Publié le 20 Décembre 2023

 N°6

NOËL VERSUS SABBAT

Il est impossible de vous proposer les premières vignettes de cette BD. Ce n'est pas le Noël familial, tendre et rassemblé que l'on aime, mais l'instant jaloux de la méchanceté et de la profanation qui n'en démordent jamais. Passeur de légendes et de traditions, notre illustre illustrateur a dessiné "La nuit de Noël", ce conte gascon de Bladé terriblement noir, né à l'époque où le diable osait s'approcher à peine à un vol de corbeau de la ville pour y dire sa male messe. Mais ce temps est-il vraiment révolu ?

Aussi, pour ne pas troubler l'ambiance de la douce et sainte nuit, nous avons choisi pour cette dernière Pertuzé de la semaine en 2023, la dernière vignette de la BD, où tout est redevenu serein sur le Bastion. Sonnent les cloches de Saint-Gervais Saint-Protais, enfants martyrs des temps barbares. Té, mai petits mainatges !* Les flambeaux se rassemblent sur le parvis. Éteignons l'éclairage public et vous verrez que rien ne change ici. Envers et contre le malin.

Bon nadau !

* Tiens, encore des petits enfants !

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 18 Décembre 2023

 

" C'est le plus beau, le plus noir, le plus désespéré des contes que je connaisse. Rien n'y est raconté, et tout y est dit. Pour quelle morale, pour quelle leçon ? Garçons, défiez-vous des filles, filles, ne demandez point la lune, au risque de ne rien avoir du tout ? Allons donc ! La question n'est pas là. Tout le monde sait déjà cela, et personne n'empêchera jamais les filles de demander, ni les garçons de courir. On sent bien que quelque chose cloche : un conte sans happy end, ça n'existe pas. Et les spécialistes vous le confirmeront, ce conte n'existe pas.

Le coupable s'appelle Zéphyrin. Comme son prénom l'indique, Zéphyrin est trop longtemps resté exposé au grand vent qui tourne la tête et les idées".

Coupable ou victime ! C'est ainsi que Pertuzé analyse l'échec, l'assassinat s'il y faut un drame, de Jean-François Bladé, prénommé Zéphyrin à l'état civil, qui avait tout pour être un grand écrivain et ne fut qu'un collecteur de légendes, "fidèle sténographe, scribe intègre et pieux" ce sont ses propres termes. Nous empruntons l'image d'un crime à Saint-Exupéry : "C’est un peu, dans chacun des hommes, Mozart assassiné".

Jean-Claude Pertuzé baigne dans l'univers bladéien depuis son enfance. Notre illustre illustrateur est décrit par ses camarades de jeunesse comme très bon élève particulièrement en français et en histoire. Pourtant c'est décidé, il choisira les beaux arts. Ainsi, y a-t-il un parallèle évident, une filiation entre ces deux lectourois à la différence près que Pertuzé lui, choisira librement son chemin, ce que Bladé se verra refuser ou bien refusera de son propre chef, pourquoi serait-ce toujours la faute des parents ? Et cette filiation, par conséquent imparfaite comme toutes les filiations, conduira Pertuzé à exposer sa théorie, son exégèse, sur la carrière contrariée de Bladé.  Dans le recueil "Jean-François Bladé - Les nouvelles", dans une introduction fouillée et argumentée, Pertuzé décrit la trajectoire chaotique de Bladé, parti sur les chemins de la bohème parisienne et rappelé par son notaire de père, qui tient la bourse, pour prendre la suite de l'étude lectouroise, raisonnablement, bourgeoisement, obscurément pourra-t-on regretter, au regard de l'imagination lumineuse du fils prodigue.

 

Martin Guerre, Abd-el-Kader, un éléphant ivre rue Nationale et le bourreau malgré lui...

Les nouvelles recueillies et illustrées par Pertuzé ont été publiées entre 1856 et 1860, essentiellement dans la Revue d'Aquitaine. Ce sont les seuls textes de Bladé vraiment personnels, même si la trame, le prétexte ou la source peuvent être recherchés chez d'autres auteurs, anciens et souvent oubliés. Une réécriture qui n'est pas un plagiat car la trame est adaptée, le style très riche, enlevé, moderne comparativement, et laissait augurer, regrette Pertuzé, un grand talent.

Le vrai et le faux Martin Guerre s'affrontent.

Gérard Depardieu en faux Martin Guerre a donné un visage, dont Pertuzé n'a pas voulu s'inspirer ci-dessus, à cette histoire d'imposture dans les Pyrénées du 16ième siècle. D'autres auteurs célèbres l'ont évoqué, Montaigne vingt ans après les faits, Alexandre Dumas en 1846, mais Bladé l'a exhumée directement du compte-rendu de Jean de Coras, le juge toulousain ridiculisé pour avoir donné droit à l'imposteur juste avant le coup de théâtre du retour du vrai Martin Guerre.

Dans une autre nouvelle trouvant un certain écho dans l'actualité du temps, le chef algérien Abd el-Kader donne du fil à retordre au maréchal Bugeaud, Bladé invente une sorte de Tartarin, culturiste sinon cultivé, rêvant de soumettre l'émir pour gagner la croix d'honneur et rentrer "dans mon village habillé en spahi, en attendant que le conseil municipal fasse tirer mon portrait pour une salle des illustres qui enfoncera celle de Lectoure, malgré le tableau du maréchal Lannes et celui du baron Dupin en culotte de fer-blanc".

Si les noms sont changés, les lieux, les références historiques de ces nouvelles sont souvent celles du Lectourois, de Bladé enfant ou de Bladé devenu personnalité officielle par diktat paternel, avocat puis juge suppléant, mais qui, nouvelliste à ses heures et de plus en plus souvent, secrètement on l'imagine, prenant à peine la précaution de brouiller les pistes, ne peut résister au plaisir de brocarder les institutions, les voisins, la bonne société, qui ne lui pardonneront pas cette liberté de ton. Un éléphant enivré de vin nouveau qui s'échappe et sème la panique entre la Place d'armes et la halle, ridiculisant le cordonnier, l'aubergiste, le capitaine de la Garde nationale... Un charivari pour bafouer l'épicier du quartier battu par sa femme... Bref Bladé distribue les banderilles. Une iconoclastie qui amuse Pertuzé.

