où elle lui avait donné rendez-vous.

 

Le ciel était bas. Mais étrangement lumineux. Arrivé à l’endroit où le coteau s’arrondit devant le taillis, il faillit chuter en glissant, surpris par un sol gorgé d’eau comme si une averse de pluie venait de tomber. Pourtant le temps était sec depuis plusieurs jours. A ses pieds, l’étendue d’herbe rase scintillait, reflétant comme un miroir le ciel rougeoyant. L’enfant était fasciné par ce spectacle inexplicable.

 

Cette fois-ci la vieille arriva face à lui, suivant un étroit passage à sec, sa silhouette noire se détachant devant un rideau d’arbres fantastiques dressés sur une falaise irisée de mille reflets.

 

Alors, à voix basse, elle raconta l’histoire de la fontaine d’Arrajacamp.

 

________________

 

Il y a très longtemps, vivaient ici, deux enfants qui s’aimaient.

On les voyait, toujours ensemble, gardant leurs troupeaux d’oies et de brebis.

 

 

Le garçon et la fille ne s’étaient pas choisis mais leurs familles les destinaient naturellement l’un à l’autre. Car, du matin jusqu’au soir, ils ne se quittaient jamais, se rendant utiles au domaine auquel ils appartenaient, pataugeant au bord du ruisseau, ramassant les fruits des haies et des friches, capturant les petits animaux des fossés et des mares. Ils étaient heureux mais ne le savaient pas.

 

Un jour, un capitaine du Comte d’Armagnac passa dans chaque ferme et chaque hameau pour recruter de nouveaux soldats. Il fallait du sang neuf pour renforcer les troupes que l’on envoyait s’opposer aux armées du Roi. Deux Papes, l’un à Rome, l’autre en Avignon, se disputaient le trône de Saint Pierre. Les  provinces de France s’entredéchiraient. Les hommes étaient devenus fous.

 

 

Le jeune garçon n’eut pas à discuter. « Tu seras fifre, pour mener les troupes au combat » avait dit l’officier. En secret, lui se disait : « Je veux être cavalier. Je verrai la ville de Toulouse, Paris peut-être. Et l'Océan ». « Attends moi, ma mie. Je reviendrai, riche et couvert de gloire » cria-t-il lorsque la bande en armes se mit en marche.  On ne le revit plus jamais dans le pays.

 

La bergère passait son temps au bord du chemin qui va de Miradoux à La Romieu, questionnant les jacquets, les gueux et les marchands. Mais eux ne savaient jamais rien. Elle grandissait et devint belle.

 

 

 

 

Elle repoussait les avances des garçons du voisinage qui la courtisaient. Un printemps, elle disparut. Pendant trois nuits, les chiens des hameaux de la vallée du Saint Jourdain hurlèrent à la mort.

 

A la pleine lune qui suivit, les prairies qui bordent le bois d’Arrajacamp furent inondées.

 

- Comme aujourd’hui petit, alors que le temps n’est pas à la pluie.

 

Depuis les remparts de Lectoure, les bourgeois étonnés voyaient  le coteau refléter une myriade de rayons de soleil. Les Consuls de la ville envoyèrent une délégation sur les lieux et l’on découvrit la source, sous un grand tilleul, au pied d’un rocher.

 

Un curé, qui vécut ici même la fin de sa vie, en ermite, a fait recouvrir la résurgence d’une voute de pierre. Son eau s’écoule, sans jamais tarir, dans un fossé qui descend jusqu’à la Mouline de Belin. Mais ce n’est pas lui qui parfois inonde les champs.

 

- Non, petit. C’est la fille qui pleure. Lorsque le chagrin est trop gros, lorsque l’on entend à nouveau le bruit d’une guerre ou de quelque méchante querelle comme les hommes savent en inventer, elle pleure tant et plus, et la terre d'ici qui a du sentiment, porte ses larmes au soleil et au vent de l'arrajade pour les sécher.

 

                                                   Alinéas

                                                   Illustrations William Bouguereau

 

 

TOPONYMIE ET HYDROGRAPHIE

La fontaine dont il est question ici est souvent appelée dans le voisinage "Arrajacan", ce que l'on a traduit par "rage du chien". Mystérieux et romantique. On a même écrit sur ce chien là. Or, la raja en gascon n'a jamais voulu dire la rage. La rabia, oui ! Alors il fallait une nouvelle légende pour faire taire ce chien là.

En effet, comme de nombreux autres arrajades en Gascogne, coteaux arides exposés au soleil, il est très probable que le site ait été plutôt nommé localement arraja camp, champ arrosé de soleil, la prononciation du [p] final étant estompée, provoquant ainsi la confusion avec can, le chien. Il ne faut pas compter sur le cadastre pour nous en apprendre plus. Alors place à l'imaginaire.

Nous reviendrons un jour sur le phénomène, réel, de l'inondation des champs indépendante de la pluie, les sources qui alimentent le ruisseau de Foissin étant de type vauclusien, c'est-à-dire de résurgence de nappes profondes et non pas d'infiltration. De ce fait, elles sont moins sensibles à la pluviométrie immédiate et sont parfois abondantes alors que le temps est sec localement.

 

Photos Florence De Marchi, Philippe Grenier, M. Salanié

 

ILLUSTRATIONS

Toutes les illustrations de notre conte sont les œuvres de William BOUGUEREAU (1825-1905).

Représentant de la peinture académique néo-classique et réaliste, Bouguereau a connu un immense succès de son vivant notamment à l'étranger, alors qu'il était déconsidéré en France par la critique, sous l'influence du modernisme et de l'avant-garde de l'époque.

Indépendamment du goût des institutions de son époque pour l'art pompier et baroque, on ne peut pas ignorer son génie du portrait. Ses bergères et gardeuse d'oies, ses mendiantes, ses ouvrières et ses baigneuses ont une grande présence et font partie de notre patrimoine iconographique. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des précurseurs de l'hyperréalisme.

Malgré son absence quasi-totale du genre Paysage où il eut été utile dans le contexte de notre conte, Bouguereau nous offre ici une magnifique galerie de portraits d'un naturel et d'une expressivité profonde, de costumes et d'ambiances réalistes, bien qu'idéalisées, dans l'espace rural.

Œuvres reproduites: Jeune fille allant à la fontaine (1885), Le repos, détail (1879), Au bord du ruisseau (1879), Pifferaro (1870), Jeune bergère debout (1887), Biblis (1884).

https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Bouguereau

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_peintures_de_William_Bouguereau

 

 

 

 

 

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Publié le 2 Décembre 2017

LE NOM DE NAPLOUSE

 

Au 12ième siècle, à Lectoure, à l’emplacement de l’actuel quartier du Couloumé, sont installés les templiers. Les moines exploitent un domaine donné à l’ordre  par quelque seigneur bienfaiteur. Ce ne sont pas des chevaliers, des soldats comme leurs frères combattant en Orient, mais des confrères, des moines de métier, agriculteurs ou artisans. Avec leurs serfs, ils travaillent à faire fructifier le domaine qui s’étend, on l’imagine, sur les coteaux qui s’étirent vers l’est, aux portes de la ville sur les versants de l’actuelle vallée de Foissin et, en direction de l’ouest, au-delà du Gers.

Chaque année le représentant du Précepteur de la province de Gascogne passe à Lectoure, prélever le respountchoun, l’excédent des ressources qui, ajouté à celui de l’ensemble des maisons d’Occident de l'ordre, contribuera au financement des énormes besoins du Temple en guerre dans le royaume de Jérusalem. Cette organisation économique et financière a tissé un incroyable réseau sur toute l’Europe occidentale, forgeant la puissance de l’ordre qui, hospitalier et militaire en Orient, a inventé la fonction de banquier d’affaire du Pape, des rois et de la grande noblesse en occident.

 

Nous avons révélé [ici] qu’un templier revenu d’Orient a séjourné à Lectoure. Ce devait être un personnage désigné par sa hiérarchie à titre de récompense ou bien pour prendre en charge et développer le domaine. Nous ne connaissons pas son identité  mais le fait qu’il ait baptisé la maison de Lectoure "Naplouse" nous conduit logiquement à faire la relation avec la seigneurie de ce nom, fief du royaume latin de Jérusalem.

 

La ville de Naplouse est située à environ 50 km au nord-est de Jérusalem. Elle est conquise par les croisés à la fin du 11ième siècle.

D’abord partie intégrante de la seigneurie d’Oultre-Jourdain, elle en est détachée pour être érigée en fief directement vassal de Jérusalem en 1106 avec à sa tête Guy de Milly, issu d’une famille originaire de Picardie. Son fils, Philippe, né à Naplouse, porte de ce fait le nom de cette seigneurie, qu’il cèdera en 1161 au roi Baudouin 1er en échange des terres de Montréal. Devenu veuf en 1168, Philippe de Naplouse entre au Temple et il en deviendra le 7ième grand maître en 1169. Mais, lors d’un voyage à Constantinople aux côtés du roi Amaury 1er en 1171, sans que

Une ambassade d'Amaury 1er auprès de l'empereur de Constantinople, Alexis Comnène.

l’on en sache la raison, il démissionne. C’est un cas unique pour un maître de l’ordre. On ne lui connait pas d’échec militaire ou politique, il faut donc imaginer une raison personnelle à cette démission. Certains commentateurs ont avancé qu’il rentrera, comme c’est la pratique pour les chevaliers retraités, dans un monastère cistercien pour y finir ses jours. Ce serait extraordinaire, mais on peut admettre que Philippe de Naplouse a très bien pu aboutir à Lectoure*.

 

 

Autre piste, le nom de Naplouse est également porté par un personnage qui joue un rôle majeur dans l’Histoire du royaume de Jérusalem, Balian d’Ibelin. Son père s’est vu attribuer la seigneurie d’Ibelin, située au bord de la Méditerranée à une cinquantaine de kilomètres de Jérusalem, et dont le château occupe une position forte, entre Ascalon et Jaffa, situation défensive essentielle face aux avancées des musulmans d’Egypte menaçant le royaume latin. Balian d’Ibelin épouse en 1177

 

Balian d'Ibelin sous les traits d'Orlando Bloom et la belle Eva Green dans le rôle de Sibylle de Jérusalem, une reconstitution très romancée: "Le royaume des cieux" de Ridley Scott.

Marie Comnène, nièce de l’empereur de Constantinople, veuve du roi Amaury 1er qui conserve dans son douaire la ville de Naplouse. Balian qui se distingue la même année à la bataille de Montgisard, la victoire de l’enfant-roi lépreux Baudouin IV sur Saladin, est désigné dès lors par les chroniqueurs sous le nom de Balian de Naplouse. Balian sera à nouveau en première ligne en 1187, cette fois-ci lors de la défaite des cornes de Hattin, et un des rares chevaliers à échapper au désastre. Il assure la défense de Jérusalem, qui tombera toutefois rapidement et définitivement. Le royaume latin voit son emprise considérablement réduite autour des réduits de méditerranée, Beyrouth, Tripoli, Tyr, Saint-Jean-d’Acre. Balian meurt en 1193. Ses enfants portent le nom d’Ibelin, que l’on retrouvera dans la noblesse française, par exemple au sein de la maison de Montfort-l’Amaury et de Castres**.

