La vieille, l'enfant et la fontaine. Un conte.

Publié le 17 Décembre 2017

 

Malgré l’heure tardive et la pénombre qui envahissait le sous-bois, l’enfant marchait d'un pas tranquille. Sur le sentier étroit et accidenté, chaque obstacle lui était parfaitement familier et il savait qu’il aurait pu trouver son chemin les yeux fermés. La branche basse qu’il évitait souplement sans la regarder, la saillie d'une racine sous son soulier assuré, le frôlement saccadé d'une tige de ronce sur la toile de son pardessus, autant de repères pour lui sur sa position exacte dans ce bois d’Arrajacamp, son domaine d’aventure.

 

Derrière le rideau d’arbres et de bambous, dans sa progression, par intermittence, il devinait le clocher cathédral se dressant au dessus du profil de la ville allongée sur son promontoire. Le temps pastel de cet Avent immobilisait toutes choses.

 

 

Il s’approcha de la lisière d’où il pouvait distinguer en contrebas les lumières du hameau familier. Il aimait cet endroit isolé qui lui offrait un balcon sur le monde. L’ondulation des prairies et des cultures. Un vent doux, chargé de senteurs de terre, de sureau fané et de fumée de cheminées. Le silence, ponctué du croassement de quelques corneilles traversant le ciel du vallon de part en part.

 

- Elle va pleurer, petit.

 

La voix rauque qui venait de s’élever dans son dos le fit sursauter. Il se retourna. La vieille répéta.

 

- Demain elle va pleurer.

- De qui parlez-vous Madame ?

- Tu ne connais pas la fille d’Arrajacamp petit ?

- Non.

- Reviens demain. Tu verras.

 

La vieille tourna le dos et disparut dans la nuit qui, soudain, avait envahi le bois et la soustrayait au regard comme par sortilège. L’enfant, peu rassuré à présent, sortit du couvert précipitamment et, traversant en dévalant la succession de champs, de vergers et de haies qui le séparaient des maisons, rentra chez lui essoufflé et agité.

 

Il ne dit rien à ses parents de sa mystérieuse rencontre. Ici, tout le monde craignait cette vieille vivant seule et misérable dans une masure construite à l’écart. Lui connaissait ses habitudes et il évitait simplement de trop s’approcher d’elle lorsqu’il l’apercevait au loin, hirsute et gesticulant dans un monologue incompréhensible.

 

- C’est quoi l’Arrajacamp, Maman ?

- Tu sais bien allons, tu y passes toutes tes journées, du lever au coucher du soleil.

 

C’est en effet le nom que l’on donne partout en Gascogne, des Pyrénées aux dunes de l’océan et jusqu'aux abords de Garonne, à ces coteaux exposés plein sud et que l’on dit pour cela arrajades, arraja camps,  des "champs arrosés" de soleil, "inondés" de lumière. A une époque lointaine où la forêt épaisse et sombre occupait la plus grande partie du paysage, de tels espaces dégagés et lumineux étaient remarquables et leur nom dit bien ce que l’homme y ressentait.

Ici, face à la citadelle de Lectoure, en contrebas du plateau rocailleux occupé par la grande forêt de Saint Mamet et dominant le vallon du ruisseau de Saint Jourdain, c’est un espace inculte, argileux et maigre, que l’on réservait au pacage des troupeaux de moutons et de brebis surveillés par quelque gamin ou bien gardés par un chien dressé que l’on commandait à distance.

Plus tard les botanistes donneront à ce type d'endroits le joli nom de "prairies à orchidées".

________________

 

Le lendemain, l'enfant reprit le chemin du coteau.

 

Dressant le nez par-dessus les haies d’épines noires, il marchait en sautillant pour essayer de distinguer de loin, le cœur battant, la lisière du bois où elle lui avait donné rendez-vous.

 

Le ciel était bas. Mais étrangement lumineux. Arrivé à l’endroit où le coteau s’arrondit devant le taillis, il faillit chuter en glissant, surpris par un sol gorgé d’eau comme si une averse de pluie venait de tomber. Pourtant le temps était sec depuis plusieurs jours. A ses pieds, l’étendue d’herbe rase scintillait, reflétant comme un miroir le ciel rougeoyant. L’enfant était fasciné par ce spectacle inexplicable.

 

Cette fois-ci la vieille arriva face à lui, suivant un étroit passage à sec, sa silhouette noire se détachant devant un rideau d’arbres fantastiques dressés sur une falaise irisée de mille reflets.

 

Alors, à voix basse, elle raconta l’histoire de la fontaine d’Arrajacamp.

 

________________

 

Il y a très longtemps, vivaient ici, deux enfants qui s’aimaient.

On les voyait, toujours ensemble, gardant leurs troupeaux d’oies et de brebis.

 

 

Le garçon et la fille ne s’étaient pas choisis mais leurs familles les destinaient naturellement l’un à l’autre. Car, du matin jusqu’au soir, ils ne se quittaient jamais, se rendant utiles au domaine auquel ils appartenaient, pataugeant au bord du ruisseau, ramassant les fruits des haies et des friches, capturant les petits animaux des fossés et des mares. Ils étaient heureux mais ne le savaient pas.

 

Un jour, un capitaine du Comte d’Armagnac passa dans chaque ferme et chaque hameau pour recruter de nouveaux soldats. Il fallait du sang neuf pour renforcer les troupes que l’on envoyait s’opposer aux armées du Roi. Deux Papes, l’un à Rome, l’autre en Avignon, se disputaient le trône de Saint Pierre. Les  provinces de France s’entredéchiraient. Les hommes étaient devenus fous.