Cependant, l'auteur peut parfois devenir grave. On sait qu'il raconta, ailleurs, avoir dialogué, encore enfant, avec l'inquiétant Rascat, le bourreau retraité hébergé un temps dans la tour d'angle des remparts de Lectoure. A t-il gardé de cette étonnante conversation une indulgence peu commune à l'époque, pour l'homme fragile qui se cache derrière l'exécuteur des hautes œuvres ? Ce récit d'un autre bourreau qui lie amitié avec un jeune étudiant toulousain est émouvant. L'auteur parodique sait se faire romantique.

Au total, Pertuzé rassemble et illustre onze nouvelles, baroques, cocasses ou bien poétiques.

En 1869 Bladé quitte Lectoure pour Agen. Commence alors la collecte des contes de Gascogne.

 

Can the "Peasant" Speak?

Est-ce qu'un paysan, ça parle ? La réponse à cette question, provocatrice et arrogante, est "non" ! Question et réponse par l'auteur d'une thèse en ethnologie, William Pooley, soutenue en 2010 devant l'Université de l'état d'Utah (USA), ce qui prouve pour le moins que le sujet est actuel et d'importance planétaire, mazette ! Sans rentrer dans le détail, la thèse pèse 160 pages in english please !, l'argumentaire du thésard d'outre-Atlantique est le suivant : Bladé n'a pas suivi une méthode scientifique. Ses informateurs appartiennent à son périmètre familial et voisin. Le vocabulaire est trop choisi pour être populaire, et donc pour être honnête académiquement parlant.

Cette critique du travail de Bladé folkloriste n'est pas nouvelle. A vouloir trop souvent se prétendre "scribe intègre et pieux", notre Zéphyrin a depuis longtemps suscité le doute. Et Pertuzé ne conteste pas la thèse : "Des contes beaux et purs, si beaux et si purs que c'est trop beau pour être vrai. Décortiquer, analyser, comparer : tout cela a été fait, refait, vérifié et recoupé, et même pour ses plus fidèles admirateurs (dont je suis, contre vents et marées, on l'aura compris), tous les indices concourent à cette vérité, Maître Jean-François a certes recueilli des contes populaires, mais il a beaucoup pêché par collage, coupage, rabotage, et surtout par invention pure et simple. Ce qui pourrait être véniel en matière de conte, l'imagination ayant tous les droits, mais qui est condamnable lorsque l'"auteur" se défend d'avoir commis ce genre de délit, et qui plus est, accumule de fausses preuves de son absolue innocence".

Mais alors ? Finalement, ce n'est pas une simple collecte, un recensement de récits traditionnels mais bien une véritable création littéraire ? Génial ! Inavouée ? Et tout de même à moitié pardonnée !

 

Bladé notable, dans sa bibliothèque de recueils de jurisprudence, et son double, Bladé artiste, auteur, inspirant sa prose.

Oui Bladé est pardonné. Car, sait-il cet ethnologue américain que nous avions tous encore il n'y a pas si longtemps une grand-mère, un vieil oncle ou un voisin intarissable en matière de fées, de messes noires et de loups dotés de la parole ? C'est très commun ici. Pourquoi faudrait-il établir un panel représentatif de la population et des questionnaires normés pour collecter ce que l'on trouve au coin de la cheminée et dans les greniers dans chacune de nos maisons de famille ?

Le fait est qu'on se demande encore pourquoi Bladé a voulu donner le change. Le qu'en-dira- t-on ? Son père ? Sa femme ? Un vieux fond de pruderie protestante... Il est assez timide également en matière d'érotisme.  Le Quercynois  Antonin Perbosc ne se gênera pas lui. Et Pertuzé non plus.

Avec un peu plus d'ambition, nous aurions eu ici notre Georges Sand d'Occitanie, notre Alphonse Daudet de Lomagne, notre Henri Pourrat lectourois, collègues folkloristes qui tous ont pioché sans vergogne dans les légendes et les traditions régionales pour faire revivre in extremis, et avec un talent les inscrivant au panthéon de la culture française, un monde en train de disparaître et n'était-ce pas là l'essentiel ?

Mais, mis à part les thésards discutailleurs, le travail de Bladé est aujourd'hui cependant reconnu et apprécié à sa juste valeur. Ce n'était pas évident il y a à peine quelques décennies. Pertuzé raconte qu'en 1952 un professeur de français allemand, traducteur des Contes de Gascogne dans la langue de Goethe, Konrad Sandküler, en pèlerinage à Lectoure, fut atterré de ne trouver aucune trace de la reconnaissance officielle de la ville envers son enfant. Nul n'est prophète en son pays. Ce n'est qu'un peu plus tard que l'on donnera son nom à la petite place qui jouxte sa maison natale. Voir ici notre alinéa sur le joli jardin Bladé. Et dans les années 90, une école primaire prit son nom. Un déménagement récent de cet établissement scolaire vers la ville nouvelle fait craindre un recul de Bladé dans la hiérarchie de nos illustres. Il avait raison notre ennemi d'Abd el-Kader d'ambitionner de se couvrir de gloire afin de se faire portraiturer et accrocher de son vivant aux cimaises municipales.

Reste que Bladé a, non pas gravé dans le marbre, mais mieux, imprimé dans notre mémoire livresque les bacchantes du sabbat, le roi des hommes cornus, la chasse infernale et céleste du roi Artus et tant d'autres magnifiques caractères. Pour plus de sécurité, Pertuzé les a dessinés. Tout est bien.