 

Revenons à Lectoure. Balian de Naplouse est mort en Terre sainte et n’est pas templier. Alors? Comme nous, vous aurez remarqué évidemment, la proximité de son premier patronyme, Ibelin, avec le nom du moulin située au pied de l’implantation de la maison templière de Lectoure***, la mouline de Belin. Par ailleurs, « notre » templier peut très bien appartenir à la nombreuse parenté des Ibelin et des Naplouse, ou bien avoir été un de leurs proches. Balian de Naplouse s’est évidemment très souvent trouvé côte à côte au combat avec les templiers.

 

On remarquera en outre la proximité des deux personnages que nous évoquons : Philippe de Naplouse est proche d’Amaury 1er. Marie Comnène, l’épouse d’Amaury, devenue veuve, épouse Balian d’Ibelin. Philippe est aussi l’oncle de Balian par les femmes. Il ne faut donc peut-être pas choisir entre les deux pistes, mais les suivre en parallèle.

Enfin, au-delà de ces deux seigneurs de Naplouse, célébrés par les chroniqueurs de l’époque et dont l’Histoire a gardé la trace, nous n'écartons pas la possibilité de retrouver le templier de Lectoure parmi leurs suivants, nobles de petite extraction, modestes moines-chevaliers, simples sergens de pied, qui ont formé le gros de l’effectif croisé.

Les rares d’entre eux qui ont échappé à l’hécatombe sur les champs de bataille et sur le chemin du retour ont dû, comme  les vieux soldats de tout temps, ressasser leurs souvenirs. S’ils ne rejoignaient pas leurs familles, pour eux le Temple devenait un refuge et certaines commanderies se faisaient une spécialité de les accueillir, maisons de retraite en quelque sorte. Si ce n’est pas la signature d’un seigneur, le nom de Naplouse à Lectoure peut être la marque d’une aventure collective.

 

Voilà deux portraits rapidement tracés de personnages historiques. Deux pistes de recherche que nous poursuivrons.

 

Le troisième volet de notre évocation des templiers portera sur le très fameux procès de l’ordre, vu de Lectoure.

 

On me reconnaîtra la prudence d’émettre des réserves, d’utiliser le conditionnel et de poser quelques points d’interrogation. Cependant, l’évidence de la présence d’un templier revenu d’Orient dans notre ville me conduit à exposer tout de même devant vous l’état de ces investigations au fur et à mesure de leur avancement car elles témoignent, modestement, et seront peut être utiles à quelque spécialiste. L’Histoire a besoin de faits mais elle est aussi parfois, à défaut, recomposée à partir de simples indices. Peut être ne sommes nous pas très loin de la vérité. Espérons que de nouveaux éléments apparaîtront et permettront de mieux cerner la réalité. Sinon le mystère perdurera, qui a son charme également.

 

Depuis la croix rouge, le couloumé et la vallée de la bataille, sous la brume.

Mystère n’est pas ignorance. Il ne faut pas laisser l’oubli s’imposer définitivement. Sous les fondations du château du Couloumé, sous quelque ondulation du coteau dominant la vallée de la bataille et le ruisseau de Saint-Jourdain, la maison du templier de Naplouse fait partie de l’Histoire de Lectoure.

                                                                     Alinéas

 

_____________________________

 

Naplouse est aujourd’hui une ville de Palestine de 125 000 habitants. Après les troupes de Saladin qui ont succédé aux croisés, la ville a été soumise par les mamelouks puis les ottomans pendant 5 siècles.

 

De nos jours, la proximité de l’état d’Israël, la création de colonies juives à la suite de la guerre de six jours, les intifadas et la répression israélienne, le saccage en 2015 par les palestiniens du tombeau de Joseph, lieu de pèlerinage pour les juifs orthodoxes… Naplouse ne connaît pas la paix.

L’Histoire du royaume latin de Jérusalem que je redécouvre en menant les recherches pour rédiger cet alinéa est d’une incroyable actualité. Bien sûr l’Occident et l’Islam, les pays arabes mais également les relations entre les nations européennes et proche orientales, la Turquie, l’Arménie, Chypre, Israël…..

 

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* On ne connaît pas l’origine précise de la famille de Milly en France. Si elle est effectivement Picarde, sans trop se hasarder à des rapprochements toponymiques, mais uniquement pour mémoire, il faut souligner la proximité de « Somonville », de la ferme templière de Saint-Jean-de-Somonville à Lectoure sur la route de Nérac avec deux communes de la Manche, Omonville-la Petite et Omonville-la Rogue.

 ** De nombreuses autres familles ayant des liens avec Lectoure à certaine époque, Armagnac, Périgord-Talleyrand, Lomagne, ont envoyé leurs fils en Terre sainte et il serait intéressant de les recenser. Passionnant sujet de recherche.

 *** La disparition de la voyelle « i » en tête d’Ibelin est due à un phénomène phonétique d’affaiblissement fréquent au passage du latin au français et à l’apparition de la particule « de ».

 

DOCUMENTATION :

- Carte de Michel Balard

Croisades et Orient latin, ed. Armand Colin

- Philippe de Milly :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_de_Milly

- Balian d'Ibelin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Balian_d%27Ibelin_(mort_en_1193)

 

ILLUSTRATIONS :

- Moine moissonnant, enluminure 12ième s. Bibliothèque municipale de Dijon

- Délégation d'Amaury 1er auprès d'Alexis Comnène, Guillaume de Tyr, BNF

- Chevalier chargeant à la bataille de La Bocquée, Commanderie templière de Cressac (Charente)

- Photo Couloumé M. Salanié

- Naplouse X

 

 

 

 

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Publié le 18 Novembre 2017

 

Le vieil arbre

 

tordu au milieu

Il n'a pas trouvé mieux
Que son lopin de terre
Que son vieil arbre tordu au milieu
Trouvé mieux que la douce lumière du soir
Près du feu qui réchauffait son père
Et la troupe entière de ses aïeux
Le soleil sur les murs de poussière
Il n'a pas trouvé mieux

(air connu)

 

Si après tout ce temps, Francis Cabrel n’a pas encore choisi la variété d’arbre de son succès Les murs de poussière, la petite Aline, qui courait avec lui dans les ruelles d'Astaffort en sortant de la classe, lui propose le sureau noir, sambucus nigra.

 

Les plus avertis m’auront corrigé : le sureau n’est pas un arbre mais un arbuste. Exact, mais comme le chêne de Gascogne est réputé pour sa grande et droite futaye, il fallait trouver une autre variété indigène pour tenir le rôle du petit vieux tordu. Moins noble ? C’est à voir.

 

Revenant, nous aussi, en Gascogne au pays de nos aïeux, nous avons (re)découvert le sureau noir, commun mais bien mal aimé ; l'un disant « son bois ne vaut rien » et un autre ajoutant « ses fruits laissent des taches sur la terrasse». Il est vrai, en outre, que sa feuille froissée dégage une odeur désagréable, mais que diable va-t-on la froisser !

 

Alors on le maltraite, on le rabat n’importe comment, on le dessouche. Remplacé par les mimosas, les althéas et autres clones sortis pimpants d’hyper- jardineries, il est aujourd’hui très rarement mis en valeur autour de nos maisons. Heureusement réfugié dans le maquis des haies champêtres (quand celles-ci ne font pas à leur tour l’objet d’une persécution agricole), il se fait discret. Jusqu’à ce que le printemps fleurisse. C’est ainsi qu’il est entré dans notre maison par une belle journée du mois de mai lorsque notre mamie-des-jardins a déposé un instant son panier fraîchement rempli de corymbes, ces inflorescences en forme de pomme d’arrosoir rassemblant une myriade de petites fleurs blanches parfumées. Une odeur exquise a alors envahi la maison d’hôte. Un vrai bonheur. Pour peu que la floraison soit simultanée à celle du tilleul, c’est une symphonie de parfums.

 

Et tout au long du chemin de Saint-Jacques, de prés en bosquets, d’enclos en sous-bois, il enveloppe de sa fragrance les marcheurs qui le découvrent avec étonnement tellement il est devenu rare dans le cadre standardisé des jardins de banlieue.

 

Les pays méditerranéens, anglo-saxons – amérindiens compris – et scandinaves par contre, lui vouent une vénération toute particulière, pour ses vertus médicinales nous y viendrons, mais également parce qu’il occupe une place importante dans leurs univers de légendes et de traditions. En anglais il est l’elder tree, c'est-à-dire le vieil arbre, l’arbre de la sagesse.  Il est supposé protéger la maison ici, servir de refuge aux fées là, être un peu plus loin au contraire l’instrument des sorcières. Pour les celtes, nos ancêtres les gaulois, le sureau est l’arbre associé à la mort. Les italo-gascons de Lectoure s’amuseront à traduire cette comptine, magnifiquement illustrée, qui nous menace d’il diavolo in casa.

Harry Potter en a fait sa baguette magique. En Catalogne, s'endormir sous un sureau noir vous exposait à des rêves érotiques. Le diable, je vous dis…

 

Arbre aux fées, herbe à blaireau, vanille du pauvre, on l’appelle parfois Arbre de Judas. L’apôtre maudit se serait pendu de honte à ses branches mais on voit mal l’arbuste, au bois cassant, résister à cet exercice, douloureux pour la suspension autant que pour le suspendu. Gare à la chute.

 

Nous n’en finirions pas de ce florilège de sortilèges. Mais rien en Gascogne ? C'est vrai, je regrette de ne pas disposer d’un seul récit du folklore régional, offrant la place qui lui revient à ce vénérable végétal. Notre célèbre Lectourois Jean-François Bladé, rassembleur de contes populaires, n’évoque que le faux sureau, le yèble (sambucus ebulus), toxique… atenciou pitchoun, aco es un pousoun !

Alors à défaut, voici l’extrait inoffensif d’un conte d’Andersen qui fait le lien entre le fantastique et la médication : La fée du sureau.

 

Il y avait une fois un petit garçon enrhumé...

Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe!...

Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle se soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraîches et si blanches; de longues feuilles vertes sortaient même par le bec, cela devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientôt qui envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel parfum ! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame était assise. Elle portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était faite d'une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes...

C'est ainsi, dit la fée dans l'arbre, les uns m'appellent fée, les autres dryade, mais mon vrai nom est "Souvenir". Je suis assise dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte!...

