Publié le 31 Octobre 2018

Ô charmante Lectouroise...

 

 

Le 3 mai 1901, dans les colonnes du journal lectourois Le Démocrate, "Organe d'action républicaine", paraît une chronique (reproduite intégralement ci-dessous) dont l'auteur, qui signe des initiales A.R.C, déclare sans ambages, sa fougue à la femme lectouroise : maman, nounou, ouvrière, jeune fille, fillette même.

Et la grisette.

Très en vogue à l'époque, la grisette est une jeune employée d'un atelier de couture, drapière, boutonnière ou passementière, chargée de porter à domicile le travail commandé par les maisons bourgeoises. D'origine modeste, son surnom lui vient de sa tenue d'un gris discret, et d'une coupe stricte. Malgré cela, sa profession l'expose au regard de l'homme, dans la rue et à domicile et, parfois tentée, coquette comme il est naturel à cet âge, la demoiselle est réputée accueillante sans être vénale. On ne la confond pas avec la lorette, qui elle, fait sans complexe commerce de ses charmes. Elle est proche par contre, du caractère de la midinette, jeune fille sentimentale qui apporte son casse-croute pour pouvoir déjeuner à la pose sur les terrasses des boulevards, où le galant, riche de préférence, passera "par hasard". Eh oui, midi...dinette.

La grisette et ses sœurs, ayant existé ou fantasmées, ont donné naissance à une incroyable galerie de personnages de romans, de théâtre, de chanson, de gravures, de cartes-postales. Les auteurs, médiocres ou de premier ordre comme Musset, Balzac et plus près de nous, Brassens dans sa magnifique Supplique pour être enterré sur la plage de Sète, ont célébré ces Mimi-Pinson. Montand lui, aime flâner sur les grands boulevards où l'on a des chances d'apercevoir deux yeux angéliques que l'on suit jusqu'à République.

Revenons sur notre Bastion et nos Marronniers. Notre chroniqueur rêve t-il ou bien les grisettes étaient suffisamment nombreuses et coquettes dans une ville certes bourgeoise mais provinciale pour le moins ? Alors, dans son élan d'affection, pour n'en décevoir aucune, il associe à l'ouvrière toutes les jeunes femmes, du peuple et de la classe élevée, qui forment, au pied du clocher, devant le grand héros sur son socle dressé, en face du panorama unique au monde des Pyrénées aux sommets de neige, un tableau idyllique, démocratique, ensoleillé et chantant. Ce doit être un optimiste. C'est aussi le style de l'époque. Pompeux.

Mais il y a les petits détails d'ambiance bien de chez nous. Par exemple, il est fait remarquer très sérieusement que nos bons employés municipaux pourraient bien sans trop de peine s'ingénier à faire reverdir la pelouse du Bastion trop foulée hélas par des pieds irrespectueux. Il faut bien que la chronique fasse passer des messages "d'action républicaine" !

Comparée aux dépêches d'aujourd'hui, comptes-rendus à minima et photos en rang d'oignon (nos amis-es correspondants-tes ne m'en voudront pas qui appliquent la consigne éditoriale), au moins cette chronique-là s'engage, s'implique et se risque. En 1901, apparemment quelques mauvais esprits dénigrent la ville injustement. On dit beaucoup de mal de Lectoure. On y trouve la vie éteinte, le mouvement commercial à peu près nul, peu de plaisirs. Grâce à la grisette et à toutes les jolies filles faisant office d'icônes, de faire-valoir touristiques, bref de décor, le chroniqueur peut affirmer que notre petite ville en vaut bien d'autres, qu'elle a ses charmes et sa gaité, et que ses enfants qui en disent du mal sont des ingrats. Une piste à suivre par notre Office de Tourisme intercommunal s'il était en mal d'outils d'action et de communication promotionnels.

 

Le banc public, observatoire privilégié de l'amateur de grisettes.

En plaisantant ainsi, je prends le risque de me voir épinglé aux fourches patibulaires de la morale de notre temps. Le temps médiatique au moins. Bien sûr, il serait totalement critiquable et inimaginable de publier aujourd'hui pareille chronique, disons "galante" pour rester dans le registre sociologique ou psychologique. Il faut y voir un phénomène historique et garder de la distance par rapport à notre vision contemporaine des relations humaines et amoureuses. Ne pas refaire l'Histoire à coups de #balancetonporc.

Si nous cautionnons totalement la lutte contre les violences faites aux femmes - qui ne doit pas être celle des femmes contre les hommes mais bien celle de la société toute entière, de sa justice et de son système éducatif - nous savons depuis que le monde est monde, que la séduction et le regard sur la beauté font, heureusement et définitivement, partie de la nature humaine. Il faut aussi défendre ce Bastion-là.                                                          ALINEAS

 

PS. Nous devons la découverte de cette perle journalistique locale à notre ami Bernard Comte. Je partage avec lui l'amour de Lectoure, l'intérêt pour les vieux papiers... et un faible pour la grisette. Nos compagnes nous pardonnent.

Commentaire manuscrit bien dans le ton de la coupure de presse !

CREDIT :

- Cartes postales : collection particulière.

- Illustration : Mademoiselle Mimi Pinson d'Alfred de Musset. Gallica BNF.

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Publié le 11 Octobre 2018

Depuis les Jardins méridionaux jusqu’à Pébéret, de Tané aux Ruisseaux, les contreforts de la citadelle de Lectoure étaient, il n’y a pas si longtemps, constellés de petites constructions multicolores. Telle bicoque à l’ombre d’un grand cèdre, qu’une mamie d’en ville rejoignait à la fraîche en poussant sa brouette, pour bichonner glaïeuls, fraises et asperges. Et cette autre maisonnette croquignole résonnant encore de la faux qui couchait, à la rosée, un carré de luzerne. Plus discret enfin, un cabanon  sans chevillette ni bobinette, où l’on a compté fleurette tous les printemps de la jeunesse, après avoir tiré derrière soi, l’air de rien, la porte bringuebalante.

 

Quelques-unes de ces positions avancées outre-muraille résistent encore dans certains havres que, de tout temps,  le dénivelé a protégé de l’envahisseur et nous les tairons encore pour ne pas les trahir. Pour toutes les autres, c’est la mort lente. Ou le bull.

 

La petite cabane est une espèce en voie disparition.

 

Mon titre est-il trop racoleur ? Non, je ne suis pas nostalgique. C’est un constat, c’est tout. Il suffit de regarder nos albums photo de famille ou une collection de cartes postales pour estimer ces trésors de peu, disparus de nos faubourgs et de nos campagnes. Le sujet n’intéresse pas l’INSEE et c’est bien dommage, car on y apprendrait beaucoup sur le mode de vie d’avant… d’avant … allez d’avant l’agriculture intensive et mécanisée, d’avant les supermarchés, d’avant les jeudis devenus des mercredis.

 

 

 

Disons tout d’abord, foin de standard, qu’il n’y avait pas une mais autant de cabanes, de plans et de méthodes de construction, que de jardiniers, de paysans, de bricoleurs, de scouts, de moitié-fadas et de misanthropes. Montée en briques, bricolée de planches non équarries, en tôle ondulée, en branchages, en terre crue chez nos voisins du pays de Gaure et, à Lectoure, bâtie dans les règles de l’art maçon, de belle pierre de taille dorée, au profil dissymétrique, chapeautée de tuiles canal bien ordonnées, modèle réduit de la grange fermière gasconne traditionnelle, ou fignolée façon petite folie kitch, la "campagne" d’un bourgeois en manque d’espace et de lumière derrière les remparts et respectant religieusement la cérémonie du pique-nique du dimanche, quand le vin, le fromage et les pêches au sirop étaient descendus au frais, sous un linge, dans un panier au fond du puits.

Mais aujourd’hui on ne pique-nique plus à 500 mètres de la maison, du frigo, de la télé et du barbeuc ! Il y a des aires accessibles en voiture pour cela. Les jardins de mamies, eux, se font rares. C’est vrai qu’au prix du kilo de petits pois congelés, il faut être obstiné pour les semer soi-même. Et je ne parle pas de la ringardise du flirt enfantin. Un bon SMS et zou !

 

Attention, des cabanes on en voit encore. Chez Casto, y a tout ce qu’il faut. En kit. On peut même vous la livrer toute assemblée. Option Massachusetts ou Caraïbes, en douglas de Scandinavie. Garantie étanchéité. Ces chalets et autres HLL se cachent au fond des jardinets de ville, oui, sympas je ne dis pas, qui cependant ne font pas partie du paysage et en tout cas ne sont accueillants ni aux poètes en goguette ni aux oiseaux de nuit.

Et puis, il y a LA cabane d’aujourd’hui, cabane dans les arbres, yourte, bungalow d’architecte, éco-lodge, maison du Hobbit… Des merveilles je le reconnais, mais à quel prix et pour quel usage : soirée spa en amoureux, anniversaire de mariage, expérience exotique, au moins une fois dans sa vie… Aujourd’hui, la cabane de mon enfance s’appelle « hébergement insolite » ! Insolite, insolite ?...