                                                                                  Alinéas

Depuis sa création, pour respecter la tradition, ce cyber-carnet a publié chaque année à la même période, un conte. Nous ne faillirons pas. Voici ici l'intégrale du cœur mangé de Bladé. Jean-François Bladé. Le coeur mangé.

NB. Pertuzé a feint de ne pas le savoir, le conte du cœur mangé est bien connu dans de nombreuses versions occidentales, orientales et nordiques. Mais, contrairement à la version de Bladé, sa structure de base met en scène un triangle amoureux. L'amant se fait toujours tuer à la fin et, par ruse, le mari fait manger le cœur du défunt amant à sa femme. Encore une fois par pudeur ou pour éviter un sujet scandaleux peu goûté dans la Gascogne du 19ième, Bladé et ses sources auront édulcoré ce scénario immoral.

 

ILLUSTRATIONS PERTUZÉ

- 1ière et 4ième : Les contes de Gascogne. Bladé, mis en bande dessinée par Pertuzé

- 2ième et 3ième : Jean-François Bladé - Les nouvelles. Présentées et illustrées par Pertuzé.

SOURCES

- Jean-François Bladé - Les Nouvelles. Présentées et illustrées par Jean-Claude Pertuzé. Ed. Loubatières 2000.

- Can the "Peasant" Speak? Forging Dialogues in a nineteenth-century legend.
William Pooley - Utah State University

https://digitalcommons.usu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1764&context=etd

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Contes, #Littérature

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Publié le 12 Décembre 2023

N°5

Très actif sur internet et sur les réseaux sociaux, Pertuzé en adopte le langage. Mieux, il l'enrichit. L'illustration se prête bien à ce mode de communication. Si certains craignent que les émojis ou émoticons, que notre illustrateur nomme "pertucons" d'un jeu de mot... gas-con incompréhensible pour les internautes d'outre-Garonne, ces petits dessins un peu simplistes, ces pictogrammes, finissent par appauvrir la langue, d'autres pensent au contraire qu'ils conviennent aux messages électroniques, trop rapides pour que l'on puisse exprimer des sentiments et les illustrent à la place de longs discours que l'on n'ose pas rédiger, par pudeur ou par manque de temps. L'émoji met du sentiment sur la toile.

Bon, je ne vais pas vous faire un cours ! Si Pertuzé a mis en ligne |ici] des émojis à sa façon c'est bien qu'il y croyait un peu, Morburre ! Il s'est même "autoémojiportraituré" sur Wikipédia ! Autodérision, pied de nez, pirouette... va savoir. Et sur fond de Pyrénées, là le message est clair.

 

 

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Publié le 5 Décembre 2023

N°4

Pertuzé se glisse parfois lui-même dans ses propres illustrations, plus ou moins ostensiblement, physiquement ou au travers d'anecdotes personnelles.

La fille du Capitoul est sans doute la BD où il s'est le plus impliqué. L'action nous conduit de Toulouse où il vivait et qui lui a donné tellement de matière à dessiner, en Gascogne, "de retour au pays", pour un sabbat des sorcières inspiré des Lectourois Jean-François Bladé et Alcée Durrieux, pour une enfarinade autour du moulin d'Aurenque entre Lectoure et Fleurance, sur la Garonne enfin, jusqu'à Bordeaux et l'Atlantique. Cabale déjantée jusqu'au phare de Cordouan qui lui offrira son horizon ultime dans un autre texte, autobiographique affirmé cette fois, publié sur le blog Lactorates et évoquant sa propre mort... Prémonition ?

Le vieux mendiant qui accompagne Silve du Bazacle, le héros de cette BD, sorte de Jiminy Cricket en guenilles, s'appelle Pertuseri ! De l'italien "charpentier de navire". Pertuzé s'est fabriqué un ancêtre, un mentor, une conscience.

Le scénario, érudit autant que baroque, emprunte très clairement au roman "Le Dieu manchot', du Portugais José Saramago, prix Nobel de littérature, ce qui donne une idée de la qualité des sources d'inspiration de notre homme.

La vie et les aventures de Silve du Bazacle laissait augurer d'une suite, qui ne viendra pas. Morburre !

© Pertuzé - Editions Loubatières

A la semaine prochaine !

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Publié le 28 Novembre 2023

pertuzé, révolution française, 1789, révolutionnaire auch, gascogne , sans-culotte

"Dans l'immense champ de bataille idéologique que constitue la Révolution française, on ne se bat pas argument contre argument mais carrément catéchisme contre catéchisme".
Histoires de la Révolution en Gascogne. Hourquebie/ Sourbadère. Illustrations Pertuzé. Ed. Loubatières.

 

HISTOIRE DE FRANCE

Ce sans-culotte impérieux et sentencieux, tel un pasteur monté sur sa chaire du temple de la Raison, qui assène le nouveau catéchisme révolutionnaire à un gamin amorphe, illustre le fossé entre les nouveaux maîtres et le petit peuple, avec humour certes, mais très en concordance avec le texte des deux auteurs de ces étonnantes Histoires de la Révolution en Gascogne. Cependant, Pertuzé n'a pas toujours manié l'humour ou la caricature pour illustrer cette époque. Il sera souvent mis à contribution pour les nombreuses publications, les livres historiques, les bandes dessinées, numéros spéciaux de la presse qui paraissent pour le bicentenaire de la Révolution, et son dessin y est souvent tout à fait réaliste, les costumes et les lieux étant parfaitement rendus pour que l'Histoire soit restituée à la fois le plus possible conformément aux faits et attrayante.

pertuzé toulouse - révolution française - dépêche du midi 1989 - pont neuf - porte Saint-Jacques

Le 14 juillet 1989, la Dépêche du Midi publie un cahier spécial anniversaire sur tous les départements qu'elle couvre, cahiers illustrés par Pertuzé qui situe l'action devant un monument caractéristique de chaque chef-lieu de département (institution toutefois post-révolutionnaire !), Agen, Albi, Auch, Cahors, Carcassonne, Foix, Montauban, Tarbes, Rodez et Toulouse ici, où la révolte vient du quartier populaire Saint-Cyprien et traverse le Pont-Neuf par la porte Saint-Jacques, détruite en 1860 pour laisser passer le flux automobile de l'époque moderne, encore hippomobile à cette date... une autre histoire.

