Un mariage dans le vallon de Manirac. Un conte mais pas tout à fait.

Publié le 16 Décembre 2020

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n'y a pas si longtemps à Lectoure, sur le chemin qui conduisait au vallon de Manirac, depuis la citadelle, en passant par le Diné puis à Jouancoue, il y avait un hameau aujourd'hui totalement disparu, La Coustère. En bordure du chemin, au pied du plateau de Baqué coulait, et coule toujours, une source qui servait toutes les maisons rassemblées ici et dévalant en désordre en direction du ruisseau de Bournaca.

Vivait là un vieil homme, veuf, et sa fille. Pour seule richesse, ils possédaient quelques brebis dont ils vendaient le lait et la laine en ville. Elle, chaque jour que Dieu faisait, conduisait le troupeau sur le talus inculte et escarpé que leur abandonnait, contre un peu de fromage, le maître de la maison du Mourenayré, sur le versant opposé du vallon.

Au pied de La Coustère, sur le ruisseau, était installée la mouline de Bazin, que vous connaissez peut-être car elle est toujours là, ne moulinant plus mais pimpante à nouveau par le travail de quelque amoureux des vieilles pierres et de l'endroit. Moulin appartenant autrefois au seigneur du Castéra. Ayant hérité jeune de ses parents, le meunier vivait seul, n'ayant pas trouvé, ni cherché, femme à prendre comme de coutume parmi les filles en âge aux moulins d'alentour.

Les deux jeunes gens, meunier et bergère, ne se connaissaient pas. Elle voyait bien le moulin devant elle, dans son horizon quotidien, mais sans y porter intérêt. Le lieu et l'homme lui inspiraient même incompréhension et quelque crainte. En effet, le meunier n'apparaissait que rarement, soit pour filer à bonne allure sur son mulet livrer son sac de farine, soit tête baissée, affairé à quelque réparation de sa mécanique et de son étang. Le reste du temps, il disparaissait dans sa bâtisse, semblant même faire partie d'une bête fantastique dressée là, dont le râle et les grincements sinistres parvenaient alors au troupeau, amplifiés par l'écho. Jamais il ne portait le regard sur les environs, ni vers la bergère, immobile sur sa pâture. Pour lui, elle était une ombre sans visage et sans nom, dont les bêtes, emportées de temps en temps par un mouvement d'ensemble désordonné, formaient dans le décor une tache informe.

Les mois et les années passaient. De rudes hivers et de longs étés secs et ponctués d'orages violents où le travail sans cesse contrarié rapportait à peine de quoi survivre. Chacun allait son destin et sa misère. Il était dit que ce coin du pays lectourois finirait oublié.

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Mais un jour, il fallut que le meunier montât à La Coustère.

Car il prévoyait que le rouet de sa mécanique, trempant dans l'eau sous la paire de meules, devrait bientôt être remplacé. La roue à cuillères avait été fabriquée pour son père par quelque amoulageur, un charpentier de moulin. Magnifique assemblage menuisier de pièces chevillées, le rouet de la mouline de Bazin était le cœur de l'usine, là où l'eau, forcée et libérée dans le conduit installé à la base de l'étang, transmet sa puissance à la machine. Sa partie centrale, le moyeu, devait être taillé dans un bois très dur, du cormier ou bien du buis, des essences rares dans notre Lomagne. Or, notre meunier savait qu'un très gros buis poussait près de la source de La Coustère.

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Il arriva chez le vieux qu'il connaissait pour l'avoir croisé au marché de Lectoure. Assis sur une pierre plate en guise de banc, sur le pas de porte du vieil homme, il prit quelques nouvelles. Le hameau se dépeuplait inexorablement, trop loin de la ville, exposé au vent du nord, à la terre lourde et au relief accentué, trop pénible au laboureur. Puis, il raconta son affaire de mécanique et en vint au fait.

- Me vendras-tu ton arbre de buis, le vieux ?

