Joseph Duchesne, Lectourois, médecin du roi Henri IV
Publié le 28 Mai 2026
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Nous sortons d'une crise sanitaire planétaire qui a provoqué une rude bataille entre professionnels de la santé, aux attaques réciproques toujours vives aujourd'hui, sur les justifications et les conditions de la vaccination pour lutter contre le covid. Ces dernières années, en France, des décisions administratives et des actions corporatistes ont limité certaines pratiques thérapeutiques : le métier d'herboriste est illégal, l’homéopathie n'est plus remboursée par la sécurité sociale, des procès sont intentés contre les ostéopathes pour exercice illégal de la médecine... Notre système de protection sociale paraît menacé en raison, entre autres, du vieillissement de la population, du recours accru voire excessif à la médication, de la systématisation des examens de laboratoire, du coût des technologies médicales, des équipements, du travail... Si la santé est au cœur des préoccupations de notre société et suscite de nombreuses vocations, la pratique médicale est fortement encadrée, soumise aux influences scientifiques, aux contraintes financières et partant, sujette à polémiques. Il en a été ainsi de tout temps. Cependant, depuis les incantations chamaniques de la tribu néandertalienne et les messes expiatoires de l'Eglise des siècles de peste noire, on s'accordera sans doute à admettre chère lectrice, cher lecteur, que de crises sanitaires en disputes de docteurs, la médecine progresse.
Au 16ième siècle, un médecin lectourois, Joseph Duchesne, va jouer, dans l'une des polémiques scientifiques les plus célèbres ayant marqué l’avènement de la médecine moderne, un rôle de premier plan.
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Né en 1546, Joseph est le fils de Jacques Ducasse ou Ducassé, également médecin, ancêtre de la grande famille des Ducasse encore présente aujourd'hui et très active à Lectoure, au hameau de Navère. Ayant adhéré au protestantisme comme de nombreux bourgeois lectourois, Joseph changera son patronyme gascon de Ducasse (étymologie lo casse, le chêne en gascon) en français Du Chesne, ou en latin Josephus Quercetanus, pour échapper, pense-t-on, à la vindicte des catholiques pendant les guerres de religion ou plus simplement et plus sûrement parce qu'il écrit et publie en français, la langue dominante, pour être lu par ses pairs et, que dans ce cas, il est habituel et logique de franciser ou latiniser son nom pour atteindre son objectif, la reconnaissance littéraire et scientifique.
En outre, toujours à propos de sa carte de visite, Duchesne s'octroie le titre de "Sieur de la Violette", sans doute un jeu de mots à partir du gascon "bioule", nom commun du Peuplier noir, indigène, et de son diminutif "biouletto", le petit peuplier, donnant par paronomase (rapprochement phonétique) "violette" puisque le b et le v se confondent en gascon et abstraction faite des terminaisons masculine et féminine. Car Duchesne était propriétaire à Lectoure, sans que l'on sache le situer aujourd'hui avec précision, d'un petit domaine à proximité du Port-de-piles, avant qu'il y ait là un pont, au lieu-dit rive gauche "Au bioule".
Une fois évacuées ces considérations patronymiques qui nous paraissent aujourd'hui étonnantes et futiles sauf en milieu artistique, venons-en au cœur de la matière dans laquelle Duchesne a brillé, c'est à dire à la médecine.
Après avoir débuté ses études à Bordeaux, probablement littéraires et juridiques comme il se doit à cette époque pour s'assurer d'une position sociale, Duchesne est formé à la chirurgie à Montpellier et y sera influencé par l'enseignement des médecines juive et arabe, dans les années 1564-65. Les guerres de religion font rage en Gascogne et les forces catholiques harcèlent les huguenots. Monluc prend Lectoure en 1562. Duchesne dont la famille s'est convertie s'exile en Allemagne, alors déjà acquise à la religion réformée. Il y exerce la chirurgie en suivant les armées. En 1573 on le trouve en Suisse, à la faculté de Bâle, où il obtient son doctorat. Mais auparavant, la rencontre en 1572, à Cologne, du médecin Théodore Birckmann, adepte de Paracelse, avait été déterminante pour l'orientation de la pensée et de la carrière de Joseph Duchesne.
