Publié le 4 Février 2020

meunière

 

S'il fallait résumer l'image que l'opinion populaire, pour ce que l'étude documentaire permet d'en connaître, nous renvoie de la meunière à travers les époques, deux adjectifs, pas nécessairement antinomiques d'ailleurs, seraient en concurrence :  "aguicheuse" ou "esseulée". Bien entendu, à vouloir schématiser un phénomène social à ce point, on risque de tomber, dans la caricature très souvent, à coup sûr dans le simplisme. Ce qui est le propre de l'opinion publique. Or, évidemment, il y a autant de meunières que de moulins. Alors, d'où nous vient cette image négative et l'appauvrissement de la réalité qui en découle ? Du meunier bien sûr ! De la caricature dont l'homme lui-même pâtit, de son métier et de son cadre de vie, du moulin finalement autour duquel nous n'en finissons pas de tourner.

Nous avons esquissé le portrait du meunier (voir ici). Mais l'Histoire des moulins ne s'est pas faite sans elle, sans sa compagne, employée aux petites et indispensables tâches de la meunerie, évidemment mère de famille et ménagère dans un environnement difficile voire dangereux, loin de l'image bucolique de l'iconographie du moulin, et enfin, parfois véritable chef d'entreprise.

 

LA MAUVAISE RÉPUTATION

Notre meunier est malaimé. Homme lige du seigneur dans le système féodal, bénéficiant de privilèges mal acceptés par le voisinage, plus tard artisan affairé, supposé riche, le meunier est souvent accusé de resquiller et de ne pas rendre au paysan toute sa farine. Comment pourrait-on épargner la meunière dans ces conditions ?

meunière et galant

 

Accueillant le client, elle sera accusée, par les hommes de vouloir leur masquer la manœuvre malhonnête du meunier dans la pénombre de son atelier, et, si la dame a quelque beauté, par les femmes restées à la ferme, de conter fleurette à leurs bêtas de maris. De là à penser que le moulin est toujours un lieu libertin, il n'y a qu'un pas que les méchantes langues n'hésitent pas à franchir. La forge est au diable, la cuisine au sorcier, le moulin au coquin ; finalement, nos ancêtres voyaient déjà l'industrie d'un mauvais œil.

L'affaire fut officialisée dans l'opinion par l'effet d'un succès théâtral, La partie de chasse d'Henri IV de Charles Collé, où le bon roi - il fallait qu'il fut gascon ! - profite des largesses du meunier Michau, de sa table et du lit conjugal de surcroît. La légende de la meunière légère rejoignait ainsi la réputation du vert galant, pour laquelle les français ont une certaine indulgence.

meunière - vert galant - meunier - libertinage - henri IV

 

Autre cliché ayant la vie dure, il faut rappeler que le meunier n'est pas le bonhomme endormi, enfariné ou écrasé sous la charge que nous serine la chansonnette et les lettres de mon moulin. Il est avant tout un manuel, mi-charpentier, mi-mécanicien. Toujours à l'écoute de sa machine, soignant ses engrenages et son système, pour parer à l'accident qui, s'il n'est pas bien négocié, tournera à la catastrophe. On peut être sûr dans ces conditions, que l'homme est rude, vif et peu amène. Et qu'elle en subit les conséquences. Si elle a du caractère, restant à l'écart de la meule et de son ambiance tendue, la femme du meunier pourra occuper de son côté le rôle valorisant de commerciale (vocabulaire contemporain mais la réalité est bien celle-là) investissant l'espace entre son homme et le client, avec les risques de médisance évoqués ci-dessus. Si elle n'en a pas le goût ou bien qu'on ne l'y autorise pas, elle fera le dos rond et passera pour malheureuse, ce qui pour autant ne suscite pas toujours la compassion, voire pour niaise, et donc facile, aux yeux des deux protagonistes masculins.

 

UN PETIT COIN SI TRANQUILLE

Notre alinéa décrivant le moulin comme un potentiel champ de bataille au Moyen-Âge (voir ici), a déjà usé de ce paradoxe. On comprend bien que l'isolement des moulins qui nous séduit aujourd'hui, mais par beau temps, avec le confort moderne, des voies d'accès et des mesures de sécurité bien pensées, n'a pas été un cadre de vie idéal pour la femme qui, de toutes façons, sera tenue à l'écart de la mécanique, isolée et fragile dans un décor entièrement voué à l'outillage et à la manœuvre, sujette à l'ennui. Ou bien au fantasme des voisins et des étrangers.

Elle n'apparaît pas tout à fait aussi sauvageonne et exposée que la bergère car son homme n'est pas loin. Mais il y a là, a fortiori, pour un galant quelque excitation égrillarde. Les va-et-vient de la belle devant le moulin, l'exécution de ses tâches au bord de l'eau, l'attention qu'elle porte au nouveau venu sont autant d'invites pour le spectateur masculin, du moins peut-il s'en convaincre.

Et lorsque Pagnol, inspiré par l'opéra de Schubert, en fait une romance populaire, La Belle Meunière passe du rang de cliché à celui de mythe culturel.

 

belle meunière - galant - moulin isolé - pagnol - schubert

 

Or, toujours en contradiction totale avec cet imaginaire suggéré, en réalité le lieu est dangereux, humide ou venteux selon les cas, bruyant et encombré. L'expression exacte dit "entrer comme un âne dans un moulin". Âne ou intrus qu'importe : certes son intérieur est à l'étage ou à quelque distance, mais la ménagère voit aller et venir ce monde rustique à toute heure du jour, au mieux échangeant un bonjour-au revoir. Vous parlez d'une compagnie !

meunière légère - galanterie - gaudriole

En fait, le lieu de vie du couple meunier est un fantastique théâtre. D'innombrables chansons, poèmes, romans, peintures choisissent le moulin comme cadre. Le sujet méritera d'être développé mais disons d'ores et déjà que ce phénomène est dû, tout simplement, à la situation du moulin dans le paysage. A l'écart de la ville mais au centre des préoccupations de ses habitants, objet d'attention des riches et des pauvres qui s'y côtoient par nécessité, avec la nature pour arrière-plan, dramatique ou réjouissant ce sera selon, point de passage, observatoire, et surtout espace de vie exposé aux regards, pour moitié à la lumière et moitié à l'ombre, le lieu autorise tous les scénarios. Et si le meunier tient parfois un rôle de premier plan, il est aussi fréquent et réaliste de le laisser s'affairer et bougonner en coulisses, poussant la meunière sur l'avant-scène, lui faisant endosser, pour faire court, le costume typique de la séductrice ou bien celui de la faible femme. 

 

Mais la réalité est beaucoup plus prosaïque, la vie d'un moulin n'est pas une fable, et l'épouse du meunier devra très souvent assumer toutes les responsabilités de l'industrie.

 

LA CHEF D'ENTREPRISE

Car l'imagerie nous dépeint un meunier sûr de lui et bien portant. Mais l'accident de travail est très fréquent. La manipulation des lourds appareillages, la charge répétée des sacs de grain ou de farine, l'eau profonde et torrentueuse, le rhabillage de la meule au marteau boucharde, l'atmosphère empoussiérée, les risques du métier sont nombreux et les accidents souvent graves. Les blessures, la maladie, la mort violente enfin, rôdent autour du moulin. Et le lot de misère qui en est le corollaire.

La femme, embarrassée d'un invalide ou devenue veuve, devra prendre en mains la direction des opérations. Un garçon meunier sera appelé en renfort à la meule. Et parfois accueilli dans l'intimité.

veuve meunière

 

Courageuse, organisée, gestionnaire adroite, celle que l'on pourra alors, cette fois-ci à juste titre, qualifier de "meunière" ne déméritera pas à la tête de l'entreprise. Mais bien sûr, il lui en sera fait par la rumeur, une fois de plus, par ignorance et médisance, reproche et injustice.

 

Oui, le moulin est une scène où s'expriment tous les caractères, exacerbés par l'importance et l'exposition de cette industrie dans la société. Malheureusement, rares sont les œuvres présentant un portrait physique réaliste de la meunière, ouvrière ou chef d'entreprise. Par contre, les représentations folkloriques, romantiques, humoristiques, et celles relevant du registre de la gaudriole, abondent et ne nous aident pas à approcher la réalité et à rendre hommage à ce personnage-clef de l'histoire de la meunerie. Des générations de femmes ont pourtant porté dignement leur fardeau, pour contribuer de plus ou moins près au mouvement laborieux de la meule, et en vivre dignement, tout simplement.

                                                                      ALINEAS

 

jeune meunière - la fille du meunier

 

ILLUSTRATIONS

Photo-titre, montage M. Salanié : Natale Schiavoni et Jeune femme dans un champ, Jules Breton.

La petite meunière, Estampe Epinal, Coll. Musée de Bretagne.

Henri IV chez le meunier Michau, Alexandre Menjaud, Musée du château de Pau.

Affiche de La belle meunière, film de Pagnol, photo Mirkine. Moulin de la Colle sur Loup.

La fille de la meunière a perdu sa jarretière, dessin C. Lestin.

La veuve, photo Robuchon.

La fille du meunier, Théodore Robinson.

 

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Publié dans #Portraits

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Publié le 13 Janvier 2020

" ON SE BOUGE ?"

 

il paraît que pour éponger le surplus des deux réveillons successifs il faut faire un jogging de 60 km... Je ne le sentais pas bien.

Mais je n'ai pas pu refuser cette petite promenade dominicale à mon guide (noonnn, pas Nathalie !), qui m'a en outre concédé d'emporter mon appareil photo. Avec ce temps radieux, je ne l'ai pas regretté.

- Allez, on vous emmène.

Nous avons choisi le PR4. Pour éviter le faubourg, nous avons pris la voiture jusqu'à Malemule. Drôle de nom. Un coin à installer un moulin à vent. Mais, si cette mule fait la bête, on ne va pas y arriver. Bon, nous on s'en moque, ça va plutôt descendre. Pour démarrer en tout cas. Direction le ruisseau de Lesquère. C'est parti pour environ 8 km.

                                                                                               Alinéas

PS. Oupsss ! J'allais oublier. Pour tous les lecteurs de ce carnet, abonnés et surfeurs de passage : Bona Annada !

 

 

Domaine d'Arton - Lectoure - Armagnac - Côteaux de Gascogne

Arton dans ses vignes. Ça me fait penser qu'il faudrait refaire le plein de la cave.

 

Faune - Letoure Gascogne Sangliers

Du côté de Gravette, une compagnie de marcassins à la queue leu leu derrière madame Laie.

- Allez les petits ! On suit ?

Trois minutes plus tard, les mêmes du côté de Lafond ! Vont plus vite que nous, les bougres.

 

Flore Lectoure - Arbre remarquable - chêne

Un chêne remarquable. Fût entre 3 et 4 mètres de circonférence.

Des noix de galle également de dimension exceptionnelle.

 

Gravette - Grave - Lectoure - Pigeonnier

A Gravette ou Grave, l'un des deux, un pigeonnier à la charpente très travaillée.

 

moulin médiéval - Lectoure - Lesquère - ruisseau

Le moulin médiéval de Lesquère qui méritera que nous lui consacrions un prochain alinéa.

 

Aux confins de la Lomagne, sur la Garonne, les cheminées de Golfech. On n'y coupe pas...

 

chateau gascon de Plieux

Vu d'ici, il manque un je-ne-sais-quoi au château de Plieux ? Son fier promontoire pardi !

 

A Marès : la mer.

 

Notre passage suscite l'admiration, je crois.

 

Samatan - Lectoure

Samatan, ancienne propriété de l'Amiral Boué de Lapeyrère. Une "rénovation" dont on préfèrera ne retenir que ce contre-jour....

 

Hustarrau - salle - Lectoure

Salle d'Hustarrau.

 

Sam'suffirait. Du côté de Foissin.