Il n'eut pas besoin d'insister. Le prix fut convenu que le meunier considéra bien avantageux sachant la pauvreté de l'autre, mais les affaires sont les affaires et il s’apprêtait à repartir, après une poignée de mains en guise de contrat, lorsque la bergère arriva en courant, toute essoufflée, rayonnante, les joues roses, les cheveux en désordre, un énorme bouquet de lilas dans les bras. Elle se figea un instant, surprise par une présence étrangère si rare dans leur quotidien. Puis, pour masquer son trouble, elle tendit le bouquet sous le nez du meunier et dit :

- Sentez comme il sent bon.

Et elle disparut dans la maison.

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Pendant plusieurs jours, le meunier n'eut plus sa tête à lui. Il oubliait d'alimenter en grain les deux meules qui s'échauffaient et freinaient au risque de briser l'arbre de transmission. Ou bien il partait sur son mulet avec son sac de farine mal ficelé qui perdait sa marchandise dans une trainée poudreuse ondulant sur le chemin et qui lui valait une livraison houleuse. Et puis, sur le pas de porte du moulin, il ne quittait plus la bergère du regard sur sa pâture et parfois, lorsqu'elle n'arrivait pas, impatient, il guettait les bêlements qui indiqueraient, derrière un muret ou une haie vive, la direction prise par le troupeau et cheminant derrière lui, l'objet de ses pensées.

Enfin n'y tenant plus, il reprit le chemin de La Coustère.

- Le vieux, je veux marier votre fille.

- Meunier, tu es trop riche pour de pauvres gens comme nous. Tu possèdes ton industrie. Je n'ai pas de dot à te consentir.

- Ton buis me convient. Il n'y a pas de meilleur matériau pour fabriquer un rouet qui travaillera dix ou quinze ans et contribuera à notre ménage.

Au mois de juin qui suivit, on célébra le mariage du meunier et de la bergère à la Mouline de Bazin. La porte fut habillée de rameaux de buis et de grands bouquets de lilas décoraient la table dressée dans la prairie, devant l'étang. Tout le voisinage fut invité. On vint de la Peyroulère, de Navère et Génébra. Ceux de Barterote, de Cézar et d'Espagne aussi. Tous heureux de cette promesse de renaissance.

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- Vous trouvez mon histoire banale ? Une bluette ? Et si je vous dis que tout est vrai ? Ou presque ?

Le hameau de La Coustère a bien existé. Le chemin s'est un peu déplacé, mais si vous y passez, vous pourrez apercevoir une ruine dans le fourré au pied de la falaise de Baqué. Un buis pousse là, magnifique, sans une trace de chenille de Pyrale alors que nos jardins en sont infestés.

Toutes les autres maisons de la Coustère ont disparu sous les assauts des engins ayant modelé une parcelle agricole de plusieurs hectares, mais le cadastre napoléonien en garde le témoignage. Les maisons de Cézar et Espagne sont là également, sous la ronce.

Le 2 juin 1669, les notaires lectourois Lapèze et Labat ont enregistré le pacte de mariage, à la Mouline de Bazin, de Jean Dabrin, fils de Horton "musnier", et Anthonia Laforgue. Je vous le demande, pourquoi n'aurait-elle pas été bergère ?

Enfin, au printemps dernier, je fouillais les broussailles pour dégager la source que l'on devine par l’exubérance de la végétation, lorsque je vis arriver une promeneuse. Elle portait un énorme bouquet de lilas qu'elle tendit sous mon nez et dit :

- Sentez comme il sent bon.

                                                                            Alinéas

 

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ILLUSTRATIONS

- Jeune bergère, 1885, William BOUGUEREAU, Musée de San Diego (Californie).

- La Mouline de Bazin sous la neige, © Michel Salanié

- Photo du rouet Castanet - Nougayrol https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d2/Le_Rodet.JPG

-  Cadastre napoléonien http://www.archives32.fr/FondsNumerises/index.php

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Contes

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M
Superbe conte ,très rafraîchissant et optimiste par les temps qui courent.
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M
Uno tras que bello istòri, brave ome, mai digo-me, as-ti dins l'idèvo de t'enana emé aquesto bello chato e de leissa touto souleto ta pauro mouié, la gento Aline...
Sarié pas uno bello istòri pèr lou cop nimai uno gento istòri....
Fas atencioun de jamai leissa lou bèn pèr un avenidou di mai encouneigu.
Poutoun à tóuto dous d'un pantaiaire prouvençau.
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