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Publié le 17 Décembre 2019

 

On vous a peut-être dit que la terre serait ronde et tournerait sur elle-même ? Bon. En tout cas ça n’a pas été toujours vrai ici, à Lectoure. La preuve, l’histoire que voilà se passe bien avant que la ville ne ressemble à ce que nous connaissons. Pas de promontoire. Ni Vieille-côte, ni Côte-de-Péberet, ni sentier de la Tour-du-bourreau. Pas de château repaire d’Armagnac, pas de clocher cathédral. Puy, pech, serre, motte, peyrusquet... les mots pour nommer le relief n’ont pas encore été inventés.

A cette époque, le pays gascon baignait dans une mer infinie. Le rivage n’en était pas escarpé et l’arrière-pays était recouvert d’une forêt ondoyant mollement.

 

 

Un pêcheur habitait là, pauvrement mais vivant honnêtement du fruit de son travail, comme ses ancêtres avant lui, de toute éternité.

Un jour, comme tous les jours, le pêcheur mit sa barque à l’eau, hissa la voile et partit au large, à la recherche du banc de poissons qui viendrait s'emberlificoter dans son filet. A quelques encablures du rivage, il croisa le voilier d’un vieux pêcheur habitant le village voisin qui s’en revenait bien plus tôt que d’habitude.

- N’y vas pas petit, lui dit le vieux. La mer est vicieuse aujourd’hui. Tu vas tomber dans un trou de vent.

Le trou de vent est la hantise du marin, qui peut rester des heures à attendre pour voir sa voile se gonfler et pouvoir revenir vers la côte. Quand ce n’est pas la tempête qui se lève.

- Et méfie-toi des poissons qui parlent, bougonna-t-il en s’éloignant. Surtout ne leur réponds pas !

Le vieil homme perdait un peu la tête. On avait pris l‘habitude de ne pas écouter ses sornettes. Pensez donc, des poissons qui parlent !

Mais peu de temps après, le vent tomba effectivement. Habitué à ces évènements de mer et aussi pour maîtriser son inquiétude, le pêcheur s’occupa d’abord à rapiécer son filet, à calfater sa barque à l’étoupe de chanvre et à la poix… lorsqu’il aperçut à la surface de l’eau un frétillement. Il s’apprêtait à lancer une ligne lorsqu’il entendit des voix.

Trois gros poissons à visage humain s’approchèrent de la barque. Le premier dit :

- Je suis la Fortune. Vois, mes écailles sont d’or. Chaque jour, l’une d’elle se détache et coule au fond de la mer dans un grand coffre. Le veux-tu ?

Se rappelant le conseil du vieux pêcheur il ne répondit pas.

Le second dit :

- Je suis le Savoir. Je peux concevoir pour toi un bateau et une voile bien plus rapides que tout ce qui existe aujourd’hui dans les ports de ton pays. Le veux-tu ?

Le pêcheur ne répondit pas.

Le troisième poisson avait la voix et l’apparence d’une très belle femme jusqu’au dessous du nombril mais en lieu et place de la taille et des jambes, il était doté d’une nageoire dont il semblait très fier et qu’il exposait au regard du pêcheur, à la surface de la mer.

- Je suis la Beauté. Je peux t’offrir l’amour d’une femme aussi belle que moi mais qui sera constituée, par commodité, comme toutes celles de ta race. Le veux-tu ?

 

Alors, voyant qu’il s’obstinait à ne pas répondre, ceci malgré la tentation, les trois poissons devinrent rouges de fureur et se mirent à nager en cercle, si vite, si vite qu’un grand vide se forma au centre de leur ronde infernale, comme un gigantesque entonnoir embrumé tourbillonnant jusqu'au tréfonds des abysses.