 

Non j’insiste, la petite cabane d’autrefois disparaît de notre environnement. Victime du changement de notre mode de vie, de l’inexorable avancée de la ville, victime du temps qui n’est plus que de l’argent. Comme disparaissent d’autres plaisirs gratuits, marcher pieds nus dans les champs et les sous bois, grimper dans les cerisiers du voisin au retour de l’école, se baigner impromptu. Rideau.

 

La cabane est aujourd’hui objet de musée. Ou décor de cinéma : celle de Les enfants du marais pour les bons sentiments, celle du garde forestier de Lady Chaterley pour la sensualité, et puis la préférée des enfants que nous sommes restés au fond, la cabane de la bande à Petit Gibus.

 

« Ils réaliseraient leur volonté : leur personnalité naissait de cet acte fait par eux et pour eux. Ils auraient une maison, un palais, une forteresse, un temple, un panthéon, où ils seraient chez eux, où les parents, le maître d’école et le curé, grands contre-carreurs de projets, ne mettraient pas le nez, où ils pourraient faire en toute tranquillité ce qu’on leur défendait à l’église, en classe et dans la famille, savoir : se tenir mal, se mettre pieds nus ou en manches de chemise, ou « à poil », allumer du feu, faire cuire des pommes de terre, fumer de la viorne et surtout cacher les boutons et les armes.»

                                Louis PERGAUD. La guerre des boutons.

 

- C’est décidé. Je vais construire une cabane.

- Et pour quoi faire, Alinéas ? Mais t’es trop vieux !

- Raison de plus. Il n’est jamais trop tard pour faire une petite folie.

                                                                ALINEAS

 

Un petit paradis pour jardinier ou poète. Ou les deux.

 

En 2007...
 
... et la même aujourd'hui...

 

... sans maquillage.

 

J'ai l'impression que je gêne non ?

 

Submergée.

 

Sur les remparts, cagibis et coquets belvédères ne se parlent pas...

 

Ici, le temps s'est arrêté.

 

Lequel tient l'autre ?

 

Maître corbeau en son verger.

 

Là, le bulldozer ne doit pas être très loin...

 

Cabane au fond du jardin disait le chanteur ?

 

Il n'y a plus qu'à s'aligner.

 

Non ? En voilà une qui a même la télé !...

Crédit :

- Image tirée du film d'Yves Robert La guerre des boutons.

- Photos M. Salanié

 

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 26 Septembre 2018

IL EST L’ÂME DE LA MACHINERIE

 

 

 

Dans la galerie des hommes et des femmes qui travaillent la terre et ses fruits, du sillon à la table, entre le laboureur et le cuisinier, le meunier est l’homme de l’ombre.

Il n’y a pas de meunier célèbre, ni dans l’Histoire, ni dans la littérature. Si vous avez mon âge, à coup sûr vous chantonnez déjà meunier tu dors… Alphonse Daudet a juste donné un second souffle à ce pauvre maître Cornille qui traînait sa misère et ses sacs de farine factices remplis de plâtre, et nous en sommes restés là depuis, avec l’image d’un meunier sympathique certes, mais faisant de la peine dans son réduit tout de guingois, enfariné, dernier représentant d’une époque glorieuse mais révolue. Et les meuniers d’aujourd’hui sont des figurants de moulins-musées. Ils ne m’en voudront pas, je les encourage vivement, surtout quand ils font du bon pain. Mais voilà encore une erreur récurrente : meunier et boulanger, confondus dans la même panière.

Il pouvait sembler que le lectourois Jean-François Bladé ne nous aiderait pas à rétablir la vérité. Car son meunier de la Hillère monte sur son âne, nu comme un ver (le meunier), pour aller tenir tête à l’évêque de Lectoure dans une joute verbale qui réjouissait le public du conteur autrefois à la veillée. Drolatique. Mais, finalement, je me dis qu’il n’y avait dans cette Gascogne de légende, à part le fils du roi, la sorcière et l’homme vert qui garde les oiseaux, qu’un seul homme capable de s’opposer à l’autorité établie, un esprit fort et indépendant. Le meunier est astucieux. C’est une piste.

L’iconographie elle, est trompeuse.

La peinture tout d’abord : le moulin est fréquent dans le paysage depuis la renaissance. Au bord du cours d’eau, dans la nature encore dominante, il est un point de repère, il participe à la perspective et figure le mouvement, la création de richesse, la vie en collectivité. Mais de bonhomme point. Au mieux, à l'ombre, dans l'encadrement de sa porte. L’éloge du geste artisanal et la représentation graphique de la mécanique viendront tardivement. L’imagerie ouvrière attendra Courbet et Zola. La bête humaine sommeille au cœur du moulin.

La photographie ensuite : ce sont encore les lieux et les abords qui focalisent l’attention. Le moulin à vent, le valet chargeant les sacs de farine sur son mulet, l'aube en mouvement qui fera un excellent sujet pour l'image devenue animée.

A ce stade, on ne nous a toujours pas permis d’observer l’homme qui commande à la machinerie hydraulique alors que les autres acteurs de la saga de la terre nourricière ont largement eu les honneurs de l’image et de l’écrit. Le laboureur est le personnage charismatique, auguste, traçant son sillon, en pleine lumière, dans un paysage idyllique.

Le boulanger lui, est populaire car il offre au petit jour, rassurant et bonhomme, sa fournée appétissante et fièrement achalandée. Le cuisinier enfin, sorte de sorcier familier s’activant devant ses fourneaux enfumés, est évidemment jovial lorsqu’il se joint aux convives, rassemblés à sa table, repus et satisfaits.

On comprend bien. Pour connaître le meunier, l’artiste eut dû pénétrer dans la salle de la meule, sombre, encombrée, bruyante et dangereuse. 

Le mal existentiel de notre homme est là. L’installation de la mécanique meunière dans les entrailles de la bâtisse. Dans le bas-fond d’un vallon broussailleux, derrière la muraille aveugle, la salle du rouet, basse de plafond, où quelque arpète, encore plus pâle que son patron, surveille le flot rageur en évitant de se faire happer par les engrenages. A l’étage supérieur, la salle de la meule, faite de décrochements et d’assemblages, poussiéreuse, encombrée de câbles et d’accessoires dans un apparent et inquiétant désordre, vibrant de toute sa charpente lorsque le maître actionne le levier qui commande à la vanne, libérant l’énergie hydraulique et mettant en mouvement la lourde pierre. Entre mécano et conducteur de travaux, le meunier n'aime pas trop voir venir les curieux: « Poussez-vous de là, on travaille ».

On le connait mal, donc on ne l’aime guère. Essentiellement à cause de cette distance, de son incapacité à communiquer, et de cette mécanique mystérieuse qui fait peur.  Comme tous les besogneux, toujours l’œil sur la machine, affairé, trop occupé à sa tâche, il est le dernier à savoir en parler. La légèreté apparente du moulin à vent, son exposition à la vue de tous dans un paysage agreste et domestiqué, n’y changeront rien. Si l’homme à la blouse et au béret blancs accepte de se faire portraiturer devant ses ailes en mouvement, c’est bien pour éviter d’avoir à en dire plus à ces badauds. Et le métier, majestueux, magique, installé dans le paysage, devient esthétique, mais de loin!

Enfin, gros handicap, le meunier est supposé riche.

En fait, il y a autant de meuniers que de chutes d’eau sur les ruisseaux et de puys sur les collines de Lomagne ; riche ou misérable, voleur ou ruiné, maître ou fermier, patriarche ou dernier d’une lignée, notable bourgeois ou quasi-sauvage au bout d‘un vallon isolé.  Pour bien faire son portrait, il faudra repasser notre mouture plusieurs fois sous la pierre. Mais nous ne remonterons pas jusqu’à l’Antiquité bien que l’eau ait coulé à Babylone, Athènes et Rome alors que la Gaule était encore endormie sous la chevelure hirsute de sa forêt profonde. Outre-Méditerranée, des peuples ingénieux, comme on l’est par nécessité lorsque le climat est rude et que la survie est à ce prix, ont tout inventé. Oui, ce meunier-là pourrait nous conduire très loin ! Mais son image est vraiment trop altérée. Alors restons dans notre champ de vision historique.

Au Moyen-Âge, lorsque l’Occident sort de son endormissement, la très grande majorité des moulins appartient aux abbayes. Comme tous les frères dits "de métier", d’origines sociales modestes, laboureurs, cellériers, forgerons, le moine-meunier va s’imposer dans la collectivité par son expérience et son travail. N’ayant pas « droit au chapitre » aux côtés des moines "prieurs" quant à eux d’extraction noble, il va délimiter son espace réservé, nous dirions aujourd’hui dans le monde de l’entreprise, son domaine de compétence, et il consacrera l’essentiel de son temps et de son énergie, à l’ombre de l’institution, non pas à la gloire de Dieu mais à l’amélioration du procédé de meunerie. Dès l’origine donc, notre homme est observateur, inventif, organisé et minutieux.

Dans le domaine féodal laïc, le meunier prendra de l’assurance sinon de l’indépendance, au point qu’il lui sera interdit d’exercer en même temps la profession de boulanger. « On ne peut pas être au four et au moulin ».

