A Lectoure en Gascogne, mon carnet à tout propos. Moulins, châteaux et ruines,
à propos des chemins et des bois aussi, des plantes sauvages et comestibles, romans et légendes, à propos de la vie des gens d’ici, hier ou aujourd’hui. Carnet-éclectique.
Le carnet d'alinéas a déjà dit son admiration pour la libellule et sa cousine la demoiselle voir ici. Mais voilà qu'une photographe, amateure de talent, nous ramène sur la berge du ruisseau de Foissin pour la reprise saisonnière du ballet gracieux dont on se lasse pas, espérant surprendre l'Agrion de Mercure, rare et discrète danseuse étoile de la qualité de notre environnement, à deux pas de la ville.
La photographe, Torunn, Norvégienne, est une fidèle amie de la Mouline de Belin. Dans les années 80, entre Vendée et Lectoure, elle chaperonnait deux gamines venues en vacances chez leurs grands-parents, Odette et André. Son prénom la prédestinait pour cette mission de confiance, car il procède du dieu scandinave Thor, idole protectrice mais impitoyable avec les géants qui menacent les dieux... et par extension tous les êtres auxquels nous tenons. Depuis, elle n'a cessé de revenir chez nous, à intervalle, amoureuse des panoramas de la citadelle, de la fontaine Diane, aimant flâner dans notre rue commerçante, prétendument Nationale mais toutefois très exotique pour un regard hyperboréen. Et cette année à nouveau, pour un safari délicat.
Du 5 au 13 octobre prochains, Torunn exposera ses photos dans sa ville de Drøbak, sur le fjord d'Oslo. Notre gracieux insecte gascon y trouvera t-il une cimaise où se poser ? Ce serait alors... "Une demoiselle venue du sud" !
L'occasion est trop belle pour Alinéas de quitter un instant notre petit - si, si, il faut être lucide - univers gascon : Torunn nous invite dans son pays, l'un des plus beaux du monde. Magie des grands espaces où semble parfois glisser dans le brouillard l'ombre d'un drakkar.
Alinéas
Aurore boréale à Singsås, Trøndelag
Compagnie de mouettes "à l'affut"
Le mont Hummelfjell au sud de Røros
Séchage de Poissons à Henningsvær, îles Lofoten
Sortland, archipel des Vesterålen
Pleine lune sur Drøbak
Les sirenes de Drøbak, sculpture de Reidar Finsrud
Les îles Lofoten
Pour apprécier plus encore le pays de Torunn, deux options : y aller, tentant non ?... ou lire la saga médiévale Kristin Lavransdatter. Les forêts, les montagnes et les fjords majestueux de Scandinavie et leur histoire ne pouvaient pas ne pas inspirer une belle plume. Ce fut Sigrid Undset dont les écrits décrivant la vie nordique au Moyen Âge et réputés pour dessiner d'émouvants portraits de femmes, victimes ou forts caractères, lui ont valu le prix Nobel de littérature en 1928.
" Au fond de la vallée, les ombres plus épaisses faisaient déjà régner le crépuscule sur les terres brunes et nues ; cependant l'air de cette soirée de printemps paraissait saturé de lumière. Les premières étoiles scintillaient, humides et blanches, dans le ciel, là où le vert glauque du couchant se fondait peu à peu avec le bleu sombre de la nuit.
Mais au dessus de la ligne noire des montagnes, de l'autre côté de la vallée, trainait encore un liséré de lumière jaune dont le reflet éclairait la paroi de rocher escarpée qui surplombait la route. Et tout en haut, ce même reflet faisait briller les crêtes neigeuses et étinceler les glaciers, d'où jaillissaient des ruisseaux qui bruissaient sur le versant. L'air tout entier frémissait de leur chant. En bas, le grondement puissant du fleuve leur servait d'accompagnement. Puis il y avait le gazouillis des oiseaux s'élevant de tous les bosquets, de tous les taillis, de tous les coins du bois."
Sigrid Undset - Kristin Lavransdatter - La croix
August Cappelen - Cascade dans le Télémark
Photos. Tous droits réservés : toropictures2024@gmail.com
Une façon tout à fait efficace, et zen, de reprendre contact avec le réel après plusieurs mois consacrés à notre Gascogne de légendes, de fantaisie et d'arts graphiques : soigner nos rosiers.