 

 

Le jeune garçon n’eut pas à discuter. « Tu seras fifre, pour mener les troupes au combat » avait dit l’officier. En secret, lui se disait : « Je veux être cavalier. Je verrai la ville de Toulouse, Paris peut-être. Et l'Océan ». « Attends moi, ma mie. Je reviendrai, riche et couvert de gloire » cria-t-il lorsque la bande en armes se mit en marche.  On ne le revit plus jamais dans le pays.

 

La bergère passait son temps au bord du chemin qui va de Miradoux à La Romieu, questionnant les jacquets, les gueux et les marchands. Mais eux ne savaient jamais rien. Elle grandissait et devint belle.

 

 

 

 

Elle repoussait les avances des garçons du voisinage qui la courtisaient. Un printemps, elle disparut. Pendant trois nuits, les chiens des hameaux de la vallée du Saint Jourdain hurlèrent à la mort.

 

A la pleine lune qui suivit, les prairies qui bordent le bois d’Arrajacamp furent inondées.

 

- Comme aujourd’hui petit, alors que le temps n’est pas à la pluie.

 

Depuis les remparts de Lectoure, les bourgeois étonnés voyaient  le coteau refléter une myriade de rayons de soleil. Les Consuls de la ville envoyèrent une délégation sur les lieux et l’on découvrit la source, sous un grand tilleul, au pied d’un rocher.

 

Un curé, qui vécut ici même la fin de sa vie, en ermite, a fait recouvrir la résurgence d’une voute de pierre. Son eau s’écoule, sans jamais tarir, dans un fossé qui descend jusqu’à la Mouline de Belin. Mais ce n’est pas lui qui parfois inonde les champs.

 

- Non, petit. C’est la fille qui pleure. Lorsque le chagrin est trop gros, lorsque l’on entend à nouveau le bruit d’une guerre ou de quelque méchante querelle comme les hommes savent en inventer, elle pleure tant et plus, et la terre d'ici qui a du sentiment, porte ses larmes au soleil et au vent de l'arrajade pour les sécher.

 

                                                   Alinéas

                                                   Illustrations William Bouguereau

 

 

TOPONYMIE ET HYDROGRAPHIE

La fontaine dont il est question ici est souvent appelée dans le voisinage "Arrajacan", ce que l'on a traduit par "rage du chien". Mystérieux et romantique. On a même écrit sur ce chien là. Or, la raja en gascon n'a jamais voulu dire la rage. La rabia, oui ! Alors il fallait une nouvelle légende pour faire taire ce chien là.

En effet, comme de nombreux autres arrajades en Gascogne, coteaux arides exposés au soleil, il est très probable que le site ait été plutôt nommé localement arraja camp, champ arrosé de soleil, la prononciation du [p] final étant estompée, provoquant ainsi la confusion avec can, le chien. Il ne faut pas compter sur le cadastre pour nous en apprendre plus. Alors place à l'imaginaire.

Nous reviendrons un jour sur le phénomène, réel, de l'inondation des champs indépendante de la pluie, les sources qui alimentent le ruisseau de Foissin étant de type vauclusien, c'est-à-dire de résurgence de nappes profondes et non pas d'infiltration. De ce fait, elles sont moins sensibles à la pluviométrie immédiate et sont parfois abondantes alors que le temps est sec localement.

 

Photos Florence De Marchi, Philippe Grenier, M. Salanié

 

ILLUSTRATIONS

Toutes les illustrations de notre conte sont les œuvres de William BOUGUEREAU (1825-1905).

Représentant de la peinture académique néo-classique et réaliste, Bouguereau a connu un immense succès de son vivant notamment à l'étranger, alors qu'il était déconsidéré en France par la critique, sous l'influence du modernisme et de l'avant-garde de l'époque.

Indépendamment du goût des institutions de son époque pour l'art pompier et baroque, on ne peut pas ignorer son génie du portrait. Ses bergères et gardeuse d'oies, ses mendiantes, ses ouvrières et ses baigneuses ont une grande présence et font partie de notre patrimoine iconographique. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des précurseurs de l'hyperréalisme.

Malgré son absence quasi-totale du genre Paysage où il eut été utile dans le contexte de notre conte, Bouguereau nous offre ici une magnifique galerie de portraits d'un naturel et d'une expressivité profonde, de costumes et d'ambiances réalistes, bien qu'idéalisées, dans l'espace rural.

Œuvres reproduites: Jeune fille allant à la fontaine (1885), Le repos, détail (1879), Au bord du ruisseau (1879), Pifferaro (1870), Jeune bergère debout (1887), Biblis (1884).

https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Bouguereau

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_peintures_de_William_Bouguereau

 

 

 

 

 

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Contes

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Roger T 07/01/2018 11:20

voila une magnifique version d'une histoire dont j'avais entendu parlé !!!!
merci Alinéa pour tant de poésie et de romantisme.
amicalement.
Roger

Yacca 22/12/2017 09:51

Arraja en Provençal veut aussi dire arroser de soleil.

Bourre Laetitia 20/12/2017 21:34

Bravo, magnifique ! On s'y croirait.
Laetitia

Léo 18/12/2017 22:33

C'est très beau et aussi très triste, il ne faudra pas la raconter à Nathanaël avant ... quelques années.
Mais c'est vrai que c'est un peu court, je suis également impatiente de lire la suite...
Des bises

Lubas josette 17/12/2017 18:37

Chaque publication est un instant de bonheur .
J'attends avec impatience le prochain article.
Je vous souhaite de bonnes fêtes.
josette

linette 17/12/2017 09:44

Très beau texte. Les peintures sont magnifiques.
Bravo Alinéas, je te lis toujours avec grand plaisir