De l’obligation faite aux serfs et aux fermiers d’apporter leur grain au moulin banal date l’animosité envers le meunier et sa réputation de resquilleur. Car bénéficiant de ce monopole et de la protection du seigneur, il sera soupçonné d’inventer une multitude de mécanismes et de ficelles permettant de subtiliser quelques mesures de farine au passage. Non seulement il fallait payer l’émolument au seigneur, au meunier la mouture mais de surcroît, le sac de farine ne rendait pas à la sortie du moulin son poids du grain dûment pesé à l’entrée. Lorsque les banalités furent supprimées, le 10 août 1792, le bon peuple des campagnes s’empressa de manifester sa défiance et de mettre en œuvre sa liberté de choix. Il déchanta bien vite : « Changer de moulin, changer de coquin ».

Progressivement une bourgeoisie meunière se développa. Le meunier devint locataire ou simple salarié. Faute de capitaux pour entretenir et moderniser les installations, l'exploitant du moulin est souvent proche de la misère.

LECTOURE 1695 - LOURDES 1849

Deux humbles meuniers gascons, pas tout à fait tombés dans l'oubli, illustrent parfaitement pour nous cette évolution : à la Mouline de Belin, Géraud Ladouïx et à Lourdes, François Soubirous, oui, le père de Bernadette.

En 1695, sous Louis XIV, la Mouline de Belin est sur le chemin du recenseur qui parcourt le pays de Lectoure en vue de la perception d'un nouvel impôt par foyer, la capitation. Le document, particulièrement instructif, nous est parvenu par miracle. Géraud Ladouïx, dans la catégorie des individus "vivant de son industrie", y est dit "meunier". Mais le terme est biffé et le secrétaire corrige par "fesandier" c'est à dire locataire. Modestie de l'homme, prudence ou plus sûrement déférence, voire crainte, vis à vis du propriétaire du moulin, probablement à cette date l’hôpital du Saint Esprit.

 

François Soubirous, le père de Bernadette

A Lourdes, Le moulin de Boly dont le père de Bernadette, avant qu'elle ne soit touchée par la grâce de ses visions, avait la charge depuis son mariage, était peu rentable et, en outre, François se révéla mauvais gestionnaire. En 1849, en repiquant les meules, il perd son œil gauche à cause d’un éclat de pierre. Il continue d’exploiter le moulin jusqu'en 1854, date à laquelle l'entreprise familiale est ruinée. La famille emménagera dans un moulin plus modeste mais s'endettera plus encore. Les choses iront de mal en pis, jusqu'à l'expulsion. François finira simple brassier, louant son travail à la journée.

 

 

Alors que sa réputation née sous l’ancien régime, d'assurance, de fortune et d’égoïsme, poursuit encore le meunier, la libéralisation de la profession et le développement des moulins à vent conduisant à la multiplication des installations, le niveau de revenu aura au contraire tendance dans le même temps à diminuer progressivement. Jusqu’à l’apparition d’une meunerie préindustrielle, capitalistique, prenant le pas sur l’artisanat et préfigurant le développement de la minoterie. Mais ceci est une autre histoire.

 

Entre la documentation où la personnalité, la sociologie, la vie privée du meunier ne sont pas prises en compte et la réputation probablement souvent surfaite, il est nécessaire de resituer la spécificité de ce métier. Il y fallait évidemment des qualités propres, physiques et intellectuelles : force, adresse, persévérance, intelligence, précision, rapidité d’exécution, minutie…

Pendant dix siècles, le meunier a assumé la responsabilité du fonctionnement d’un ensemble complexe, à l'origine de toutes les industries qui feront le développement du monde moderne, alors qu’aucune autre machine d’exécution répétitive d’un travail, à la place et au service de l’homme et de la collectivité, n’existait. On a dit que le défrichage et les progrès de l’agriculture sont à l’origine de l'accroissement de la population et de la production de richesse au Moyen-Âge et qu'ils marquent la naissance du monde contemporain. Il est évident qu’il convient d’y associer la meunerie. Et, de ce fait, rendre au meunier la place qui lui revient. Il est l’un des rouages essentiels, l’expression est bienvenue, du processus vital de transformation des fruits de la terre et du travail des hommes.

 

                                                           ALINEAS

 

 

ILLUSTRATIONS :

- Saint Joseph charpentier (détail), Georges de la Tour (1642), musée du Louvre.

"Emprunt" à une profession très proche de notre sujet car les premiers meuniers étaient aussi souvent ceux qui construisaient le bâtiment et installaient toute la mécanique. On trouve d'ailleurs dans la documentation l'expression "meunier-charpentier".

- Moulin à eau, Meindert Hobbema, (1665) Rijskmuseum Amsterdam.

- Meunier landais en tournée sur son âne, Fédération des Moulins de France.

- Laboureur préparant les vignes dans le Quercy, Henri Martin (1860-1943), (collection ?) Anaximandrake.

- Moulin à vent, photographe Barrieu à Fleurance.

- Recensement de la population de Lectoure en 1695, archives municipales.

- Voir l'histoire de François Soubirous et la photo du moulin de Boly sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernadette_Soubirous

- Un moulin dans les Landes - Meunier piquant sa meule. F. Bernède. phot., Arjuzanx-Morcenx. Vers 1900, Fédération des Moulins de France.

"Avec cette carte postale, toujours prise dans le même moulin, Bernède livre ici un document exceptionnel. Nous avons là la seule photo française, si ce n’est européenne, représentant un meunier et toute sa famille (cinq personnes), au travail dans le moulin. Le meunier et son fils aîné rhabillent la meule gisante à coups perdus. Cachée dans l’ombre, derrière le troisième moulin, tout contre la cloison en bois, la fille aînée du meunier, au moyen d’un crible, verse du grain dans la trémie du moulin qui tourne (détail sur Fig.3). En contrebas du moulin actif, à gauche de l’image, la meunière tâte la boulange (mouture) qui sort de l’anche et tombe, en pluie fine, dans la maie en bois. Non loin d’elle, le plus jeune fils balaye le sol du moulin. L’hygiène est de rigueur et il faut tout faire pour éloigner souris et rats qui, sinon, trouent les sacs et mangent farine et grain. Sur ce document, il ne manque que le chat, seul auxiliaire du meunier habilité à faire régner l’ordre vis-à-vis de ces rongeurs redoutés."   

http://fdmf.fr/index.php/documentation/histoire/555-meuniers-et-meunieres-du-departement-des-landes-il-y-a-100-ans-portfolio-et-lecture-decryptage-de-documents 

- Bruegel, le moulin et la croix (2011), film de Lech Majewski. Le meunier maître du temps, une symbolique encore plus éloignée de la réalité du métier.        

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Portraits

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Publié le 10 Septembre 2018

Une fois n’est pas coutume : foin de ma littérature. Je vous invite simplement à cliquer sur le lien ci-dessous, qui vous conduira en deux temps (patienter quelques secondes), si la technique ne nous joue pas quelque entourloupe, sur une belle photo de Lectoure, publiée sur un site de relations entre lectourois, un truc un peu fourre-tout, du style café-du-commerce mais très sympa. La preuve.

Cliquer ici

Photo difficile à reproduire puisqu’elle est prise depuis une montgolfière. Banal pour les lectourois quoique... mais qui intéressera nos lecteurs éloignés.

Il paraît qu’un proverbe chinois dit qu’une image vaut dix mille mots. Je me limiterai – je ne peux pas m’en empêcher – à vous donner rapidement quelques pistes de lecture.

  • Vue caractéristique du paysage agreste de notre pays de Lomagne.
  • La photo est prise du Sud-Ouest vers le Nord-Est, c'est-à-dire pour les pèlerins "Retour à la maison", vers Le-Puy-en-Velay : Castet-Arrouy, Miradoux, Saint-Antoine, Auvillar, et la Garonne, frontière entre Gascogne et Quercy…
  • La ville rassemblée autour de sa cathédrale emblématique. Cité médiévale, en bas à gauche. Faubourg, en arrière-plan.
  • Et dans son petit vallon frais, à la cime des cyprès du cimetière Saint Gervais, au premier tiers gauche, La Mouline de Belin.

                                                          ALINEAS

PS: Petit clin d’œil à Karen et Ed qui nous suivent depuis Sacramento (Californie) et qui ont osé cette navigation pour fêter…. les 80 berges d’Edward ! Qui a dit « La jeunesse est un état d’esprit » ?

La photo publiée sur Tu es lectourois si... est de Jean-Pierre Tauziede.

Ci-dessus photo Montgolfières de Gascogne. Voir le lien ci-contre avec d'autres magnifiques vues de Lectoure et de ses environs.  

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 23 Août 2018

LES ENFANTS DE LA GUILLOTINE

 

Au-dessus de la fraîche vallée du Gers, sur son acropole de rochers roux, couleur d’eau-de-vie et d’argile cuite, le repaire des comtes d’Armagnac se dresse comme une citadelle paysanne.