 

Lectoure - Cathédrale

Pas de doute, on devrait arriver bientôt.

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Publié le 17 Décembre 2019

 

On vous a peut-être dit que la terre serait ronde et tournerait sur elle-même ? Bon. En tout cas ça n’a pas été toujours vrai ici, à Lectoure. La preuve, l’histoire que voilà se passe bien avant que la ville ne ressemble à ce que nous connaissons. Pas de promontoire. Ni Vieille-côte, ni Côte-de-Péberet, ni sentier de la Tour-du-bourreau. Pas de château repaire d’Armagnac, pas de clocher cathédral. Puy, pech, serre, motte, peyrusquet... les mots pour nommer le relief n’ont pas encore été inventés.

A cette époque, le pays gascon baignait dans une mer infinie. Le rivage n’en était pas escarpé et l’arrière-pays était recouvert d’une forêt ondoyant mollement.

 

 

Un pêcheur habitait là, pauvrement mais vivant honnêtement du fruit de son travail, comme ses ancêtres avant lui, de toute éternité.

Un jour, comme tous les jours, le pêcheur mit sa barque à l’eau, hissa la voile et partit au large, à la recherche du banc de poissons qui viendrait s'emberlificoter dans son filet. A quelques encablures du rivage, il croisa le voilier d’un vieux pêcheur habitant le village voisin qui s’en revenait bien plus tôt que d’habitude.

- N’y vas pas petit, lui dit le vieux. La mer est vicieuse aujourd’hui. Tu vas tomber dans un trou de vent.

Le trou de vent est la hantise du marin, qui peut rester des heures à attendre pour voir sa voile se gonfler et pouvoir revenir vers la côte. Quand ce n’est pas la tempête qui se lève.

- Et méfie-toi des poissons qui parlent, bougonna-t-il en s’éloignant. Surtout ne leur réponds pas !

Le vieil homme perdait un peu la tête. On avait pris l‘habitude de ne pas écouter ses sornettes. Pensez donc, des poissons qui parlent !

Mais peu de temps après, le vent tomba effectivement. Habitué à ces évènements de mer et aussi pour maîtriser son inquiétude, le pêcheur s’occupa d’abord à rapiécer son filet, à calfater sa barque à l’étoupe de chanvre et à la poix… lorsqu’il aperçut à la surface de l’eau un frétillement. Il s’apprêtait à lancer une ligne lorsqu’il entendit des voix.

Trois gros poissons à visage humain s’approchèrent de la barque. Le premier dit :

- Je suis la Fortune. Vois, mes écailles sont d’or. Chaque jour, l’une d’elle se détache et coule au fond de la mer dans un grand coffre. Le veux-tu ?

Se rappelant le conseil du vieux pêcheur il ne répondit pas.

Le second dit :

- Je suis le Savoir. Je peux concevoir pour toi un bateau et une voile bien plus rapides que tout ce qui existe aujourd’hui dans les ports de ton pays. Le veux-tu ?

Le pêcheur ne répondit pas.

Le troisième poisson avait la voix et l’apparence d’une très belle femme jusqu’au dessous du nombril mais en lieu et place de la taille et des jambes, il était doté d’une nageoire dont il semblait très fier et qu’il exposait au regard du pêcheur, à la surface de la mer.

- Je suis la Beauté. Je peux t’offrir l’amour d’une femme aussi belle que moi mais qui sera constituée, par commodité, comme toutes celles de ta race. Le veux-tu ?

 

Alors, voyant qu’il s’obstinait à ne pas répondre, ceci malgré la tentation, les trois poissons devinrent rouges de fureur et se mirent à nager en cercle, si vite, si vite qu’un grand vide se forma au centre de leur ronde infernale, comme un gigantesque entonnoir embrumé tourbillonnant jusqu'au tréfonds des abysses.

En direction du soleil, voilé par de fantastiques nuages percés d’éclairs, une montagne se dressa où jaillirent des sources chaudes, laissant échapper des fumerolles et des geysers de boue jaunasse. Le tonnerre masquait le grondement des vagues déferlant sur le frêle esquif qui tanguait dangereusement

 

 

Le vent se leva brusquement et des nuées se mirent à tournoyer dans un ciel de fin du monde. Sans perdre de temps, le pêcheur hissa sa voile et prit la direction de la côte.

Derrière lui, au fur et à mesure qu’il grimpait à la crête des vagues et qu'il dévalait dans l'écume, le cratère d’eau formé par le tourbillon sous l’effet de la ronde terrible des trois poissons, laissait apparaître le fond marin, des collines, des rivières et tout un paysage qui deviendrait plus tard celui de notre Gascogne.

Arrivé sur le rivage, le pêcheur abandonna sa barque qui, la mer étant à ce moment-là complètement asséchée, se coucha sur le côté misérablement. On dit qu’elle y est encore aujourd'hui, quelque part sous une couche de sable du côté de la salle de Gère. L'homme prit dans sa masure quelques outils et se réfugia sans attendre son reste, dans les abris des rochers de Cardès.

Pendant ce temps, une rivière dévala de la montagne que l’on n’appelait pas encore Pyrénées et creusa son lit vers le nord. Elle creusa, creusa. Et alors, à ce moment-là, oui je veux bien, à ce moment-là seulement, sous l’effet de tout ce charivari, la terre se mit à tourner de telle façon que la rivière creusa le rocher vers le soleil levant et déposa sur l'autre rive, vers le soleil couchant, les boues et les sables arrachés au sol. Ce qui explique que chez nous, tous les fiers castelnaux, dressés sur de rocailleux plateaux, dominent la rivière qui leur sert de défense naturelle et que, sur l’autre berge, sont étendues des prairies grasses à souhait qui font la vie douce dans ce pays. Enfin, aujourd'hui.

 

 

Car, le soir même de la dernière sortie en mer de notre pauvre pêcheur, un promontoire avait pris la place de son petit village. On y construisit des remparts hérissés de mâchicoulis et de tourelles. Un  sinistre château occupait l'avancée du rocher sorti des entrailles de la terre. Une citadelle était née. Vinrent les civilisations et les temps barbares. Vinrent les bâtisseurs orgueilleux et les pillards, les religions et les hommes de peu de foi.

Pendant quelques temps encore, le pêcheur s'approcha de l’endroit où il avait vu la mer pour la dernière fois. Sous les frondaisons vertes et bleues des peupliers et des saules, devant lui, le soleil dessinait sur l’eau des reflets d’argent, comme un banc de poissons qui frétille à la surface de l’océan.

 

                                                                           ALINEAS

 

PS. Maître es-contes populaires, le lectourois Jean-François Bladé ne retenait pas "les narrations les plus faibles, les plus altérées, [provenant] des demi-lettrés, notamment les instituteurs primaires, qui en savent trop pour rester naïfs, et pas assez pour le redevenir".

Tant pis. Je dédie cette fantaisie carnéiste à Gaspard-Gustave Coriolis (1792-1843), mathématicien français auteur du théorème de mécanique qui porte son nom « Toute particule en mouvement dans l'hémisphère nord est déviée vers sa droite (vers sa gauche dans l'hémisphère sud) », soit l'application de la force axifuge à l'échelle de la planète. Et quand on précise qu'à la surface de la terre, la vitesse est de 800 km/h à l'équateur ! Vous ne vous en doutiez pas à l'instant même, en me lisant... vous penchez dangereusement vers votre droite, en regardant le pôle nord.

C'est fou comme les grands génies ont le don de nous emmener dans des mondes où la poésie retrouve des champs d'expression infinis : Copernic, Darwin, Newton...

Les géographes et géologues situent ici l'extrémité des avancées maritimes à l'Helvétien, c'est-à-dire il y a 15 millions d'années tout de même. Le golfe de Lectoure : ça fait rêver, non ?

Enfin, vous aurez reconnu Pâris, le berger fautif de la guerre de Troie, transformé pour la cause en pêcheur gascon et manquant cette fois-ci de rencontrer la belle Hélène. Aphrodite n'ayant pas su le convaincre. Héra et Athéna non plus d'ailleurs. La guerre n'aura donc pas lieu, pas encore, mais quel chamboulement dans le paysage !

 

PHOTOS :

Orage sur les Pyrénées : Pierre-Paul Feyte que nous remercions chaleureusement et dont vous trouvez les merveilleuses photos ici : http://www-feyte-fr.photodeck.com/

Voilier entre ciel et mer et Château des comtes d'Armagnac : Michel Salanié

 

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 2 Décembre 2019

 

 

 

 

n 1429, Jean IV, l'avant-dernier comte d'Armagnac, écrivait à Jeanne d'Arc, pour qu'elle interroge le ciel, avec lequel elle communiquait par voix interposées, afin de dire quel était le vrai successeur de saint Pierre entre trois prétendants, l'un à Rome, le second à Avignon ou bien celui qui nous intéresse dans ce roman de Jean Raspail, un pape sans domicile fixe. "Le comte d'Armagnac est de l'espèce de ceux qui ne chassent pas en meute, qui répugnent à marcher en troupeau, que l'unanimité des foules emplit d'une sorte de dégoût. Que Jeanne veuille l'éclairer". Dans son repaire de Lectoure, le comte dicte à son secrétaire, lequel commet les fautes d'orthographe non comptabilisées à l'époque :

" Ma très chère dame... veuillez supplier à N. S. Jésus Christ que, par sa miséricorde infinite, nous veuille par vous déclarer qui est des trois dessusdiz vray pape...".

Cela peut faire sourire, mais c'est historique. Episode réel et dramatique qui a failli voir l'église catholique sombrer dans le chaos comme un vulgaire parti politique, pour cause de guerre des chefs. Cet échange de courrier sera porté deux ans plus tard au dossier du procès de la Pucelle, car sa réponse à Jean fut dilatoire et les juges de Rouen tenteront d'y trouver quelque hérésie, l'Angleterre et l'évêque Cauchon à sa solde ayant pris le parti de Rome.

La réponse de Jeanne fut celle-ci :

"...quand vous savez que je suy à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel (pape) vous devrez croire et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur le Roy de tout le monde." Signé Jehanne.

Autrement dit : "Je consulte et on en reparle" !

Décevant quand on pense à l'espoir que l'arrivée de cette frêle jeune fille a fait naître dans le paysage politique français. Car politique et religieux sont confondus. La foi et l'espérance des peuples et des princes du Moyen-Âge est immense. Et le schisme perturbe les esprits à un point que nous ne pouvons pas concevoir aujourd'hui. Elu en conclave, le pape passe à son doigt l'anneau de saint Pierre, pêcheur sur le lac de Tibériade devenu pêcheur d'hommes, d'où le titre du roman. Il est le vicaire du Christ. Il est infaillible. Que signifient ces fondamentaux si trois personnages se disputent le même siège comme des gamins capricieux ?  

Ses ennemis Bourguignons et Anglais nomment Jeanne "l'Armagnacaise", du nom du parti du Dauphin Charles, comme une injure. Mais au fond, pour cette petite paysanne, l'affaire qui se joue entre Avignon et Rome est bien plus embrouillée que l'occupation de la France par l'Anglais, qu'il s'agit simplement de bouter hors de toute France.

Un imbroglio invraisemblable où Jean Raspail lui, veut distinguer la pureté d'âme, du calcul et de l'ambition. Le grain de l'ivraie. Le coursier du comte a donc fait l'aller-retour à bride abattue entre Lectoure et La Charité-sur-Loire, un exploit à l'époque, au péril de sa vie, sans résultat.

Les historiens voudront vérifier que la lettre de Jean IV a bien été rédigée ou expédiée de Lectoure comme l'affirme Raspail. Le manuscrit original le dit-il ? Car le comte, s'il dispose bien entendu de plusieurs toits pour s'abriter sur son immense territoire de Rodez à Auch, semble essentiellement mener ses affaires depuis son château de L'Isle-Jourdain. Jean Raspail aura-t-il eu quelque raison pour donner la préférence à Lectoure dans son scénario et justifier ainsi notre chronique littéraire ?