 

Pertuzé s'exprime sur ce sujet dans une interview à la Dépêche du Midi en 1999. A la question "Quelle est la différence entre le dessin et l'écriture ?" voici sa réponse, très modeste en l’occurrence : "Aucune. Tout ce qui est lettre, typographie, calligraphie appartient à l'écrit. La bande dessinée est un excellent compromis. J'essaye moi même d'écrire, même si je suis loin de me considérer comme un écrivain, car je rédige pour faire des illustrations. Qu'apporte le dessin au texte ? Pas grand-chose. Si le texte est bon, il n'a pas besoin de dessin. Mais il apporte tout de même un contrepoint, une autre vision... personnelle. Il y a des textes très visuels qui appellent une illustration très réaliste. Ce n'est pas une nécessité, un plus que l'on apporte au lecteur". Et c'est évidemment le cas avec l'Histoire. Si le texte est bon, dit-il. Or, certains historiens ne sont pas de bons auteurs. Ce n'est d'ailleurs pas absolument indispensable dans leur fonction et de ce fait la matière est souvent indigeste.

Comment intéresser le lecteur lambda à l'Histoire ?

Que serait l'Histoire de l'Egypte antique sans les peintures murales des tombeaux des pharaons ? Que serait l'Histoire de la conquête normande de l'Angleterre sans la tapisserie de Bayeux ? Que serait l'Histoire de l'architecture médiévale sans le Dictionnaire raisonné de Viollet-le-Duc ? Toutes proportions gardées bien sûr, ceci pour démontrer l'importance de l'illustration par rapport à l'écrit, sa complémentarité, son efficacité dans le mécanisme de compréhension, de démonstration et de transmission.

 

SOCIOLOGIE HISTORIQUE

On l'admet aisément aujourd'hui, l'Histoire ne se limite pas aux révolutions, aux grandes batailles et à la chronologie du règne de tel ou tel roi, empereur ou président de la république. L'Histoire est également celle des peuples, de leur mode de vie et de pensée. Pertuzé concourt à dessiner cette sociologie historique qui n'a pas été immortalisée par les grands peintres, monopolisés par les élites. Les Contes de Gascogne de Bladé, comme Les chants de Pyrène, sont illustrés avec un grand soin du costume et des intérieurs paysans, bourgeois et nobles. Le poids du folklore dans la société de l'époque, qui rapporte voire perpétue les croyances et les superstitions, est lui-même en tant que tel sujet d'étude. On discute encore de l’orthodoxie de sa méthode, mais Jean-François Bladé est aussi considéré comme ayant collecté une matière à étude historique. Le folkloriste n'est pas un conteur, mais un passeur, un mémorialiste.

Contributeur de Wikipédia, l'encyclopédie en ligne, sous le pseudo Morburre, Pertuzé a dessiné, pour répondre à quelle sollicitation ? nous ne le savons pas, ce superbe ramoneur savoyard et, en légende, a rappelé sa fonction de coursier dans le Paris du 18ième. La tenue et les outils du gamin sont particulièrement restitués.

Ramoneur, illustration pertuzé, wikipédia, illustrer la sociologie historique

Avant la généralisation des postes, on confiait souvent, à Paris, aux petits ramoneurs le soin de transmettre des courriers.

 

HISTOIRE DE LECTOURE

Evidemment, l'Histoire de sa ville intéresse au plus haut point notre illustrateur. On pourra regretter qu'il n'ait pas eu l'occasion de participer à l'une ou l'autre des publications historiques sur Lectoure, et nous croyons deviner qu'il l'aurait souhaité. C'est sans doute ce qui l'a décidé à travailler, de façon autonome et originale, à ses Lactorates. Initialement, ses portraits, écrits et dessinés, se concentraient sur des personnages célèbres, Jean V d'Armagnac, le duc de Montmorency, le bourreau Rascat... Le titre du projet était alors "Etroite patrie", selon une formule d'un des historiens locaux croit-on savoir. Puis sont venus les écrivains, Gide, Jean Balde, la nièce de Bladé, Aurélie Soubiran, princesse Ghika. Enfin, d'autres portraits ont intégré la galerie, à l'intérêt historique parfois plus anecdotique mais sociologiquement, on y revient, très intéressants, le sculpteur de notre monument aux morts, Sarrabezzolles, le peintre Naillod, Ducos du Hauron, l'inventeur de la photographie en couleur tout de même... Enfin certains plus lectourois, Duchesne, le médecin d'Henri IV, les saints Gény, Clair et Maurin etc...

Il semble que Jean Lannes n'ait pas eu les faveurs de notre illustre illustrateur. Le maréchal d'Empire n'avait d'ailleurs pas besoin de lui étant donné la riche iconographie dont il a bénéficié, façon de parler, après sa mort. Il aurait toutefois certainement fait partie des Lactorates. La première épouse du grand soldat, répudiée pour infidélité, Catherine Jeanne Josèphe Barbe Méric, dite "Polette", a été portraiturée par Pertuzé, dessin et texte, celui-ci plutôt indulgemment. Ceci dit pour la petite Histoire. Y faut-il toujours une majuscule dans ce cas ?

jean lannes - maréchal lectoure - pertuzé - méric - épouse

Quant à Monluc, un autre maréchal de France passé par là deux siècles plus tôt, Pertuzé a publié sur internet un magnifique panoramique du siège de Lectoure par lui légendé ainsi : "Vieille histoire : le siège et la prise de Lectoure (protestante) par Blaise de Monluc (catholique), en septembre 1562. Cherchez l'erreur (il doit y en avoir plein). Pour situer, le clocher est bien là, entier avec sa flèche, mais la cathédrale a été détruite. Le Bastion, à droite, n'est qu'une levée de terre sans murs. Avec ses trois canons, Monluc a fait une brèche dans le rempart, à peu près là où se trouve la piscine mais à l'époque il n'y a pas la piscine, ni même les terrasses des Marronniers et les jardins en-dessous, il y a des maisons et des rues. En plus on n'y voit pas grand-chose parce que l'assaut s'est passé la nuit (et vous trouvez que je fais un boulot facile ?)".

siège de lectoure - monluc - guerres de religion - pertuzé

Siège de Lectoure par la troupe catholique de Monluc. 1562.