Au sortir de la gare, c’est une impression délicieuse de verdure, d’air vif et de lointains bleus. Une route en lacets monte vers la ville, et aussi un raidillon, bordé par un filet d’eau sautant sur des cailloux plats. Qui a vu Lectoure, un matin de mai, dans sa ceinture d’arbres en fleurs, ne peut oublier cette vision d’une Gascogne cuirassée de pierres féodales, cependant toute riante et printanière. La vie rustique recouvre l’histoire. Les potagers en terrasse s’étagent au midi, au pied de la forteresse. Sur les remparts, jaillissant par touffes, les giroflées jaunes et les mufliers alternent avec des fleurs de muraille, d’un rose fraise. Et toutes ces glycines, tous ces lilas de petite ville, font de l’ancienne capitale de la Lomagne un énorme bouquet ronronnant d’abeilles.

Du haut de cette étroite terrasse, la cathédrale, épaisse et rustaude, dans sa rousse robe de pierre, règne sur un pays arcadien, aux bas-fonds feuillus, où des pistes d’argile serpentant sous les noisetiers et les chênes conduisent à des maisons isolées.

 

C’est sans doute une des plus belles pages écrites sur notre petite ville. Si l'on n’y arrive plus en micheline, si la gare est devenue l’étal d’un brocanteur et si le caractère champêtre y est altéré évidemment, on reconnaît bien les lieux. Les giroflées, les pierres féodales et les pistes d’argile sont toujours là. Tous ceux qui aiment se promener au petit jour sur les remparts, dans quelque venelle ou sur un chemin au creux du vallon de Foissin, éprouvent la même sensation de calme, de beauté et de temps qui dure.

L’auteure, Jeanne Alleman (1885-1938), est venue plusieurs fois à Lectoure. En pèlerinage, car elle est la nièce de notre célèbre natif, collecteur de contes de Gascogne, Jean-François Bladé dont elle s’inspirera pour choisir son pseudonyme, masculinisé ou peut-être anglicisé : Jean Balde.

Jeanne Alleman donnera des conférences, à l'étranger et en France, à Lectoure en particulier.

 

Son œuvre, toujours appréciée par un cercle d'érudits, eut une certaine audience de son vivant et fut honorée par plusieurs récompenses, dont le grand prix du roman de l’Académie française pour Reine d’Arbieux en 1928. L’ensemble de ses écrits a pour cadre la Gascogne. Avec Bordeaux comme point d’ancrage, du Périgord à la Bigorre, d’Arcachon à Lectoure, les paysages et les caractères qu’elle dépeint avec finesse confèrent un certain réalisme à ses récits qui prennent ainsi aujourd’hui, outre la belle écriture, une valeur historique. Amie de François Mauriac et de Francis Jammes, deux grands esprits gascons, Jeanne Alleman est à présent plutôt considérée pour le caractère régionaliste de sa production, mais il serait coupable de l’y réduire. Car elle traite avec originalité et profondeur de sujets éternels, la famille, les femmes de caractère, le souvenir, l’influence des lieux, de la maison, de la terre, la tradition, les ruptures…

Et Lectoure donc.

Sauf les quelques jolies lignes reproduites en introduction, nous ne dirons pas d’avantage des images de notre ville qu’elle projette en filigrane dans le livre de souvenirs consacré à son oncle, Un d’Artagnan de plume - Jean-François Bladé (1930), car il faudra bien que ce Carnet d’alinéas, à son tour, fasse la place qui lui revient à ce passeur de tradition orale qui savait aussi écrire. Réservons-nous donc.

En 1936, Jean Balde publie, sous une même couverture, trois nouvelles : Le pylône et la maison, La brochure rouge et La porte dérobée, cette dernière ayant pour scène Lectoure, mieux encore, Lectoure et la vallée de Saint-Jourdain.

Il s’agit d’une histoire d’amour dramatique, une sorte de Roméo et Juliette, en 1802 et à Lectoure. Lui, Dominique Riscle, est colonel. Son père, régicide, a acquis comme bien national un hôtel particulier dans la grand’ rue, un château et ses dépendances, terres, fermes et… le moulin dont on ne dira pas s’il est de Roques, aux Ruisseaux ou de Belin. Elle, Brigitte de Montestruc, est la fille d’un noble lectourois, parti à la guillotine dans le même tombereau que les poètes Roucher et Chénier, tout un symbole.

Moderne d'esprit et piqué de littérature, il restait féodal de tempérament, chicanier avec son évêque, strict avec ses gens, capable de réciter à chacun de ses fermiers en particulier, - il en avait une vingtaine, sur cinq paroisses, - le nombre exact de ce qui lui était dû en dindons, canards, chapons et douzaines d’œufs.

Le baron de Montestruc était précisément l’ancien propriétaire de l'hôtel particulier où le bel et fier officier de la Grande Armée, le nouveau seigneur des lieux, vient soigner une blessure de guerre. Là se forme le nœud de la tragédie.

Le temps a passé, le Consulat a ramené le calme en France. Les jeunes gens veulent vivre, la rencontre eut pu être heureuse, mais…

Pierre Banel, général, lectourois, mort sur le champ de bataille à Casserio ( Italie ) à 29 ans, peut figurer le personnage de Dominique.

 

Les instants intimes où Dominique et Brigitte se déclarent nous conduisent dans le vallon de Saint-Jourdain. Le pont, les prés, un sentier descendant de la ville en lacets. " On disait même qu’ils se retrouvaient, sur l’autre versant du vallon, dans des éboulis des roches sauvages ". On reconnaît le décor romantique du chaos de Cardès, au pied des falaises de Bacqué.  Une histoire d’amour banale si ce n’étaient les origines ennemies des deux amants. Sous le regard bienveillant de la bonne Catherine, servante fidèle des Montestruc et à présent des Riscle, ange gardien de l’héroïne depuis la sinistre sentence du tribunal révolutionnaire. Le nouveau curé de Lectoure, lui aussi, fêté par la population lectouroise par la grâce du Concordat signé entre Napoléon Bonaparte, Premier Consul, et le Pape Pie VII, l’archiprêtre Astaffort - l'auteure s’amuse à donner à ses protagonistes des noms de lieux d'alentour - favorise l’idylle qui réconcilie l’ancien et le nouveau monde.

Mais la plaie ouverte sous la terreur était trop profonde.

L’hôtel particulier a été rénové par les Riscle. Une porte dérobée y a été ouverte en pratiquant une découpe dans une précieuse tapisserie des Gobelins, vandalisant la scène antique du triomphe d’Alexandre le Grand. Dans le décor de son enfance, le jour du mariage, dans le grand salon, comme Brigitte entrait, de son pas de reine, la petite porte s’ouvrit brusquement. Il semblait qu’elle avait été poussée par une main brutale. La jeune épousée s’arrêta, le regard fixe. Ses pupilles s’élargissaient. Cette tête coupée !... Cet homme debout, le col tranché !... Elle jeta un cri aigu et s’effondra, évanouie, sur le parquet.

"L'entrée d'Alexandre à Babylone", l'une des pièces de tapisserie de l'Histoire d'Alexandre le Grand tissée aux Gobelins sur modèles de Charles Le Brun.

 

Brigitte devenue folle, l'avenir du couple est anéanti et l’on entrevoit  la fin tragique du soldat reparti sur les champs de bataille napoléoniens. L’abbé dira en guise de morale définitive, suggérant la fin d'un Eden: " Une fois répandu dans le monde, le mal engendre infatigablement des malheurs nouveaux ".

Jeanne Alleman ne cache pas ses sentiments antirévolutionnaires.           " C’était le temps où les chapelles se transformaient en granges et en écuries ". Attachée aux traditions, « vieille France », pieuse, esthète, elle sera liée au mouvement du catholicisme social, le Sillon qui tenta au début du 20ième siècle, lui aussi, de réconcilier deux mondes.

On peut ici regretter que Jean Balde ait consacré trop peu de lignes à la vie de Lectoure et de sa campagne car elle excelle, à sa façon, dans cet exercice et c’eut été une pierre apportée à l’édifice de la mémoire des lieux. Imaginons que les amoureux aient participé aux vendanges à Vaucluse ou Clavette. Le tableau est extrait de La vigne et la maison (1922).

Tout ce monde coupe, mange et rit, s’enveloppe les jours de brouillard dans de vieux tricots, se régale le matin de raisins glacés et vide des cruches de piquette dans le soleil. Les vapeurs rouges du couchant éclairent le retour des lourdes charrettes. Une odeur de moût qui fermente s’échappe des cuves. Leur gouffre est plein d’un sourd grondement ; et dans le sang échauffé par le vin nouveau, la vie aussi tressaille plus forte, les mouvements de joie et d’humeur s’y succèdent par sautes brusques, du rire, des chants, puis des querelles qui éclatent en une minute.

François Mauriac écrivait très justement: " Pas plus qu'on ne peut séparer une plante de sa motte, il ne faut détacher les personnages de Jean Balde des pays où ils mènent leur vie passionnée."

On eut aimé encore en savoir plus sur le moulin bien sûr, et sur le petit pont où Jean Balde fait se rencontrer les deux amoureux. Elle évoque les chemins pavés de grosses pierres plates qui descendent entre des jardins en terrasses.