Cependant, la circonstance de lieu importe peu à l'affaire, mais plutôt les motivations de nos deux correspondants. Jean Raspail s'exaspère autant de la non-réponse de Jeanne que de l'hésitation de Jean IV, qui jusque là pourtant, penchait dans la dispute, en faveur du dernier pontife d'Avignon Benoît XIII, exilé dans son refuge aragonais de Peniscola, et que l'on qualifiera lui aussi, "pape des Armagnacs". Clément VIII, son successeur, ne résistera pas longtemps à la pression internationale, démissionnant lorsque son principal protecteur, le roi d'Aragon, ralliera à son tour son concurrent romain, poussant Jean IV à suivre un autre prétendant, un de plus.

"Pauvre comte, piètre politique, se trompant de camp. Il y a de la grandeur dans son obstination. Excommunié, ses sujets nobles ou vilains sont déliés de l'obéissance, ses pouvoirs de justice dévolus au roi de France, les églises de ses Etats fermées, les fidèles privés de sacrements. Il n'a plus le choix". Ceci quarante ans avant le drame de Lectoure rasé par les armées de Louis XI. La politique de Jean V, fils de Jean IV, fut également incompréhensible et cette fois-ci fatale. Doit-on y voir quelque gène malin dans la lignée d'Armagnac ? Troublant*.

Péniscola, le refuge de Pedro de Luna, Benoit XIII, dernier pape d'Avignon.

 

C'est à ce moment qu'apparaît un personnage étrange, Jean Carrier, cardinal, vicaire de Benoît XIII et lieutenant général de Jean d'Armagnac sur ses terres du Rouergue, qui semble avoir pris l'ascendant sur son seigneur. Drôle de gaillard, qui conteste l'élection de Clément et qui, sans complexe, va élire ou plutôt nommer à lui tout seul, un pape malgré lui, Benoît XIV, donnant ainsi naissance à une troisième dynastie, rebelle, qui ne sera jamais reconnue officiellement, parfois appelée "Eglise du Viaur" du nom d'une rivière aveyronnaise, et qui s'éteindra quelques années plus tard. Sous la pression de l'inquisition.

Oui mais, Jean Raspail qui refuse cette fin obscure et qui honnit par ailleurs les transactions politicardes des conciles et des ambassades, va prolonger de façon romanesque cette lignée d'antipapes secrets. C'est le fil du roman. Où pendant cinq siècles cette papauté des chemins creux, secrète et misérable, merveilleuse de pauvreté et de sainteté par conséquent, sera fidèle à Avignon. Jusqu'à nos jours, jusqu'au dernier Benoît qui décidera, esseulé et épuisé, de se rendre à Rome, où règne un pape polonais, un certain Jean-Paul II. Raspail boucle le schisme à sa façon.

 

Ceux qui ont lu d'autres ouvrages de Jean Raspail reconnaîtront les ingrédients habituels de l'auteur, grand maître dans l'art de la mise en scène des causes perdues, celles des Peaux-Rouges d'Amérique du Nord ou de la Terre de Feu, celle d'Antoine de Tounens, roi de Patagonie... Nous passons successivement du Moyen-Âge à l'époque moderne dans un style qui marie, le reportage journalistique, l'intrigue policière et la chronique historique, avec quelque manœuvre toutefois. Le rythme est vif. L'humour et le drame alternent. On l'a dit, Raspail a pris parti et il conduira Benoît, dépassant les trahisons et les défections, sur le chemin de la béatitude. Les dernières heures sont pathétiques. L'ombre de Jean-Paul II se profile... Mais on n'en dira pas plus pour préserver le suspense, comme pour un bon polar.

Une sorte de Maigret en soutane, envoyé du Vatican, successeur bonhomme de l'Inquisition, parcourt la France du 20ième siècle sur les traces de Benoît cheminant vers Rome. Pour imaginer son trajet, Raspail serait-il passé en Gascogne et y aurait-il goûté à l'atmosphère ? "Ce n'est ni jeûne, ni abstinence, ni vigile, ni pénitence en ce jour. Je vous offre un peu de vieil armagnac de l'abbaye, monseigneur. Nous en sommes très fiers. Vous ne boirez pas seul. Je vous accompagnerai". Les dialogues sont goûteux.

Malgré cette référence aux vertus de notre eau-de-vie, je me doute que ma chronique doit provoquer chez certains qui connaissent Jean Raspail une réaction de méfiance, voire de rejet. Car il lui est reproché d'aménager l'histoire à sa guise.

 

Mais L'anneau du pêcheur n'est pas un roman historique. C'est une œuvre romanesque. Jean Raspail part du réel, du fait historique qu'il connaît bien. Puis il construit sa fiction en s'affranchissant de toute contrainte, non pas pour réécrire ou torturer l'Histoire mais pour se consacrer à ce qu'il explore au-delà des évènements : l'âme humaine. L'exemple le plus frappant de la liberté prise par l'auteur avec la vérité historique, à dessein, peut être relevé dans Qui se souvient des hommes (1986). Le récit de l'extermination des Alakalufs, habitants de la Terre de Feu depuis dix-mille ans, par les explorateurs, les colons et les missionnaires, est à pleurer. Ici, aucun critique n'a contesté que Raspail nhésite pas à dénoncer sans ménagement l'intrus, le puissant, l'homme blanc, au moyen pour la cause, de propos et de pratiques qu'il attribue faussement à Darwin. Manœuvre romanesque osée. Pourtant, si ce livre reste lu comme un ouvrage philosophique et poétique, il s'agit d'une œuvre magnifique (Wikipédia**).

Mais le reproche qui est fait à Raspail devait se déplacer sur le terrain politique. Dans Le camp des saints la fiction avait préfiguré, à sa parution en 1973, la réalité de ce qu'il est convenu d’appeler la crise migratoire, effective trente ans plus tard et qui fait aujourd'hui notre actualité brulante. Ou quand le roman anticipe l'Histoire. C'est assez rare. De là vient le conflit entre Raspail et ses contempteurs qui veulent voir dans son œuvre un manifeste politique, puisqu'il ne fait pas mystère par ailleurs de ses opinions droitières. Faut-il brûler Jean Raspail ? On entend bien ici ou là que Victor Hugo était un infâme colonialiste. Alphonse Daudet et Céline étaient évidemment antisémites. Et Gide ne couperait pas aujourd'hui, à la justice pour pédophilie. Notre littérature y survivra t-elle ?

Notre modeste Carnet d'alinéas n'ira pas plus loin dans la polémique. Bien que le grand schisme d'Occident en ait été une belle, mais éteinte depuis longtemps. Nous ne craignons pas la foire d'empoigne à propos de ce pape-chemineau même si cette histoire rajoute au dénigrement de l'Eglise fort systématique de nos jours. A l'époque, les médias n'existaient pas. L'anathème était énoncé à coups de soustractions d'obédience et d'excommunications. Le concile de Constance (1418-1419) mit fin au grand schisme et brûla par la même occasion Jan Hus, précurseur de la Réforme protestante. Et dans la foulée, les envoyés de Rome à la poursuite des derniers fidèles de Benoît, quelques paysans aveyronnais obstinés.

Le bûcher de Jan Hus à Constance.

 

Raspail rapporte cette phrase qu'aurait réellement prononcée Jean Carrier, faiseur de pape, lieutenant et chapelain de Jean IV d'Armagnac, prêchant au plus profond de la campagne rouergate :

"Lorsque j'étais berger, enfant, je vivais plus fastueusement qu'aujourd'hui où je suis cardinal, me nourrissant de racines et de pain dur. Le concile de Constance voulait réformer l'Eglise et n'y est pas parvenu. Ici, c'est fait. Remercions le ciel de nous avoir rendus au dépouillement évangélique...".

La révolte huguenote dans le midi est en germe sur les causses entre Tarn et Aveyron. Les camisards cévenols sont les descendants des paysans de l'obscure vallée du Viaur, passés par le bûcher pour payer leur fidélité à Benoît.

 

                                               ALINEAS

 

* L'incroyable épisode des atermoiements et des manœuvres de Jean IV que l'on considère, de ce fait, avoir prolongé à lui tout seul le schisme d'une quinzaine d'années est décrit par Charles Samaran dans La Maison d'Armagnac au XVième siècle et les dernières luttes de la féodalité dans le midi de la France. L'échange épistolaire entre le comte et Jeanne y est également détaillé. Lecture libre en ligne ici :

https://archive.org/details/lamaisondarmagn00samagoog/page/n74

 

SOURCES :

A propos de Jean Raspail et de son œuvre :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Raspail

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Camp_des_saints

** https://fr.wikipedia.org/wiki/Qui_se_souvient_des_hommes...

A propos des faits et des personnages historiques :

Jean IV, comte d'Armagnac :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_IV_d%27Armagnac

Les papes imaginaires : https://fr.wikipedia.org/wiki/Antipapes_imaginaires

Benoît XIII et le grand schisme d'Occident : https://fr.wikipedia.org/wiki/Beno%C3%AEt_XIII_(antipape)

Jean Carrier : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Carrier

 

ILLUSTRATIONS :

Buste de Jeanne d'Arc : Marie d'Orléans - Auguste Trouchaud 1837.

Peniscola : Juan Fernando Palomino (1786). Wikipédia.

Un chemineau : Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923).

Jean Raspail : portrait en 2010: Ayack - Wikipédia.

Jan Hus au bûcher : Chronique illustrée de Diebold Schilling le vieux. (1485). Wikipédia.

Vatican, place Saint Pierre. Rome © Michel Salanié.

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Publié le 18 Novembre 2019

 

 

ans les années 1870, les ailes des moulins à vent de Lectoure cessèrent de tourner pour toujours. A leurs pieds, sur le Gers, pendant une trentaine d'années encore, les moulins hydrauliques assurèrent l'approvisionnement de la ville en farine boulangère et en mouture pour l'alimentation des bestiaux. Jusqu'à ce que l'électricité ne rende instantanément économiquement obsolète cette technique bimillénaire. C'en sera alors fini de l'industrie meunière locale, installée au grès des cours d'eau, puis des vents venus du golfe de Gascogne ou descendus des Pyrénées, capricieux sans doute mais généreux aussi dans ce pays de cocagne.

 

 

L'inventaire dit "napoléonien" (enquête sur les moulins à blé lancée par la Commission des subsistances de la Première République et de l'Empire, 1794-1809) fait apparaître l'importance des moulins à vent dans notre région. On recensait alors dans le Lot-et-Garonne, le Tarn-et-Garonne, la Haute-Garonne et le Gers, de 25 à 30% de moulins à vent.  Plusieurs raisons à ce particularisme par rapport à une grande partie du territoire national à l'intérieur des terres.

Bien sûr, tout d'abord un régime venteux relativement soutenu, alimenté par le golfe de Gascogne et remontant le couloir de la vallée de la Garonne. Les vents orientés au sud-ouest et à l'ouest, Bordelès, Vent de Baiona ou de Sant Gaudens, sont assez fréquents et puissants. La soudaineté et la force des orages obligent d'ailleurs à une surveillance étroite des indices annonciateurs du changement de régime. Le meunier, météorologue avant l'heure, observe en permanence sa girouette et le voisinage devine au déshabillage précipité des ailes par le garçon meunier que l'on craint un coup de vent.

En second lieu, un relief collinaire très régulier. Ce que les géographes appellent "l'éventail gascon", des rivières qui descendent en bouquet, de façon étonnamment symétrique du plateau de Lannemezan vers la Garonne, dessinant un alignement de serres, coteaux, collines, tucos et puys, autant de promontoires faisant face aux vents dominants et offrant de parfaits emplacements où l'on ne se fait pas "souffler" le bon vent par le voisin. C'est l'un des intérêts de l'énergie éolienne ; l'eau des ruisseaux étant disputée entre moulins voisins, les greffes des tribunaux sont encombrés de litiges entre meuniers non seulement concurrents mais malheureusement mitoyens et donc souvent fâchés. Autant d'occasions et de prétextes à chicanes. Les moulins à vent eux, sont comme les champignons. Ils poussent côte à côte, sans se gêner en principe. Prendre de la hauteur.