En direction du soleil, voilé par de fantastiques nuages percés d’éclairs, une montagne se dressa où jaillirent des sources chaudes, laissant échapper des fumerolles et des geysers de boue jaunasse. Le tonnerre masquait le grondement des vagues déferlant sur le frêle esquif qui tanguait dangereusement

 

 

Le vent se leva brusquement et des nuées se mirent à tournoyer dans un ciel de fin du monde. Sans perdre de temps, le pêcheur hissa sa voile et prit la direction de la côte.

Derrière lui, au fur et à mesure qu’il grimpait à la crête des vagues et qu'il dévalait dans l'écume, le cratère d’eau formé par le tourbillon sous l’effet de la ronde terrible des trois poissons, laissait apparaître le fond marin, des collines, des rivières et tout un paysage qui deviendrait plus tard celui de notre Gascogne.

Arrivé sur le rivage, le pêcheur abandonna sa barque qui, la mer étant à ce moment-là complètement asséchée, se coucha sur le côté misérablement. On dit qu’elle y est encore aujourd'hui, quelque part sous une couche de sable du côté de la salle de Gère. L'homme prit dans sa masure quelques outils et se réfugia sans attendre son reste, dans les abris des rochers de Cardès.

Pendant ce temps, une rivière dévala de la montagne que l’on n’appelait pas encore Pyrénées et creusa son lit vers le nord. Elle creusa, creusa. Et alors, à ce moment-là, oui je veux bien, à ce moment-là seulement, sous l’effet de tout ce charivari, la terre se mit à tourner de telle façon que la rivière creusa le rocher vers le soleil levant et déposa sur l'autre rive, vers le soleil couchant, les boues et les sables arrachés au sol. Ce qui explique que chez nous, tous les fiers castelnaux, dressés sur de rocailleux plateaux, dominent la rivière qui leur sert de défense naturelle et que, sur l’autre berge, sont étendues des prairies grasses à souhait qui font la vie douce dans ce pays. Enfin, aujourd'hui.

 

 

Car, le soir même de la dernière sortie en mer de notre pauvre pêcheur, un promontoire avait pris la place de son petit village. On y construisit des remparts hérissés de mâchicoulis et de tourelles. Un  sinistre château occupait l'avancée du rocher sorti des entrailles de la terre. Une citadelle était née. Vinrent les civilisations et les temps barbares. Vinrent les bâtisseurs orgueilleux et les pillards, les religions et les hommes de peu de foi.

Pendant quelques temps encore, le pêcheur s'approcha de l’endroit où il avait vu la mer pour la dernière fois. Sous les frondaisons vertes et bleues des peupliers et des saules, devant lui, le soleil dessinait sur l’eau des reflets d’argent, comme un banc de poissons qui frétille à la surface de l’océan.

 

                                                                           ALINEAS

 

PS. Maître es-contes populaires, le lectourois Jean-François Bladé ne retenait pas "les narrations les plus faibles, les plus altérées, [provenant] des demi-lettrés, notamment les instituteurs primaires, qui en savent trop pour rester naïfs, et pas assez pour le redevenir".

Tant pis. Je dédie cette fantaisie carnéiste à Gaspard-Gustave Coriolis (1792-1843), mathématicien français auteur du théorème de mécanique qui porte son nom « Toute particule en mouvement dans l'hémisphère nord est déviée vers sa droite (vers sa gauche dans l'hémisphère sud) », soit l'application de la force axifuge à l'échelle de la planète. Et quand on précise qu'à la surface de la terre, la vitesse est de 800 km/h à l'équateur ! Vous ne vous en doutiez pas à l'instant même, en me lisant... vous penchez dangereusement vers votre droite, en regardant le pôle nord.

C'est fou comme les grands génies ont le don de nous emmener dans des mondes où la poésie retrouve des champs d'expression infinis : Copernic, Darwin, Newton...

Les géographes et géologues situent ici l'extrémité des avancées maritimes à l'Helvétien, c'est-à-dire il y a 15 millions d'années tout de même. Le golfe de Lectoure : ça fait rêver, non ?

