La ligne électrique (ou téléphonique) dans le paysage lectourois
Publié le 7 Août 2026
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ui n'a pas pesté contre cette ligne ou ce pylône impossibles à faire sortir du cadrage ? Une tache de modernité sur un monument antique, la silhouette d'un sinistre individu s'immisçant sur un charmant portrait. Certes, aujourd'hui, les logiciels de retouche permettent de régler leur compte à ces fâcheux. Mais pourquoi ne pas plutôt en faire l'un des éléments de la construction graphique, voire le sujet même du cliché ?
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Lectoure, comme beaucoup de villes et de villages, a fait l'effort d'enfouir les lignes qui s'entrecroisaient en désordre et se balançaient dans le ciel de ses rues faisant penser parfois à un tableau de spaghettis façon art contemporain. Et, par temps de brouillard, à la maison de la famille Adams couverte d'une toile d'araignée fantasmatique. Cependant, comme rien n'est définitif, la ligne réapparaît ici et là, au grès des aménagements imprévus, des demandes des administrés et... de la facilité. Ce n'est pas toujours laid d'ailleurs. Une sorte de dialogue lancé d'un trottoir à l'autre, entre numéros pairs et impairs.
A la campagne, il nous en reste. La fibre qui n'y est pas enterrée pour cause d'un rapport investissement/abonné par trop déséquilibré est même venue en rajouter récemment jusque sur certain chemin qui était encore vierge et s'en serait bien passé...
Mais positivons.
Il y a un peu plus d'un siècle, nos grands-parents ont vu arriver la fée électricité avec émerveillement qui apportait avec elle non pas la modernité qui est un concept relatif mais le confort. Elle accompagnait jusque dans des hameaux très modestes et reculés le médecin, l'instituteur... Plus tard viendra l'eau "de la ville", sous-solée elle, sauf ces châteaux d'eau qui écrasent de leur bouffissure le clocher du village ou quelque autre château désanobli par ce voisinage.
Dans le joli temps, la ligne accompagne la marche ou le travail, ou la rencontre, paisiblement, en adoptant le tracé du chemin ancestral.
Mais il y a ligne et ligne. Comme il y a poteau et pylône. La ligne à haute tension exagère, le pylône passe la mesure. Comme l'autoroute ou le chemin de fer, le haut voltage découpe le paysage et l'investit. Ce n'est plus un compagnon de route mais un occupant, un géant qui ne fait plus rêver, qui n'a pas sa place dans la légende.
L'affaire ne date pas d'aujourd'hui. En 1936, Jeanne Alleman, nièce du folkloriste lectourois Jean-François Bladé, racontait dans une nouvelle intitulée La maison et le pylône, le drame du domaine familial bordelais défiguré par l'installation d'un de ces monstres métalliques. " Avec ce pylône, la civilisation industrielle avait pris pied sur ce coin de terre. Des conquérants, la tour métallique avait la force. Et aussi la brutalité ! Que l'on abattit les arbres sur son passage, c'était un symbole. Cette civilisation mécanique ne ménageait rien des droits traditionnels de beauté, de sécurité, de vie humanisée, dont le vieux monde, en voie de désagrégation rapide, avait fait des idées morales. Devant cette armature impassible, elle se sentait délogée et dépaysée. Qui était l'intrus ? Ce vainqueur implanté chez eux, ou bien eux-mêmes, survivants des siècles sentimentaux ? Le géant les prenait par les épaules, les poussait dehors : " Si vous ne pouvez pas me souffrir, partez ! N'êtes-vous pas restés trop longtemps ? ".
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Alors, veut-on toutefois faire l'éloge de l'intrus ?
Oui, certaines lignes se font discrètes et composent avec l'indigène. Regardez celle-ci qui contourne le cimetière Saint-Esprit comme un fin drapé irisé par un soleil couchant. N'a-t-elle pas sa place dans notre tradition paysagère funèbre ? Au pied du poteau se sont installés ici quelque sureau, plus loin une aubépine, qui ne cachent rien mais disent le consentement du pays lectourois à cette procession étrangère.
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Cette autre, sous la surveillance d'une escouade à la livrée nuageuse, renoncera à monter à l'assaut du château comtal.
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A Plieux, à quelques encablures de Lectoure, la ligne fait un effort tout cérémonial... Apporte-t-elle à l'église son énergie vitale ou bien, à l'inverse, en retient-elle la bonne parole à dispenser dans les campagnes et les bourgs du pays lectourois ? Accordée à la flèche de Saint-Jean-Baptiste, elle se coiffe pour son office de candélabres qui contrastent avec les bras bêtement rectilignes habituellement affligés aux poteaux agnostiques, parements sans esprit qui jureraient dans ce ciel glorieux.
De fait, sur son éperon rocheux, dans l'ombre, Lectoure et son clocher, décapité de sa flèche celui-ci, sont cernés de ces kilomètres de fils en bataille qui dispensent l'énergie sans trop se préoccuper de l'esthétique. Peut-on imaginer, entre chien et loup, qu'à chaque extrémité brille une fenêtre sur le monde cathodique ou résonne une voix familière ? Que la tempête couche ce fragile réseau de liens rassurants et la vie s'arrête.
Éloge donc car, paradoxalement, dans un monde pris de frénésie artificielle, soi-disant intelligente, sous un ciel colonisé par une myriade de satellites voyeurs sournois, finalement, tout bien pesé, la ligne électrique dans le paysage nous apparaît simple, compréhensible, nécessaire. Elle fait désormais partie des symboles légitimes de la ruralité. Le photographe en dispose pour suggérer son propre chemin, l'étape, le refuge, l'hôtesse.
Alinéas
PS. - La photo titre est prise sur le plateau de Baqué. Le transformateur est aujourd'hui démoli.
- La photo du château d'eau cerné de lignes électriques est prise à Lavardens, communauté d'agglomération d'Auch, heureusement à distance de l'admirable château d'Antoine de Roquelaure et de Suzanne de Bassabat qui ne connurent que l'éclairage de la bougie et eurent 12 enfants.
© Michel Salanié.
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