Enfin, le troisième élément favorisant la construction du moulin à vent est historique, et national. La nuit du 4 août 1789 (dont on mesure une fois de plus les conséquences dans la transformation du paysage, physique et économique) a en effet vu l'abolition, par l'Assemblée Constituante, des droits féodaux. La bourgeoisie artisanale y trouvera l'opportunité d'investir l'industrie meunière, soit en acquérant les moulins hydrauliques nobles confisqués par la Révolution, soit en construisant les nombreux moulins à vent qui se multiplient librement à partir de cette période. Ou les deux en même temps.

Cependant, certains nobles avertis n'avaient pas attendu le couperet révolutionnaire pour prendre en marche le train de l'évolution technique. Ou profiter du vent avant qu'il ne tourne. Nous en avons une très belle illustration en pays lectourois. Extrait manuscrit, rendu lisible pour notre chronique, d'un acte rédigé en 1662 par le notaire royal lectourois Labat :

Les deux moulins sont toujours bien visibles dans le paysage. Dans le vallon de Manirac, souvent dénommé aujourd'hui Bournaca, le moulin hydraulique fait actuellement l'objet d'une très respectueuse restauration et d'une transformation en habitation. La retenue ayant été comblée par les exploitants agricoles successifs, le ruisseau dessine aujourd'hui un détour autour de la parcelle. Mais rien n'empêchera de le faire pénétrer à nouveau sous la bâtisse, par la magnifique double voute qui a été dégagée.

 

Le moulin à vent lui, qui nous a offert notre photo-titre, témoigne toujours, fantomatique, à des kilomètres à la ronde, de cette période de l'histoire économique locale.

La valeur documentaire du contrat de construction des moulins de Manirac et Bazin parvenu jusqu'à nous est non seulement relative à la description minutieuse des deux unités et des clauses de l'acte juridique, à l'histoire locale sous l'ancien régime, celle du Castéra-Lectourois précisément dont les habitants prêtent hommage à leur seigneur, Paul de Polastron, mais également dans notre optique, valeur relative à la démonstration de l'intérêt, dès cette époque, de l'association des deux formes d'énergie. En 1662, nous sommes dans le premier tiers du très long règne de Louis XIV et donc bien loin de la Révolution et de la fin des banalités du système féodal. Loin également de la révolution industrielle. Pourtant la recherche de productivité est présente et le couple énergie hydraulique/énergie éolienne s'impose. Les nombreux moulins établis tout au long du Moyen-Âge et de la Renaissance par la noblesse sur des ruisseaux périodiquement privés d'eau par de longues saisons sèches habituelles en Gascogne pourront ainsi alterner avec les moulins à vent qui les complètent. L'âge d'or.

Cependant, revers de la médaille, on imagine également les va-et-vient du métayer et de son âne, sur le chemin reliant les deux sites. Deux mécaniques, deux rendements, deux qualités de farine, un propriétaire deux fois plus exigeant... Les prémices du productivisme avec ses conséquences sur la vie même de l'exécutant, le meunier, qui voit son rythme, sa responsabilité, ses soucis multipliés par deux. Seuls survivront les plus forts. Un avant-goût des temps modernes.

 

Vue rare, le vallon et le moulin du ruisseau de Manirac sous la neige.

 

 

____________________________

 

A l'opposé de Bazin, au sud de la citadelle, sur le plateau de Lamarque, la documentation et la mémoire d'une famille d'anciens meuniers, nous offrent un autre exemple, de cette complémentarité eau/vent, au moment même où la meunerie traditionnelle voit sa fin se profiler.

Dominant la Vieille-Côte devenue aujourd'hui la Route Nationale 21, au 19ième siècle trois moulins agitaient leurs ailes de concert : Lamarque, Miquéou et Laucate. A notre connaissance, les deux derniers au moins ont été associés à des moulins hydrauliques : Miquéou avec Repassac sur le Gers et Laucate avec Les Balines, sur le petit ruisseau né au pied de la route de Tané et aboutissant à Saint Gény.

 

Intéressons-nous plus particulièrement à Laucate dont la construction date de 1758, soit 90 ans après Bazin. Le premier exploitant sur le site serait un Jean Taurignac dont la fille épousera un Ricau, qui prendra la suite de son beau-père, le grand-père du dernier meunier, soit quatre générations au total (voir document joint). On est meunier de père en fils. Et tous les moulins du pays sont proches par les liens du mariage. Le maître meunier se déplace, en fonction du vent, de l'eau et des besoins de ses clients, d'un moulin à l'autre. Les garçons et neveux sont formés et recrutés chez leurs parents proches. Où ils trouvent parfois fille à marier. Ainsi apparaissent dans les archives familiales de Laucate des liens, de parenté ou d'intérêt, avec les moulins à vent de Sainte Croix, de l'autre côté du ruisseau des Balines, des Justices, qui doit son nom au gibet de potence qui servait au Moyen-Âge d'avertissement aux arrivants à Lectoure, et avec les moulins à eau, d'Aurenque, Pauilhac, Marsolan, et les moulines de Ducos et Canteloup que nous ne localisons pas... Les historiens parlent de "dynasties" de meuniers, un bien grand mot pour évoquer les intérêts communs naturels entre voisins et membres d'une même corporation et une pratique patrimoniale répandue autrefois. Parle-t-on de dynastie chez les paysans ? On pourrait éventuellement évoquer la "tribu". Nous choisirons simplement la "lignée".

Les meuniers Taurignac et Ricau, sont tout d'abord locataires, exploitants des moulins de Laucate et des Balines qui appartiennent, évidemment sous l'ancien régime, à des familles nobles qu'il faudra encore rechercher dans les archives. En 1832, Jean Ricau, l'avant-dernier de la lignée, bénéficie d'un bail pour l'exploitation des moulins de Repassac et Miqueou, conclu avec les héritiers du Maréchal Lannes. En effet, le soldat revenu glorieux et riche des campagnes napoléoniennes s'était porté acquéreur de "biens nationaux" dans sa ville natale, suite à la confiscation des domaines nobles par la Révolution, de "biens nationaux" dont, outre ces deux moulins à eau et à vent, l'évêché, actuel Hôtel de Ville, et l'abbaye de Bouillas de Pauilhac, aujourd'hui disparue. Les moulins faisaient alors encore partie des placements recherchés.

En 1833, Jean Ricau, achète le moulin des Justices. A cette date-là, il est donc exploitant de cinq moulins ! Ce qui en fait un personnage essentiel à Lectoure, un entrepreneur. Bien sûr les moulins génèrent un revenu qui permet ces acquisitions, cette concentration, voisinant parfois avec le monopole et qui vaudra au personnage du meunier sa mauvaise réputation dans l'opinion. Mais il faut tenir compte parallèlement de la dévalorisation de ces outils qui nécessitent un entretien coûteux. L'outil de travail de la bourgeoisie meunière s'est constitué à une époque où, à vil prix, se désengageait la noblesse d'Ancien Régime puis d'Empire, qui recherchera d'autre placements, offerts par la révolution industrielle, plus rémunérateurs espère-elle. Un "croisement" de fortunes, ou de stratégies financières dira-t-on aujourd'hui.

Le dernier meunier de Laucate, Baptiste Ricau, ne fait l'acquisition en pleine propriété des deux moulins de Laucate et des Balines qu'en 1871. Les Balines sera revendu dès 1883. Laucate s'arrête de travailler à la même époque.

En 1857, Thérèse Lalubie, fille du meunier de Pauilhac et épouse de Jean Ricau, avait acheté au moyen de sa dot en numéraire des terrains agricoles autour du moulin de Laucate. Le tracé cadastral montre en effet que les moulins sont souvent confinés sur la stricte parcelle nécessaire au bâti. Nous pouvons imaginer ici une précaution patrimoniale, ou bien une stratégie de diversification dirait-on aujourd'hui. Une double activité est en effet courante chez les meuniers et peut-être même alors est-elle accélérée pour compenser la rentabilité moyenne de l'outil et préparer l'avenir.

L'association des deux énergies n'aura pas suffi à lutter. Le vent de l'Histoire des moulins à tourné. Laucate a perdu ses ailes.

 

Laucate dépouillé de ses ailes.

 

Le moulin voisin de Miqueou semble avoir eu une activité limitée. Il sera démonté en 1870 pour équiper un moulin à Landiran, en direction de Saint Clar. L'histoire du moulin de Lamarque reste à écrire.

Un certain nombre de meuniers ont cessé leur activité dans la misère, n'ayant pas su épargner, se diversifier ou évoluer. Ce n'est pas le cas ici : le fils de Baptiste Ricau, interrompant la lignée, Jean, deviendra pharmacien*.

 

 

Nous recherchons donc encore l'identité du dernier meunier de Lectoure. Probablement exerçait-il sur le Gers, à Saint Gény, Repassac ou Lamothe, l'eau et la rivière ayant conservé jusqu'au bout leur avantage concurrentiel.

L'association des énergies hydraulique et éolienne aura duré environ deux-cents ans. Deux siècles qui ont vu le développement d'une industrie locale dynamique. Les progrès techniques ont été constants, et probablement mutualisés entre les deux types de mécanique meunière, mais cependant insuffisants pour résister au bouleversement économique provoqué par l'arrivée de l'électricité. Une petite activité minotière prendra le relais. Elle sera rapidement concurrencée par la minoterie industrielle, qui ne s'installera pas à Lectoure, la ville retournant vers les métiers et les revenus de la terre, qui elle reste fidèle.

A regret, nous ne connaîtrons pas le ballet fantasque des ailes de toile blanche qui s’agitaient autrefois dans le ciel de Lectoure, disputant à quelque rapace planant au-dessus du Gers et du ruisseau des Balines, le vent où se mêle parfois d'infimes senteurs océanes.

                                                                                     ALINEAS

 

* Une pharmacie dont le mobilier et les instruments occupent aujourd'hui une salle d'exposition du musée Eugène-Camoreyt.

 

REMERCIEMENTS :

A nos amis Giusseppe et Marie-Christine Tormena, qui restaurent avec amour le moulin hydraulique de Bazin, aujourd'hui lieu-dit étonnamment "À la Castagne", un châtaignier inconnu dans ce paysage.

A Jacques Barbé qui nous a ouvert le joli moulin de Laucate et nous a aimablement documenté sur l'histoire de la lignée des meuniers Taurignac et Ricau.

 

ANNEXES :

- Contrats de construction et de taille de pierre des moulins de Bazin par Paul de Polastron 1662. Traduction que nous attribuons à Mr Ducasse de Navère.

Ces archives sont particulièrement intéressantes à plusieurs titres. Par exemple, voilà un bel exemple d'une construction réalisée avec la pierre extraite et taillée sur le site même. Ceci est bien connu mais trouve ici une illustration et sa traduction juridique.

- Liste des meuniers de Laucate. Jacques Barbé 2019.

SOURCES :

. De nombreux et merveilleux sites décrivent la vie et la technique des moulins à vent.

Celui-ci est intéressant plus particulièrement car il est proche de Lectoure, à Sainte Livrade en Lot-et-Garonne. Le recensement des moulins à vent est impressionnant.

http://memoiredelivrade.canalblog.com/archives/2016/07/29/34131212.html

. Carte de l'inventaire napoléonien : Rivals, Le meunier et le moulin, plusieurs fois cité sur ce cybercarnet https://etudesrurales.revues.org/103.