Par exemple, ce rosier Banks qui monte à l'assaut de la Borderie de la Mouline de Belin et qui était déjà là il y a cinq ans, lorsque ce carnet exposait notre petite collection de roses.
Mais précoce, au mieux de sa floraison autour de Pâques, notre Banks avait échappé alors à la prise de vues photographiques effectuée au mois de mai pour une chronique publiée en juin. Voilà qui sera réparé. Depuis, ce rosier liane a été élagué plusieurs fois car il est particulièrement vigoureux et pourrait bien, si l'on n'y prenait garde, passer par-dessus le toit et retomber en cascade sur le pas de porte, à l'opposé, avant d'attaquer, libéré et décidé, le chemin de Saint-Jacques et, comme un treillage gargantuesque, la côte vers Lectoure.
Cinq ans ont passé donc. Les hasards de nos cheminements, la complicité d'une voisine, le joli marché aux rosiers de La Romieu... autant d'occasions de compléter aujourd'hui cette revue de nos effectifs charmants et embaumants.
Rosier Banks ou de lady Banks, Banksiae.
Très vivace on l'a dit, sans épines, au feuillage persistant, le rosier Banks offre une floraison abondante, jaune ou ivoire comme ici, par bouquet de cinq ou six fleurs doubles. Idéal pour un escalier, une pergola, on l'a vu dans Lectoure grimper sur un arbre de Judée pour lancer au ciel, fantasque, une estampe aux mauve et jaune entremêlés.
Cardinal de Richelieu
Un nom quelque peu trop courtisan pour une rose chevrière souriant au passant sur un chemin perdu du parc naturel régional des Monts d'Ardèche. Mais que fait à ce bout du monde cette belle double ? Bouturée, patiemment acclimatée au fond du vallon de Saint-Jourdain, savoureusement parfumée.
Cocktail
Distinguée "rose favorite du monde" par la Fédération mondiale des sociétés de roses en 2015, elle occupe également une place de choix à la Mouline pour saluer nos arrivants de ses bouquets luxuriants qui répondent au souvenir des éclats de rire des lavandières qui travaillaient là autrefois pour le confort des bourgeois de la ville.
Rosier châtaigne, Roxburghii plena
Classé parmi les rosiers de Chine et du Japon, supposé originaire de l'Himalaya, il doit son nom vernaculaire à son drôle de fruit couvert de piquants comme une châtaigne. Photos d'emprunt. Cycle végétatif pas encore observé. Nous sommes impatients...
Vesuvia
Une grande églantine d'un velours ardent, qui persévère jusqu'aux premières gelées. Bouturée derrière le charroi d'un jardinier municipal et ici protégée des chevreuils le temps de bien s'installer.
ALINEAS
La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore.
Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embrasser ;
Comme il fait noir dans la vallée !
J'ai cru qu'une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ;
Son pied rasait l'herbe fleurie ;
Alfred de Musset Extrait du poème « La nuit de mai »
C’est l’un des sujets abordés par la médiathèque de Lectoure dans l’exposition « La thématique Pertuzé » encore en place jusqu’au samedi 1er juin… une façon de compartimenter l’œuvre immense et complexe de notre illustrateur, pour mieux l’explorer, la comprendre, puis dans un deuxième temps l’appréhender à nouveau dans son ensemble et l’apprécier entièrement.
En effet, Pertuzé est un excellent portraitiste : classique ou caricaturiste, naïf et cependant expressif au premier regard, comme il se doit pour la littérature jeunesse, minimaliste également pour la BD, fantastique, humoristique… Dans tous ces genres, alternativement, notre artiste, en quelques traits, au-delà du physique, illustre les sentiments, les expressions et les caractères.
Non, ce n'est pas "Gascogne céleste". Mais "Gascons à table"...
Les sorcières n'ont pas toujours l'air méchantes, mais ne vous y fiez pas...
Lui, c'est clair.
Dessin minimaliste mais un maximum de présence
Marceu Esquieu, l'Occitanie portraiturée !
Le Basa Jaun des montagnes basques, qui me paraît moins terrible que sa légende non ?
Rien qu'un peu de noir sur du papier blanc, disait-il.
Farniente enfin. Pertuzé a rangé sa palette.