Enfin, vous aurez reconnu Pâris, le berger fautif de la guerre de Troie, transformé pour la cause en pêcheur gascon et manquant cette fois-ci de rencontrer la belle Hélène. Aphrodite n'ayant pas su le convaincre. Héra et Athéna non plus d'ailleurs. La guerre n'aura donc pas lieu, pas encore, mais quel chamboulement dans le paysage !

 

PHOTOS :

Orage sur les Pyrénées : Pierre-Paul Feyte que nous remercions chaleureusement et dont vous trouvez les merveilleuses photos ici : http://www-feyte-fr.photodeck.com/

Voilier entre ciel et mer et Château des comtes d'Armagnac : Michel Salanié

 

 

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Publié le 15 Janvier 2019

 

Ce matin, je suis allé faire ma petite balade de santé.

Un épais brouillard m'enveloppe. Pas un bruit. Pas âme qui vive.

Les abords de la maison ont une apparence inhabituelle, comme s’il s’agissait d’un décor de théâtre fantastique, installé là nuitamment par quelque malin. Allons, j’emprunte le chemin de Saint Jacques qui gravit le coteau et je pénètre dans le bois d’Arrajacamp. Un passage que je

connais par cœur mais qui, aujourd’hui, toutefois, me paraît changé ; les distances ne sont plus les mêmes, je ne voyais pas cet arbre à cet endroit, ni celui-là aussi imposant. Puis, arrivant dans la bambouseraie, je trouve qu’il fait vraiment très sombre. Une hésitation. Un petit frisson me parcourt l'échine. Peur, moi ? Je n’en ai plus l’âge. Je me souviens, avec émotion, de mes frayeurs, lorsqu’enfant, rêvassant, je me perdais dans la châtaigneraie entre Quercy et Périgord, au fond de quelque mine abandonnée ou dans une forêt de buis montant à l’assaut d’une falaise gigantesque. Mais la Lomagne, elle, n’est plus couverte de grandes forêts. Aux portes de Lectoure, la forêt de Saint Mamet, jadis réputée pour ses loups et ses brigands, n’est plus qu’un lambeau de bosquets.

Sorti du bois, je prends le chemin qui redescend vers le ruisseau. La vue sur la ville est bouchée. Purée de pois. Tout à coup une cloche sonne comme si elle était suspendue là, à quelques mètres, derrière ce buisson noir. Ce n’est pas le glas… Mais ce n’est pas la joyeuse volée de messe non plus. Plutôt une sorte de carillon désordonné comme si monsieur le curé avait perdu la tête. Bizarre. Mon imagination sans doute.

Je rentre dans le chaos de rochers de Cardès. Ce lieu très étrange était autrefois le domaine des Hommes cornus « qui sortaient la nuit pour enlever les plus jolies filles, car il n’y a pas de femmes cornues ». Légendes. Mais tout de même, cette impression d’être observé ou suivi. J’allonge le pas.

Enfin, en descendant à travers champs, moitié courant, moitié freinant, vers le hameau de Lafont-chaude, une odeur de feu de cheminée qui devrait me rassurer. Cependant je distingue ici la Tour du bourreau, penchée sur le cimetière, enveloppée d’une écharpe de brume. Un corbeau croasse.

Et bien, vous me croirez ou non, à la première maison que je trouvais enfin sur le chemin du retour, un rideau s’écarte derrière les carreaux, et là, un chat noir me regarde d’un air sombre.

Jean-François Bladé l’avait bien dit.

                                                                     

LE MEUNIER ET LES MAUVAIS ESPRITS

Les imbéciles ne prennent pas garde aux chats ; mais les gens avisés s’en méfient. Beaucoup de ces bêtes-là ont fait un contrat avec le Diable, qui les paie pour veiller toute la nuit, et faire sentinelle, quand les Mauvais Esprits s’assemblent. Nul n’est en état de dire au juste ce que les chats reçoivent de gages, ni ce qu’ils en font. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le Diable les invitera à dîner le mardi gras. Voilà pourquoi il est si rare de voir un chat ce jour-là.