Complétons le descriptif car c'est remarquable : la position des troupes de Monluc, sur le plateau de Lamarque (côté lycées aujourd'hui) est exacte, la porte Boucouère est suggérée par deux tours jumelles de flanquement (à la place de l'actuelle entrée de la rue Nationale), on semble distinguer au fond le clocher de l'église Saint-Esprit et la tour d'Albinhac. A gauche, la tour d'angle de notre chemin de Saint-Clair est imposante. L'illustrateur s'est documenté sur l'armement de l'époque. La crémaillère de réglage de la hausse des canons de Monluc et le flacon de poudre noire attaché à la ceinture de l'arquebusier ne s'inventent pas... Le feu de camp qui divise le dessin en deux devait être prévu pour marquer la pliure de l'ouvrage projeté. Que nous ne verrons pas puisque Pertuzé n'a pu mener son projet Lactorates à terme. Fin de l'histoire.

                                                                                                       Alinéas

PS. Je vous suggère de cliquer (clic droit en principe) sur cette dernière illustration et de sélectionner la fonction [ouvrir l'image dans un nouvel onglet] et vous pourrez ainsi observer cette très belle illustration de plus près.

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire

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Publié le 21 Novembre 2023

N°3

Il n'y a pas que les contes dans la vie. Il y a aussi la nature, les relations sociales, les découvertes impromptues...

Pertuzé enfant enregistre tous ces détails de la vie lectouroise qui viendront donner à sa production ce caractère vécu. Et impertinent. Ce qui fait que pour nous, qui avons connu cette époque, l'illustrateur ne raconte pas d'histoires... ou pas que.

Pour les ceusses qui ne savent pas ce qu'est "tuter les grillons" : les faire sortir de leur trou pour les capturer. Deux méthodes au choix : la paille, la tute, ou l'inondation de la galerie de la bestiole.

© Pertuzé - Le dictionnaire Vavassori Ed. Loubatières.

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Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 14 Novembre 2023

N°2

Être gamin à Lectoure dans les années 50, ça a du sens : galoper dans les rochers au pied des remparts, dominer la vallée et le monde au delà, se raconter des contes à dormir debout...

Pertuzé connaît son Bladé par cœur depuis l'enfance. Un grand-père boulanger au faubourg le lui a lu entre deux fournées. En écoutant l'ancien, il gribouillait déjà dans la marge de la Dépêche du Midi. " Il y a toujours eu, il y aura toujours, à Lectoure, un homme vert, qui garde les oiseaux, et qui est le maitre de toutes les bêtes volantes ".

Mais qui devait rentrer dans la galerie de portraits des illustres Lactorates que Pertuzé avait en tête ? Zéphirin Bladé lui-même, ou le vieux Cazaux, son fameux conteur ? Le boulanger Boutan ou l'homme vert ? On ne le sait pas, parce que l'illustrateur s'en est allé rejoindre les oiseaux du ciel gascon, laissant-là son ouvrage inachevé. A propos, je crois avoir vu l'homme vert en couleur, vert-de-gris sur fond d'orage comme on sait les faire ici, bleu cobalt ? Mais je ne sais pas où je l'ai mis... ou bien l'ai-je rêvé moi aussi. Mais il est très bien ainsi. Le noir et blanc sied à la légende.

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Publié dans #La vie des gens d'ici, #Contes

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Publié le 8 Novembre 2023

N° 1

Pertuzé ne quittait jamais son béret. Ou presque. Fétiche, fantaisie, marque de fière appartenance à son pays de Gascogne, ou simple plaisir personnel comme vous portez peut-être la moustache ou des boucles d'oreilles, et on ne vous demande pas pourquoi. Il était en relation sur internet avec un vendeur de bérets... néo-zélandais ! Notre Lectourois a offert à son ami Daan Kolthoff, ce fou de bérets des antipodes, plusieurs illustrations très drôles* sur le thème du couvre-chef gascon et celle-ci, très symbolique, qui inaugure notre  série.

"Le magicien du béret", c'est le titre de cette première "Pertuzé" hebdo. Tout son art y est : la perspective, le mouvement, la fine expression de plaisir et de tranquille assurance du visage. Et l'ambiance fantastique, la magie, que l'on retrouvera souvent chez notre illustre illustrateur.

* https://beretandboina.blogspot.com/search?q=pertuz%C3%A9

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Publié le 4 Novembre 2023

Jean-Claude Pertuzé (1949 - 2020) est célèbre pour avoir mis en bande dessinée un choix de contes de Gascogne, collectés près de cent ans auparavant par un autre Lectourois, Jean-François Bladé. Mais Pertuzé a eu une carrière beaucoup plus complète et riche. Illustrateur de presse, affichiste, pyrénéiste, portraitiste, contributeur de l'encyclopédie en ligne Wikipédia, il aborde de nombreux thèmes, littérature jeunesse, humour, érotisme, lexicologie, ésotérisme, histoire, celle de notre ville en particulier qu’il n’a jamais oubliée et dont il voulait écrire et illustrer une chronique originale, mais le temps lui a manqué. C'est cette diversité de registres qui nous a fait choisir le sous-titre de la manifestation programmée en 2024, reprenant et adaptant une de ses devises :

" L'illustration en tout sens ".