C'était la dernière chronique de notre hommage à Pertuzé. Dans quelques jours votre carnet d'alinéas reprendra le cours normal de ses rubriques variées et toujours lectouroises. Mais il est probable que "l'illustre illustrateur lactorate" repassera par là...
La carrière de Pertuzé, très riche en thèmes divers et largement dispersée sur la grande Occitanie, du Languedoc au Bordelais, de la Garonne aux Pyrénées, a été évoquée lors de l'hommage officiel qui lui a été rendu les 10 et 11 mai. C'était un des objectifs des organisateurs : faire connaître tous les talents, tous les centres d'intérêt de cet illustrateur curieux, ouvert et généreux.
Mais Pertuzé n'a jamais vraiment quitté Lectoure. Il y revient souvent et dessine sa ville comme personne. Bien sûr, Jean-François Bladé son compatriote tient une place prépondérante dans cette oeuvre. Les contes de Gascogne que Pertuzé a magnifiquement modernisés, tout en les respectant à la lettre, seront à l'affiche vendredi 17, grâce à l’association les Gasconnades.
Le lendemain, samedi 18, Michel Salanié commentera une grande part des illustrations de Pertuzé consacrées à Lectoure. Personnages célèbres ou oubliés, monuments, anecdotes... Le panthéon personnel de ce Lectourois original et très bien documenté.
Enfin, dimanche, à 17 heures, ce sera le Pertuzé-auteur que l'association Lectoure à voix haute lira, en balade dans la ville, au son de l'accordéon. Souvenirs, caractères, ambiance... un Lectoure aujourd'hui disparu. Sans nostalgie. Juste la mémoire.
Du 11 au 26 mai, à l’Office de tourisme de Lectoure, une exposition présentera une magnifique collection d’affiches, dont un grand nombre appartient au fonds du musée Dupuy des arts précieux de Toulouse. Ces affiches sont révélées au public pour la première fois depuis leur archivage dans les rayonnages sécurisés de la capitale régionale.
L’art de notre illustrateur y est magistralement mis en valeur.
Jean-Claude Pertuzé est passé par les Beaux-Arts de Toulouse. Il maîtrise les règles classiques de la perspective, du relief, du modelé… mais en même temps il est enfant du vingtième siècle et il joue alternativement ou simultanément, sans complexe, de l’art moderne, du pop art, de la publicité, du minimalisme de la BD, de la caricature… pour un style très personnel, vivant, plein d’humour et de bonne humeur.
La technique fétiche de Pertuzé, le trait hachuré, trouve sur ce support de communication éphémère un traitement original par rapport aux bandes dessinées et aux ouvrages illustrés de Pertuzé où le noir domine, pour un effet dramatique et intimiste. Ici, au contraire, ce sera le plus souvent la fête, la lumière et le collectif.
Des affiches de tous les thèmes préférés de Pertuzé ont été sélectionnés par Michel Salanié pour que l’exposition soit vraiment représentative du très étendu registre de l’illustrateur : folklore, arts de la scène, littérature, festivités locales traditionnelles…
L’exposition comportera également, grâce à plusieurs collectionneurs, une importante sélection d’ouvrages, de dédicaces, de coupures de presse, d’objets de la vie courante illustrés par Pertuzé, disque, jeu de carte, béret, bouteilles de vin, de whisky, cartes postales… Un inventaire "à la Prévert"… mais "à la Pertuzé".
Pendant trois jours, du 11 au 13 mai, l'exposition "La thématique Pertuzé" sera également visible dans la salle des pas perdus de l'hôtel de ville avant d'être installée à la Médiathèque à partir du mardi 14.
Office de Tourisme Gascogne-Lomagne
Accès par la cour de l’hôtel de ville
Du 11 au 26 mai. Du lundi au jeudi 15H-18H, les vendredi, samedi et dimanche 10H-12H et 15H-18H.
Informations auprès du comité d’organisation de l’hommage à Pertuzé :
Premier évènement de notre hommage à Pertuzé, illustrateur lectourois, une table ronde pour évoquer l'homme et l'artiste. Bien sûr, ceci s'adresse à nos lecteurs lectourois et voisins que nous invitons à venir nombreux vendredi à la salle de la Comédie mais les abonnés du carnet d'alinéas éloignés aimeront nous accompagner deux semaines encore, virtuellement, sur ce chemin de l'amitié.