Qui est Paracelse ?
Paracelse (1493-1541) est un professeur autrichien, également alchimiste, médecin, chirurgien... philosophe et théologien de surcroît car à la Renaissance ces matières, si elles ne se confondent pas, se côtoient voire s'influencent. Il serait prétentieux de résumer le paracelsisme en une phrase mais le format de notre chronique et votre patience cher lectrice, cher lecteur, exigeant la synthèse, disons que Paracelse attaqua vivement la médecine médiévale, héritée de l'antiquité grecque, en recherchant l'origine des pathologies par des phénomènes chimiques et donna une beaucoup plus grande part, dans la thérapeutique, aux remèdes minéraux. Ce faisant évidemment, remettant en cause sans ménagement la médecine traditionnelle, dont les bases remontent à Hippocrate*, qui, bien que son serment soit toujours prononcé aujourd'hui par les médecins avant d'exercer, avait une explication de la nature humaine que nous pouvons estimer aujourd'hui archaïque : « Le corps de l’homme a en lui sang, pituite (les glaires), bile jaune et noire ; c’est là ce qui en constitue la nature et ce qui y crée la maladie et la santé. Il y a essentiellement santé quand ces principes sont dans un juste rapport de crase, de force et de quantité… ». Ce pourquoi les traitements étaient jusque-là imaginés pour rétablir et les régimes pour maintenir l'équilibre en ces quatre "humeurs" : on peut corriger l'excessive froideur des vieillards en leur faisant boire un peu de vin, mais la chaleur excessive des jeunes gens leur interdit absolument cette boisson. Si l'humeur ne peut s'évacuer naturellement, par vomissement, expectoration, saignement de nez, urine ou défécation, on peut avoir recours à des remèdes qui vont la provoquer, diurétique, purge et la fameuse saignée *.
On pense évidemment aux médecins de Molière, monsieur Purgon, le bien nommé, préparateur de clystère, et Thomas Diafoirus, un nom qui serait un mot-valise associant le grec ancien diaphoros (supérieur à, qui excelle) et foireux (qui a la colique)*.
Paracelse récuse la théorie des humeurs. Selon lui, chaque maladie est due à un agent ou à une cause particulière que seul un remède spécifique peut traiter. Parmi ses nombreuses trouvailles, il est probablement le premier à identifier la phtisie des mineurs comme un ensemble des maladies pulmonaires d'origine professionnelles. Natif des vallées alpines, il signale une relation entre le crétinisme et le goitre. Plus fondamental, Paracelse explore de nouvelles possibilités thérapeutiques par la préparation chimique de nouveaux remèdes, non seulement extraits de plantes, mais aussi des métaux et minéraux. Il utilise un extrait d'opium qui préfigure le Laudanum, analgésique le plus utilisé du 17ième au 19ième siècle avant la généralisation de l'usage de la morphine. Selon son fameux adage, c'est la dose qui fait le poison : "Toutes les choses sont poisons, et rien n’est sans poison ; seule la dose fait qu'une chose n’est pas poison". Paracelse est considéré comme le père de la chimie médicamenteuse, de la pharmacopée moderne.
A l'encontre de la pensée scientifique compartimentée de l'époque, il soutient que le corps peut affecter l'esprit et qu'inversement une maladie mentale peut affecter le corps, une évidence pour la psychanalyse et la psychiatrie modernes.
Enfin, partisan du Grand Tout, le premier il énonce une idée qui domine aujourd'hui notre médecine et notre mode de vie même : "Nous ne sommes pas nés seulement de notre mère. La terre aussi est notre mère qui pénètre en nous jour après jour avec chaque bouchée que nous mangeons". Une œuvre immense. Une pensée révolutionnaire. Le parallèle avec la réforme luthérienne en matière religieuse est évident.