La suite ici http://feeclochette.chez.com/Andersen/sureau.htm

Car, si vous ne croyez pas, à tort d’ailleurs, aux fées, aux sorcières et autres trolls, les vertus médicinales du sureau, elles, sont reconnues depuis la plus haute antiquité et là encore sur tous les continents. Voilà une fleur séchée divine pour lutter contre le rhume, la grippe, la sinusite, la bronchite. Et bien plus. Une deuxième énumération pourrait être fastidieuse s’il ne s’agissait pas de notre précieuse santé : je soigne l’artériosclérose, la cystite, le foie, l’hypertension. Je suis riche en acides organiques, provitamine A, vitamines B et C, tanins et cætera, et cætera. Bref, la panacée diront les sceptiques. Mais rien ne coûte d’essayer. Et pour l’utiliser tous les hivers à la Mouline de Belin, nous pouvons témoigner que, sauf attaque brutale et par traîtrise, son efficacité contre le rhume, si elle n'est pas absolue, est bien réelle. Vous n’en avez pas à portée de sécateur ? Vous trouverez le sureau dans le commerce sous différentes préparations, sirop, bonbons, concentré de baies, pharmacopée homéopathique et en tisane tout simplement.

Sur le plan culinaire, il est devenu l’un des sauvages-comestibles préférés de notre table : avec la fleur nous concoctons cocktail maison (macération de fleurs dans le vin de colombelle, l’un des cépages de l’armagnac), sirop*, limonade, et de merveilleux beignets. Le goût de ces produits à base de fleurs est très souvent comparé par nos hôtes à celui du litchi. Etonnant. Avec les fruits, tarte et confiture.

Les jeunes bourgeons peuvent être conservés dans le vinaigre comme les cornichons. Je viens de découvrir que les jeunes feuilles pouvaient agrémenter une salade et j’imagine que ma cuisinière testera la proposition… sur moi-même.

Pour compléter le registre des qualités de notre grand-petit-arbre, le sureau est utilisé en purin au jardin pour lutter contre le puceron et l’altise. Il est antifongique. Prétendu répulsif, pour lutter contre le campagnol, j’émets toutefois une sérieuse réserve sur ce point, la bestiole étant installée en famille très, très, très  nombreuse, sur un territoire étendu et dans des galeries creusées jusqu’à un mètre de profondeur ! On aura plus vite fait d'apprendre à vivre avec….

A la floraison puis à la fructification, le sureau est évidemment apprécié d’un grand nombre d’oiseaux, de papillons, de l’abeille. Et, son fruit mûr, du blaireau. Oui, d'accord, moins sympathique mais il fait partie du tableau.

Autrefois, les teinturiers utilisaient cette baie noire pour donner un beau bleu d’avant le bleu de Lectoure. Voir notre alinéa sur les fruits sauvages ici : http://www.carnetdalineas.com/2017/09/petite-galerie-commentee-des-fruits-sauvages-indigenes-et-naturalises-de-la-vallee-de-foissin-a-lectoure.html

Les jeunes branches du sureau peuvent être facilement évidées de leur moelle, tendre et blanche, permettant d’obtenir des conduits, des tuyaux dont l’usage n’est limité que par l’imagination humaine : canne-épée du pèlerin de Saint-Jacques pour le cas de mauvaise rencontre, loup, détrousseur et plus souvent chien de ferme, bouffadou pour attiser le feu de la cheminée, appeau à palombes, pistolet à patate ; j’en vois qui se marrent au fond de la classe !

Et la flute, enfin. La boucle est bouclée, tout commence et tout fini par des chansons. Le nom latin du sureau, repris pour la désignation botanique scientifique, sambucus nigra, se retrouve tout autour de la méditerranée, en italien, espagnol, provençal, catalan, gascon…. Il est le plus souvent admis qu’il faut remonter au grec sambuk qui désigne la flute champêtre du berger. Celui-ci, peint par Le Pérugin, n’est pas le premier pâtre venu. Il s’appelle Marsyas et serait, dans la mythologie grecque, rien moins que l’inventeur de la musique et le compositeur préféré de la déesse Cybèle, bien connue à Lectoure.                                    

                                                              ALINEAS

 

* « Many thanks ! » à Kate de Floressas dans le Lot pour la recette du sirop de sureau qui est devenu l'un des atouts "accueil" de notre maison d'hôte.

 

        _______________

 

Ça n'a rien à voir avec le sureau mais on peut écouter Les murs de poussière de Francis Cabrel ici:https://www.youtube.com/watch?v=rY8mfpdu304

 

DOCUMENTATION:

 

Les éditions de Terran, tout près de chez nous à Escalquens (31) ont publié deux ouvrages très bien documentés:

- L'un sur le sureau lui-même:http://www.terran.fr/le-compagnon-vegetal/11-sous-la-protection-du-sureau-vol2-9782913288621.html

- L'autre sur les purins de végétaux pour le jardin: ortie, sureau et autres:http://www.terran.fr/jardinage-respect-du-sol/64-purin-d-ortie-et-compagnie-4e-dition-mise-jour-9782359810226.html

 

Les sites consacrés au sureau sont innombrables. Celui-ci est assez complet: https://www.salamandre.net/dossier/les-pouvoirs-du-sureau/

 

Les qualités médicinales du sureau noir:http://www.doctissimo.fr/html/sante/phytotherapie/plante-medicinale/sureau.htm

 

Pour fabriquer une flute:https://blog.doitgarden.ch/fr/flute-en-bois-de-sureau/

 

Marsyas:https://fr.wikipedia.org/wiki/Marsyas

 

ILLUSTRATIONS:

- Photos Michel Salanié

- Fate, B. Froud et A. Lee, Rizzoli 1979.

- Illustration de la Fée du sureau:http://hans-christian-andersens.blogspot.fr/2012/05/elder-tree-mother.html

- Apollon et Marsyas, Le Pérugin 1483, Musée du Louvre

 

 

 

 

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Publié le 4 Novembre 2017

LES PERDRIX DE LECTOURE 

Cette intrigue lectouroise c’est un peu « Tambouille et embrouille aux pieds des remparts ». Comme dans tout polar, il y a les bons et les méchants. Les bons : l’officier de service au château (pour une fois il ne faudra pas chercher chez les puissants) et une bonne fille qui défendra mordicus son père, accusé de crime, dont je ne vous dirai pas, pour maintenir l'intrigue en suspension aurait-on dit au Moyen Âge, dans quelle catégorie il se rangera. Et les méchants : un chanoine, qui dispense avant l’heure la justice céleste, et une cuisinière qui ne surveille pas son feu. Une belle broche de perdrix brûlée, c’est impardonnable il faut le dire.

Et bien sûr, au milieu de cette distribution des rôles aux habitants de notre bonne ville, un mort, assassiné de surcroit, aubergiste de son vivant, malheureusement ayant l’aiguillette nouée, cocu de ce fait et

finalement défenestré. Je vous rassure, il y a prescription car l’affaire se déroule en 1199. En outre la cuisine lectouroise n’est pas en cause. Nous avons interrogé l’auteur, qui est bien passé à Lectoure mais nous a confié n’y avoir pas mangé. Ouf ! Car le sujet est sensible aujourd’hui…

 

Jean d’Aillon – pseudonyme de Jean-Louis Roos – est un écrivain auteur de nombreux romans policiers historiques. Les perdrix de Lectoure est une courte nouvelle publiée initialement en accompagnement du roman Paris – 1199, puis réunie avec d’autres sous le titre L’évasion de Richard Cœur de Lion et autres aventures. Le héros, chargé de résoudre toutes ces énigmes ayant pour cadre le règne de Philippe le Bel, est Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, une sorte de Sherlock Holmes en cotte de mailles. Un gars vraiment sympathique ce Guilhem, allez disons-le, avec quelque chose de gascon: bonne chair, joyeux compagnon, aimant la castagne, plutôt rebelle et individualiste.

Pour le mettre en situation de résoudre ces énigmes à une époque tourmentée et brutale, Jean d’Aillon a tout d’abord fait subir à son héros un parcours qui lui permettra, avant la vièle et l'amour galant, d’apprendre au sein d’une compagnie de brigands de grands chemins, les fameux « écorcheurs », la ruse et le maniement de l'arbalète, de l'estoc et de la dague. Puis Guilhem passera du bon côté du gibet.

Très documenté, Jean d’Aillon nous fait découvrir, au fil de l’intrigue, un Moyen Âge vivant et sensuel. Le vêtement, la ville, l’art de la guerre et la cuisine y sont décrits avec forces couleurs, senteurs et sonorités. Il est très agréable d’avoir le sentiment d’apprendre l’Histoire en lisant une fiction.

 

La courte aventure lectouroise de Guilhem d’Ussel a pour scène principale nos chers remparts où l'auteur installe l’hôtellerie à l’enseigne de La Maison d’Elie dans laquelle vont griller les malheureuses perdrix – oui, c’est vrai, je ne m'y fais pas, ça me navre. A proximité bien sûr, la fontaine Hountélie, devenue Diane ultérieurement.

Jean d'Aillon, alias Jean-Louis Roos

En repérant les lieux, Jean-Louis Roos a dû remarquer la tannerie royale, totalement postérieure quant à elle à l’époque du récit, qui lui aura fait donner à un tanneur un rôle important et à un certain gant de cuir la fonction d’indice troublant. La cathédrale n’est pas loin bien sûr, et nous l’avons dit, le chanoine ne tient pas ici le beau rôle mais l’honneur de l'Eglise est sauf, monseigneur l’Evêque n’apparaîtra pas sur la scène. Enfin, le château à l’extrémité de la ville où l’on ira chercher l’autorité judiciaire lorsqu’il y aura mort d’homme.

Ici se situera notre seul petit correctif, l'auteur ne nous en voudra pas :

à cette époque, le château n’est pas celui du comte d’Armagnac, qui n’héritera de Lectoure qu’en 1325, mais celui du Vicomte de Lomagne. Une erreur historique – qui n’en fait pas ? – qui n’enlève rien à l’intérêt du récit.

 

Nous n’en dirons pas plus pour préserver intact le plaisir de la lecture de ces perdrix là.

 

Guilhem d’Ussel parcourt l’Europe médiévale en tout sens : Londres,

Blondel de Nesle, le luth et l'épée

Rome, Cluny, Marseille, Toulouse… Il y côtoie certains personnages ayant existé, ainsi Blondel de Nesle, seigneur et trouvère lui aussi, qui se fit reconnaître de Richard Cœur de lion en chantant une romance composée en duo avec le célèbre roi, au pied des murs de la forteresse où l’empereur Henri VI le retenait prisonnier, Trifels dans la forêt du Palatinat. Un exemple parmi d'autres des évènements et des sites historiques où Jean d'Aillon nous guide. Le sens de l'observation, l'intuition et la déduction de Guilhem d'Ussel nous captivent. Son courage et son adresse nous enchantent. Un héros donc, mais un homme qui peut également douter et avoir ses faiblesses. Sympathique, vraiment. Au cœur d'une époque où poésie et maniement des armes n'étaient pas antinomiques.