 

Mais un décor trop exubérant et l’intermède joyeux des travaux des champs lorsque la récolte est bonne eurent fardé le drame.

Le style de cette nouvelle, incisif, presque abrupt, les caractères, l'enchaînement des scènes, laissent penser que Jean Balde a initialement, voulu écrire une pièce de théâtre, genre qu'elle a d'ailleurs pratiqué.

Il faut faire abstraction du manichéisme d'une oeuvre qui nous paraît, aujourd'hui, romantique. Le thème de la nouvelle de Jean Balde a réellement été d’actualité, sur le plan politique et social, et particulièrement à Lectoure. Dans le secret des grandes maisons alignées côte à côte, de la cathédrale au château, où se sont succédé deux aristocraties, les vieilles familles lomagnoles et gasconnes qui avaient fait de la citadelle un écrin rustique puis la noblesse d’Empire née des exploits des généraux dont la ville bourgeoise s’enorgueillit encore d'avoir été une pépinière, la Révolution a certainement généré des traumatismes et des antagonismes profonds.

Nous n’avons pas essayé de rechercher si des faits réels et des personnages ayant existé ont pu inspirer Jean Balde. Sa connaissance de l’histoire de Lectoure et son imagination suffisaient pour tracer les contours de la fiction. Nous savons que Bernard Descamps, Conventionnel, député du Gers et Lectourois, a voté la mort de Louis XVI, mais nous ne trouvons aucune ressemblance avec Antoine Riscle, l’homme ayant commis la faute originelle du drame de La porte dérobée, tel que le portraiture l’auteure.

Au bord du ruisseau, tout est comme avant. La cascade du moulin murmure éternellement sa chanson légère, agitant les chandeliers mauves de la salicaire et le velours argenté de la menthe suave.

                                                                     ALINEAS

 

Le 21/09

Addendum. A propos de personnages réels ayant inspiré Jean Balde.

 

Jean-Claude Pertuzé, illustrateur réputé que nous vous recommandons en lien ci-contre, lectourois et fin connaisseur de l'Histoire de sa ville (et au delà) a lu La porte dérobée très, très attentivement et il a trouvé ceci:

Dans cette nouvelle, " Benjamin, le deuxième fils du baron de Montestruc, est passé en Espagne, de là aux Antilles, puis aux États-Unis. Il gagne sa vie grâce à son coup de pinceau : c’est exactement le parcours de Gustave de Galard (1779-1841), fils de Joseph de Galard, guillotiné en 1793, de L’Isle-Bouzon, [auteur du portrait du Général Subervie, exposé dans la salle des Illustres de l'Hôtel de Ville].
Je ne sais pas si Gustave de Galard s’est déguisé en fille pour passer en Espagne. Ce serait intéressant de savoir.
Les autres personnages : la tante Victoire fait penser à Marie de Lacaze, la grand-mère de Bladé, qui cachait des prêtres réfractaires. Et le père Riscle est un mélange de Dartigoeyte, originaire des Landes, et de Lantrac, médecin, les plus farouches révolutionnaires du Gers".
 
Dans Gustave de Galard, sa vie, son oeuvre, de Gustave Labat (Gallica) on apprend effectivement ceci :

 

 
Merci beaucoup à Pertuzé pour ce complément qui donne encore plus d'intérêt à l’œuvre de Jeanne Alleman. Une œuvre romantique évidemment mais impliquée dans les questions du temps. Car lorsqu'elle écrit, la révolution a à peine un peu plus de 100 ans. Un peu comme un roman d'aujourd'hui qui évoque, la bataille de Verdun, la période coloniale ou la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Romantique ?

 

 

SOURCES:

- Le pylône et la maison, La brochure rouge et La porte dérobée n'a pas été réédité et ne se trouve donc qu'en bibliothèques, chez les bouquinistes et sur internet.

- Trois ouvrages de Jean Balde ont été réédités et sont disponibles chez L'Horizon chimérique à Bordeaux:

  • La maison au bord du fleuve,  1990.
  • Le goéland, 1992.
  • La vigne et la maison, 1993.

 

- Une anthologie choisie et présentée par Denise Gellini, Ed. Le Jardin d'Essai 2011, Visages du Sud-Ouest dans l’œuvre de Jean Balde, offre de larges extraits des ouvrages de la romancière bordelaise. On y trouve un extrait de l'essai sur Jean-François Bladé, dont le passage que nous avons reproduit, mais La porte dérobée qui intéresserait les lecteurs lectourois ne fait pas partie des œuvres choisies.

Madame Gellini est intervenue en 2012 dans le cadre d'une réunion de la Société Archéologique et Historique du Gers pour présenter son ouvrage et évoquer le souvenir de Jean-François Bladé.

ILLUSTRATIONS:

Jean Balde conférencière : Photo Sud-Ouest.

Tapisserie : Manufacture des Gobelins.

Photos : Michel Salanié dont

  • portrait de Pierre Banel par Justin Maristou (1866), dans la Salle des Illustres de l'Hôtel de ville de Lectoure
  • carte postale "Promenade au bord du ruisseau", collection personnelle.

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Littérature

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Publié le 7 Août 2018

 

Lorsqu’une classe nature de gamins lectourois monte le chemin de Cardès, de l’autre côté du vallon, la haie masquant à notre regard la petite troupe joyeuse qui se dirige vers le plateau de Bacqué, il semble que le buisson piaille et l’on s’attend à ce qu’il se mette à courir.  Avec sa spontanéité, sa liberté, son exubérance, voilà un sauvage qui a trouvé sa place parmi les hommes sans se renier.

 

Pourtant vous y porterez attention à l’occasion de vos prochaines lectures, contrairement à la fleur ou à l’arbre, le buisson est souvent, peu ou pas décrit par les auteurs. Et lorsqu’il est qualifié, il se révèle méchant, petit, touffu, sombre, épineux bien sûr. Il arrive là, en plein milieu de l’histoire, sans crier gare, comme si sa présence dans le paysage était anormale ou sans intérêt. Un personnage de second plan, un petit rôle, un figurant. Mais à bien y regarder, finalement, ce végétal de rien du tout a souvent quelque chose à cacher, un danger, un secret, une petite merveille, une heureuse surprise. Il ne faut pas négliger le buisson. Surtout le Buisson ardent.

Moïse et le Buisson ardent de Domenico Zampieri. La révélation de l'existence de Dieu sous la forme d'un buisson qui brûle mais ne se consume pas. Dans nos jardins le buisson ardent est le nom commun donné au pyracantha.

 

Si vous faites une petite recherche sur les 200 millions de cybercarnets (vous me créditerez de cette résistance à l’emploi du franglais) publiés dans le monde, au mot fleur vous croulerez sous les résultats, et au mot arbre itou. Naturellement, car les premières nous éblouissent par leurs formes, leurs couleurs, leurs senteurs et leurs vertus et les seconds nous dominent de leur majestueuse ombre à laquelle, de tout temps, le genre humain a attribué une valeur tutélaire, symbolique, philosophique voire divine.

 

La rubrique botanique de ce Carnet d’alinéas avait choisi, jusque là, de suivre le mouvement en faisant juste un petit détour gourmand par les fruits sauvages. Mais il faut à présent corriger le discours dominant (ça, ça va plaire, c’est tendance) et dire tout le bien que nous  pensons du buisson, ce tout petit, ce modeste, cet humble hôte de la vallée de Foissin. L’idée de cette audacieuse incartade (!) nous est venue en installant un nouveau tronçon de chemin le long de la route de la Fontaine Saint-Michel, soustrayant pour cela quelques mètres à la terre soumise au labour depuis des décennies. Nous voulions végétaliser ce jeune sentier, pour l’esthétique, pour la faune et en urgence, pour limiter l’érosion, ce fléau de l'usine à céréale qu’est devenue le pays de Lomagne. Bien nous en a pris quand on voit les déluges qui se succèdent cette année avec les coulées de boue et les ravines qui s’en suivent. Mais quelques arbres, un tous les 10 mètres pour donner à chaque individu son espace vital lorsqu’il sera parvenu à l'âge adulte, ne pouvaient suffire à cet ambitieux projet de rhabillage du paysage car il faudra au moins 10 ans aux pins, chênes, érables, frênes, tilleuls et autres géants en devenir pour s’implanter, c’est bien le terme, dans cette terre gorgée d’eau en hiver et crevassée en été. S’ils y réussissent, ils trouveront dans ce sol profond et riche ce qu’il faut pour satisfaire leur grand appétit et jouer leur rôle stabilisateur. Mais en attendant…

 

Et puis miracle, on aurait pu s’en douter, néo-ruraux naïfs que nous sommes, les buissons sont apparus. Spontanément, très vite, comme s’ils étaient là, en réserve de la république, hors d’atteinte du soc de la charrue. La ronce, l’épine noire, le sureau bien sûr dont nous avons déjà dit du bien mais aussi tous les autres, le cornouiller en particulier, la clématite... Parmi toutes les variétés d’arbrisseaux* qui peuvent composer une haie sauvage, un grand nombre sont ignorées. Précisément, cet anonymat fait la force et l’intérêt du buisson, cet "individu végétal composite". Car le buisson est un collectif, une équipe, une armée où l’individu n’a de chance de s’en sortir qu’en serrant les rangs.