Pertuzé est-il bédéiste, illustrateur... ou graphiste ? Tout un peu à la fois. Mais quelle différence ?
Voilà ce que nous en dit wikipédia : Un graphiste conçoit des solutions de communication visuelle. Il travaille sur le sens des messages à l'aide des formes graphiques qu'il utilise sur tout type de supports. Le graphiste est alors un médiateur qui agit sur les conditions de réception et d’appropriation des informations et des savoirs qu’il met en forme. Ses connaissances reposent sur la typographie, l'usage des signes et des images, l'art de la mise en page. Le graphiste peut s'exprimer dans le domaine de l'imprimé (édition, affichage), de l'interactivité (web, multimédia), de l'illustration ou de l'animation (dessin animé).
Alors oui, c'est clair, Pertuzé est bien graphiste. Un graphiste de talent. Quelques exemples à l'appui.
Notre Lectourois a conçu plusieurs logos dont celui de l'éditeur Loubatières qui l'a publié de nombreuses fois. Mais comme on ne se refait pas et que l'occasion était tentante, au lieu d'un simple logotype, purement typographique, l'illustrateur revient au galop et associe à la lettre L cette ombre chinoise si caractéristique de la bête dont on reparle avec inquiétude aujourd'hui dans nos alpages. La légende logotisée.
Deuxième corde à son arc de graphiste, nous avons vu il y a deux semaines, avec les étiquettes de vin de la collection Cournot (voir ici), que Pertuzé aimait dessiner des polices de caractères totalement exclusives pour ses clients vignerons. Un autre exemple de typographie bien dans la façon du personnage, humour et esthétique confondus, voici une police de caractères "spécial béret gascon" que nous a communiqué Daan, son ami Néo-Zélandais déjà évoqué (voir ici aussi). On en découvre tous les jours ! Quel travail ! Quelle imagination !
Ce qui donne dans la pratique pertuzéenne :
Enfin les ambigrammes.
- Quèsaco l'ambigramme ?
Toujours chez wikipédia, l'ambigramme est une figure graphique d'un mot lisible selon différents points de vue au moyen d'un jeu de symétrie. Le mot ainsi dessiné reste inchangé ou en génère un autre par rotation d'un demi-tour ou par réflexion dans un miroir. Plus généralement, tout mot calligraphié de manière à susciter une double lecture.
Et Pertu est fan. Les prénoms de ses proches, des noms d'écrivains célèbres, ses vœux etc... Dans l'article de wikipédia, Pertuzé est cité plusieurs fois comme ayant réalisé des ambigrammes particulièrement complexes (ici encore), mais moi ça me fiche la tourniole. Avant d'aller me coucher pour laisser passer, je vous donne un exemple de ce petit jeu. A retourner successivement verticalement puis horizontalement.
Après les vins du Sud-Ouest étiquetés Pertuzé au restaurant Le Bastard, pourquoi pas un petit whisky bien de chez nous ?
- De chez nous ? Un spiritueux légendairement british ?
- Eh bien oui, il est possible d’inventer de ce côté du Channel, un bon whisky. Il y faut simplement les mêmes ingrédients que pour inventer une légende : une bonne source, de la créativité et… et l’envie de partager des plaisirs intenses.
Le whisky Black Mountain a trouvé sa source dans la Montagne Noire, entre Castres et Montpellier. On aurait aimé qu’il soit gascon et qu’il choisisse un nom du même tonneau. Mais les proches Cévennes avaient l'avantage d'avoir un petit air de Highlands, plus d’espaces, pour l’eau, et pour la légende. Et on n’attire pas les amateurs de sensations fortes avec une marque chantant avé l'accent du midi*. Pertuzé a dû se poser la question en rencontrant l'équipe qui a lancé cette aventure spiritueuse, mais la légende du louglier, un vague cousin de la bête du Gévaudan, mi-loup, mi-sanglier, a dû le convaincre qu’il y avait là matière à dessiner. Dessiner noir, comme on l'aime. Un peu épicé aussi. Comme un bon whisky.
La BD dont nous vous offrons une planche cette semaine a eu du succès. Le Black Mountain aussi. Normal, il est passé dans des futs d’Armagnac… On y revient toujours.