 

Il est dommage que nos remparts, et notre cuisine, n'aient pas su retenir l'auteur et le chevalier troubadour plus longtemps à Lectoure que le temps d’une nouvelle.

 

Enfin revenons à nos perdrix ! Cette histoire nous a donné envie d’en rôtir quelqu’une à la table d’hôte de la Mouline de Belin et je suis donc parti à la recherche d’une recette. Et devinez où Google m’a conduit : jusqu’au dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas ! Me voilà revenu au précédent alinéa de la rubrique Littérature !!!

Après une introduction à vous faire baver… littéralement bien sûr, le grand écrivain, qui avait réussi tout de même le morceau d’anthologie de faire inviter Porthos et d’Artagnan à la table de Louis XIV*, passe en revue une brochette de recettes de perdrix dont la plupart sont attribuées aux ennemis de notre Gascogne : à l’anglaise, à la parisienne, à la Périgueux, à la bourguignonne, à l’italienne…

 

- Et pas de perdrix à l’armagnac ?!

- Morbleu ! Nous allons devoir remédier à cela.

 

                                                                          Alinéas

Les perdrix de Lectoure - 4ième chapitre du livre L’Évasion de Richard Cœur de Lion et autres nouvelles (Flammarion, 2015)

* Voir Le Vicomte de Bragelonne

Sources:

A propos de Jean d'Aillon et de son œuvre: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_d%27Aillon

Blondel de Nesle, seigneur et trouvère: https://fr.wikipedia.org/wiki/Blondel_de_Nesle

Les perdrix du Grand dictionnaire de cuisine d'Alexandre Dumas: http://www.dumaspere.com/pages/bibliotheque/chapitrecuisine.php?lid=c1&cid=581

Illustrations:

- Les perdrix: Détail d'un vitrail au Musée national du Moyen Âge de Cluny

- Scènes médiévales, broche devant la cheminée et drame derrière les remparts: Le décaméron de Boccace, Gallica BnF

- Blondel de Nesle aux pieds du château de Trifels: J.M. Kronheim, Pictures of english history

- Scène de cuisine médiévale: Kuchenmaistrey, premier livre de cuisine allemand, Peter Wagner 1485.

 

 

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Publié le 13 Octobre 2017

LE CRAYON DE LUMİÈRE

 

Le couvent des Clarisses

 

Les dessins de Bernard Comte, appréciés depuis longtemps d’un petit cercle d’amis et d’amateurs, méritaient d’être diffusés à l’intention des Lectourois et plus largement des amoureux de la belle image. C’est fait depuis décembre 2016. Ils le méritaient à plusieurs titres : sa technique, son sujet de prédilection et l’esprit de son travail.

 

Sur le plan de la technique, nous avons suggéré le néologisme de « traitillisme ». Bernard Comte, mi-plaisantin, mi-modeste dit qu’il ne fait que déposer un peu de noir sur du papier. Oui, mais pas n’importe quel noir. Des milliers de traits qui, par leur proximité ou leur distance, font apparaître miraculeusement la lumière, son inclinaison, sa force ou sa légèreté selon l’endroit ou l’heure. Cette technique qu’il explore, qu’il continue à travailler depuis plus de trente ans avec infinies patience et détermination convient particulièrement bien à la représentation des perspectives, des volumes et des surfaces.

 

C’est donc tout naturellement notre ville qui lui offre matière, chaque jour, au sortir de son domicile de la rue Nationale, à appliquer sa façon très particulière. Et grâce à cela Lectoure nous apparaît ici étrangement, en noir et blanc et pourtant si riche de nuances, multiple et pourtant rassemblée dans ses remparts, témoin martyrisée d’une Histoire effrayante si l’on y regarde et pourtant devenue aujourd’hui pour beaucoup refuge un peu à l’écart du monde, ville que nous voudrions éternelle et que nous savons si fragile : monuments dressés sur fond de ciel lumineux, petites ruelles dans la pénombre, détails piquants ici,

charmants désordres là… le travail de Bernard Comte est une somme unique de représentation de la valeur du patrimoine de la cité d’Armagnac. Les vieilles pierres sont belles et romantiques. Mais elles savent surtout très bien raconter l’histoire des gens d’ici. Oui, les dessins de Bernard Comte témoignent d’un millénaire de batailles, de savoir-faire de bâtisseurs et d’artisans, de foi et de légendes. Une œuvre graphique n’est pas uniquement esthétique ou décorative: elle est l’image d’une époque, une source d’informations et de réflexion pour l’avenir.

 

Enfin l’esprit. Bernard Comte ne dessine que ce qu’il voit. C’est tout ? Oui, mais c’est essentiel. Et c’est là que réside la magie. Dans une époque où le virtuel et le clinquant défilent sous nos yeux à la vitesse du tweet, ces dessins sont simples, naturels et vrais, vrais comme la vie des gens d’ici. Il n’y a pas de nostalgie car nous savons aussi reconnaître la créativité, la beauté dans l’abstraction, dans l’art électronique, que sais-je… Au contraire, par contraste - encore le noir et blanc - les dessins de Bernard Comte sont un nécessaire complément, un équilibre pour notre regard sur le monde. Certains artistes nous propulsent dans de nouveaux univers. Bernard Comte lui, nous parle de nos racines.

 

                                                                              ALINEAS

 

PS. Le tome 2 des dessins de Bernard COMTE, consacré aux communes du canton de Lectoure est sous presse...

 

Maison de vigne - Route de Tané

 

Salle de Combarrau

 

Pigeonnier, aujourd'hui disparu - Domaine de Bacqué

 

Maison forte - Rue de Marès

 

Ponceau du couvent des carmélites - Rue Soulès

 

Le clocher, l'hôtel de ville et la terrasse de la piscine - Panorama sud

 

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Publié le 29 Septembre 2017

UN PETİT COİN Sİ TRANQUİLLE

 

Un petit moulin comme autrefois, blotti dans un vallon à l’atmosphère bucolique. Le rythme reposant du mouvement de la roue à aubes dont le cliquetis contraste joliment avec le bruissement de la chute d’eau. Une bergère et son galant, des lavandières bavardant joyeusement, un groupe de promeneurs endimanchés venus du bourg voisin, un bouquet d’ombrelles colorées, une calèche… Oui bien sûr, c’est un grand classique de notre imaginaire, de notre quête incessante du paradis perdu. Cliché alimenté par le talent des grands peintres, de la Renaissance, de l’école hollandaise et des impressionnistes, romantisme à peine tempéré du réalisme de Gustave Courbet.

 

Et bien bonnes gens, abandonnez là vos illusions! De tout temps, le moulin en activité est un lieu dangereux, rude et bruyant. Au Moyen-Âge, époque du développement de la meunerie, il est conçu, bâti et organisé comme une place forte. Cela peut paraître surprenant. Que peut-on avoir à défendre ? Quelques sacs de farine ? La cassette du meunier ? L’histoire qui suit va nous éclairer.

 

                     " Les moulins du pays fournissaient

toute la subsistance des  troupes espagnoles; plusieurs avaient été brûlés mais ces premières expéditions n’avaient pas suffi à épuiser les ressources de l’ennemi. Le plus important, le moulin d’Auriol,

assurait à lui seul le pain de l’empereur, de sa maison et des six mille vieux routiers attachés à sa personne.

Trois hommes connaissant le pays sont désignés pour conduire au milieu des montagnes, de nuit, cent-vingt Gascons de la compagnie du Sénéchal de Toulouse et leur officier jusqu’à leur objectif.

Aux portes de la ville, ceinte de hautes murailles, la troupe rencontre quelques hommes sans armes ; une seule sentinelle garde l’entrée du moulin. « Qui vive ? » s’écrie-t-elle. « Espagne », répond le Gascon, imperturbable. Mais le mot de passe est « Impero »; la sentinelle tire dans la nuit mais personne n’est touché. Heureusement, la charge de l’arquebuse étant faible, la détonation est sourde. La garnison impériale continue miraculeusement de dormir profondément. Les officiers gascons profitent de ce calme confiant et pénètrent dans le moulin où sont logés soixante hommes. Les soldats royaux frappent alors à coups redoublés sur les impériaux surpris, pendant que leur chef, tirant parti

du trouble, fait grimper une partie de ses hommes sur la couverture du moulin, et par les brèches du toit, crible d’arquebusades les gardes réfugiés dans les combles et pris ainsi entre deux feux. Saisis de panique ceux qui ne sont pas passés au fil de l’épée, se jettent à l’eau par les fenêtres. Malgré le plan formé à distance, l’attaque est exécutée avec une rapidité vertigineuse: en quelques instants, les défenseurs sont exécutés, les meules sont roulées à l’eau, le moulin est la proie des flammes. Pendant cet assaut, un officier garde les portes de la ville et empêche les habitants de sortir pour appeler les secours, l’armée étant répartie à l’extérieur. Cependant l’alarme est donnée et « les arquebusades tomboint fort espaisses comme de pluye » nous dit l’acteur et témoin de l’évènement. La retraite devient pénible : il faut s’engager dans des voies détournées afin d’éviter la cavalerie ennemie qui accourt.

 

C’est un triomphe. Le succès de l’entreprise compromet gravement la subsistance des ennemis. La perte du moulin d’Auriol réduisait le camp impérial « à manger du blé pilé à la turque » et rapidement, la disette fit son œuvre. L’armée de Charles-Quint dut battre en retraite et reprenait, le long de la mer, la route des Alpes, vers l’Italie laissant en Provence plus de vingt-mille morts,

                                 le prix de plusieurs batailles."

 

 

Le récit que voilà est un témoignage historique précieux qui fait apparaître clairement l’importance stratégique du moulin.

 

 

L’évènement a eu lieu en 1534, dans une Provence investie par les armées de Charles Quint. Le triomphe de l’assaut du moulin d’Auriol est celui de Blaise de Monluc, alors jeune officier, le militaire gascon ayant servi cinq rois, dont François 1er en l’occurrence à la date de cette affaire.

L’épisode que Monluc relate lui-même dans ses mémoires est une leçon d’Histoire particulièrement vivante et explicite.

 

Mais revenons à notre moulin médiéval, deux siècles auparavant. La guerre faisant rage de façon quasiment constante, les moulins étaient nécessairement bâtis selon les règles de l’architecture militaire.

 

Moulin de La Salle à Cleyrac en Gironde. Moulin ou château fort ?!

 

Moulin de Bagas sur le Dropt en Gironde. De magnifiques échauguettes d'angles.

 

Moulin de Blasimon en Gironde. Un chemin de ronde en encorbellement.