Le chevreuil, impitoyable brouteur de jeunes arbres.

Outre leurs qualités individuelles, les arbrisseaux ayant poussé entremêlés forment un ensemble qui permet la germination d’arbres indigènes, qui s’y trouvent ainsi protégés des herbivores de toutes engeances,  gastéropodes, insectes, rongeurs, canidés et chevreuils, et dont les jeunes tiges bénéficient d’humidité et de demi-ombre, de résistance au vent, c'est-à-dire les conditions parfaites pour réussir une enfance d’arbre.

Et puis, comme dans toute équipe, il y a les vedettes. Les buissons à fleur, odoriférants, à fruit comestible, les raretés, les précieux. Ceux là ont fait l’objet d’une sélection, d’un dressage, d’une domestication et se retrouvent empotés, alignés bêtement, topiérisés dans des jardins musées, dont certains splendides il faut l’admettre. Mais nous les préférons en liberté.

 

En fonction de sa disposition, le buisson verra son rôle varier : en ligne il formera une haie, adossé au bois il sera sa lisière, isolé au milieu du champ il servira de repère visuel, marquera un affleurement rocheux ou un dénivelé.

 

Autrefois aux lavoirs du ruisseau de Foissin, lous bartàs en gascon, les buissons servaient à étendre le linge. Victor Hugo, dont nous avons dit ailleurs le goût pour une jolie lavandière, en fait tout un poème.

 

Aux buissons que le vent soulève,
Que juin et mai, frais barbouilleurs,
Foulant la cuve de la sève,
Couvrent d'une écume de fleurs,

Aux sureaux pleins de mouches sombres,
Aux genêts du bord, tous divers
Aux joncs échevelant leurs ombres
Dans la lumière des flots verts,

Elle accrochait des loques blanches,
Je ne sais quels haillons charmants
Qui me jetaient, parmi les branches,
De profonds éblouissements.

 

Et pour les amoureux descendus d'en ville, bartasser consistait à profiter du rideau formé par la végétation pour... pour se dire des mots doux en toute intimité. En quelque sorte le pendant de l’école buissonnière après l’école.

 

Aujourd’hui, la haie du chemin de la Mouline de Belin lance ses tiges volubiles, signe d’une renaissance et promesse d’une aimable compagnie pour le randonneur, le jacquet et le promeneur lectourois.

 

                                                                                             ALINEAS

 

* Par simplicité, on s’affranchira des catégories définies par la science botanique. Le buisson est en principe composé d'arbrisseaux et sous-arbrisseaux mais ils doivent souvent composer avec les lianes et les arbustes énumérés et photographiés ici.

 

Fleurs et fruits en cours de maturation de la clématite des haies, ou vigne blanche et encore herbe aux gueux. En hiver les arêtes plumeuses de ses fruits donnent aux haies une belle apparence cotoneuse.

 

La viorne. Un bonheur pour les oiseaux.

 

Cette année, sans doute en raison de la pluviométrie toute britannique, l'églantine a recouvert les haies de la vallée d'une foison de fleurs, et jusqu'à la cime de certains arbres, voisins du buisson, qu'elle prend d'assaut. C'est la jungle.

 

Devenu l'un des gardiens des jardinets de faubourg délimités au cordeau, en liberté le troène est gracieux. Son parfum suave séduit du beau monde.

 

Colonisant rapidement les espaces libérés et grâce à un enracinement dense, le cornouiller sanguin est considéré par les botanistes comme une espèce "pionnière". Son feuillage hivernal d'un beau rouge vermeil installe dans le brouillard, le givre et (rarement en Gascogne) la neige, de fantasques décors à légendes.

 

Magnifique aubépine. Un océan de nectar pour l'ouvrière du rucher de la Mouline de Belin.

 

Le fusain ou bonnet de curé. Sa tige carbonisée a été l'outil des artistes d'avant l'encre de chine, le bic et la souris. La forme particulière de son fruit faisait penser autrefois au couvre-chef des curés. Un accessoire qui ne se fait plus du tout, du tout... sauf à Lectoure, n'est-ce pas Monsieur l'Abbé ?

 

Le chèvrefeuille des haies fleurit moins abondamment que les variétés sélectionnées commercialisées en jardinerie. Mais sa rencontre impromptue, au détour du sentier, est un petit bonheur.

__________________________________

PHOTOS: M. Salanié sauf

- Cornouiller: Arboretum gabrielis

- Fusain: Tyazz.over-blog.com

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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Publié le 24 Juillet 2018

 

Intime imaginaire

 

Le travail de Marie Rigot n’est pas assez visible. Oui, je veux dire que j’aimerais voir la poésie, l’humour, la joie de vivre de cette artiste plus souvent accrochés aux cimaises et offerts aux regards. Mais faut-il être exposé pour justifier de son talent ? Certes non.

Il y a des raisons à cette discrétion. Marie est cinq fois maman ! Ça occupe. Et puis elle s’adonne à une passion, la gestalt-thérapie, une méthode thérapeutique psychologique douce, dont elle vit par ailleurs. Alors il faut saisir les rares occasions de rencontrer l’artiste.

Nous avons découvert son travail lorsque ses géantes hautes de trois mètres étaient accrochées dans l’atelier du Bleu de Lectoure, à l’époque au bord du Gers. Descendues de leur mur, ces demoiselles ont fait un petit tour par la Mouline de Belin et nous aurions pu, avec mon compère, à l’occasion de leur manipulation, être pris sur le fait en train de danser un slow gargantuesque, comme les déménageurs que Doisneau avait photographiés, un cliché devenu célèbre, transportant, les mains posées sur ses seins de bronze, une statue d'Aristide Maillol installée devant le Louvre.

Nous avons confié à Marie la création de notre logo, un travail qui exige qu’artiste et sujet apprennent à se connaître et depuis, de loin en loin, nous aimons à dire qu’elle est un peu une amie, ce qui donne pour nous encore plus de sens à son art.

Marie exploite le rendu de tous les matériaux, papier journal, tissu, carton et métal.

Elle n’aime pas le terme et il n'est pas nécessairement besoin de coller des étiquettes mais tout de même, son style conduit à la classer dans la catégorie "maniériste" au sens italien de maniera (façon) en donnant bien sûr au qualificatif un sens renouvelé depuis cette révolution artistique de la Renaissance, un style unique, j'oserais un "figuratisme réaliste".

Chez Marie Rigot, l’expression, la posture des personnages donne fondamentalement une signification à la scène, comme un langage qui exalte le dessin, un jeu de scène captivant et engageant. Plus profond que descriptif, plus attachant que cherchant à convaincre.

Petite-fille de Cranach, de Chagall et de Picasso, Marie nous entraîne dans un monde onirique et tendre. Au-delà de leur jeu de scène, convenu ou joyeusement libéré, ses personnages ont une vie intérieure qu’il faut deviner, voire inventer, au sens de "l’invention" d’un trésor, de son excitante révélation au grand jour. Des sujets qui dépassent les limites du support, du cadre de leur existence, de fait réduits, pour investir un espace de liberté que nous partageons, ne sachant pas en l’occurrence qui, de la fiction ou du spectateur, fera mouvement pour rejoindre l’autre. Une présence à la fois imaginaire et si intime.

Invitation à la découverte d’une joyeuse et poétique création.

                                                                      ALINEAS

Pour isoler les images: Clic droit et [Afficher l'image].

 

 


 

 

                                                                                            

                                          

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 8 Juillet 2018

AU CENTRE DU MONDE,

QUELQUES JOURS.

 

Dans les derniers jours du mois de novembre 1308, depuis le pont-levis du château jusque dans l’enchevêtrement insalubre des carrelots de la citadelle, une rumeur se propage à Lectoure. Gents d’armes, artisans, moines, nones et petit peuple, sans plus tenir compte des profondes différences qui les séparent habituellement, se lancent et commentent avec force invention de détails la grande nouvelle : « Le Pape arrive !»

Le 29 novembre, un cavalier en livrée rouge et or, les couleurs des armoiries du pontife, aperçu chevauchant au triple galop sur la route de Nérac, est annoncé au son de la trompe depuis le chemin de ronde du château vicomtal. L’homme a traversé le Gers et, descendu de sa monture couverte d’écume, a escaladé à pied la côte de Pébéret. Franchissant la porte ouverte dans le rempart du nord et immédiatement introduit dans le château, le coursier a transmis son message au vicomte : « Clément est à Lavardac. Il sera ici demain. »

L’évènement est extraordinaire certes, mais on s’y attendait. Car le pape de toute la chrétienté, Bertrand de Got, qui a choisi pour nom de règne Clément, a pour frère ainé Arnaud-Garcie de Got, Vicomte de Lomagne et d’Auvillar, établi à Lectoure depuis un an. Déjà en 1305, lorsque Bertrand, alors archevêque de Bordeaux, né à Villandraut près de Bazas, dans l’actuel département de la Gironde, est élu, à Pérouse en Italie, au siège de Saint Pierre par un conclave partagé entre cardinaux pro-français et pro-italiens incapables de désigner un des leurs, c’est un évènement considérable en Guyenne et en Gascogne.