Lorsque Paracelse intervient, le corps médical, divisé, sclérosé et ignorant les méthodes expérimentales, se perd en une multiplicité de débats, mineurs et oiseux, où règnent la philosophie, la théologie et la pure polémique. Paradoxalement, Paracelse va y ajouter l'astronomie et la magie qui ne font pas avancer les choses et lui coûteront définitivement sa réputation auprès de ses confrères. Sauf qu'il n'y a pas loin de la magie à l'alchimie et de l'alchimie à la chimie tout court qui sera sa grande innovation. Empêché d'exercer du fait de ses multiples et violents différents avec les tenants de la médecine traditionnelle qui se savent menacés par cette nouvelle école, Paracelse répondra en couchant sa pensée et son expérience par écrit. Cependant ce n'est qu'après sa mort, à partir de 1550, qu'un nombre croissant de ses manuscrits sont publiés. L’année 1567 voit la publication de treize ouvrages concernant l’alchimie et le paracelsisme, à Anvers, Paris, Strasbourg, Lyon, Cologne et Zurich.
Qu'en tirera notre médecin lectourois ?
Joseph Duchesne connaissait les nombreuses batailles qui avaient opposé Paracelse à la profession. Jeune médecin, il a été initié à ses théories par ses maîtres et l'a probablement lu. Mais il n'adhèrera pas intégralement à ses thèses, toutes ne lui apparaissant pas pertinentes. Ce sera d'ailleurs cet équilibre mûrement choisi, cette synthèse entre les anciennes pratiques naturelles et les innovations paracelsiennes qui le feront apprécier tant de ses confrères que des personnalités qui solliciteront sa pratique.
En 1576, Duchesne entre au service de François d'Anjou, fils du roi Henri III, qui meurt avant de pouvoir succéder à son père, ceci mettant fin à la dynastie des Valois et faisant d'Henri III de Navarre, futur Henri IV, l'héritier du trône. Tout naturellement, Duchesne parvient ainsi, par sa fonction et par les hasards de la politique et d'une période particulièrement perturbée, à une position prestigieuse auprès du prince héritier dont la province d'Armagnac et sa capitale Lectoure sont sujettes et qui, Paris valant bien une messe, intègreront le royaume de France.
Duchesne n'est pas le seul médecin d'Henri IV. Ils sont plus de vingt ! Mais n'ayant pas totalement renié ses origines, le Béarnais privilégie les protestants dont notre Lectourois, pourtant en butte à l'opposition de la faculté toujours férocement hostile aux idées de Paracelse, évoquant ses penchants pour le surnaturel et la magie pour négliger ses innovations.
Profondément imprégné de la conception chrétienne du monde, Duchesne considère que le médecin, en soignant les malades, manifeste la grandeur de Dieu qui a créé pour tout mal un remède. Sa conception du monde et de la médecine va tendre vers une forme « douce » du paracelsisme*.
Il pense que le médecin doit voyager pour étudier les maladies locales qui n'existent pas dans sa région d'origine. Ainsi dans "Le Pourtraict de la Santé", publié en 1618, il parle de nouvelles et étranges maladies inconnues des Anciens : la suette anglaise, le scorbut allemand, la colique alsacienne, la fièvre hongroise, la plique polonaise, ces maladies nouvelles justifiant la nécessité de nouveaux remèdes (minéraux et métaux) jamais encore utilisés en médecine*. Cet ouvrage comporte en outre un certain nombre de descriptions des aliments et de la cuisine gasconne ce qui justifiera, sur votre Carnet d'alinéas, une prochaine chronique spécialement dédiée.
Il est l'un des premiers à séparer le gluten à partir de la farine de blé, en le décrivant comme une substance « tenace, cireuse et glutineuse »*.
Comme Paracelse, il fait partie des précurseurs en matière de psychiatrie. Il publie en 1625 ses observations sous le titre Tétrade des plus grièves maladies de tout le cerveau.
Formé à la chirurgie à Montpellier on l'a vu, ayant débuté sur le terrain des batailles militaires, Joseph Duchesne théorisera son expérience en 1576 dans un ouvrage, Sclopetarius, consacré aux plaies d'arquebuses, que l'on peut considérer faire suite aux travaux d'Ambroise Paré, traitant des infections dont on ne comprend pas alors les mécanismes, considérant la poudre comme un poison, et que l'on ne sait pas soigner. L'invention de la pénicilline est encore très loin.