 

ILLUSTRATIONS :

- La photo titre nous a été aimablement prêtée par Jacques Barbé. Elle est extraite d'une très belle série à admirer ici :

https://chambre-photographique.blogspot.com/2016/12/le-moulin-de-bazin.html

- Carte postale Cassel : collection particulière.

- Mouline de Bazin : © Gaëlle Prost, service Inventaire du Patrimoine - Mairie de Lectoure.

http://patrimoines.laregion.fr/fr/rechercher/recherche-base-de-donnees/index.html?notice=IA32001094

- Moulin à vent sur ciel bleu et Vallon de Manirac sous la neige : © Michel Salanié

- Photos archives : Laucate sans ses ailes et Baptiste Ricau en famille : © Famille Barbé.

- Deux moulins à eau et une écluse près de Singraven, Van Ruisdael (1650). Bien que la technique  hydraulique ici représentée ne soit pas usuelle en Gascogne, la perspective alignant moulin à eau et moulin à vent, perché sur la colline auprès du clocher du village, illustre parfaitement notre propos.

 

 

 

 

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Publié le 7 Novembre 2019

LES AILES DU DESTIN

guerre 39-45 / gascogne - résistance - Nérac - Chuck Yeager

 

Vous connaissez ce genre de scénario cinématographique où l’on suit deux personnages qui mènent leur vie, chacun de son côté, sans se connaître, mais où l’on devine qu’inévitablement ils vont se rencontrer. Car le hasard le veut. Ainsi, il y a quelques mois, à Larressingle dans le Gers, deux destins devaient se croiser.

Dans les années 80, enfant, Elia Talevi vivait à Marotta, une petite bourgade de la côte italienne adriatique. En faisant tournoyer son cerf-volant dans le ciel où les avions de ligne entrecroisent leurs trainées blanches, il se fait une promesse : « Je serai pilote d’avion ». Certes une grande ambition que tous les enfants qui la partagent ne réalisent pas, mais la période est paisible et faste et, par son travail et sa constance, Elia y réussira.

A la même époque, l’américain Chuck Yeager est déjà un héros. Le 5 mars 1944, aux commandes de son Mustang P-51b, alors qu’il escorte une escadrille de 219 bombardiers venus d’Angleterre pour pilonner les aérodromes du sud-ouest de la France occupés par les allemands, il est pris en chasse par la Luftwaffe et abattu. Après une chute libre de 4 000 mètres, il réussit à ouvrir son parachute et, contre toutes les lois de la guerre essuyant le feu du chasseur allemand, il parvient au sol sain et sauf, de nuit, dans la campagne de la région de Nérac. Il est recueilli par la Résistance, puis conduit par étapes vers les Pyrénées d’où il sera exfiltré en Espagne. Il reprendra le combat dès le début de l’été de la même année 44 ! Il n'a que 21 ans. Peut-on imaginer les trésors d’audace, d’adresse et d’endurance dont ces hommes, soldats et clandestins, ont fait preuve ? Ce n’est certes pas le hasard ou la chance qui les a conduits mais bien la détermination et le courage.

guerre 39-45 / gascogne - résistance - Nérac - Chuck Yeager

 

Ce combat aérien dans le ciel de Gascogne est extraordinaire, mais il n’est pas unique. Et si le jeune Elia connait le soldat Yeager, c’est parce que sa carrière, civile cette fois, s’est poursuivie après-guerre, jusqu'à la renommée. En effet, en 1945, il devient pilote d’essai et il sera le premier à passer le mur du son aux commandes de son Bell X-1A. La veille de ce vol historique, Yeager faisait, imprudemment, une chute de cheval. Blessé, se gardant bien de faire état de cet accident et de son état, il effectuait malgré tout avec succès sa mission en bricolant secrètement un manche à balai lui permettant de fermer la vitre de son cockpit… Enfin, et c’est incroyable, en décembre 1963 Yeager échappait de justesse à la mort en perdant le contrôle d’un prototype à 33 000 mètres d’altitude.  Après une chute vertigineuse en vrille pendant 30 000 mètres, il réussit à s'éjecter ! Il s'en sortira gravement brûlé. En 1983 le film L’étoffe des héros retracera l'épopée des pilotes d’essai américains d'après-guerre, du passage du mur du son par Chuck Yeager aux premiers vols spatiaux habités.

guerre 39-45 / gascogne - résistance - Nérac - Chuck Yeager

 

 

Pendant ce temps, Elia, notre jeune italien, adolescent puis étudiant, collectionne les récits des exploits de Chuck Yeager dans la presse spécialisée. Il devient pilote en 1992 et sur Alitalia en 2000.

 

Au printemps 2018, le magazine de voyage Dove, l’équivalent italien d’un Partir Magazine français, publie un article Sapiri e magie della Guascogna, "Saveurs et magie de Gascogne",  qui séduit Elia et sa compagne Natalia à la recherche d’une escapade en amoureux.

En 2019, le couple suivra le parcours proposé par le magazine qui délimite une Gascogne version apogée de la Maison d’Armagnac, étendue des landes de Fourcès aux montagnes auvergnates de Villefranche-de-Rouergue ! Un tracé qui nous plait bien à vrai dire. On fêtera les quarante-quatre ans d’Elia à Lectoure, à la Mouline de Belin qui a le privilège de faire partie des bonnes adresses du dossier, Grazie tanto Dove.

Enfin, la veille, nos hôtes italiens visitent le village fortifié de Larresingle* et là, dans un petit restaurant, Elia croit reconnaître son héros sous les traits d’un vieillard en fauteuil roulant. Incrédulité, excitation, recherche sur le téléphone mobile…. Oui, Chuck Yeager est toujours en vie.

On le reconnait bien sur les nombreux médias qui le suivent depuis son exploit du mur du son. Il a 95 ans et bon œil. Il est une star aux Etats-Unis. Imaginez l’état d’esprit d’Elia qui ose toutefois s'approcher et aborder la grande figure de la dernière grande guerre et de l’aviation civile moderne. L’instant est précieux, les deux hommes échangent souvenirs chez Yeager, compliments chez Elia. En buvant son café et avant de sortir du restaurant le vieil homme fait mine de se plaindre de ne pas avoir rencontré ses sauveteurs de 1944. Son accompagnatrice joue le jeu : « C’est normal Chuck, ils sont tous morts… ».

 

Au-delà de la capacité de dérision d’un homme qui a côtoyé le pire, en fait Chuck Yeager est revenu plusieurs fois en France sur les traces de son incroyable odyssée de 1944, parcourue au nez et à la barbe de l’occupant nazi. Il a bien embrassé les anciens résistants qui l’ont accompagné de la campagne garonnaise aux cols pyrénéens et ses hébergeurs clandestins. Il a été reçu et honoré officiellement à ces occasions, mais pas décoré par notre pays alors que, semble-t-il, sa vie exceptionnelle et l'épisode gascon l’auraient justifié. Ceci est certainement mineur à ses yeux de vieux soldat. En 2008, Yeager, sera invité par Airbus Industrie et survolera la Gascogne à bord d’un A380. La boucle est bouclée.

Reste l’émotion du petit garçon qui rêvait d’exploits en tirant son cerf-volant sur une plage de l'Adriatique. La rencontre qui fut longue à se dessiner, restera fugace. Ce n’est pas important. Elle a eu lieu. Elle est magique.

 

                                                                       ALINEAS

 

 

*MAJ 9/11/2019 Un lecteur de cet alinéa sur le blog "Esprit Gascon" nous rappelle que le village gersois de Larressingle où Elia Talevi a rencontré son héros a été rénové grâce à des dons privés américains. Chuck Yeager en était-il ? Merci à ce lecteur. Ce qui donne en gascon : Larressinglo, la fourtalesso restaurado gràcio à douns americans pribats.

SOURCES :

Chuck Yeager est abondamment présent sur internet où sa carrière est richement décrite. Faites l'expérience: tapez son nom sur Google images.

En résumé de cette incroyable carrière dont le récit du combat aérien au-dessus de Nérac, je vous propose https://fr.wikipedia.org/wiki/Chuck_Yeager

Et son propre site: http://www.chuckyeager.org/news/top-25-chuck-yeager-quotes/

Sur les "pèlerinages" de Chuck Yeager en Gascogne:

https://www.ladepeche.fr/article/2018/05/23/2803223-aviateur-americain-seconde-guerre-mondiale-retour-mazeres-neste.html

https://www.sudouest.fr/2012/04/13/charles-yeager-general-us-de-retour-en-lot-et-garonne-686860-3651.php

 

ILLUSTRATIONS :

- Le Mustang, construit par la NAA à plus de 15 000 (!) exemplaires pour combattre en Europe pendant la seconde guerre mondiale.

- Yeager et son équipage au sol, airportjournals.com

- Yeager, pilote d'essai, iconisé par le magazine Times en 1945

- Photos Elia Talevi - Natalia Mancini

- Le cerf volant, Pixabay

 

 

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Publié le 23 Octobre 2019

Aulne Vern Vergne Botanique Lectoure Gascogne Plante tinctoriale Ruisseau

 

Le hameau des Ruisseaux, au pied de la citadelle de Lectoure, s’appelait au Moyen Âge le Riu Correge, c’est-à-dire en gascon, le ruisseau des corroyeurs. Fabriquant les équipements en cuir si précieux pour la monte et le travail des chevaux, mules, mulets et bovins, les corroyeurs fédèrent autour d’eux leurs fournisseurs, tanneurs, et également les teinturiers. L’endroit forme une cuvette permettant à chaque corporation de disposer de l’eau nécessaire pour remplir les cuves où sont mises à tremper les peaux et les fibres.

Les teinturiers trouvent alentour, dans le vallon, sur les coteaux et dans les sous-bois de l'immense forêt de Saint-Mamet qui avance sur l’actuel plateau de Bacqué, nombre de végétaux qui leur permettent de teindre les fibres de la production locale, la laine, le lin et le chanvre. Parmi ces végétaux au service de l'homme, l’Aulne noir.

Pour la plupart des randonneurs ou des simples observateurs de la nature, cet arbre est méconnu car peu caractéristique à première vue. Tout au long du ruisseau et pour peu que l’agriculteur du 21ième siècle renonce à tondre systématiquement sa bande enherbée - la réglementation n’ayant jamais exigé qu’elle soit rasée comme un terrain de golf - l’aulne alternera avec le peuplier dressé et oscillant gracieusement dans le vent, et avec le saule au vert bleu-argenté. A côté de ces deux vedettes dans le paysage, l’aulne est évidemment un sujet plutôt discret. Et ignoré. Sauf du teinturier moyenâgeux.

Aulne Vern Vergne Botanique Lectoure Gascogne Plante tinctoriale Ruisseau
Bouquet de jeunes aulnes en hiver entre Lafont-Chaude et les Ruisseaux.

 

On ne peut pas traiter du sujet des plantes tinctoriales en un alinéa. Disons simplement que les couleurs les plus vives, le bleu de pastel, célèbre à Lectoure, et le rouge garance sont réservés, de par leur coût et leur caractère remarquable, à cette époque, à l’élite noble et ecclésiastique. Le folklore imagier et cinématographique nous dépeint une population richement bariolée. La réalité était plus prosaïque. Voire sombre. En effet le peuple va vêtu de tissus bruts, sommairement cardés, et peu ou pas du tout colorés.

La petite bourgeoisie elle, se distingue en faisant tailler ses vêtements dans les teintes que les arbres et végétaux de notre campagne offrent et que les artisans locaux savent extraire : le chêne, le noyer, le néflier, le noisetier, le troène, le sureau noir [ voir ici ], le nerprun, la bourdaine, peut-être le châtaignier vers La Romieu… chacun de ces végétaux méritant une chronique, il y faudra plusieurs vies de cyber-carnéiste.

Les teintes obtenues par les artisans sont limitées bien qu’il y ait des nuances sur lesquelles joueront tisserands, drapiers et tailleurs, du marron au violet en passant par le vert.