Maintenant, vous comprenez pourquoi, tout le long du jour, les chats sommeillent ou font semblant, l’hiver au coin du feu, l’été au premier endroit venu. Ils sont fatigués d’avoir patrouillé toute la nuit, autour des granges et des étables, dans les caves et les greniers. Vous comprenez aussi qu’avec de si bonnes sentinelles, les Mauvais Esprits sont presque toujours avertis à temps pour s’en aller. Voilà pourquoi ceux que nous pouvons voir ne paraissent pas souvent, et s’évanouissent comme un éclair.

Il y a en effet, des Mauvais Esprits que l’homme peut voir, et d’autres qu’il ne verra jamais. Je ne parle pas des sorcières et des loups-garous, qui ne sont que des gens liés par un contrat avec le Diable. Je parle des Fantômes, des Peurs et des Dracs, que l’on a vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il y a aussi la Marrauque et la Jambe-Crue, qui rôdent, le soir, autour des métairies, et derrière les meules de paille, pour voler les petits enfants, qu’elles vont manger je ne sais où. Voilà les Mauvais esprits que l’homme peut voir.

Il y en a d’autres dont je ne sais pas le nom, et que nous entendons, sans les voir. L’été, ils dansent au clair de lune, dans les prés, dans les champs, et sur la cime des arbres. L’hiver, ils demeurent tout le long du jour dans les greniers, dans les fours et les trous de mur ; et ils n’en sortent que la nuit, pour faire grincer et battre les portes et les fenêtres.

Il y a aussi des Mauvais Esprits, que l’homme voit sans se douter de rien. Ceux-ci ont le pouvoir de prendre toutes sortes de formes, de se changer en bêtes, en arbres, en pierre et autres choses pareilles. On les prend pour ce qu’ils ne sont pas, et on passe sans y faire attention. Si vous ne croyez pas cela, je ne suis pas embarrassé de vous en donner la preuve.

Vous connaissez le moulin d’Aurenque(1) aussi bien que moi. Un jour, la mécanique des meules se détraqua. Alors le meunier se dit en lui-même : « Voici qui est bien ennuyeux. Mais plaie d’argent ne fait pas mourir. Il y a à Condom, un fameux charpentier pour moulins. J’irai le chercher cette nuit. Demain, je le ramènerai, et quatre jours ne passeront pas sans que mes meules rentrent en danse. »

Alors, le meunier s’en alla dans l’écurie, étrilla son plus beau cheval, le bâta, et lui donna double picotin d’avoine. Cela fait, il s’habilla de neuf, but et mangea comme un homme qui doit aller loin, et revint à l’écurie mettre la bride à son cheval. C’était au temps du bois mort(2). Il faisait noir comme dans un four. Sur le coup de onze heures de la nuit, le meunier monta à cheval, armé d’un coutelas, car il lui fallait traverser de grands bois, et il craignait les mauvaises rencontres de loups et de voleurs.

En traversant le Ramier(3, tout alla bien. Le meunier content, tira sur la bride du côté de Lamothe-Goas(4), et ne tarda pas à sommeiller sur le bât, le cheval allait au pas. Combien de temps le cavalier dormit-il ainsi ? Jamais il n’a pu le dire. Quand il se réveilla, il était prisonnier, serré de tous côtés par de grands chênes, par des arbres couchés et des branches mortes, par des ronces et des épines, si pressées, si pressées, qu’un serpent ou une vipère n’auraient pu y trouver passage. Les feuilles sèchent tremblaient ; les branches se rompaient ou claquaient. Les buissons, que nulle serpe n’avait jamais émondées, égratignaient le cavalier et le cheval, sans leur permettre de faire un pas.

 

Le meunier comprit alors qu’il était tombé dans une assemblée de Mauvais Esprits, qui prennent toutes sortes de formes. Il tira sur la bride, n’éperonna plus sa bête, et attendit le jour en priant Dieu.