 

Jean-Claude Pertuzé

 

Le carnet d'alinéas lui avait déjà rendu hommage peu de temps avant son décès [ voir ici ], mais en ne reproduisant alors que des illustrations autour de Lectoure. Or, précisément, on s'aperçoit que les Lectourois eux-mêmes, qui sont les plus nombreux lecteurs de ce blog ne connaissent pas l'étendue de la carrière de cet artiste. L'hommage que nous nous sommes chargés d'organiser au printemps prochain pourra corriger ce manque et explorer ses différents talents.

Puisqu'il s'agissait de présenter et de commenter une collection de publications illustrées par l'artiste lectourois, dont certaines sont déjà consultables à la Médiathèque-Info jeunes de notre ville, le projet a été soumis à l'origine à ce service culturel communal, qui a sans hésiter, marqué son intérêt. Complété et précisé avec l'équipe de la Médiathèque, le programme de la manifestation a été présenté à la Municipalité qui l'a agréé.

Les bibilothécaires Anne Depis et Sabah Medjaour en compagnie de Michel Salanié, coordinateur de l'Hommage à Pertuzé

Un comité d'organisation bénévole est constitué regroupant, outre votre serviteur et rédacteur de ce carnet d'alinéas, Jean-Claude Ulian, Saint-Clarais, le viel ami et auteur d'un certain nombre d'ouvrages illustrés par Pertuzé, Hugues de Lestapis, journaliste, qui a édité pendant plusieurs années le magazine gratuit Le Canard gascon et Aline Salanié de la maison d'hôtes La Mouline de Belin, qui se charge du secrétariat, des relations publiques et qui organisera l'accueil pendant la manifestation.

De gauche à droite, Michel Salanié présentant le visuel de la manifestation, Hugues de Lestapis, Aline Salanié, Jean-Claude Ulian, Pascal Mazzonetto pour les Gasconnades et Jacqueline Marro pour Lectoure à voix haute.,

D'ores et déjà deux associations lectouroises nous ont rejoints. Les Gasconnades proposera un conte de Bladé en gascon, accompagné d'une projection de la bande dessinée du même texte en français par Pertuzé. L'association Lectoure à voix haute de son côté, lira des textes rédigés par le natif de Lectoure, anecdotes, souvenirs et pensées inspirées de son pays toujours aimé. Le détail des manifestations sera publié au tout début de l'année prochaine.

Une page Facebook consacrée à cet Hommage à Pertuzé diffusera des informations au fur et à mesure du développement de ce projet et en particulier, une série hebdomadaire intitulée "La Pertuzé de la semaine" qui permettra de commenter, dans la bonne humeur qu'il suscitait, les différentes facettes de l'art de notre illustre illustrateur.

                                                                            Michel Salanié

Les personnes ayant connu Jean-Claude Pertuzé sont vivement invitées à nous apporter leurs témoignages et à prendre contact.

Pour toute information :

Courriel : pertuze.lectoure2024@gmail.com

Aline Salanié Tel. 06 26 18 52 00

ou bien la Médiathèque

Courriel : bibliothèque@mairie-lectoure.fr

Tel. 05 62 68 48 32

 

Suivez-nous sur la page Facebook "Hommage à Pertuzé".

Chaque semaine une illustration est commentée.

 

Hommage à Pertuzé

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #La vie des gens d'ici

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Publié le 19 Octobre 2023

monument aux morts lectoure

Trois noms de soldats morts en Indochine sont gravés en lettres d'or dans le granit gris de notre monument du souvenir. Le 8 juin dernier, Lectoure honorait plus particulièrement l'un d'eux, Maurice Lalague, "Mort pour la France" en Indochine en 1954. Soit il y a 70 ans "à peine". Ce n'est donc pas une éternité, ni le Moyen-Âge, pas plus d'un siècle en arrière comme les poilus de la longue litanie de la "grande guerre" qui est lue chaque année, cérémonieusement, le 11 novembre. L'image de nos grands-pères s'estompe, y compris ceux ayant survécu à la boucherie. Les anciens combattants de 39/45 ou d'Algérie, et les plus "jeunes", ceux des opérations extérieures (OPEX) pour employer la terminologie administrative (177 opérations recensées depuis 1959, parmi les plus connues Zaïre, Tchad, Centrafrique, Liban, Ex-Yougoslavie...), ceux qui sont heureusement revenus, sont là pour nous rappeler à notre devoir de mémoire.

Alors, pourquoi a-t-il fallu attendre 70 ans pour inscrire le nom de Maurice Lalague sur cette stèle ? Ce sont les mystères des arcanes de l'Administration, militaire de surcroît, mais il faut préciser que son corps n'a jamais été retrouvé et que, engagé dans la Légion étrangère, il avait dû, c'est la tradition pour les hommes de rang, déclarer au moment de son incorporation un autre patronyme, Delbeck, et une autre nationalité, Belge, ceci pouvant expliquer cela. Un de ses parents ayant remarqué son absence sur notre monument aux morts, communiqua avec le général Eric Boss, président du comité de Lomagne du Souvenir Français, qui engagea les procédures et obtint enfin la rectification.

Lalague rejoignait ainsi deux autres Lectourois, "Morts pour la France" en Indochine : Louis Dugros et Maurice Toquebens. Mais les familles lectouroises de ces morts, et de ceux revenus vivants aussi, se demandaient bien mordiù !, pourquoi aller se battre, et surtout finir, de l'autre côté de la planète ?

 

trois morts pour la france MPLF en indochine

Pour l'opinion publique, influencée par la propagande communiste, la guerre d'Indochine était une "sale guerre". Surtout méconnue, incomprise, elle est aujourd'hui oubliée. Pourtant la présence française dans cet extrême Orient a été importante et pas toujours noire. Ni blanche.