Aulne Vern Vergne Botanique Lectoure Gascogne Plante tinctoriale Ruisseau
Remarquez au premier plan, l'ouvrière qui écorce une bûche au moyen d'une herminette.

 

Le bois d’aulne présente à la coupe une belle teinte orangée qui, avec l’oxydation, évoluera vers le brun. L'écorce sera détachée du fût pour l'obtention, par macération, d'un jus noir, qui a donné à l'arbre son qualificatif. Un noir pas très dense, "petit teint" disent les spécialistes, en fait un gris que l’on qualifierait aujourd’hui "anthracite".  Pas drôle me direz-vous ? Non, mais tendance dira la modeuse sur son blog, voire très classe. Et au Moyen Âge déjà, le noir était la couleur du pouvoir, du savoir. Les religieux de base, chanoine de la cathédrale, curé, moines et moniales, nombreux à Lectoure, le juge, le docteur, l’officier, autant de rôles clés de la société médiévale qui s’habillent et se distinguent en noir. Et les chapeliers l’ont conservé jusqu’à il y a peu pour teindre leurs feutres. Si le couvre-chef est noir, alors…

Aulne Vern Vergne Botanique Lectoure Gascogne Plante tinctoriale Ruisseau

En botanique, notre arbre est souvent affecté du qualificatif "glutineux" voire "poisseux" car sa feuille est quelque peu collante. Mais le gluten n’a pas bonne presse de nos jours et puis ces adjectifs ne sont ni engageants ni explicites quant aux qualités du végétal qui pourtant sont nombreuses. Alors, préférons la dénomination Aulne noir. En pays de langue d’oc il s’appelle Verne, Vergne, Vèrn en gascon. Une petite pensée ici pour une grand-mère Lavergne, descendante d’obscurs ancêtres œuvrant jadis dans quelque profonde aulnaie.

Comment reconnaître l'aulne dans le paysage ? Les botanistes décrivent un port pyramidal. Certes, mais il faut pour cela qu’il soit isolé, comme dans un parc propret… 

Aulne Vern Vergne Botanique Lectoure Gascogne Plante tinctoriale Ruisseau

Approchons plutôt. Il développe de très grandes branches basses qui vont créer une ombre dense débordant largement sur le cours d’eau et sur les berges, limitant ainsi le développement de la broussaille. De ce fait les berges d’un cours d’eau bordé d’aulnes seront relativement naturellement propres. Voilà une des qualités d’un seigneur de la nature : mettre un peu d’ordre dans ce fatras végétal causé par l’abondance de l’eau, de la lumière et la richesse du sol alluvionnaire.

Aulne Vern Vergne Botanique Lectoure Gascogne Plante tinctoriale Ruisseau

Plus il aura les pieds dans l’eau, mieux le sujet se portera. Il est en cela comparable aux arbres de la mangrove tropicale ou du marais poitevin qui protègent le littoral, sol, faune et flore, des vagues, des crues et du vent.

Aulne Vern Vergne Botanique Lectoure Gascogne Plante tinctoriale Ruisseau

Il est considéré comme une espèce "pionnière" qui favorise la pousse de variétés plus fragiles et peut être utilisée pour régénérer et reconquérir certains terrains dégradés par l’activité humaine. L’enchevêtrement de ses racines forme un véritable treillage protecteur des berges. Il tapisse le lit des ruisseaux et des rivières de la chevelure rousse de ses radicelles.

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Si toutefois il est abattu d’un coup de vent, son système racinaire se maintiendra en place donnant naissance rapidement à un nouveau faisceau de rejets et formant un support propice au dépôt de débris végétaux portés par le flux et qui reconstitueront progressivement un riche terreau. Alors que le peuplier par exemple, déraciné par la tempête, ouvrira une brèche béante dans le talus ainsi dangereusement exposé à l’érosion. Là est la grande qualité de l’Aulne. Il est le meilleur auxiliaire de l’homme dans la gestion efficace du réseau hydrologique malmené par l’exode rural, le développement de l’agriculture intensive et mécanisée, l’alternance de périodes trop marquées de sécheresse et de précipitations.

 

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De gauche à droite: noyer, pélerin, cognassier, sureau et un joli bouquet de vieil aulne.

 

Le bois d’aulne brûle rapidement et sans fumée. Il était apprécié pour cette raison des boulangers, des verriers et … des alambiqueurs. En pays d’Armagnac: je vous le dis, que des qualités ! En outre comme ce bois ne pourrit pas dans l’eau ou s'il est recouvert de terre, il était utilisé pour établir des retenues, des guets de fortune, des drains. Une grande partie de Venise est bâtie sur des piliers d’aulne. Nous sommes loin de la Gascogne, j’en conviens, mais je ne pouvais pas laisser passer cette occasion et le plaisir de faire une petite place à la Bellissima sur ce cyber-carnet.

 

" Les fleurs de l’Aulne noir ne produisent pas de nectar. Ses chatons de fleurs mâles sont cependant activement visités par les ouvrières, qui y récoltent le pollen produit en très grande abondance. Du fait de sa floraison extrêmement précoce, l’aulne glutineux offre ainsi aux abeilles une source de nourriture protéinée très importante pour la colonie en vue de la sortie de l’hivernage, aux côtés du noisetier ".**

Je ne prendrai pas le risque de zapper la séance phytothérapie.  L’Aulne noir (écorce, feuille ou bourgeon selon…) est considéré astringent, puissamment cholérétique, anti rhumatismal, calmant le mal de dents…

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Espèce monoïque, l'aulne porte à la fois les fleurs mâles (longues et souples) et femelles (comme de petites pommes de pin).

 

Au jardin, quelques branches d’aulne et leur feuillage posées au sol attireront puces, acariens et autres parasites qu’il sera possible ensuite, de retirer et de brûler.

 

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Enfin, et ce n’est pas anecdotique : le jeu de quilles gascon est fait de bois d’aulne. La pratique de ce jeu traditionnel a quasiment disparue avec la télévision et l’envahissement des sports modernes, cyclisme, rugby, football et… console vidéo évidemment. Mais il n’y a pas si longtemps, en plein air ou en arrière-salle des cafés de village, le rampeau, la quille de six permettait aux rebelles à la messe du dimanche matin de faire entendre, par la porte de l'église restée entrebâillée, l'entrechoc des pièces de bois et leurs exploits salués de moult jurons… Quille et boule étaient sculptées souvent dans le bois d’aulne, réputé pour sa légèreté.

Arbre aux sabots, jougs de bœuf… les usages du bois d’aulne étaient variés, spécifiques et précieux dans la vie quotidienne de nos anciens. Comme pour chaque espèce d’arbre indigène qui mérite de ce fait, autant qu'en raison de sa beauté naturelle, notre intérêt.

 

 

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Ainsi, bordant ruisseaux et rivières, l’Aulne noir est-il l’une des essences de la Gascogne de toujours. Cependant, au pays de Bladé, l’arbre n’a pas la sinistre réputation qui lui colle à l’écorce dans les légendes scandinaves et germaniques, interprétées tour à tour par Goethe, Schubert et Michel Tournier. Le Roi des aulnes, créature maléfique qui s’en prend aux voyageurs perdus dans la forêt ne rôde pas entre Garonne et Océan. Car les marécages n’y sont pas étendus sauf dans les landes qui étaient plutôt, jusqu'au milieu du 19ième, de grands espaces maigres et broussailleux où aucune espèce d’arbre n’était dominante, jusqu'à l'assainissement de la région par l'introduction du pin maritime. En Gascogne, les forêts remarquables sont plantées de chênes et de châtaigniers et les ogres amateurs de jeune chair doivent se tenir reclus à présent dans d'étroites et sombres vallées de la montagne Pyrénées.

A Lectoure, au quartier des Ruisseaux, le vent caresse au soleil descendu des toits de la citadelle, le linge frais sur lequel se pose ici et là, l’ombre hésitante d‘une libellule.

                                                                  ALINEAS

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SOURCES

- Sur l'aulne glutineux  un premier choix :   

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alnus_glutinosa

** https://www.abeillesentinelle.net/imgfr/files/plantes_melliferes_756.pdf

- Sur la teinture au Moyen Âge: Du bleu au noir par Michel Pastoureau.

https://www.persee.fr/doc/medi_0751-2708_1988_num_7_14_1097

- Le jeu de quille gascon. Bien qu'il évoque plutôt les bois de noyer ou de hêtre, j'indique ce site parmi d'autres pour l'intérêt de son commentaire historique:

https://pci.hypotheses.org/2380

- Le Roi des aulnes:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Erlk%C3%B6nig_(folklore)

 

ILLUSTRATIONS

Deux photos nous ont été aimablement prêtées et nous remercions leurs auteurs: par "La nature en Lorraine au fil des saisons", la coupe d'un tronc d'aulne, et par "Le blog du Marais poitevin", les racines entremêlées de l'aulne sur la berge. Nous vous recommandons vivement ces deux sites très riches qui défendent et mettent en valeur joliment la nature:

http://tyazz.over-blog.com/

https://www.blog-marais-poitevin.fr/

 

Gravure : Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Diderot et d'Alembert, 1751-1772.

Carte postale du jeu de quilles : Collection Tarusco

Le Rois des aulnes: The Erlking, par Albert Sterner vers 1910.

Photos © Michel Salanié

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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Publié le 2 Octobre 2019

C’EST UN POINT DE VUE !

 

Les réseaux sociaux, qui de façon abusive aujourd’hui s'identifient à l'opinion publique, dupliquent à l'infini, de notre ville les clichés, les selfies, les assiettes (g)astronomiques avant engloutissement, les chiens perdus, le candidat (malheureux) au plus joli marché de France sur TF1, la dernière façade chic relookée (bah, le laid vocabulaire) etc… Et votre serviteur lui-même plaide coupable pour avoir participé ici ou là, par la force du mouvement de foule, à ce tableau. Mais je me soigne.

Car les choses sont plus complexes. Et plus profondes. Veut-on voir à la pointe de notre promontoire un glorieux vestige de château médiéval ou bien l'innovation sociale qui lui a succédé, un hôpital-manufacture pour déshérités, ou encore la maternité qui a abrité la venue au monde de vieux(vieilles) lectourois(ses) que je connais ? Monument historique donc par ce fait même, aujourd’hui devenu village de brocanteurs pour chineurs en goguette. Incroyable mue, non ? A l’opposé de la citadelle, au faubourg, passé les remparts et la barbacane, un casino de jeux-salle de spectacle-brasserie. Eldorado populaire ou cheval de Troie des temps modernes ? Presque à portée de bombarde, un supermarché qui écrase, de son halo clinquant, la ville assoupie sous de discrets lampadaires. Enfin, aux quatre coins cardinaux, des silos céréaliers poussés là, en une nuit, comme des champignons. Tout cela est vrai. Mais incomplet.

A bien y regarder, vous verrez encore ici une cascade de géranium accrochée à un balcon de guingois, là un chat craintif qui traverse sur la pointe des coussinets une impasse négligée, un couple d’amoureux sous les marronniers, oui, oui, ça existe encore, les amoureux… Et les marronniers repoussent. Dieu merci.

Alors pour changer un peu des magazines de déco, voici des biais, des envers, des apartés qui font aussi partie du cadre. Sans chronologie ni ordre de préséance. Ils sont partiels, partialement légendés, pas exceptionnels sans doute. D’ailleurs j’aurais très bien pu les garder secrets. Mais j’ai préféré les partager avec vous. C’est mon point de vue. Je peux?

                                                                           ALINEAS

 

PS. Pour agrandir: clic droit sur la photo et [afficher l'image].

 

Photo Lectoure Gascogne Gers Cimetière Sénégalais

Non merci, surtout pas d'éclairage public ici, même super économique grâce à la technologie led non, non, non... Laissez dormir en paix, sous les cyprès bienveillants, les âmes du cimetière des Tirailleurs sénégalais.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers

Tout n'est pas vendu. Tout n'est pas passé à la télé. En cherchant bien, derrière certains portillons entrebâillés, il reste des espaces de liberté, des poèmes... On dirait que la ville ne veut pas se donner, pas tout de suite. Pas totalement.