Jusqu’à la pointe de l’aube, le meunier fut tourmenté de mille façons. Quand le chant du coq mit les Mauvais Esprits en fuite, le cavalier se trouva, sans savoir comment, au milieu du grand chemin, et à demi-portée de fusil du château de Lamothe-Goas.

La dame de ce château (c’était une veuve fort charitable) manda le chirurgien de La Sauvetat(5), qui soigna le meunier pendant sept jours. Elle envoya aussi un valet à Condom, avertir le charpentier pour moulins ; de sorte que la mécanique était réparée, le matin même où le meunier rentra chez lui.

 

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Le lectourois Jean François Bladé a collecté, au 19ième, les contes et les légendes de Gascogne.

Lectoure et la Gascogne lui doivent beaucoup. Les spécialistes considèrent que Bladé se situe quelque part entre Charles Perrault et Alphonse Daudet. Une prochaine fois, dans notre rubrique Littérature, nous donnerons la place qui lui revient à sa très belle plume.

Mais le texte que nous lui avons emprunté, et qui nous permet de joindre le fantastique à nos moulins, n'est pas une fiction, on l'aura bien compris. Alors soyez prudents...

 

                                                                          ALINEAS

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Photos. Michel Salanié

 

(1) Hameau de la commune de Castelnau d'Arbieu (canton de Fleurance), sur la rivière du Gers.

(2) Le mois de décembre.

(3) Forêt entre Lectoure et Fleurance.

(4) Château de l’ancien pays de Condomois, canton de Fleurance (Gers). Lamothe-Goas était jadis un comté.

(5) Bourg de l’ancien comté de Gaure, actuellement compris dans le canton de Fleurance.

 

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Publié le 17 Décembre 2017

 

Malgré l’heure tardive et la pénombre qui envahissait le sous-bois, l’enfant marchait d'un pas tranquille. Sur le sentier étroit et accidenté, chaque obstacle lui était parfaitement familier et il savait qu’il aurait pu trouver son chemin les yeux fermés. La branche basse qu’il évitait souplement sans la regarder, la saillie d'une racine sous son soulier assuré, le frôlement saccadé d'une tige de ronce sur la toile de son pardessus, autant de repères pour lui sur sa position exacte dans ce bois d’Arrajacamp, son domaine d’aventure.

 

Derrière le rideau d’arbres et de bambous, dans sa progression, par intermittence, il devinait le clocher cathédral se dressant au dessus du profil de la ville allongée sur son promontoire. Le temps pastel de cet Avent immobilisait toutes choses.

 

 

Il s’approcha de la lisière d’où il pouvait distinguer en contrebas les lumières du hameau familier. Il aimait cet endroit isolé qui lui offrait un balcon sur le monde. L’ondulation des prairies et des cultures. Un vent doux, chargé de senteurs de terre, de sureau fané et de fumée de cheminées. Le silence, ponctué du croassement de quelques corneilles traversant le ciel du vallon de part en part.

 

- Elle va pleurer, petit.

 

La voix rauque qui venait de s’élever dans son dos le fit sursauter. Il se retourna. La vieille répéta.

 

- Demain elle va pleurer.

- De qui parlez-vous Madame ?

- Tu ne connais pas la fille d’Arrajacamp petit ?

- Non.

- Reviens demain. Tu verras.

 

La vieille tourna le dos et disparut dans la nuit qui, soudain, avait envahi le bois et la soustrayait au regard comme par sortilège. L’enfant, peu rassuré à présent, sortit du couvert précipitamment et, traversant en dévalant la succession de champs, de vergers et de haies qui le séparaient des maisons, rentra chez lui essoufflé et agité.

 

Il ne dit rien à ses parents de sa mystérieuse rencontre. Ici, tout le monde craignait cette vieille vivant seule et misérable dans une masure construite à l’écart. Lui connaissait ses habitudes et il évitait simplement de trop s’approcher d’elle lorsqu’il l’apercevait au loin, hirsute et gesticulant dans un monologue incompréhensible.