Notre chronique ne prétendra pas écrire l'Histoire de l'Indochine. Cependant. Derrière l'imagerie exotique qui a pu motiver un européen à s'aventurer, explorateur, évangélisateur ou artiste, la colonisation du sud-est asiatique est évidemment politique et économique.

indochine francaise - pnom penh - cambodge - vitenam - laos - cochinchine - annam - tonkin
Affiche de promotion du tourisme en Indochine

 

Les premiers européens à s'installer durablement dans le Sud-Est asiatique, ici comme en Afrique, sont les religieux. Le pouvoir politique, déjà sous Louis XV, sera conduit à accompagner les missionnaires français, pour leur protection et celle des populations autochtones qui adoptent en nombre la religion catholique, sans toujours renoncer à leurs pratiques animistes. Prétexte ou vision civilisatrice, chacun jugera, sans doute est-ce un tout et la physionomie d'une époque. Très vite, la concurrence avec les autres nations, l'Angleterre en particulier (installée au Siam, actuelle Thaïlande, en Birmanie, Indonésie, Hong-Kong), conduit la France à s'imposer, à établir des positions militaires et commerciales, à signer des traités de collaboration avec les pouvoirs traditionnels. En 1862, l'Empereur d'Annam, Tú Dúc, cède à la France les territoires du sud qui deviennent la Cochinchine, colonie administrée directement par la métropole. Les deux autres régions vietnamiennes, l'Annam, plaine côtière le long de la mer de Chine et le Tonkin au nord resteront des protectorats, comme le Cambodge et le Laos. Dans cette région du monde règne une très grande diversité ethnique qui alimente des luttes fratricides permanentes, dont la France pourra s'instituer l'arbitre. Contre les impérialismes de l'empire Annam, prochinois, et des Thaï (dominés par le Royaume Uni), elle représentera un certain équilibre et une présence pacificatrice. Le Cambodge et le Laos se verront reconnaître une autonomie au sein de l'Union française. Les échanges commerciaux de la métropole avec la Cochinchine et le Tonkin seront très florissants. La culture de l'hévéa est introduite et la forte demande de caoutchouc due au développement de l'automobile dans l'entre-deux-guerres provoquera un boom économique. Le thé, le riz, la soie sont également prisés de la métropole. Une bourgeoisie indochinoise nait, laborieuse et cultivée. Cette création de richesse permet en parallèle le développement d'infrastructures modernes, réseau routier et éducation en particulier. Hanoï au nord et Saïgon au sud prennent des allures de villes de province de France. Le lien fort entre nos pays et leurs populations, encore sensible aujourd'hui, date de cette période faste.

hanoï - hué - Saîgon -ho chi minh ville
Hanoï, capitale du nord

 

Mais la deuxième guerre mondiale va marquer un tournant et la fin de cet âge d'or. Déjà avant-guerre, sous la troisième république finissante, trop distante, instable et ignorant les subtilités asiatiques, l'administration française en Indochine commet un certain nombre d'erreurs, fiscalité injuste, passe-droits et décisions arbitraires, vexations religieuses ou ethniques, qui dresseront une partie de la population indigène contre la puissance coloniale et sèmeront le grain du sentiment nationaliste là où n'existait qu'une multitude de minorités concurrentes qui recherchaient auparavant auprès de la France protection et reconnaissance.

En 1940, le Japon envahit la région tout en ménageant la souveraineté française. L'administration militaire sous l'autorité du gouvernement de Vichy est conduite à composer, ce qui lui sera reproché. En 1944, les États-Unis bombardent les positions japonaises en Indochine. Les Japonais investissent alors et désarment les unités françaises par surprise. Les officiers et les dirigeants de l'administration coloniale sont arrêtés, certains sont exécutés, décapités à coup de sabre. Puis, en passe d'être anéanti par les bombardement atomiques d'Hiroshima et Nagasaki, le Japon encourage le Vietnam, le Laos et le Cambodge à réclamer leur indépendance. La France est chargée par les Alliés de reprendre le contrôle de la région mais elle se heurte très vite au Viêt-Minh, parti communiste créé en 1930 à Hong Kong sous l'impulsion du Komintern (issu de l'ex-Internationale communiste) et du Parti Communiste chinois, qui, à dominance ethnique tonkinoise se révèlera être hégémonique. La guerre d'Indochine débute en 1946. Nommé commandant en chef et haut-commissaire en décembre 1950, le général de Lattre de Tassigny déclare : "La guerre d'Indochine n'est pas une guerre coloniale, c'est la guerre contre la colonisation rouge. Nous nous battons pour la paix et la liberté du peuple vietnamien." C'est dans ce contexte que nos trois Lectourois seront engagés en Indochine.

 

LOUIS DUGROS

Né dans une famille d'agriculteurs installée sur la route conduisant à Castelnau-d'Arbieu, très tôt remarqué par ses professeurs pour ses qualités intellectuelles, Louis Dugros est reçu au concours d'entrée à Saint-Cyr dont il est diplômé en 1935. Il est commandant de compagnie lorsqu'il arrive en Indochine au sein d'une demi-brigade de la Légion étrangère. Il participe aux opérations destinées à débusquer l'ennemi infiltré dans le delta du Mékong, enchevêtrement pestilentiel de rizières, de forêt dense et de canaux (rach) qui favorise les embuscades meurtrières.

louis dugros - mort pour la france lectoure - légion étrangère - saint cyr
Louis Dugros à droite, dans la moiteur du delta du Mékong

C'est au cours d'une de ces opérations embarquées sur LCM (barge de guerre dotée d'une porte avant basculante) et d'un accrochage à terre, que Louis Dugros, alors capitaine, est tué par un tir d'obus "ami", mal dirigé par la Marine qui assure la couverture d'artillerie. Son corps sera rapatrié en métropole. L'officier lectourois aura les honneurs de la Nation. Depuis une chapelle ardente installée à l'hôpital, le convoi funèbre remontera lentement la rue Nationale, depuis le boulevard d'Armagnac jusqu'au monument aux morts, alors dressé devant la cathédrale, escorté par un détachement militaire en grande tenue et sous les ordres d'un officier général. La citation qui énumère ses faits d'arme conclue ainsi : "S'impose à tous par son calme et son courage souriant".