 

 

Photo Lectoure Gascogne Gers

Lectoure brûle t-il ? Le feu à la Halle ? Et à la Croix rouge ? Pas de panique : cheminées de refroidissement de la centrale nucléaire de Golfech, à 30km au nord-ouest tout de même.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers Ruelles

Allure de Quasimodo. Les ruelles de la vieille ville sont parfois un peu inquiétantes...

 

Photo Lectoure Gascogne Gers Citadelle Armagnac

Souvent magnifiée par le soleil sur sa pierre dorée, ce jour-là la fière capitale d'Armagnac faisait grise mine. Citadelle fantomatique.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers Cathedrale Cul de lampe

Moi aussi j'ai un point de vue... sur les fidèles le dimanche (porte latérale), sur le marché du vendredi, les lycéens les jours de la semaine, sur la police municipale qui dresse les PV rue Nationale... Ça a beaucoup changé depuis mon installation ici, en cul-de-lampe du clocher cathédral.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers

Moche fenestrou, jolie jardinière.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers

Il n'y en a pas que pour la citadelle ! Lever de soleil sur le faubourg, avec le boulevard Banel en enfilade. Un petit air d'Andalousie non ?

 

Photo Lectoure Gascogne Gers

Les amoureux qui s’bécotent sur un figuier, un figuier, un figuier... (air connu). Parking de Sardac.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers Carmel

Pas un chat. Pas un touriste. Pas un lectourois non plus. Eventuellement une none en train de passer du cloître au jardin du Carmel, à l'abri des regards grâce à la jalousie du ponceau, en haut dans la pénombre. L'esprit de la rue Soulès.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers Marechal Lannes

L'enfant du pays, sans l'écho de la bataille, sans les honneurs. Juste un rayon de soleil sous les platanes.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers Silo

- Chacun installe son silo où il veut !

- Oui, c'est un point de vue.

 

Photo Lectoure Gascogne Gers Saint Gény Lip RN21

Une petite chapelle bucolique et isolée ? Perspective trompeuse. Bordée par la route Nationale 21 et son trafic, à la limite de la zone industrielle, modeste mais tout de même, sous les feux et les vivats du stade municipal, vis-à-vis du siège social de Lip s'il vous plaît... l'antique emplacement de la première église de Lectoure au Xième siècle abrite tant bien que mal, le sarcophage de Saint Gény (IIIième siècle).

 

Photo Lectoure Gascogne Gers

Voilà, c'est toujours comme ça. On est victime de son succès: la lumière du ciel de Gascogne, de la belle ouvrage, du sentiment... et puis c'est l'affluence, les curieux, les plaisantins, les piafs. Alors il a fallu limiter les accès.

 

Photos © Michel Salanié

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 18 Septembre 2019

 

Alger la blanche. Vus depuis la casbah, le quartier de Bab El Oued et la basilique Notre-Dame d’Afrique.

« Ici la mer est partout, au bout des rues en pente, des squares et des parcs, des corniches et des promenades. Le regard est toujours attiré par elle : appel d’infini, désir d’horizon. Les enfances y sont singulières, ouvertes à l’imaginaire. Le long de la corniche haute qui longe les ravins et les collines, il y a tout autant de belvédères où l’on peut voir l’immensité de la mer, perdre son regard en elle ».

L’auteur qui se souvient ainsi de sa ville natale, assis à sa table d’écriture, dans sa maison de Lectoure, est Alain Vircondelet. Intellectuel catholique, historien de l’art, enseignant, auteur prolixe, biographe entre autres d’Albert Camus, Jean-Paul II, Marguerite Duras, le peintre Balthus, Saint Exupéry. Et Jésus. Alain Vircondelet est pied-noir. En 1961, à quatorze ans, il fait partie du million de français établis en Algérie depuis quatre générations qui doit regagner la métropole contre son gré et précipitamment. Il racontera à plusieurs reprises le traumatisme de l’exil, mais également, par flash-back, l’ambiance là-bas, la coexistence, l’harmonie estime-il, des communautés, chrétienne, juive et musulmane, la cuisine, les paysages, le mode de vie méditerranéen, "les évènements" comme il fut un temps convenu d’appeler ce qui sera en réalité la fin de l’empire colonial français. Jusqu’au bout les pieds-noirs auront espéré.

« La guerre même n’empêche pas le retour sur les plages, les retrouvailles avec la mer. Grand pique-nique sous les pins, nappes blanches sur la terre piquée d’aiguilles sèches, fritas de poivrons et de tomates, tranches orange d’oursins, fameuses mounas parfumées à la fleur d’oranger, vin blanc des coteaux de Mascara. Les pinèdes s’enflent de la rumeur heureuse, les plages sont immaculées, on se baigne… »

Alger Lectoure Paysage Pieds noirs

Ce sera pourtant "la valise ou le cerceuil". Albert Camus, auquel le titre de ce livre est emprunté, également né en Algérie et dont Vircondelet a fait le portrait, engagé à gauche, défendait l'idée d'une association entre les deux pays et fustigeait le terrorisme fellagha. Résultat : il sera invectivé par les deux parties au drame. Vircondelet lui, sans doute trop jeune à l'époque, imagine rétrospectivement un "vivre ensemble" œcuménique très étonnant lorsque l'on connaît le traitement radical* appliqué par le pouvoir FLN à la population pied-noir et aux harkis après le "cessez-le-feu" du 19 mars 1962... Seul compte aujourd'hui à ses yeux l’esprit de la ville regrettée à laquelle il attribue toutes les inspirations, sociales, esthétiques, spirituelles.

Cinquante ans plus tard, devenu célèbre et auteur à succès, Alain Vircondelet s’installe pour un temps avec femme et enfants à Lectoure, dans une maison située rue Diane.

Alger Lectoure Paysage Pieds noirs Vircondelet

Dotée d’une terrasse jouissant d’une magnifique vue sur le paysage gascon, La maison devant le monde est alors pour l’écrivain l’occasion de se souvenir encore des blessures mais aussi, apaisé enfin, en tout cas veut-il s’en convaincre, de faire son deuil de la terre natale en puisant dans le paysage de Lomagne de nouvelles raisons de vivre. Mais ce seront les mêmes raisons, puisque le balancement entre Alger, le berceau, et Lectoure, le refuge, est la trame de ce récit. Le paysage de Gascogne ayant remplacé la mer, le ciel étoilé profond ici aussi, le spectacle des éléments naturels, l'atmosphère, l'écho rassurant de la vie rurale et citadine alentour. La maison de la rue Diane est idéalement disposée pour régénérer les racines rompues outre-Méditerranée.

« Devant la maison, le jardin suspendu s’assied sur le rempart, embrasse la vallée du Gers dans son ensemble, de l’ouest à l’est, et juste en face, la chaîne des Pyrénées à cent quatre-vingt degrés avec ses pics et ses flancs neigeux, ses bois de sapins perceptibles et sombres…/… Les maisons ont ce pouvoir obscur et vertigineux d’offrir et de rejeter. Celle « devant le monde » a le privilège du ressourcement. Et une infinie jeunesse. Les vents, les orages, les pluies et les ardeurs de midi la font respirer et la vallée, de son haleine, la pénètre et sait lui insuffler des flux vitaux peu rencontrés ailleurs ».

Lectoure Paysage Vircondelet Lomagne Gascogne Dieu

 

Mais on sera surpris car Lectoure n’apparaît pas dans ce tableau. Surpris et déçus car nous aurions trouvé là "le" livre écrit à "Lectoure sur Lectoure", quitte à le partager avec Alger. Il faudra donc encore attendre, avec un style que nous espérerons plus romanesque, un Hugo, un Giono ou un Michelet qui saura écrire Lectoure, tout Lectoure, pays et gens entremêlés, sans justification de comparaison exotique ou nostalgique, sans arrière-pensée.

Nous faisons donc aujourd’hui exception à la règle de cette rubrique Littérature, principe respecté jusqu’ici : le nom de notre ville n’est pas cité par Alain Vircondelet. D’autres villes de son panthéon apparaissent pourtant : Neauphle-le-Château, où il rencontra Marguerite Duras qui fut son mentor, Autun, une autre maison-exil, Venise, Lourdes… Que faut-il en penser ?

Lectoure Paysage Vircondelet Lomagne Gascogne Dieu

 

Peut-être fallait-il pour valoriser la maison, ne pas la situer trop précisément, en faire un lieu symbolique pour n'en retenir que la vue du spectacle du monde. Ce ne serait donc pas un oubli ou un refus, mais un scénario, une technique stylistique. Nous n’allons pas paraître trop chauvins mais tout de même, les communautés pied-noir et musulmane ont une grande place dans l’amour de Vircondelet pour Alger. N’aurait-il aimé ici, à Lectoure, qu’un isolement jaloux ? Aucune rencontre, pas de fraternité ? Ce ne serait donc pas une maison mais une île déserte. Et un nouvel exil, volontaire celui-là.

Certes, l’auteur se devait de faire la place à l’essentiel. Une maison devant un monde sans Lectourois, mais "terre des hommes" tout de même. Il faut lui en faire le crédit, la description que fait Alain Vircondelet de notre paysage est belle et profonde. Un paysage inspirant.

« En Lomagne, la rondeur des terres a l’intuition du bonheur. La tempérance des paysages acclimate toutes les angoisses et les inquiétudes. A force de les dominer. Les maisons ont la noblesse des chartreuses, la pierre et les cyprès s’allient doucement …/… La nuit n’est jamais noire, le halo des étoiles repigmente de bleu sombre le ciel…/… Des crapauds et des criquets au loin scandent le silence, c’est comme d’imperceptibles clochettes qui tinteraient dans les champs, le ronflement d’un avion participe de la même symphonie, la petite lumière rouge à sa queue, il croise les étoiles, les traverse.../… L’écriture, c’est donc la mer. Ou ce qui lui ressemble : les collines jusqu’à l’infini, celles qui apparaissent, au sens le plus miraculeux du terme, et qui offrent quand je suis à la proue de ma maison, accoudé au bastingage du rempart …/… Des champs sont cousus les uns aux autres, jaunes, bruns, blonds, des touffes de bois butent sur eux, des troupeaux de bêtes semblent immobiles. Le ciel recouvre tout, sans bornes, illimité. L’épreuve du balcon est millénaire. On s’y tient, on se défait de ses fardeaux, on s’allège…/… Terre des hommes, d’où s’élèvent le chant des blés et des bêtes, la rumeur indistincte des vents dans les passages des haies, le frisson sec des feuilles de lauriers-roses ».

Enfin, invoquant les glorieux croyants de son panthéon, le peintre Giotto, le philosophe Jean Guitton, dans une grande exubérance d’espérance, Alain Vircondelet entrevoit, dans le ciel de Lectoure, l’image même de Dieu.

Lectoure Paysage Vircondelet Lomagne Gascogne Dieu

 

« Croire, oui, pour endiguer les flots amers de l’ennui et les vertiges du rien. On se dit qu’il ne faut pas cesser de tenter l’unité, de la risquer, de briguer la chance de l’accord. Qu’ici comme ailleurs les champs de céréales et les troupeaux défient les pluies, les vents et les torrents, que les aubes lavent la terre et que les maisons qui y résistent sont bâties sur le roc, sûres de leurs fondations.../… Faire qu’au seuil de ce rempart d’où s’étale la terre mère, on puisse avoir la chance de l’icône : le regard de Dieu dans le ciel fourmillant d’étoiles et les champs vibrillonnant de tournesols, les troupeaux de vaches blanches toutes rassemblées sous les chênes et les routes comme des liens ».