Le retour de Clément vers Avignon

Bien que vassale du royaume de France, la région de Guyenne, toute proche de Lectoure, est possession anglaise par le fait du remariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II Plantagenêt et sera au cœur de la guerre de cent ans qui débutera quelques années après l’histoire que nous vous racontons aujourd’hui. Tirée par les échanges maritimes avec Londres, par le commerce du vin en particulier, Bordeaux est riche et son archevêque également de ce fait, car à cette époque les hautes fonctions d’église sont très rémunératrices. S’il n’est pas cardinal, l’Archevêque Bertrand de Got est reconnu comme juriste émérite, fin diplomate, sollicité par les deux royaumes, de France et d’Angleterre, pour régler pacifiquement leurs différends. Il y a là probablement une des explications à son élection. Depuis plusieurs années, la papauté est sous la pression des souverains d’Europe qui s’opposent à la toute-puissance de l’Eglise. Philippe le Bel en particulier, pour des raisons financières essentiellement, affrontera Boniface VIII, jusqu’à envoyer son ministre et homme de main Guillaume de Nogaret défier le vieux pontife dans sa retraite d’Anagni qui mourra peu après cet affront. Après un pape éphémère, Benoît XI, le dernier conclave a pensé trouver en Bertrand de Got un pape neutre et compétent, mais Philippe qui a validé ce choix tentera de mettre le nouvel occupant du siège pontifical sous sa coupe.

Rome et l’Italie étant dans une situation politique et sociale particulièrement instable, Clément est sacré à Lyon puis élit domicile à Avignon, où le siège de la papauté restera 70 ans (sans compter le grand schisme d’Occident), sur ses terres certes mais à portée de main du roi de fer. On reprochera à Clément V cette proximité qui ressemble à de la soumission mais que pouvait faire ce souverain sans capitaines et sans armes ? Son frère Arnaud-Garcie doit d’ailleurs sa récente accession à la vicomté de Lomagne et d’Auvillar à Philippe le Bel. Si Clément n’est pas dépendant, la maison de Got est pour le moins vassale.

  

Mais à Lectoure et dans toute la Gascogne, on est loin de ces manœuvres entre grands de ce monde. Sur le chemin de notre pape, c’est du délire. On se bouscule, on veut voir ce demi dieu, le vicaire du Christ sur terre. Dans ces temps de misère, de guerre quasi permanente, de pauvreté et de maladie, il faut bien comprendre l’importance, dans toutes les couches sociales, de la croyance profonde en un au-delà meilleur. Les sacrements, la parole biblique, les décrets du Saint Père et de ses évêques dictent les moindres agissements de la vie quotidienne des individus, des familles, des villes et des campagnes. Ce jour-là, chaque Lectourois pense approcher les portes du paradis.

Clément parcourt les quarante kilomètres qui séparent Lavardac de Lectoure dans la journée, ce qui, sur les chemins de l’époque, est une performance. Le pape n’est donc pas monté sur une mule, ni allongé paresseusement dans un chariot tiré par une paire de bœufs, mais certainement à cheval, accompagné de quelques gardes du corps, bon cavalier comme un seigneur doit l’être à cette époque pour faire avancer ses affaires. L’histoire ne dit pas si les Lectourois ont attendu le pape toute la journée du vendredi 30 (jour de marché ?), mais probablement le lendemain et, à coup sûr, le dimanche 2 décembre Lectoure fut envahie par la foule venue des environs, mêlée aux habitants de la ville, tous se bousculant pour s’approcher du château et de l’église cathédrale où le pontife célébrera la messe devant l’assemblée de la noblesse de Lomagne, ban et arrière-ban, des consuls de la ville et des syndics des corporations, dans leurs plus beaux atours et sous une forêt de bannières chamarrées.

Mais ce n’est pas tout. Dans les heures qui suivirent son arrivée en petit équipage, la cour du pape au grand complet était entrée en un long défilé à sa suite dans la citadelle. Et ce fut là un ballet fantastique pour l’installation de tout ce monde, nobles et clercs dans les bâtiments religieux et bourgeois réquisitionnés, soldats et intendance partout où subsistait quelque espace disponible, sans contestation possible bien sûr. Imaginez, plus de 400 personnes, chevaliers, damoiseaux, sergents et cavaliers dits « gascons », chapelains, clercs, notaires, secrétaires, valets, cuisiniers, bouteillers, porteurs d’eau, palefreniers, blanchisseurs… Dans une ville surpeuplée à l’époque. Et dans la vallée, les chevaux, les bœufs et les porcs appartenant à cette capitale de la Chrétienté en marche, parqués sous la surveillance de petits pâtres. Les poissonniers qui font partie de l’effectif pour assurer l’approvisionnement du pape et de ses proches en poisson frais sont probablement restés au bord du Gers bien sûr où ils auront chassé de leurs postes attitrés les pêcheurs à la ligne indigènes…

La seule illustration de Lectoure d'époque. Qui pourrait représenter le passage de Clément V ?

 

En effet en ces temps, la papauté est constamment itinérante car il faut, pour être aimé et obéi, appréhender les problèmes, se montrer au peuple, contrôler le fonctionnement des diocèses et des abbayes, prélever son dû. Le trajet des papes nous est connu par l’étude de leurs bulles, c’est-à-dire de leurs décrets, sur lesquelles le lieu de publication est mentionné. On mesure la charge matérielle et financière supportée par les villes, les seigneuries et les abbayes d’avoir à loger et surtout nourrir tout ce monde. Au point que certains actes de rébellion auront conduit à l’excommunication de prieurs remplissant sérieusement leur fonction de gestionnaires et donc imprudemment économes ! Mettons-nous à la place du moine cellérier, sur le pas de porte du réfectoire, en voyant arriver la troupe de ces « hôtes » !

Cet important effectif que l’on ne déplace pas aisément est probablement resté à Lectoure jusqu’au 15 décembre.

Le moulin de Sainte-Rose, sur l'Arratz.

Clément lui, s’échappera le 4 décembre pour se rendre en petit comité et sous escorte, sans doute pour s’isoler et se recueillir, au prieuré de Sainte-Rose, à Miradoux, discrète exploitation agricole, une grange dit-on alors, et un moulin, sur le bord de l’Arrats, propriété de l’abbaye de Deffès située à Bon-Encontre, près d’Agen, où jeune clerc il a été formé, dans les années 1280, par les moines de Grandmont, un ordre auquel il reste profondément attaché. Il reviendra à Lectoure les 6 et 7 puis retournera à Sainte Rose, passera également à Agen et Auvillar, avant de quitter le 16 décembre et définitivement la Gascogne pour se diriger, à regret dit-on, vers Avignon, via l’abbaye de Grandselve, Toulouse et Saint-Bertrand-de-Comminges.

Pendant ces deux semaines passées dans notre ville et en Lomagne, outre la famille, la gestion de son riche patrimoine, les souvenirs de jeunesse, le repos et la prière, Clément V aura rempli les tâches de son métier de pape. Car il est le plus grand prince d’Occident. Entouré, à Lectoure comme tout au long de ses déplacements, de cardinaux, de prélats de tous ordres et congrégations, de juristes, de financiers, il règne et légifère tant au plan matériel que spirituel. Dans la troupe de ses suivants, chacun ayant sa fonction bien définie, les nombreux coursiers, triés sur le volet et dotés des chevaux les plus endurants, partent chaque jour dans toutes les directions porter les ordres de sa Sainteté en Europe et au-delà.

La cour papale itinérante de Clément: un défilé de solliciteurs...

Clément V par exemple, en excommuniant cette année même l’un des prétendants au trône d’Ecosse, soutient le roi d’Angleterre qui impose difficilement sa suzeraineté sur les Îles Britanniques. Quelques jours à peine avant son arrivée à Lectoure, Henri de Luxembourg est élu Roi des Romains avec le soutien secret de Clément qui veut faire barrage au frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, candidat au titre d’Empereur romain germanique. En Espagne et au Portugal Clément promeut l’alliance entre les royaumes chrétiens pour mener la reconquête de la péninsule ibérique. Les musulmans seront repoussés vers Grenade, dernier réduit d’Al Andalous. Les ambassades de Clément atteindront même l’Extrême-Orient.

Oui, pendant ces deux semaines du mois de décembre 1308, Lectoure est bien au centre du monde.

Enfin, il y a le procès fait à l’Ordre des Templiers. Durant l’été qui a précédé la venue du pape à Lectoure, Clément V et Philippe le Bel ont négocié le sort à réserver aux moines-soldats que le roi de France a fait emprisonner le 13 octobre 1307. Clément a pu auditionner lui-même quelques frères et, convaincu de leur innocence des crimes dont l’Inquisition manipulée par Philippe les accuse, il exige que leur jugement revienne aux tribunaux d’église. Sans succès. Dans cette affaire, le face à face entre le pape et le roi de France durera plusieurs années encore et empoisonnera la vie de Clément V et la mémoire de son pontificat.