Face aux critiques violentes qui le visent il explique que les nouveaux paracelsiens ne se limitent pas à la prescription de métaux et de minéraux, qu'ils sont aussi des partisans de l'ancienne médecine en appréciant la valeur des médicaments traditionnels. Enfin, les médicaments chimiques ne sont pas dangereux s'ils sont correctement préparés de manière à devenir « doux et familiers à notre nature »*. En 1603, il fait paraître De Priscorum Philosophorum verae medicinæ material, un traité de médecine théorique, plaidoyer pour la supériorité de la médecine chimique qui met fin aux espoirs de l'alchimie. Marquant une rupture avec les alchimistes, et avec Paracelse lui-même, il affirme que le but de la chimie ne peut plus être la transformation des métaux en or qui a tant fait rêver les hommes, mais la préparation de nouveaux remèdes. La chimie embellit les remèdes traditionnels en les rendant plus utiles. Son dernier ouvrage rassemble les principales recettes médicamenteuses hippocrato-galéniques, c'est à dire de la médecine traditionnelle, qu'il avait sélectionnées au cours de sa vie. Sous le couvert de la caution d'Hippocrate et d'Hermès (personnage mythique de l'Antiquité gréco-égyptienne dont se réclament les alchimistes), il entend tenir compte de toutes les innovations apportées par les médecines byzantine et arabe aux 10ième et 13ième siècles et des remèdes distillés, issus de la vogue des techniques de distillation auprès des apothicaires et médecins du 16ième siècle*.
Le médecin lectourois se révèle donc être véritablement le trait d'union entre la médecine ancienne et la science médicale naissante.
En bon savant de la Renaissance, Duchesne est également philosophe et poète. A partir de 1587, il publie un vaste poème, "Le Grand Miroir du Monde", imité dit-on de La Sepmaine de Guillaume Saluste du Bartas, autre Gascon célèbre qui était son condisciple à la faculté de Bordeaux. Une poésie qui lui permet, avec beaucoup de déférence pour son souverain cependant, d'exprimer quelque opinion politique.
Vous devriez imiter, ô vous Rois, et vous Princes,
L’ichneumon genereux, chassans de vos provinces,
Ceste espece d’Aspics que l’on nomme Cracheurs,
Ces contempteurs de Dieu, tous ces blasphemateurs
Qui crachent vers le ciel, une poison meschante
Qui sort à tout propos de leur bouche puante:
Vous devriez depeupler, de larrons, de meurtriers,
De brigands inhumains, d’avares, usuriers,
De gens aime-procés, trestous vrais Crocodiles,
Vos forests, vos chemins, vos palais et vos villes.
Ainsi les belles fleurs de l’immortalité
Couronneroyent vos fronts, ainsi de mon costé
J’aurois encor un jour de revoir esperance,
Avec plus de seurté le repos de la France.
On sent bien ici chez notre Lectourois, après les affres des guerres de religion et la difficile révolution scientifique à laquelle il a voué son intelligence et son énergie, monter un espoir d'apaisement.
Alinéas
SOURCES.
Cette chronique doit beaucoup à l'encyclopédie en ligne wikipédia. Les phrases en italiques marquées d'un astérisque, sont reprises principalement avec quelques aménagements des deux articles
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_du_Chesne
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Paracelse
qui proposent en outre une abondante documentation et dont nous conseillons la lecture.
ILLUSTRATIONS .
- Titre : illustration aimablement autorisée par Arcànum Paris secret. https://arcanum.paris
- Portrait de Duchesne in Tétrade des plus grièves maladies de tout le cerveau, Joseph Du Chesne Paris C. Morel 1625.
- Une licence à l’Université de Montpellier au XVIe siècle (l’évêque-président est à gauche, le candidat et les maîtres sont revêtus de la robe dite de Rabelais, à chaperon). Gravure extraite de la revue Aesculape d’août 1913.
- Scène de lavement au XVIIIe siècle (détail). Museo Nacional do Azulejo, Lisbonne (Portugal). © Yelkrokoyade sous licence https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/legalcode.fr
- Blessures de guerre, Opera chirurgica, 1594, Ambroise Paré.
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