Si, dans ce récit plus autobiographique et introspectif que descriptif, la ville elle-même n'a pas sa place, observé depuis les bastions de la citadelle d’Armagnac, tant de fois peint, photographié et décrit, le paysage admirable est l’essence du pays de Lectoure. Il est probable qu’il s’agisse de son meilleur atout et bien souvent la raison du choix d’une nouvelle villégiature par les néo-Lectourois. Ses enfants aussi, natifs ou anciennement établis, n’oublieront pas de lever le regard de leurs activités trop prosaïques et sauront jouir chaque jour de ce patrimoine unique.

Que chacun y espère « la chance de l’icône » ou non, à Lectoure-devant-le-monde, l'éclat de sa pierre dorée, l’enfilade de ses ruelles ombragées, les gradins roux de ses toits entuilés, tout conduit nos pas jusqu’à sa galerie sur le beau.

 

                                                                            ALINEAS

 

Lectoure Paysage Vircondelet Lomagne Gascogne Dieu Giotto Scrovegni

 

La maison devant le monde - Le désir de bonheur. Alain Vircondelet. Editions Desclée de Brouwer  2000

SOURCES :  

- Sur l’œuvre d'Alain Vircondelet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Vircondelet

* - Sur l'exode des pieds-noirs : https://fr.wikipedia.org/wiki/Exode_des_Pieds-noirs

 

ILLUSTRATIONS :

- Photo titre : Detroit Photographic Company, 1899

- Familles pied-noir sur le bateau les ramenant en France, photo X

- Alain Vircondelet : Wikinade - Wikipédia

- Giotto, Voute de la chapelle des Scrovegni à Padoue

- Photos M. Salanié

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Littérature

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Publié le 6 Septembre 2019

Histoire - Lectoure - Moyen-Âge - Carte du Pays lectourois - cartographie -topographie - toponymie - moulin - chemin - église

Le document qui a servi à l’établissement de la carte que nous évoquons aujourd'hui date de 1491. Soit dix-huit ans après le désastre de la prise de Lectoure par l’armée de Louis XI et la destruction systématique de ses remparts, de son château, et par-dessus tout le massacre de ses habitants.

Une carte ne dit rien des gens qui habitent le territoire. Ni de la misère des temps, ni des prémices d’une renaissance. A moins de rapprocher cette représentation graphique d’autres sources historiques, communications de contemporains, récits, actes officiels, contes et mémoire populaires, vestiges... Ils sont bien là, les chemins du quotidien, les lieux de culte et de travail, l’habitat et la population, travailleurs, religieux, nobles, lectourois de la fin du Moyen-Âge, derrière cette simple représentation à plat du territoire.

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La page de garde du livre terrier de 1491

Nous ne connaissons pas la genèse de ce travail. Une inspiration géniale et un travail de fourmi c'est sûr. La carte a été exécutée par Eugène Camoreyt, bibliothécaire de Lectoure en 1874, à partir du "livre terrier" de 1491. Un précieux document, conservé aux archives municipales, rédigé par les notaires lectourois du Moyen-Âge, à l'initiative des consuls, Guilhez de Pitrac en tête, qui a donné son nom à la salle forte qui domine la ville au nord-est, pour permettre aux propriétaires de faire valoir leurs droits (origine de propriété, limites physiques, occupation par un tiers…), et à la commune ou au seigneur de prélever l’impôt. Evidemment. Or, à cette époque pour décrire les confins d’une propriété, il fallait la situer par rapport à ses mitoyens et à la topographie, chemin, ruisseau, caractéristique du relief : telle maison se trouve à telle distance de telle autre ou de tel chemin, dans telle direction… A son tour la maison voisine se trouve à telle distance, au bord du ruisseau de... etc…

Sur une carte vierge sur laquelle il a tracé les repères présents de tout temps, rivière, ruisseaux, axes principaux et relief, Eugène Camoreyt a reporté les noms de lieux indiqués dans le livre terrier. De cette façon, progressivement, en partant des toponymes connus, comme un puzzle, le chercheur va composer une représentation plane, inédite, de « l’enclos de la ville et juridiction de Lectoure » selon la formule de 1491, décrivant un territoire à une époque où la cartographie était inconnue. Car les géographes Cassini n'ont développé la triangulation géodésique, nécessaire à une cartographie scientifique, qu'à la fin du 18ième siècle seulement, et, dans la foulée, l’administration napoléonienne le cadastre. Il faut donc considérer qu’Eugène Camoreyt a réalisé, avec trois siècles de recul certes, la plus ancienne représentation cartographique de Lectoure, depuis, au nord, au pied du Castéra-Lectourois, la Hillère (sans son moulin semble-t-il), jusqu’au sud, l’église de Pomarède (disparue depuis), et à l’ouest, depuis la maison forte du Mirail (où il doit bien y avoir quelques pieds de vigne) jusqu’à l’est, la grande forêt du Gajan que les consuls de la ville gèrent avec rigueur pour le bien collectif, charpente, menuiserie et bois de chauffage avec le reste.

Il faut être prudent cependant pour s’appuyer sur ce document car il comporte certaines erreurs dues au difficile décryptage d’une graphie ancienne mélangeant vieux gascon, formules latines et jargon juridique, ou à la méthode même de Camoreyt qui travaillait sans doute seul et surtout, avec les outils de l’époque. Les distances sont parfois également pour le moins perfectibles. Vive Google Maps et son satellite ! On pourrait imaginer reprendre, corriger et compléter ce travail à la lumière des recherches historiques dans notre ville sur les cent dernières années. Des volontaires ?

Si une carte n'est pas le territoire qu'elle représente*, ce document est néanmoins très émouvant car il nous transporte cinq cents ans en arrière. Prenons quelques exemples dans les domaines abordés deux fois par mois sur ce carnet.

 

CHEMINS

Les chemins sont nombreux, où peinent les charrois incessants à dos de mulet, en particulier ceux qui desservent la citadelle et sa bourgeoisie. Encaillassés et le plus souvent boueux, pentus, bordés de ronciers épais, ils vont au plus court.

Et puis il y a le grand chemin. Les jacquets passent à Lectoure depuis l'origine du pèlerinage au 11ième siècle. Ou plutôt contournent-ils notre ville. Les hôpitaux qui leurs sont ouverts sont installés hors les murs : la Peyronelle, à quatre kilomètres à l'est, Saint Jacques au faubourg. Comme l'indique la carte de Camoreyt, ce que nous appelons aujourd'hui Boulevard du Nord, notre périph' motorisé à sens unique et d'est en ouest, se nomme à l'époque La Peyragrana, La Pèlerine en route vers l’extrême Occident. Car le pèlerin n'est pas le bienvenu en ville. S'il est pénitent, c'est qu'il a fauté... un criminel peut-être ? Ou bien est-il porteur d'une maladie...  Sans compter les faux pèlerins, les "coquillards".

- Passe ton chemin l'étranger !

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MOULINS

Les moulins sont essentiels. Premiers industriels, les meuniers exercent le seul métier ayant recours à la force des éléments pour accélérer et amplifier le travail. Il en faut une dizaine autour de la citadelle pour fournir 5000 habitants en bonne farine.

Certain moulin que nous aimerions voir sur la carte n'y est pas, et il faudra chercher à comprendre pourquoi. Mais on en trouve un qui, au contraire, y est représenté et qui a disparu aujourd'hui bel et bien, à St Gény où sont indiqués deux moulins alors que nous n'en connaissons qu'un. Le bras secondaire du Gers qui apparaît sur la carte de Camoreyt, peut-être creusé par l'homme, est devenu de nos jours un vague fossé quasiment à sec à peine visible sur la photo satellite. En 1491, il y avait là le Moulin-Neuf. Voilà un candidat supplémentaire au recensement des moulins organisé actuellement par la Société Archéologique du Gers.

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LA VIE DES GENS D'ICI

On ne dira jamais assez l'importance de la foi religieuse dans la vie quotidienne de nos anciens. Camoreyt situe sur le territoire, cinq églises rurales. Trois d'entre elles subsistent aujourd'hui sous forme de toponymes: Saint Bars, Pomarède et Saint Orens. Deux échappent à la cartographie IGN: Saint Germain, qui serait à proximité de Lesquère, et Saint André, au nord de la commune, près de Milloc, que voici sur cette vue de détail.

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Modestes bâtiments, parfois simples oratoires, ces églises permettaient à quelque seigneur ou à une petite communauté de trouver refuge, spirituellement et éventuellement physiquement face à un agresseur dont on espérait qu'il y respecterait, intra muros, la paix de Dieu. Consacrées, offrant quelque maigre prébende à un chanoine de la cathédrale, elles pouvaient enfin être associées à un cimetière dont parfois émerge aujourd'hui un vestige de caveau dans un espace redevenu profane et parfois cultivé.

 

Enfin, nous ne revenons pas sur l’indice qui nous fait situer le domaine templier de Lectoure à l’emplacement actuel du Couloumé (voir ici le templier de Lectoure), indice que nous devons donc également à Eugène Camoreyt et partant, au terrier de 1491.

 

Ce registre a été rédigé à une période charnière. Quarante ans plus tôt, la fin de la guerre de cent ans et le départ des anglais de Guyenne et Gascogne après précisément 300 ans de présence. Charnière également à Lectoure bien sûr, puisqu’après le désastre de 1473, la ville se reconstruira et redeviendra une cité importante des royaumes de Navarre et de France, soixante-dix ans avant un nouveau déchirement, national et religieux celui-là. Enfin, évidemment, les historiens situent en 1492, date de la découverte de l’Amérique, la fin du Moyen-Âge.

Ainsi, la carte de Camoreyt est-elle l’image du pays de Lectoure entrant dans l’époque moderne.

                                                     ALINEAS

                                 _____carnetdalineas@gmail.com_____

                                                                       

* Pour le roman qui allait devenir son Goncourt, Michel Houellebecq a disputé le titre de notre alinéa à Michel Lévy. Houellebecq et Lévy étant tous deux inspirés par le philosophe Alfred Korzybski : « La carte n’est pas le territoire qu’elle représente ». Je ne vois pas de raison de me priver de poursuivre cette glorieuse joute. Si, grâce à ce sésame littéraire, ce cyber-carnet pouvait atteindre une diffusion plus conforme à mes fols espoirs…

Ce titre emprunté s’est imposé en imaginant concrètement la vie derrière la cartographie établie par le lectourois Eugène Camoreyt (1841-1905), auquel l’Histoire de notre ville doit beaucoup.

Il faut lire l’article de Wikipédia consacré au musée qui porte son nom et rend aussi hommage à cet obscur passionné.

Voir ici Eugène Camoreyt sur Wikipédia

 

ILLUSTRATIONS:

- Les Très riches heures du Duc de Berry, Musée Condé, Chantilly.

- Livre terrier de Lectoure 1491,  Service Archives municipales, Mairie de Lectoure

 

COMMENTAIRE D'UN LECTEUR:

- J'ai une objection sur "La Peyragrana, La Pèlerine" : peyra grana peut très bien s'analyser en "pierre grande", c'est exactement comme ça en gascon ; alors que pélerine serait plutôt peregrina. Et il y a bien "Peyrahariera" (pierre "farinière")...

Réponse: Merci beaucoup. L'objection est évidemment recevable et je regrette de ne pas l'avoir anticipée. Malheureusement, je ne maîtrise pas le gascon. Je dois y travailler... Sur le chemin de St Jacques nous avons trop tendance à focaliser et à tout ramener à ce pèlerin. Cependant, peut-il encore y avoir doute, débat, voire coexistence ? Avant de vouloir dire "étranger" comme on le voit un peu partout, l'étymologie latine de pèlerin donne: "per agra" cad "à travers champ" car le pèlerin ne va pas de ville en ville par la route mais il coupe au plus court à travers champ, évitant ainsi les contrôles, les péages... aujourd'hui encore.

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire

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