 

En décembre 1308 à Lectoure, que restait-t-il du domaine templier de Naplouse que nous avons révélé ici ? Depuis le promontoire rocheux que les Lectourois appellent aujourd’hui la Croix Rouge, Clément a certainement posé le regard sur le ruisseau de Saint Jourdain et sur la Vallée de la Bataille.

(A suivre)

                                                                 ALINEAS

 

 

SOURCES:

. Clément V, le pape gascon et les Templiers, Monique Dollin du Fresnel, Ed. Sud Ouest 2014.

. Itinéraire de Clément V en Gascogne, Jules Carsalade du Pont, Revue de Gascogne 1894, p. 210-212.

. Le personnel de la cour de Clément V, Bernard Guillemain, Mélanges de l'école française de Rome 1951, p. 139-181, disponible sur Persée.

 

ILLUSTRATIONS:

. Armoiries de Clément V : Echando una mano, Wikipédia.

. Portrait de Clément V par Henri Serrur (1794-1865), Collection Palais des Papes Avignon.

. Carte et photo de la Croix rouge, M. Salanié.

. Photo Moulin de Sainte-Rose, MM Geoffroy.

. Les deux gravures sur Lectoure (Reprod. Morburre) et la cour itinérante de Clément V sont disponibles sur Wikipédia.

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire

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Publié le 22 Juin 2018

UNE GASCOGNE

 

 

SUCRÉE SALÉE

 

Mes aïeux qui me regardent je le sais, doivent se demander ce qui me prend de mettre du miel et une poudre à la réputation coquine dans mon fricot de canard. Qu’ils se rassurent, je garde fort ancré le souvenir simple, côté Lauragais, des patates frites à la graisse d'oie de Bonne-Maman et, côté Quercy, des tendres haricots persillade du jardin de Grand-Père du moulin, oui « du moulin », ça ne s’invente pas.

Mais tout de même, pour s’être longtemps eux-mêmes aventurés outre-mer, ils sont quelque peu responsables de mon appétence pour les saveurs de la cuisine orientale.

La maîtresse d’hôtes qui fouille les vieux grimoires à la recherche des recettes médiévales, me raconte d’ailleurs que les épices venus d’Orient étaient très appréciés autrefois chez nous, en tout cas dans la cuisine noble et en pharmacopée. Profitons du fait qu’aujourd’hui leur coût relatif soit devenu tout à fait raisonnable.

 

Venons-en aux opérations.

 

Le confit de canard gras se marie particulièrement bien avec les fruits. Tous les fruits de chez nous, à  condition qu’ils soient goûteux. Vous ferez votre choix en fonction de vos préférences, de la saison, de votre jardin ou du marché : abricots, pruneaux, pommes, poires, coings, figues, raisin… Et notre préféré : cerises.

 

 

Cependant, le secret de la réussite de ce ragoût est ailleurs : eh oui, paradoxalement, elle réside dans the légume, c’est à dire l’oignon. Au moins un gros oignon par personne, émincé menu et réduit en compote à feu doux jusqu’à ce qu’on ne reconnaisse plus le légume. Cette compote sera la base d’une sauce onctueuse qui fera le lien entre les ingrédients, épices, viande et fruits. Vous verrez, vos invités sauceront soigneusement, avec le pain, leurs assiettes (oui, je sais, ça ne fait pas) et vous n’aurez pas besoin de leur demander s’ils ont aimé.

 

Si la compote d’oignons exige soin et patience, cette recette est toutefois facile à exécuter. Evidemment, on considère que le confit est prêt à l’avance, le plus souvent acheté en conserve. Il ne demandera pas de cuisson. On le fera mijoter quelques minutes seulement dans la sauce aux épices. Puis il sera ressorti pour introduire les fruits à leur tour dans la sauce (voir les différences en fonction du fruit choisi) et réintroduit juste avant de servir. En effet, tant la viande que les fruits sont fragiles et il ne faudra ni les cuire trop longtemps et trop fort, ni les manipuler brutalement. Une recette orientale on vous dit : tout en subtilité.

 

Miel, gingembre (en poudre et confit) et paprika doux sont mélangés à feu, doux aussi. Ce sont eux qui donnent sa saveur étrange à ce plat original et qui s’accordent merveilleusement bien, à la fois au canard et aux fruits.

 

La petite touche finale qui n’est pas que décorative : des amandes effilées grillées à point et la coriandre finement ciselée à laquelle je tiens personnellement beaucoup.

 

Pour le vin, je proposerais un côte de Gascogne : dans les rouges plutôt Merlot et Cabernet, léger et sur les fruits rouges, ou un rosé, ils ont chez nous une petite pointe acidulée, sur les agrumes disent les connaisseurs, ce sera parfait pour souligner la complexion de saveurs de notre plat.

 

 

Faites l’expérience. Ce confit de canard aux fruits et aux épices est un voyage varié et réjouissant à l’image de nos traditions gasconnes : nos toits, nos rues, nos marchés entre Méditerranée et Atlantique, nos paysages entre Auvergne et Espagne, notre histoire disputée, nos cadets conquérants mais toujours fidèles au foyer ancestral, nos voyageurs au long cours, aujourd’hui enfin la qualité d’accueil qui nous est souvent reconnue mais que nous savons devoir être entretenue… Le canard est la plus célèbre des estocades de la gastronomie gasconne. Sa finesse, son goût inimitable, ce salé poivré vif et provoquant. Aujourd’hui avec la recette de la Mouline de Belin, cette façon de marier les contraires donnera à notre volaille régionale une seconde jeunesse qui ne reniera pas ses origines. Un parfum d’aventure sur la table de nos aïeux.

 

                                                                        ALINEAS

 

 

PS. Restons modestes, bien sûr il existe de nombreuses recettes de ce type. Celle-ci est éprouvée à la table d'hôte de la Mouline de Belin depuis bientôt 10 ans. Nous l'offrons dans la pièce jointe ci-dessous avec plaisir à tous ceux qui l'ont appréciée et à ceux qui suivent ce carnet. On peut l'essayer, la modifier, emprunter ailleurs quelque ingrédient ou façon de procéder, le tout étant de se faire plaisir.

Photos: M Salanié

Illustration: ici un canard rôti et non pas confit pour cette magnifique nature morte de Jan Albert Rootius (1615-1674), Nature morte au canard rôti, coupes de fruits et verre façon de Venise, photo Gros & Delettrez.

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Cuisine

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Publié le 13 Juin 2018

 

On a écrit, en miniatures, l’Histoire des grandes batailles, celle des cathédrales et celle des châteaux. Il fallait raconter celle des moulins qui sont au cœur de l’aventure de l'humanité.

 

Roue de carrier

 

A Luzech dans le département du Lot, à 15 km à l’ouest de Cahors, se trouve ce qui se fait de mieux en matière de communication sur les moulins. Ils y sont tous : à eau, à vent, mus par la force humaine ou animale, du monde entier, de Hollande jusqu’en Grèce, de Bretagne jusqu’au Vietnam, une incroyable collection de très belles reproductions miniatures animées pour comprendre, admirer, toucher et expérimenter les outils, les principes physiques de la force et du mouvement, du travail mécanique, des énergies propres et durables, tout cela conçu et exposé de façon très claire, pédagogique et ludique. Un travail considérable à la mémoire du génie et du labeur humain dans tous les domaines: agriculture, production alimentaire, bâtiment, artisanat et industrie...

 

Ce lieu est né de la passion d’un homme, Jean Rogier, et de son talent pour miniaturiser les techniques de captage de l'énergie des éléments, eau et vent, sa concentration et sa transformation en instruments de travail au service de l’homme. Il est une sorte d’Hergé qui ne s’arrêterait pas au dessin mais fabriquerait le décor de ses histoires. Il est un formidable passeur de patrimoine et de savoir.

 

Moulin d'irrigation - Pays-Bas


Aujourd’hui toute une équipe de bénévoles s'affaire à développer la thématique, accueillir le public, animer des ateliers pédagogiques dans ce musée souvent remarqué dans les médias et auquel la petite ville de Luzech a su offrir un espace adapté dans ce beau décor de la basse vallée du Lot. Un des musées les plus originaux et prometteurs de notre région.

 

Un peu de travail perso devant un moulin portugais orientable au vent

 

Pour les parents, les grands-parents, les enseignants, la Planète des Moulins sera une occasion idéale de balade.

 

Devant un moulin à nef, "parlons technique un peu tous les deux!"

 

Mais attention les enfants, surveillez-les de près ; les adultes risquent bien de se laisser très vite captiver par cette aventure…

                                                                      ALINEAS

 

* Des limites d’âge qui peuvent être évidemment repoussées…

 

La Planète des Moulins
144 Quai Émile Gironde
46140 LUZECH
 
Tél. 06 80 83 24 24
      05 65 31 22 59
 
laplanetedesmoulins@orange.fr
 
 
Photos:
- ©  La Planète des Moulins
- Michel Salanié
 
Vidéo:
Média46.TV
 
 
 
 

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