 

Il faut se resituer dans le cadre du système féodal. Le moulin appartient au domaine du seigneur éminent, ou bien celui de ses vassaux, parents, capitaines et autres chevaliers auxquels l’emplacement a été concédé, en remerciement de leurs services ou pour calmer leurs ardeurs et leurs prétentions, moyennant hommage et finances toutefois. Au domaine seigneurial ou au fief vassal sont attachés un certain nombre de droits économiques et en particulier, concernant le moulin, droit de mouture et droit de passage sur le cours d’eau. Le propriétaire exigera de ses serfs qu’ils apportent leur blé au moulin seigneurial, comme ils devront faire cuire leur pain au four banal. Pour affirmer son autorité, et prélever le prix de son droit, le maître des lieux construira un bâtiment militaire, qui pourra être associé à une tour péagère, abritant parfois son logis pour les moulins les plus nobles et toujours la garnison de quelques-uns de ses gens d’armes.

 

A côté de cette fonction économique du bâtiment, apparaît une double justification à sa fortification, dans le cadre de l’organisation collective.

D’une part, le moulin participant à l’approvisionnement de la cité, plutôt que de monter à l’assaut des remparts, un ennemi peut se limiter à la neutralisation des moulins avoisinants et affamer en quelques jours, clergé, troupe et population réfugiés derrière les remparts du castelnau autour de leur seigneur, protecteur mais impuissant. Il faut donc défendre cette pièce maîtresse du système d’approvisionnement urbain.

D’autre part, le moulin est, par nature, un lieu de passage : digue, gué ou pont. Le moulin joue alors le rôle de tour de contrôle, de poste avancé qui pourra sonner l’alarme.

Une fonction et un emplacement tout à fait stratégiques donc qui justifient que le moulin soit conçu, à cette époque particulièrement troublée, selon les règles de l’architecture militaire. Ponts levis, archères, mâchicoulis, échauguettes… Comme la maison forte citadine, dont le modèle est aujourd’hui à Lectoure la tour d’Albinhac, comme la salle, en campagne, le moulin médiéval se dote des appareils défensifs que l’on attribue plus spontanément aux châteaux forts et, localement, aux châteaux dits « gascons ».

 

Le moulin fort peut être comparé au donjon, dont chaque étage a sa fonction propre dans l’organisation défensive. Pas d’escalier, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur pour ne pas faciliter le passage des assaillants. Est-ce depuis ce temps-là que l’on parle d’échelle meunière ? Le soir venu ou en cas d’agression, chacun se retranchera à son niveau en retirant l’échelle.

 

Pour schématiser, choisissons un moulin à 4 niveaux.

 

Au niveau 0, c'est-à-dire dans la salle de la roue (nous reviendrons bientôt sur le mécanisme des moulins médiévaux où le rouet est logé dans le bâti et non pas, comme une roue à aubes, à l’extérieur) aucune fenêtre, et une porte étroite -il en faut bien une- qui sera surveillée depuis l’étage supérieur par une guérite ou par une coursive posée sur une rangée de corbeaux. Le plus souvent, le moulin est totalement ceint d’eau. Le ruisseau d’un côté, un canal de l’autre, la retenue d’eau en amont. En cas d’attaque, les écluses sont grand ouvertes et, sous l’effet chasse d’eau, les assaillants sont empêchés d’approcher. Bien sûr le rouet en bois est une des pièces essentielles au fonctionnement du moulin et il faut empêcher sa destruction par l’assaillant. Autre danger, qu’un feu allumé à ce niveau suffise à l’ennemi pour détruire le bâtiment sans même avoir à affronter les défenseurs logés plus haut.

 

A l’étage supérieur, celui de la meule, également très précieuse, un pont levis ou une passerelle amovible permettent de défendre la porte d’entrée principale. Peu d’ouvertures mais des archères.

 

Au dessus, l’étage d’habitation qui peut, du fait de son élévation, comporter des fenêtres, avec moins de risque.

 

Enfin sur notre schéma, exécuté pour la démonstration mais sans doute très proche de la réalité de notre Mouline de Belin à l'origine, un hourd sous la pente de la toiture. La charpente est posée en débordement sur le bâti et une ceinture basse,  faite parfois simplement de torchis et de pans de bois. Doté de mâchicoulis et de trappes qui permettent aux guetteurs armés d’arcs ou d’arbalètes de tirer sur les assaillants, ce dernier étage donne au moulin médiéval cette apparence guerrière caractéristique, voulue également pour impressionner, qui a progressivement disparue au fur et à mesure de la ruine et des rénovations pendant les époques qui ont suivi.

 

Car le moulin devenu bourgeois sera sorti du système défensif du domaine noble et de la ville fortifiée. Mais bruyant, industrieux, toujours sous la menace du cours d’eau, son imprévisible compagnon, il ne deviendra pas plus tranquille pour autant. Sauf dans le regard de l'artiste.

 

                                                                              ALINEAS

 

SOURCES:

 

Le récit de l'affaire du moulin d'Auriol est celui de Montluc lui-même dans ses mémoires, rapporté par le Comte de Broqua, Le Maréchal de Montluc, sa famille et son temps aux éditions Lacour, que nous avons légèrement adapté.

ILLUSTRATIONS:

- Bayard sur le pont du Garigliano (1503) par Philippoteaux

- Le sac de Rome par les armées de Charles Quint (1527) par Van Heemskerk. On remarquera un détail de la gravure en bas à gauche: un moulin bateau sur le Tibre est pillé par la soldatesque avant d'être probablement incendié ou abandonné au courant du fleuve.

- Chemin de ronde hourdé de la cité de Carcassonne, Dictionnaire raisonné Viollet-le-Duc de l'architecture du 11ème au 16ème siècle.

- Équipement de l'arbalétrier, Dictionnaire raisonné Viollet-le-Duc du mobilier français de l'époque carolingienne à la Renaissance.

- Photos des moulins de Gironde, La Salle, Bagas et Blasimon, archère du moulin de Piis à Bassanne: X

- Schéma M. Salanié

- Le moulin, par Courbet

 

 

 

 

                                                                 

 

                                                                            

 

 

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Publié le 9 Septembre 2017

 

« La valeur des fruits sauvages ne tient pas à leur simple possession ou à leur consommation, mais plutôt à leur vision et à leur jouissance. Le sens premier du mot « fruit » le suggère. Il provient du latin « fructus », qui signifie « ce que l’on utilise ou ce dont on jouit ». Si ce n’était pas le cas, alors une cueillette de myrtilles dans la nature et faire son marché seraient des expériences pratiquement équivalentes.

Bien sûr, c’est l’esprit avec lequel vous faites une action qui la rend intéressante, qu’il s’agisse de balayer votre chambre ou d’arracher des navets.

 Les pêches sont sans aucun doute très belles et très goûteuses, mais les récolter pour les vendre à l’étal au marché  n’est pas du tout aussi intéressant pour l'esprit que la cueillette des myrtilles sauvages pour notre propre usage. »

 

H.D. THOREAU - Wild fruits

 

Le MYROBOLAN ou PRUNE-CERISE. Le premier fruit sauvage de l'été. Rouge ou jaune, délicieux en clafoutis, aubaine pour les compagnies d'oiseaux et de gamins en maraude.  L'arbuste est précieux comme porte-greffe pour le prunier et l'abricotier autour du Lectourois car il est particulièrement adapté aux terrains argilo-calcaires de Lomagne gorgés d'humidité l'hiver et crevassés pendant les étés trop secs. Par croisement avec la prune il a donné.... la mirabelle, qui ne veut pas dire "regardez-moi, je suis belle" mais remontant à la racine grecque, "myrrhe ou noix odorante". En perdant son Y, mirobolant adjective un caractère incroyable, extraordinaire. Pas mal pour une petite drupe sauvageonne.

 

La MÛRE. C'est un peu notre myrtille à nous. Si l'été est trop chaud, elle finira " tot cramat". Mais cette année, il devrait y avoir quelques bonnes tartes sur la table de notre Mamie des jardins*. A l'opposé de sa mauvaise réputation, la ronce dotée de ses épines est le meilleur auxiliaire de la forêt naissante. Sans sa protection, les jeunes chênes, frênes, aulnes et autres fragiles géants des forêts de Gascogne ne verraient pas le soleil : à peine germés et dressant timidement leurs tendres tiges, ils seraient la proie des chevreuils.

 

La NOISETTE. Arbre vénérable, rescapé de l'ère secondaire, le noisetier accompagne le genre humain depuis 70 millions d'années ! Sait-il l'écureuil prévoyant que ce fruit, parfaitement conçu pour être conservé en vue de l'hiver, est un trésor en oméga 3 ? Le bois de cet arbre, souple et résistant, fournit une matière précieuse en vannerie, tonnellerie et pour la fabrication des manches d'outils agricoles. Plus qu'intéressante la coudre, au pied de la citadelle : indispensable.

 

La FIGUE. Notre ancêtre celte-ibère a dû faire une drôle de bobine quand le conquérant romain lui a offert sa première manne de figue. Car voilà le plus bel exemple d'un fruit (faux fruit pour les puristes), d'origine méditerranéenne, parfaitement acclimaté. Qui n'a pas le sien dans son jardin en Gascogne ? Nous en recensons au moins quatre variétés entre la source du ruisseau sur la crête de Foissin et le Gers, violettes, blanches et celle-ci, une salviotte sans doute, nichée au beau milieu d'un chaos légendaire. Confitures, tartes, fruits secs, un des rares fruits sauvages abondants et enfin, une eau de vie au parfum envoutant avant même d'y tremper les lèvres.

 

La PRUNA de CAN, PRUNE de CHIEN. Laissez-la mûrir le plus longtemps possible. Bien accrochée à sa branche elle deviendra un délice gorgé de sucre au petit goût de réglisse. L'arbuste, haut dressé tout au long du chemin qui grimpe vers les rochers de Cardès, est alors la scène d'un ballet fantasque où se chamaillent geais, merles et corneilles.

 

La CORME. En forme de petite poire ou de petite pomme, en grappe encore dans l'arbre je suis bien trop âpre. Il faudra repasser à l'automne et me disputer à terre, blette, au campagnol et au blaireau. D'un goût subtil, je suis particulièrement riche en vitamine C, très précieuse autrefois à l'entrée d'un long hiver frugal. Pour celui qui en aura la patience, ma confiture est incomparable. Le bois de mon arbre est plus dense que celui du chêne. Dans les moulins, les dents rapportées sur couronne en fonte de l'engrenage multiplicateur étaient faites en cormier.

 

Le SUREAU NOIR ou SAMBUCO. Tartes et confitures seront banales sauf à récolter les grappes de fruit avant totale maturité. Quelques grains encore roses et fermes donneront en effet un agréable petit goût acidulé. Le sureau noir était utilisé  dans les moulins du Saint Jourdain en teinturerie pour habiller élégamment la clientèle de Lectoure à forte proportion noble, bourgeoise et ecclésiastique,  Le sureau peut donner des teintures variant du violine au bleu jean (anachronisme assumé) en passant par un joli gris souris. Ces variantes sont déterminées par l'état de fermentation des baies récoltées ou de la décoction réalisée. Au printemps, la floraison du sureau noir embaume à concurrence de celle du tilleul. La limonade et le cocktail de la Mouline de Belin à base de ses gracieuses ombelles blanches ont leurs inconditionnels.