* On ne me l'a pas demandé, mais si vous voulez mon avis, le Floc gascon c'est pas mal, mais le nom...
Vous trouverez le whisky Black Mountain dans toutes les bonnes boutiques cavistes de la région toulousaine. Et à Lectoure aux Fleurons de Lomagne.
Première manifestation de l'hommage rendu par ses amis à l'illustrateur lectourois : Exposition à l'Hôtel-Restaurant de Bastard de la collection d'étiquettes de vin de Jean-François Cournot, illustrées par Pertuzé.
" Venez aux caves ! Venez au vin ! Venez à l'ombre fraîche et odorante où se conservent en flacons les chaleurs de l'été, l'or et la rouille des automnes. Rien n'est trop beau, rien n'est trop fin ni doré pour qui enveloppera les ambassadeurs des vignobles où chaque pouce de terre vaut de l'or ".
Bernard Clavel
Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse. La formule est d'Alfred de Musset, qui parlait non pas de boisson mais d'ébats sexuels ! Au sens figuré donc. Il eût dû à l'ivresse préférer la volupté, un état raisonnable qui permet d'apprécier mais modérément et avec lucidité tous les plaisirs... Mais Musset aimait avec excès. Henri IV lui, qui pratiquait également activement l'amour du sexe opposé, ne connaissait pas le flacon, car la bouteille de vin n'a été inventée qu'après son assassinat. Les historiographes ne sont pas d'accord sur les détails de l'évènement, mais noste Enric aurait goûté au Jurançon de sa Navarre natale dès la tétine. Baptême gascon. Et les historiens par contre, ont bien démontré que la consommation de vin de la cour du Béarnais était considérable, à Nérac, puis à Paris une fois la messe dite. De vin en barrique cependant, tiré au pichet. Le flacon et donc l'étiquette sont venus peu après.
Voici une exceptionnelle collection d'étiquettes illustrées par Pertuzé, que nous a confiée Jean-François Cournot, Saint-Clarais, photographe, agent d'artiste, publicitaire et ami de notre illustrateur. Comment celui-ci, Pertuzé, fut-il amené à exercer son art sur une aussi petite surface ? En eût-il le goût ? Jean-François Cournot raconte.
Dans les années 70, tous deux travaillent pour l'agence de publicité PBC*. Puis, installés en freelance** chacun de son côté, ils poursuivent leur collaboration. Ils forment l'équipe de base dans le monde du marketing et de la publicité, du concepteur-rédacteur et du créatif. Le premier, Jean-François Cournot donc, assure la relation client et doit traduire en mot l'idée de base à proposer à l'annonceur, l'entreprise qui veut promouvoir son produit. Le créatif lui, l'illustrateur, Pertuzé, doit mettre l'idée en image. Évidemment les rôles ne sont pas figés. On a connu des concepteurs qui s’essayaient à l'illustration et des créatifs ayant une très bonne plume. D'ailleurs les séances de travail, le fameux brainstorming, voient des échanges animés où chacun pousse l'autre dans ses retranchements. Pour faire jaillir l'idée que l'on espère géniale. C'est un couple, complémentaire, où il est indispensable que le courant passe très bien.
Outre la subtilité d'un accord à deux sur une création intellectuelle de toutes pièces, le dossier est très souvent "charrette", c'est à dire que le client veut la proposition le lendemain et le document d'exécution chez l'imprimeur... pour après-demain. Pas question de lui imposer un délai de réflexion ou de prendre rang. Concurrence oblige. Alors, Jean-François Cournot "débarque chez Jean-Claude" à l'improviste. Il s'est doté d'un panier à provisions qui va permettre au binôme de travailler non-stop et jusqu'à plus d'heure. On ne sort pas d'ici avant d'avoir accouché du concept, d'un slogan et de la maquette en image à présenter au client, après avoir retrouvé ses esprits et choisi les mots pour convaincre. Ça, ce n'est pas le rôle de Pertuzé, introverti, peu versé dans l'art de la négociation commerciale, et qui de son côté reprendra son crayon pour illustrer tout autre chose, voire pour se changer les idées, en espérant que son compère décroche le budget. Chacun son métier.