 

- C’est quoi l’Arrajacamp, Maman ?

- Tu sais bien allons, tu y passes toutes tes journées, du lever au coucher du soleil.

 

C’est en effet le nom que l’on donne partout en Gascogne, des Pyrénées aux dunes de l’océan et jusqu'aux abords de Garonne, à ces coteaux exposés plein sud et que l’on dit pour cela arrajades, arraja camps,  des "champs arrosés" de soleil, "inondés" de lumière. A une époque lointaine où la forêt épaisse et sombre occupait la plus grande partie du paysage, de tels espaces dégagés et lumineux étaient remarquables et leur nom dit bien ce que l’homme y ressentait.

Ici, face à la citadelle de Lectoure, en contrebas du plateau rocailleux occupé par la grande forêt de Saint Mamet et dominant le vallon du ruisseau de Saint Jourdain, c’est un espace inculte, argileux et maigre, que l’on réservait au pacage des troupeaux de moutons et de brebis surveillés par quelque gamin ou bien gardés par un chien dressé que l’on commandait à distance.

Plus tard les botanistes donneront à ce type d'endroits le joli nom de "prairies à orchidées".

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Le lendemain, l'enfant reprit le chemin du coteau.

 

Dressant le nez par-dessus les haies d’épines noires, il marchait en sautillant pour essayer de distinguer de loin, le cœur battant, la lisière du bois où elle lui avait donné rendez-vous.

 

Le ciel était bas. Mais étrangement lumineux. Arrivé à l’endroit où le coteau s’arrondit devant le taillis, il faillit chuter en glissant, surpris par un sol gorgé d’eau comme si une averse de pluie venait de tomber. Pourtant le temps était sec depuis plusieurs jours. A ses pieds, l’étendue d’herbe rase scintillait, reflétant comme un miroir le ciel rougeoyant. L’enfant était fasciné par ce spectacle inexplicable.

 

Cette fois-ci la vieille arriva face à lui, suivant un étroit passage à sec, sa silhouette noire se détachant devant un rideau d’arbres fantastiques dressés sur une falaise irisée de mille reflets.

 

Alors, à voix basse, elle raconta l’histoire de la fontaine d’Arrajacamp.

 

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Il y a très longtemps, vivaient ici, deux enfants qui s’aimaient.

On les voyait, toujours ensemble, gardant leurs troupeaux d’oies et de brebis.

 

 

Le garçon et la fille ne s’étaient pas choisis mais leurs familles les destinaient naturellement l’un à l’autre. Car, du matin jusqu’au soir, ils ne se quittaient jamais, se rendant utiles au domaine auquel ils appartenaient, pataugeant au bord du ruisseau, ramassant les fruits des haies et des friches, capturant les petits animaux des fossés et des mares. Ils étaient heureux mais ne le savaient pas.

 

Un jour, un capitaine du Comte d’Armagnac passa dans chaque ferme et chaque hameau pour recruter de nouveaux soldats. Il fallait du sang neuf pour renforcer les troupes que l’on envoyait s’opposer aux armées du Roi. Deux Papes, l’un à Rome, l’autre en Avignon, se disputaient le trône de Saint Pierre. Les  provinces de France s’entredéchiraient. Les hommes étaient devenus fous.

 

 

Le jeune garçon n’eut pas à discuter. « Tu seras fifre, pour mener les troupes au combat » avait dit l’officier. En secret, lui se disait : « Je veux être cavalier. Je verrai la ville de Toulouse, Paris peut-être. Et l'Océan ». « Attends moi, ma mie. Je reviendrai, riche et couvert de gloire » cria-t-il lorsque la bande en armes se mit en marche.  On ne le revit plus jamais dans le pays.

 

La bergère passait son temps au bord du chemin qui va de Miradoux à La Romieu, questionnant les jacquets, les gueux et les marchands. Mais eux ne savaient jamais rien. Elle grandissait et devint belle.