 

Le CYNORHODON. Le fruit (faux-fruit lui aussi) de l'églantier ou rosa canina (encore un chien!). Rosa canina est le porte-greffe à l'origine d'un grand nombre de rosiers améliorés par les pépiniéristes et les passionnés. Magnifiques ponctuations des haies au printemps, joyeuses lucioles orangées pendant les petits matins brumeux d'automne, voilà une fleur qui se dépense. Le fruit est très riche en vitamine C, 20 fois plus que les agrumes. Faut pas aller chercher dans les pays exotiques ! Il donne une confiture délicieusement onctueuse. Et quand nous étions garnements, matière à gratte-cul...

 

La NOIX. On ne s'imagine pas l'importance du noyer dans l'économie depuis l'antiquité. Aujourd'hui, son petit fruit au goût très particulier est simplement une gourmandise. Il est vrai que quelques cerneaux sur une tartine de confiture de figue, huummm... Mais autrefois, il était utilisé par plusieurs industries, tannerie, ébénisterie et huilerie. Des générations et des générations de nos ancêtres se sont éclairées à la flammèche du calel, petite lampe à l'huile, précieuse non pas magique, qui pourrait être le symbole d'une civilisation agreste pas si lointaine, Il y a trois générations à peine. Alors, le ruisseau de Saint Jourdain était bordé de noyers qui rejettent de souche encore dès que l'on arrête de broyer systématiquement la végétation poussant sur les berges.

 

La POMME. La graine qui a donné naissance à ce joli pommier abouti au bord du ruisseau à Lafon-chaude a probablement roulé-boulé d'un jardin de ville blotti contre les remparts. Malus sylvestris, la pomme originelle a définitivement disparu de Gascogne avec les futaies de l'immense forêt de Saint-Mamet qui couvrait sans discontinuer, au premier millénaire de notre ère, les coteaux nord de Lectoure jusqu'à Sainte-Mère, Castet-Arrouy et au delà. L'Orient et l'Empire romain ont imposé leurs riches sélections variétales. Si Eve a effectivement  craqué pour une pomme sauvage, vue l'antiquité de l'évènement, le fruit à l'origine de la "faute" était bien plus malingre que ces tentatrices rotondités.

 

L'ÉPINE NOIRE. Délicieux petit fruit à condition de laisser passer les premiers gels. Le buisson aux puissantes épines était reproduit et entretenu par les éleveurs lomagnols, avant l'invention du grillage métallique, pour clôturer les pacages. Si sa drupe, comme tous les fruits, peut donner une eau de vie, les vendéens, eux, préfèrent utiliser les jeunes pousses pour concocter la merveilleuse troussepinette**.

 

Le COING. Un cognassier aux quatre coins de mon pré. Ce n'est pas un jeu de mots facile mais une pratique ancestrale. L'arbre, lui aussi introduit par les romains, a la particularité de ne pas drageonner et donc de rester à la même place au fil des années. Le parfait bornage. Prêtez-y attention au cours de vos balades, vous verrez. Les coings sauvages, si le temps est clément, et si on ne me les chipe pas nuitamment ..., donnent la gelée la plus savoureuse. Enfin, le coing est certainement la pomme d'or d'avant la pomme, le fruit de la discorde offert par le berger Pâris à Aphrodite, la prémisse de la guerre de Troie. Il fallait que ça arrive!

________________

Voilà cher lecteur, sans être exhaustif, voilà un début de recensement des fruits de la vallée de Foissin. Respectons-les. Au delà du plaisir de la cueillette, aidons les habitants, les jardiniers, les équipes municipales, aidez-nous à protéger et à perpétuer ces petits trésors de la nature, ces témoins vivants de l'histoire de nos anciens.

                                                                                     ALINEAS

 

* A l'heure de mettre sous presse comme on disait à l'époque de la gazette, vérification faite, le vent d'Espagne a soufflé et la récolte de mûres espérée a séché sur pied.

** Voilà l'occasion de saluer nos amis vendéens avec lesquels nous avons partagé pendant plus de vingt ans, balades, cueillettes et confitures. Les chemins creux du pays chouan résistent toujours et, à l'ombre des haies bocagères qui quadrillent ce "pays de géants et de genêts en fleurs", germent de beaux caractères, arbres et gens.

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Publié le 11 Août 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La discrétion du chemin me ravit. Pendant tout un mois, parcourant la France, je me suis abstenu de troubler l’existence des lieux et des êtres que je longeais. Je me gardais de manifester d’une quelconque façon ma venue. La petite fille de la ferme achevait ses devoirs comme si rien ne se produisait et le père de famille mettait un peu d’ordre dans son atelier. Néanmoins ils n’avaient pas besoin de lever la tête pour remarquer le sillage d’un passant silencieux.

J’ai cru avoir affaire à une manifestation de l’éternité : non point parce que les choses se seraient immobilisées pour toujours (libre à elles de s’ébrouer au soleil ou sous la pluie) mais parce que je demeurais leur spectateur attentif, tout au bonheur qu’elles soient là comme elles l’entendaient. Et si un léger tremblement les affectait, c’est parce qu’une lumière venue de leur dedans les faisait vaciller sans entamer leur disponibilité.
Sur une route, quelle que fût ma discrétion, j’aurais dérangé, j’aurais introduit un début de tumulte.

Pierre Sansot – Chemins au vent

 

 

 

 

Rendre le

 

chemin à la terre

 

Ce n’est pas compliqué, il y a deux sortes de chemins, les petits et les grands. Oui je sais, trop schématique alors que chaque chemin est un monde à lui tout seul, mais suivons pour la démonstration le balisage de la Fédération Française de Randonnée Pédestre, PR et GR.

 

Les chemins de la première sorte, qui modestement flânent ou font un petit tour à proximité de nos villes et de nos villages, empruntent parfois un bout de route, par nécessité ou par facilité. La cohabitation n’est pas toujours désagréable d’ailleurs, certaines routes ayant du charme et tout un tas de choses à dire et à montrer. Mais on n’y marche pas de la même façon. Alors, dès qu’il le pourra, le chemin quittera la route. Chacun reprenant son indépendance. Et sa fonction.

 

Une sous-catégorie de petits chemins, mes préférés, sans exclusive, fuient totalement la compagnie des voies officielles. Chemins noirs, chemins buissonniers, chemins de traverse et de contrebandiers. Ils se tiennent soigneusement à l’écart et sont rebelles à l’application des règles de la circulation. S’il est inévitable d’intersectionner, ce sera perpendiculairement et furtivement, évitant tout échange social qui romprait le plaisir secret, voire égoïste.

 

Les chemins de la deuxième sorte eux, les grands, ont d’autres impératifs: aller d’un point à un autre, généralement dans un temps imparti, en ménageant l’organisme qui doit tenir la distance. On ne plaisante plus. Et si de temps en temps, pour passer un obstacle, le chemin de grande randonnée est conduit à superposer son tracé sur celui d’une route, ce sera pour la bonne cause : aboutir. Pas question de tournicoter. Marcher le plus directement possible vers le but fixé.

C’est d’ailleurs le sens du mot pèlerin, pérégrin : du latin per agri, à travers champs. Car le pèlerin des premiers temps, marchait vers Jérusalem ou Rome à l’orientation, en s’affranchissant des routes existantes. Traversant les campagnes, il était reconnu en tant que pénitent, et non pas voyageur patenté sur les chemins officiels de ville à ville. Crotté, fatigué, estropié, habillé et parlant étrangement il était évidemment repéré de loin. Sous ses pas innombrables, la terre est devenue chemin.

 

Certains ont dû faire le décompte, le GR 65 puisqu’il s’agit de lui ici, emprunte un certain nombre de kilomètres de routes, en France et plus encore nous a-t-on dit en Espagne. Historiquement d’ailleurs, ce sont parfois les routes qui se sont installées sur les chemins préexistants. La loi du plus fort... ou encore, autres temps, autres moteurs.

 

Ce qui compte par conséquent pour un GR, c’est la bonne direction. A notre époque, le balisage et le GPS ont remplacé le sens de l’orientation. Je raconte souvent cette histoire du pèlerin passant devant la Mouline (on les repère quasiment à coup sûr) remontant vers le Nord, depuis Lectoure vers Castet-Arrouy.

 

  • Ohhh, Ohhh ! Vous vous trompez, Saint Jacques c’est par là, lui dis-je, de loin, en désignant l’Ouest.

  • Ach non, me répond-il avec un fort accent allemand, moi ché refiens.

 

Hambourg-Compostelle-Hambourg. Bon,bon, respect !

 

N’étant ni pèlerins ni grands marcheurs, nous ne sommes pas compétents pour porter un jugement sur le tracé du chemin, sauf bien sûr autour de chez nous. J’ai d’ailleurs dit dans mon tout premier alinéa de la rubrique "Chemins" ce que je pensais du détour inutile imposé au GR dans la zone industrielle de Lectoure et de l’intérêt d’emprunter tout simplement la rue Nationale. Ce qui fut décidé. Autrement dit, il est des routes qui valent la peine, a fortiori si ce sont des raccourcis.

 

Et j’arrive ainsi, pas à pas, à notre tout petit bout de (grand) chemin.

 

Saint Jacques et Saint Michel

 

font un bout de chemin

 

ensemble

 

Le 6 décembre dernier, la Mouline de Belin et le Conseil Départemental du Gers ont signé une convention de passage du chemin de grande randonnée (GR) n°65 sur les terrains, propriété de la maison d'hôte, longeant le chemin de la Fontaine Saint Michel depuis le débouché à hauteur de Brescon jusqu'au ruisseau descendant du Couloumé, à 100 mètres du cimetière Saint Gervais. Soit environ 800 mètres de chemin piétonnier.

 

 

 

 

Ce projet, rendre le chemin à la terre, était envisagé depuis longtemps. Nous tenions à contribuer à la sécurisation de nos abords (ce qui n'empêchera pas notre souhait et celui de nos voisins immédiats de voir également la Municipalité limiter la vitesse vraiment exagérée de certains, riverains compris, sur cette voie étroite). Le chemin est réservé aux piétons, vététistes et cavaliers. 

Le Conseil Départemental a répondu très efficacement à notre attente en prenant en charge le balisage et l'entretien de ce tronçon, comme il le fait à différents endroits des chemins de grande randonnée du département, publics ou privés, et en outre ici, en installant un espace pique-nique.  La Commune a de son côté participé en mettant ses moyens techniques en œuvre pour les travaux de terrassement.