 

MAURICE LALAGUE

Le sous-officier, issu d'une famille d'artisans installée avant 1920 rue du Campardiné, qui a rejoint ses camarades sur notre monument aux morts cette année seulement, appartient à la même arme que Louis Dugros, la Légion étrangère. Après avoir effectué son service militaire, Maurice Lalague s'engage dans la Légion en Algérie en 1937. Progressant dans la hiérarchie, attaché aux troupes qui poursuivent en 1944 la Wehrmacht, du Rhône au Danube, il participe à l'occupation de l'Allemagne nazie défaite.

lalague - delbecq - légion étrangère lectoure
Un légendaire képi blanc

Maurice Lalague effectuera trois séjours en Indochine à partir de 1947. En 1951, sergent-chef, il y est volontaire. Son unité est affectée à la zone entre l'Annam et le Tonkin où l'armée française tente de contenir le Viêt-Minh alimenté par la Chine voisine, devenue communiste en 1949, sanctuaire où il se replie après chaque coup de boutoir. C'est lors d'un accrochage et en tentant de secourir un compagnon blessé que Maurice Lalague disparaîtra. Son corps ne sera pas retrouvé. Le Souvenir Français de Lomagne a fait inscrire son nom sur la tombe de regroupement du carré militaire, adjacent au cimetière dit "des Sénégalais".

 

MAURICE TOQUEBENS

La famille Toquebens, originaire du département des Pyrénées-Orientales, s'installe à Lectoure, après la 1ière guerre mondiale. Le père de Maurice est employé des Postes. Certains se souviennent encore de sa mère, dite "Bébin", un personnage attachant, dans sa maison du boulevard du Midi, évoquant avec émotion la fin dramatique de son fils.

Maurice Toquebens quitte l'école après le certificat d'études. Il effectue son service militaire au 1ier régiment de Hussards à Auch puis, suivant l'exemple de son frère ainé, intègre l'école de la Gendarmerie Nationale de Chaumont (Haute-Marne). Il est affecté en Algérie en 51-52 et arrive en Indochine en 53, débarquant à Saïgon dans le cadre des Légions de Marche de la Garde Républicaine en Extrême Orient (LMGREO). Il se fait rapidement remarquer pour son audace en opération. Son autorité naturelle conduit ses supérieurs à le désigner pour prendre le commandement d'une compagnie de supplétifs indochinois.

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Maurice Toquebens, coiffé du fameux chapeau de brousse de l'armée française en Indochine

C'est en conduisant ses hommes dans une zone difficile du Tonkin, qu'il est capturé en décembre 53 par le Viêt-Minh. Il passera plusieurs mois d'internement sans que son unité ou sa famille n'aient aucune nouvelle de lui, jusqu'à ce qu'un de ses compagnons libéré témoigne et date son décès approximativement en juin 1954. Le nom de Maurice Toquebens a été donné à la caserne de Gendarmerie Nationale de Lectoure.

On sait le sort terrible des prisonniers soumis pendant des mois dans les conditions extrêmes de la jungle tropicale, au joug des pratiques cruelles des gardiens des camps d'internement Viêt-Minh.

De 1945 à 1954, il y a eu environ 37 000 prisonniers militaires du Viêt-Minh, dont 71% sont morts en captivité, soit environ 26 200 personnes, 90% chez les troupes indochinoises ayant choisi la France et qui sont doublement martyrisés par leurs frères de race. Le Viêt-Minh ne reconnaît pas la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre et pendant toute la durée du conflit, la Croix Rouge ne reçoit jamais l’autorisation de visiter les camps dont les installations ouvertes à tous les vents et sans hygiène, livrent les prisonniers à moitié nus aux moustiques et autres bêtes ainsi qu’aux maladies, puis les malades à la mort, quelquefois après un passage à " l’infirmerie ", sorte de morgue immonde d’où l’on ne sort jamais vivant. Parmi les punitions, l’une des plus terribles est le séjour prolongé dans la sinistre "cage à buffles" sous une maison sur pilotis où le prisonnier, attaché à un poteau dans une eau putride sans pouvoir se protéger des piqûres d’insectes, est parfois supplicié jusqu‘à la folie et la mort. Les camps Viêt-Minh présentent tous les mêmes caractéristiques : installations délabrées, insalubrité, conditions inhumaines, endoctrinement systématique, régime alimentaire affamant, saleté et promiscuité, absence de soins pour les malades, sévices à la moindre incartade ou rébellion et donc mortalité très forte sur de courtes périodes. Les morts sont inhumés sommairement, sans linceul ni cercueil, par les prisonniers qui le peuvent*.

L'intervention américaine pour soutenir le régime de la République du Sud-Vietnam, créée au départ de l'armée française après la défaite de Diên Biên Phu, se terminera elle aussi par un désastre. Plus d'un million d'Indochinois, les boat-people, fuira l'instauration du régime communiste au Vietnam et Khmer rouge au Cambodge de sinistre mémoire. Le nombre de victimes du système de goulag institué par le Viêt-Cong après la chute de Saïgon, devenue Hô Chi Minh-Ville, n'est pas établi.

                                                                                      Alinéas

 

Type de jeune femme tonkinoise

* Extrait. "Le calvaire des prisonniers des camps Vietminh-INDOCHINE 1946-1954". www.clan-r.org

ILLUSTRATIONS :

  • Photo titre Michel Salanié
  • Carte Chemins de mémoire. Ministère des Armées.
  • Affiche de promotion touristique Cambodge. Collection particulière.
  • Hanoï Indochine. Carte postale. Collection particulière.
  • Louis Dugros : Légion étrangère. Remerciement famille Dugros.
  • Maurice Lalague : Souvenir français. Remerciement famille Lalague-Dardard.
  • Maurice Toquebens : Gendarmerie Nationale. Remerciement famille Toquebens.
  • Jeune fille tonkinoise. Carte postale d'époque. Collection particulière.

 

 

 

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