Jean-François Cournot et Pertuzé interviendront auprès de plusieurs domaines viticoles du Sud-Ouest. Nous avons choisi trois exemples, dans des styles très différents, chacun répondant à des objectifs de communication spécifiques de trois domaines viticoles.
Avec les vignerons de Bellocq, nous avons un Pertuzé en tous points reconnaissable : l'architecture médiévale, la gabare, la mise en scène de ce charroi de barriques, le mouvement. Cependant, le dessin moins hachuré qu'à son habitude et la mise en couleur pastel donnent à cette cuvée une ambiance rassurante, qui sied à la dégustation. Comme le portrait de notre bon roi Henri plus haut, appartenant à la même série.
Par contre, avec le célèbre Pacherenc, bien que nous ayons choisi ici la cuvée sec, moins souvent servie, Pertuzé et Jean-François Cournot ont osé une originalité, tant en publicité qu'en matière vinique. En effet le dessin est exécuté au crayon de couleur, technique aujourd'hui rarement utilisée par les illustrateurs et les graphistes. Elle permet à cette série d'étiquettes de la cave de Crouseilles-Madiran de recomposer de façon légère et familière des scènes bucoliques de la vigne et du chai, remplies de spontanéité et de franche gaité.
Enfin, nous avons retenu cette étiquette en deux parties, d'un domaine de l'appellation Iroulégy, en Pays basque. Vous n'y voyez pas d'illustration ? En effet, le vigneron demandait une étiquette haut de gamme pour sa meilleure cuvée. Jean-François Cournot proposa cette découpe originale et un graphisme abstrait très soigné. Une stratégie, dira-t-on en langage marketing, qui veut mettre en valeur le nom, pour favoriser sa mémorisation et lui donner une forte personnalité. Une illustration figurative viendrait concurrencer la marque. La frise aux motifs et aux couleurs basques accentue encore l'effet recherché de focalisation sur le nom Mignaberry, qui se distingue ainsi de l'ensemble de l’appellation, le terroir Irouléguy étant logé dans la seconde étiquette qui sert de piédestal, de faire-valoir au domaine. Du grand travail de réflexion marketing à mettre au crédit de Jean-François Cournot. Et Pertuzé me direz-vous ? Egalement au service de ce concept, l'illustrateur a mis en œuvre ses qualités de graphiste. Equilibre des différents éléments, classicisme et modernité réunis... La typographie de cette étiquette est entièrement de la main de Pertuzé. Pas de police de caractère informatique ou d'imprimerie. Chaque lettre est une illustration unique. Du travail d'artiste que les plus observateurs auront déjà remarqué sur les deux premières étiquettes commentées, dans la graphie de Vignerons de Bellocq et celle de Pacherenc de Vic-Bilh.
Mais, me direz-vous, choisit-on un vin pour son étiquette ? Le sommelier d'un restaurant digne de ce nom ne présente t-il pas la bouteille et son étiquette au client, celui-là même parmi les convives qui, réputé connaisseur, a consulté la carte et choisi, pour qu'il autorise, au vu du très officiel certificat, l'ouverture du flacon et la libération des parfums et des saveurs ? Faites l'expérience. Postez-vous devant un linéaire de supermarché et regardez le ballet du chaland. Oui, l'étiquette provoque l'acte d'achat. Outre l’appellation de votre préférence, et le prix cependant, l'illustration, la composition, la lisibilité, les couleurs... sont autant d'éléments qui peuvent provoquer le déclic, l'envie, voire... la soif. Et conséquemment, l'étiquette conditionnera le buveur, qui aura, à l'avance, une idée de ce qu'il devrait trouver dans le flacon en fonction de ce que l'étiquette lui aura transmis comme aprioris. Les études ont montré que la dégustation est influencée par l'étiquette. C'est à désespérer de notre liberté, y compris celle de nos sens. Penché sur sa table à dessin, Pertuzé s'en inquiétait-il ?
** Travailleur indépendant dans certains métiers dont la publicité. Terme anglais qui n'a pas d'équivalent en français, enregistré par Larousse et Robert mais pas par l'Académie Française.
Documentation : Les étiquettes de vin - Le livre de l'œnographile, Georges Renoy, Ed. Berger-Levrault / Rossel 1981. La citation de Bernard Clavel en exergue est tirée de la préface de cet ouvrage.