 

Nous avions depuis plusieurs années, en prévision, engagé un programme de plantations d'arbres et de végétaux que nous intensifions. Ce chemin est pour nous l'occasion de recréer un rideau végétal qui limite dès aujourd'hui le ruissellement et l'érosion, qui abritera rapidement la faune et enfin, s'inscrira progressivement et durablement dans le paysage. Nous pensons que ce second résultat, écologique et environnemental, est un devoir qui nous incombe vis-à-vis des générations futures.

 

 

 

 

Le coin pique-nique que nous avons suggéré est installé dans un espace ombragé et bénéficie d'un point de vue incomparable sur notre ville. Il est certain que ce cadre illustrera demain nombre d'albums photos-souvenir et de sites internet jacquaires et participera ainsi au développement de la bonne impression que laissera Lectoure dans les mémoires de ces marcheurs. Rappelons que l'on estime à 15 000 le nombre de pèlerins de Saint-Jacques sur cette voie principale, Le Puy-en-Velay – Saint-Jean-Pied-de-Port, du pèlerinage chrétien. Le GR est évidemment emprunté également par nombre de randonneurs au long cours ou à la journée, en individuel ou en groupe.

Enfin, nous sommes vraiment très heureux de voir les promeneurs Lectourois profiter de cet aménagement. A leur intention toute particulière, nous maintenons l'autorisation de passage dans notre bois pour rejoindre à 200 mètres à l'ouest le GR de Pays "Tour de Gascogne" pour redescendre en direction de Lafont-chaude permettant ainsi de faire, au pied de la ville, une petite boucle quasiment intégralement champêtre.

 

S'il est évidemment un élément de notre Histoire locale et plus globalement de celle du monde occidental, inscrit pour sa section de Lectoure à Condom au patrimoine de l'UNESCO, le chemin de Compostelle n'est pas une pièce de musée ou un monument en péril. Bien au contraire, il vit et fait partie de la vraie vie de milliers de personnes, qui y passent ou qui en rêvent, qui préparent leur voyage plusieurs mois à l'avance et qui en parlent encore des années après au sein de leurs familles, de leurs cercles d'amis et dans leurs entreprises. Un chemin en vacances qui vaut bien les plages de sable, la tour Eiffel, le farniente, la Nationale 7, les tropiques...

 

 

Le GR sait ce qu'il doit au pèlerinage jacquaire. Heureusement, aujourd'hui, la pénitence a laissé la place à l'espérance et à la foi sereine. Pèlerins, individus en réflexion ou simples randonneurs, les uns et les autres avancent côte à côte. Ils découvrent notre région à la vitesse de nos anciens. La vitesse de la sagesse.

Pour Lectoure, et pour la Mouline de Belin, le chemin de Saint-Jacques est à la fois, destination, refuge, découverte en passant ou nouveau départ. Joli plan de marche, non ?

Bon chemin !

                                                              ALINEAS

 

Nous dédions cet alinéa à trois jacquets qui nous sont très chers : Chantal, Geneviève et Bernard.

Un petit salut amical également à nos amis vendéens, à Nadine et Patrice, Monique et René, Catherine et Jean-Michel, Marie et Jean-Jacques, Marcel de Bretagne et nos nombreux hôtes marcheurs, pèlerins et vacanciers. Nous parlons de vous souvent; vous nous avez offert nos tables d’hôte les plus chaleureuses et vos départs au petit matin les plus émouvants.

 

Photos: M. Salanié, Google map.

 

 

 

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Publié le 21 Juillet 2017

GRAND VENT SUR

 

L’ANCIEN RÉGIME

 

L’histoire se déroule en 1779, à l’approche de la Révolution française. Le capitaine Paul est corsaire. Un pirate aux yeux de ses adversaires de marine régulière. Sa frégate, L’Indienne, armée par Louis XVI est engagée aux Amériques par les insurgés contre le royaume d’Angleterre. A l’occasion d’une escale à Lorient, le jeune comte d’Auray monte à bord et transmet au marin l’ordre ministériel de convoyer à Cayenne un certain Lusignan condamné à la déportation à perpétuité. Mais pendant la

Capitaine Paul par Lossing, US History Image Source

traversée vers l’Amérique du sud L’indienne est interceptée par un navire anglais, Le Drake. Lors de l’abordage, dont la frégate sous pavillon étoilé sortira victorieuse, Lusignan se comporte héroïquement, et Paul découvre les raisons injustes de l’exil de son prisonnier.

- Monsieur, lui dit-il, vous me raconterez ce soir votre histoire, n’est-ce pas ? Car il y a quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être infâme étant si brave ! 

Du grand Dumas.

 

Seuls les trois premiers chapitres du roman se déroulent en mer. Il ne s’agit donc pas d’un récit d’aventure, de cape et d’épée ou de pirates. Mais puisque notre Carnet d’alinéas se limite volontairement, en principe, à un périmètre raisonnable autour de Lectoure, voilà l’occasion inespérée de prendre un peu le large. Bienvenue à bord de l’Indienne au moment de sa prise en chasse par Le Drake.

 

« Pendant ce temps le vaisseau que vingt minutes auparavant avait signalé la vigie, et qui était apparu d’abord comme un point blanc à l’horizon, était devenu peu à peu une pyramide de voile et d’agrès. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et quoique aucun ordre n’eût été donné, chacun avait fait ses dispositions individuelles comme si le combat eût été décidé. Il régnait donc à bord de l’Indienne ce silence solennel et profond qui, sur un vaisseau de guerre, précède toujours les premiers ordres décisifs donnés par le capitaine. Enfin, lorsque le navire eut grandi encore pendant quelques minutes, la carène à son tour sembla sortir de l’eau comme avaient fait successivement ses voiles. On put voir alors que c’était un navire un peu plus fort de tonnage que l’Indienne et portant trente-six canons ».

 

 

Trois chapitres donc pour tracer le portrait du capitaine Paul, courageux, juste et lucide sur les hommes et le monde. Une sorte de mousquetaire des mers, sauf l’humour, absent du récit contrairement à la trilogie célèbre et qui a fait une part de son succès. Cette longue approche de l’intrigue permet au romancier de dessiner le caractère d'un homme qui va se trouver confronté aux rigidités de l’ancien régime.

 

En effet, revenu en Bretagne six mois plus tard, Paul apprend d’un vieux serviteur de son père décédé dans des conditions mystérieuses, qu’il est le fils illégitime de la Marquise d’Auray. Il est donc le demi-frère d’Emmanuel d’Auray, rencontré à Lorient. Et l’histoire se répète puisque la Marquise cache l’enfant illégitime que sa fille Marguerite a conçu hors mariage avec… Lusignan bien sûr, que l’on a voulu éloigner pour sauver l’honneur. Nombreux sont les bâtards chez Dumas. Drame familial compliqué donc, voire alambiqué à nos yeux aujourd’hui. 

Peinture sociale des mœurs aristocratiques de l’ancien régime où Dumas dénonce les conventions, les arrangements financiers et surtout l’autorité absolue des parents sur leurs enfants.

Dumas porte les idées de son temps. Mais, ses biographes l’ont souligné, petit fils d’une esclave haïtienne et d’un aristocrate, fils d’un général napoléonien, Alexandre Dumas travaillera sans cesse à faire l’amalgame d’origines qu’il ne renie pas, et de son engagement démocrate.

 

Paul s’interpose pour que l’on ne marie pas sa demi-sœur au baron de Lectoure. Voici donc notre « lectourois » entrant en scène.

 

L’homme est influent mais ruiné. De leur côté, pour retrouver leur ancien rang à la cour du roi, Emmanuel d’Auray et sa mère, la Marquise, sont prêts à toutes les compromissions avec le baron.

- Ne sommes-nous pas assez riches pour lui refaire une fortune, s’il nous refait une position ?

En effet, Lectoure lie amitié avec Emmanuel par intérêt, lui offrant le commandement d’un régiment de dragons et, sans même la rencontrer, proposant d’épouser Marguerite. Arrivé au château d’Auray, alors que celle-ci tente de l’éconduire, il lui donne sa vision du mariage, sans détour:

- On épouse, l’homme pour avoir une femme, la femme pour avoir un mari ; c’est une position, un arrangement social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l’amour aient à faire dans tout cela? 

On l’aura compris, le baron de Lectoure n’a pas le beau rôle. N’est pas d’Artagnan qui veut. Malgré son nom, celui d’une ville chargée d’Histoire, le personnage ne bénéficie pas d’un seul des traits de caractère du gascon le plus célèbre, le mousquetaire intrépide et plein d’esprit, admiré dans le monde entier.

 

Nous n’en dirons pas plus car on lit Le capitaine Paul avec intérêt. Une galerie de portraits à la charnière de l’ancien régime et de la société née de la Révolution, ou des révolutions puisque Paul est un héros de la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Un contexte de bouleversements politiques choisi par Dumas pour donner à cette affaire de famille romantique, voire à nos yeux mélodramatique, un fond tout-à-fait réaliste et construit à dessein. Roman social donc et non point d’aventure. Les historiens qui étudient l’évolution des mœurs dans le cadre familial situent effectivement au 18ème siècle les grandes mutations sociologiques.

 

Comme a son habitude Dumas part de faits réels pour construire son scénario. On le sait, pour son chef-d’œuvre, Les Trois Mousquetaires paru en 1844, il s’est largement inspiré des mémoires apocryphes de d’Artagnan rédigés par Gatien de Courtilz de Sandras en 1700.

Le capitaine Paul a également réellement existé. Mais il était écossais et non pas breton comme Dumas a choisi de le faire naître pour servir son scénario. Passé effectivement au service des insurgés américains, il est considéré comme héros de la guerre d'indépendance et fait l'objet d'une abondante littérature et iconographie.

John Paul Jones vers 1781, par Charles Willson Peale

Il est connu notamment pour avoir remporté la bataille de Flamborough head sur les côtes britanniques, sa frégate le Bonhomme

Richard ayant sombré après que Paul soit passé à l’abordage sur le HMS Serapis.

Bataille de Flamborough head (1779) par le lieutenant de marine William Elliot

On lui prête la formule pleine de panache, alors que son adversaire lui demandait de se rendre : « I have not yet begun to fight ! » (« Je n’ai pas encore commencé à me battre »). Si Dumas en avait eu connaissance, aurait-il résisté à exploiter cette merveilleuse passe d’armes orale lancée d’un bordage à l’autre ?

 

Mais revenons au baron de Lectoure puisque notre thématique nous discipline. Comment Dumas a-t-il choisi ce nom ?  Voici quelques pistes.

Notre amie Marie-Claude Péres à laquelle nous devons le bonheur d’avoir découvert ce roman quelque peu oublié, suggère qu’Aurélie Soubiran dite Princesse Ghika, connue à Lectoure pour y avoir fini sa vie, fréquentait Dumas père dans le salon littéraire du dessinateur Gavarni durant les années 1840. La genèse du capitaine Paul dans les projets du romancier date plutôt du milieu des années 30, mais cela demanderait à être fouillé.