 

 

 

 

Elle repoussait les avances des garçons du voisinage qui la courtisaient. Un printemps, elle disparut. Pendant trois nuits, les chiens des hameaux de la vallée du Saint Jourdain hurlèrent à la mort.

 

A la pleine lune qui suivit, les prairies qui bordent le bois d’Arrajacamp furent inondées.

 

- Comme aujourd’hui petit, alors que le temps n’est pas à la pluie.

 

Depuis les remparts de Lectoure, les bourgeois étonnés voyaient  le coteau refléter une myriade de rayons de soleil. Les Consuls de la ville envoyèrent une délégation sur les lieux et l’on découvrit la source, sous un grand tilleul, au pied d’un rocher.

 

Un curé, qui vécut ici même la fin de sa vie, en ermite, a fait recouvrir la résurgence d’une voute de pierre. Son eau s’écoule, sans jamais tarir, dans un fossé qui descend jusqu’à la Mouline de Belin. Mais ce n’est pas lui qui parfois inonde les champs.

 

- Non, petit. C’est la fille qui pleure. Lorsque le chagrin est trop gros, lorsque l’on entend à nouveau le bruit d’une guerre ou de quelque méchante querelle comme les hommes savent en inventer, elle pleure tant et plus, et la terre d'ici qui a du sentiment, porte ses larmes au soleil et au vent de l'arrajade pour les sécher.

 

                                                   Alinéas

                                                   Illustrations William Bouguereau

 

 

TOPONYMIE ET HYDROGRAPHIE

La fontaine dont il est question ici est souvent appelée dans le voisinage "Arrajacan", ce que l'on a traduit par "rage du chien". Mystérieux et romantique. On a même écrit sur ce chien là. Or, la raja en gascon n'a jamais voulu dire la rage. La rabia, oui ! Alors il fallait une nouvelle légende pour faire taire ce chien là.

En effet, comme de nombreux autres arrajades en Gascogne, coteaux arides exposés au soleil, il est très probable que le site ait été plutôt nommé localement arraja camp, champ arrosé de soleil, la prononciation du [p] final étant estompée, provoquant ainsi la confusion avec can, le chien. Il ne faut pas compter sur le cadastre pour nous en apprendre plus. Alors place à l'imaginaire.

Nous reviendrons un jour sur le phénomène, réel, de l'inondation des champs indépendante de la pluie, les sources qui alimentent le ruisseau de Foissin étant de type vauclusien, c'est-à-dire de résurgence de nappes profondes et non pas d'infiltration. De ce fait, elles sont moins sensibles à la pluviométrie immédiate et sont parfois abondantes alors que le temps est sec localement.

 

Photos Florence De Marchi, Philippe Grenier, M. Salanié

 

ILLUSTRATIONS

Toutes les illustrations de notre conte sont les œuvres de William BOUGUEREAU (1825-1905).

Représentant de la peinture académique néo-classique et réaliste, Bouguereau a connu un immense succès de son vivant notamment à l'étranger, alors qu'il était déconsidéré en France par la critique, sous l'influence du modernisme et de l'avant-garde de l'époque.

Indépendamment du goût des institutions de son époque pour l'art pompier et baroque, on ne peut pas ignorer son génie du portrait. Ses bergères et gardeuse d'oies, ses mendiantes, ses ouvrières et ses baigneuses ont une grande présence et font partie de notre patrimoine iconographique. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des précurseurs de l'hyperréalisme.

Malgré son absence quasi-totale du genre Paysage où il eut été utile dans le contexte de notre conte, Bouguereau nous offre ici une magnifique galerie de portraits d'un naturel et d'une expressivité profonde, de costumes et d'ambiances réalistes, bien qu'idéalisées, dans l'espace rural.

Œuvres reproduites: Jeune fille allant à la fontaine (1885), Le repos, détail (1879), Au bord du ruisseau (1879), Pifferaro (1870), Jeune bergère debout (1887), Biblis (1884).

https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Bouguereau

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_peintures_de_William_Bouguereau

 

 

 

 

 

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