Le comte de Bastard par Perronneau (1747).

Nous connaissons par ailleurs au moins trois barons nés à Lectoure, voire quatre en tenant compte de la transmission du titre par filiation, que Dumas a pu croiser. Ils tiennent leur titre cependant, non pas de l’Ancien Régime, mais de l’Empire ou de la Restauration. Ce sont Jean-Baptiste de Bastard (1769-1833) et son fils Dominique-Gabriel-Edouard (1797-1868), Jacques-Gervais Subervie (1772-1836) et Jean-Baptiste Dupin (1772-1863).

Si l’on imagine que Dumas a choisi son baron de Lectoure parmi la vieille  noblesse à fin de dénonciation des travers de cette société, les membres de la famille de Bastard sont les plus susceptibles de l’avoir inspiré. Le comte de Bastard dont le musée du Louvre conserve le portrait reproduit ici est d'une génération ayant précédée nos deux lectourois et dont nous n'avons pas recherché le lien parmi une très abondante parenté. Plus âgé que le personnage de Dumas, il nous a semblé cependant bien dans le ton.

 

Disons enfin que, pour retenir le nom de Lectoure, le romancier a pu être tout simplement séduit par une sonorité, un vague souvenir, une information fortuite. Quelqu’un sait-il ?

 

En tout cas, ce rôle romanesque peu glorieux ne pouvait pas servir la réputation de notre ville. Heureusement, pourrait-on dire paradoxalement, malgré son intérêt historique et sociologique, Le capitaine Paul est tombé dans l’oubli littéraire, occulté définitivement par Le chevalier d’Harmental, Le Comte de Monte-Cristo, La reine Margot et bien sûr les romans fleuves autour des mousquetaires de la Reine qui suivirent et assurèrent la célébrité planétaire de Dumas.

 

Et pourtant  Le capitaine Paul, d’abord joué au théâtre en 1836, fut un succès considérable à sa parution sous forme de roman en 1838.

En effet, à la fin des années trente pendant lesquelles Dumas devint célèbre en tant qu’auteur dramatique, les scandales à répétition, trafics de billets, et autres embauches de claqueurs (rémunérés pour applaudir) qui éclatent sur la scène parisienne ternissent le genre.

Dumas par Devéria en 1832 soit 4 ans avant la pièce de théâtre Capitaine Paul

Sur le plan de la morale, la critique et la justice visent les nombreuses situations d’adultère, d’inceste, de prostitution, de meurtre et de viol que les auteurs dévoilent sans pudeur pour attirer un public friand. La censure dramatique est rétablie en 1835 et, comme Victor Hugo, Dumas va devoir adopter un nouveau moyen d’expression. Ce sera la presse à bon marché, qui pour réduire son prix de vente développera la publicité et devra en même temps attirer les quantités de lecteurs qu’exigent les annonceurs. La publication de romans (le terme feuilleton date précisément de cette époque) servira d’accroche. Le journal Le siècle gagnera 5 à 10 000 lecteurs en quelques numéros avec la publication du Capitaine Paul ! Que dirions-nous si Lectoure était affublé aujourd’hui d’une telle image négative dans une série télévisée diffusée à une heure de grande écoute sur une chaîne grand public ? Manifester ? Boycotter ?

 

Ou se battre.

 

Justement, revenons au drame de Dumas et à sa chute. In extremis, le baron de Lectoure retrouve les lois du code de l’honneur en demandant réparation pour avoir été écarté de l’alliance convenue entre les deux maisons nobles. Le duel - il en fallait un -  tournera court car, contre toute attente venant d’un pirate ayant pourfendu ses ennemis lors de maints combats singuliers, Paul qui a pris l’avantage, renonce.

Les deux jeunes gens firent un pas à la rencontre l’un de l’autre. Les lames se touchèrent ; à la troisième passe, l’arme de Lectoure sauta à vingt pas de lui.

- Avant de mettre l’épée à la main, dit Paul au baron, je vous avais offert une explication ; maintenant, monsieur, je serais heureux que vous voulussiez* bien agréer mes excuses.  

Humain et grand seigneur jusqu’au bout, le capitaine sait bien que le dépit d’un homme est lourd à porter.

 

Alors, le baron de Lectoure s’en retournera à la cour de la maison de France, dont, par la voix de la marquise d’Auray, Alexandre Dumas a laissé présager la fin prochaine et tragique.

 

 

 

                                                                     ALINEAS

 

 

* In extremis, il fallait bien que, dans cet alinéa consacré à l’une de plus belles plumes de la littérature française, je vous offrisse ce superbe imparfait du subjonctif.

 

 

Sources :

Il existe plusieurs éditions du roman, certaines à dénicher d’occasion joliment patinées. Mais je me suis au contraire utilement servi de l’édition opportunément parue chez Folio classique (février 2017) qui a l’avantage d’offrir une préface très documentée et savante d’Anne-Marie Callet-Bianco, Maître de conférences à l’Université d’Angers ainsi que la préface de 1858 d’Alexandre Dumas lui-même.

 

Concernant Alexandre Dumas, sa vie, son œuvre, le site qui lui est dédié est une mine : www.dumaspere.com

 

Enfin, pour les amateurs de corsairerie, le vrai capitaine Paul est ici :

https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Paul_Jones_(marin)

 

Illustrations:

- La marine à voile: L'étoile du Roy, Etoile Marine Croisières.

- La famille de l'Ancien Régime: Madame la Marquise de Pons et al., par Philippoteaux

- Le duel: Barry Lyndon, de Stanley Kubrick

- La Révolution: La prise du palais des Tuileries par Jacques Bertaud

 

 

 

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Littérature

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Publié le 1 Juillet 2017

UNE VIEILLE SOUPE

 

DANS UNE MARMITE

 

D’AUJOURD’HUI

 

 

Vous avez sans doute quelque fois voulu décrire devant vos amis ou vos enfants la succulente cuisine de votre grand-mère. Avez-vous le sentiment d’y être parvenu ? Non ? Moi non plus. Et si malgré l’émotion qui vous envahissait à ce moment là, vous avez pris le temps d’observer votre auditoire avec lucidité, vous vous êtes sans doute aperçu qu’il souriait, touché par votre nostalgie de la jeunesse, de l'affection et du temps qui passe, ou sur le point de vous raconter à son tour ses souvenirs culinaires.

 

Mais la cuisine, le goût, le parfum, la texture, les compositions à l’infini ça ne se raconte pas. C’est comme l’air du temps, une baignade au coucher du soleil sur une plage déserte, un amour de jeunesse… Indescriptible. Profondément intime. Faut goûter.

 

Eh bien, vouloir vous raconter la cuisine médiévale, c’est un peu ça. Et nous ne voulons pas vous faire sourire mais vous régaler.

 

Il y a des historiens bien sûr qui étudient ce magnifique sujet à travers les chroniques anciennes, les instruments de cuisine, les aliments. Tiens, il paraît qu’en analysant les dents prélevées en fouillant d’anciennes sépultures sur une zone où tournaient plusieurs moulins dont les pierres meulières étaient de qualité très variable on a pu  déterminer qui allait moudre sa farine chez le meunier A et qui chez le meunier B…. On n’arrête pas la science.

 

 

Les historiens font un très beau travail et la bibliographie est fournie. Mais vous n’y humerez aucun fumet.

 

Les ethnologues s’y sont attelés aussi, les sociologues, les médecins et bien sûr les cuisiniers. On trouve nombre de recettes, originales ou réinterprétées comme on dit dans les magazines culinaires, que l’on peut essayer de faire soi-même à la maison. Et je ne parle pas des festins médiévaux organisés dans les fêtes du même nom… Ça peut être bon et surtout marrant.

 

A la Mouline de Belin, notre plaisir c’est d’utiliser les produits que l’on trouve dans la nature ou dans le commerce, produits dont nous savons qu’ils étaient consommés par ceux qui nous ont précédés mais qui sont pratiquement tombés dans l’oubli aujourd'hui. Exemple, le millet.

 

Le dicton veut que les meilleures soupes se fassent dans les vieilles marmites. Le contraire est également vrai : la vieille cuisine de nos grands-mères d’avant Louis XI se fait très bien avec un thermostat, un mixer et quelques champignons…de Paris conservés en boîte d’aluminium.

 

 

Bien sûr, il y a la question de l’assaisonnement. Le sel était rare et très

onéreux il y a 800 ans. Aujourd’hui, on ne peut pas se faire plaisir en cuisine en essayant de reproduire des préparations antiques sans du tout l'utiliser. Mais nous pouvons au moins en réduire la quantité pour éviter l’habituation qui génère la lassitude des papilles. Et surtout pour laisser place au goût des autres ingrédients. Pour sucrer les mets il y avait le miel, incomparable. Quant aux épices, ils étaient fort appréciés au moyen-âge, sur les tables fortunées bien sûr.

 

Nous ne sommes ni chercheurs, ni nostalgiques. Alors, voilà trois recettes originales de la Mouline de Belin, faciles à exécuter et qui vous feront découvrir un léger fumet indéfinissable, ou percevoir un goût mystérieux qui vous dira peut-être quelque chose du fin fond de votre mémoire génétique.

 

Et comme boisson me direz-vous ? Ceux qui me connaissent savent pourquoi je choisirais le vin noir de Cahors attesté sur le marché de Londres au 14ème siècle. J’aurais bien aimé également goûter le claret du plateau de Baqué, aujourd'hui disparu mais on en trouve heureusement étiqueté Bordeaux. Et comme le vin blanc était très répandu au Moyen Âge avant d’être transformé en « aigardente » par la grâce de l’alambic armagnacais, un Colombard bien frais fera aussi bien l’affaire. Nous ne pouvons pas oublier la cervoise que l’on brassait dans les chaumières et de fait, par une sorte de bégaiement de l’Histoire… culinaire, la bière est de plus en plus présente sur nos tables gasconnes. Avec le confit ? Pouah!

 

A l’occasion des Journées du Petit Patrimoine et des Moulins, pour vous nous avons testé l’hypocras, profitant d’une manifestation culturelle pour jouer aux alchimistes en toute impunité, mélangeant les épices à notre joli vin de table d’hôte. L’hypocras, une boisson reléguée au rang des curiosités mais qui pourtant fait un très bon apéritif et sera très originale au dessert sur un millas. Foi de gourmand du 21ème siècle.

 

ALINEAS

 

Illustrations:

- Le repas de noces de Pieter Bruegel (détail).

- Photos: Panicule de millet, Rucher de la Mouline de Belin, et Terrine de pâté végétal. M. Salanié.

 

 

Voici les recettes servies à nos visiteurs des JPPM 2017 que nous saluons bien amicalement.

Aline Salanié

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Cuisine

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