Une tour de Babel révélée aux archives de la maison d'Armagnac

Publié le 22 Septembre 2025

 

C'est donc en recherchant un moulin dans ce très célèbre tableau de Brueghel " La tour de Babel ", en préparant une précédente chronique intitulée " Un moulin dans le paysage " mais nous avions alors préféré retenir " Les chasseurs dans la neige ", que nous est apparue la solution à une vieille énigme lectouroise.

illustration supposée représenter Lectoure au 14ième siècle, conservée aux Archives départementales du Tarn-et-Garonne, au fonds de la maison d'Armagnac, souvent reproduite dans des ouvrages, en particulier "Histoire de Lectoure", l'ouvrage collectif référence en la matière de Messieurs Bordes, Courtès, Féral et al. datant de 1972, mais également des publications grand public et sur le web, est en fait une tour de Babel ! 

 

Nous avons pu étudier à Montauban le document sur parchemin. Daté par le conservateur du Tarn-et-Garonne entre 1377 et 1417, dénué de qualité artistique il est cependant d'un certain intérêt pour l'étude de l'histoire de la maison d'Armagnac, nous le verrons dans une prochaine chronique. Pour alléger notre démonstration nous le désignerons ici par sa cote aux archives de Montauban : A262.

Quant au tableau de Brueghel (1563) qui va être notre révélateur et notre élément de comparaison, conservé à Vienne, en Autriche, 1,14 m de hauteur par 1,55 m de largeur, il comporte une foultitude de détails, des centaines de personnages, des scènes de vie quotidienne, des paysages, la représentation de techniques de construction... dessinés avec une très grande précision. Pour les amateurs, voici le lien pour observer cette merveille de plus près grand format 2,560 × 1,873 pixels .

Rappelons simplement, pour situer le contexte, que l'histoire de Babel trouve son origine dans la bible. Elle intervient après le déluge. Les hommes eurent l'ambition d'élever une tour gigantesque pour se mettre à l'abri des eaux et égaler la puissance de Dieu. Celui-ci punit leur prétention en leur imposant différentes langues qui les empêchèrent de s'entendre et de voir leur ambition couronnée. C'est le fait originel, la cause de la division de l'humanité en nations. Ce récit, ayant suscité de multiples interprétations, a fait l'objet d'un nombre impressionnant de mises en image et en littérature depuis le haut Moyen-Âge et encore de nos jours, Gustave Doré, Dali, Eric-Emmanuel Schmitt... au point parfois de devenir un cliché rebattu.

Passons en revue les principaux éléments qui permettent de constater qu' A262 est une représentation de la tour mythique. Commençons par le moulin puisqu'il fut notre porte d'entrée dans cette révélation.

 

MOULINS, ÉGLISES et REMPARTS. 

Nous pensions bien en trouver un chez Brueghel, l'artiste brabançon ayant intégré les moulins à eau et à vent dans beaucoup de ses œuvres quel que soit le sujet de l’œuvre. La ville au pied de la tour est inspirée par Anvers, en bord de mer du Nord, où Brueghel a vécu au début de sa carrière. Un moulin à eau est bâti sur l'Escaut, ses arches bien mises en valeur. Il est relié à la rive par un pont et un guichet. Pour être encore plus démonstratif, l'artiste a installé à côté de ce bâtiment un moulin à nef, fréquent à cette époque et qui permet en outre de mettre en évidence une roue à aubes. 

A proximité, on distingue deux églises, autre symbolique de la richesse et de la piété de la ville médiévale, ou peut-être du schisme que connaît la chrétienté à l'époque de Brueghel.

 

Sur A262, où il n'y a pas de port, le moulin est très proche de l'église ce qui pouvait, puisque nous étions convaincus du cadre lectourois, nous conduire à y voir l'abbaye de Saint Gény. Mais cet ensemble est adossé à un rempart, qu'il n'y a très probablement jamais eu au bord du Gers. Chez Brueghel, la ville étant protégée à droite par la mer, le rempart apparaît au loin, marquant la transition avec le paysage verdoyant de la campagne flamande.

 

 

LA VISITE DU ROI NIMROD. 

Dans la bible, Nimrod est le premier roi après l'épisode du déluge. C'est lui qui a décidé de bâtir la tour. Voilà le détail déterminant, désignant classiquement une tour de Babel dans toutes les représentations du mythe biblique. C'est ce groupe de personnages qui nous a précisément servi de révélateur. Nous ajoutons ci-dessus pour la démonstration, en vis-à-vis du groupe de Brueghel, le même élément choisi dans une enluminure du maître de Bedford (15ième) où les costumes sont symboliques de la géographie orientale du mythe dans la bible. Chez Brueghel les spécialistes voient dans le personnage royal une représentation pamphlétaire de Philippe II d'Espagne, imposant son joug en Flandre à l'époque. L'architecte, caractérisé par l'habit et par le geste, lui présente l'avancement du chantier. 

Qu'en est-il sur A262 ? Ici, le groupe Nimrod est peu lisible, mal mis en valeur, mais il nous intriguait toujours dans notre conviction d'y voir l'histoire de notre ville. Nous nous interrogions. Évènement historique ? Arrivée à Lectoure d'un grand personnage ? Évêque, roi d'Angleterre...? Nous nous doutions que la scène caractériserait l'illustration, situerait et daterait les lieux. C'est fait, mais bien loin de Lectoure.

Pour améliorer la lisibilité du sujet nous avons colorié sur A262 le personnage central du groupe caractérisé par une cape et un chapeau à plume, signes de richesse et de distinction. Quel prince voudrait représenter A262 ?

 

Le chantier est bien avancé. Voire abouti. L'ensemble de tours, portes, mâchicoulis, échauguettes, toits en poivrière... diffère des architectures habituellement représentées dans les tours de Babel puisque les artistes qui ont traité le sujet se sont efforcés en général de dépeindre les techniques de construction et les hommes au travail, que le texte biblique à l'origine du mythe lui même détaille. Il faut préciser également qu'avant le 16ième siècle, Babel était représentée de forme carrée, plutôt que ronde comme le fait Brueghel abondamment imité depuis. Cet état architectural abouti sur A262 peut laisser supposer qu'effectivement l'illustrateur s'est inspiré d'une ville éminente du domaine d'Armagnac. Les historiens lectourois imaginaient qu'il s'agissait de la leur. Mais les possessions des comtes d'Armagnac sont très étendues et leur villégiature capitale a souvent varié ailleurs qu'à Lectoure, en fonction des évènements et de leurs intérêts, les plus importantes étant L'Isle-Jourdain et Rodez.

 

LE TRAVAIL, LES OUVRIERS.

De tous temps les représentations de la tour de Babel ont permis aux artistes de mettre en valeur l'architecture, les méthodes de construction et le travail de l'homme de leur époque. Au point de prendre parfois le pas sur la critique de l'ambition des princes et sur la menace de la sanction divine. Malgré la différence de qualité du dessin, la rampe d'accès à la tour est configurée de façon très similaire sur les deux illustrations. Les colliers d'épaule des deux chevaux de trait sur A262 expriment naïvement mais efficacement la difficulté du travail, les volumes de matériaux employés sur le chantier, le dénivelé.

Un détail tout à fait prosaïque nous intriguait et faisait supposer qu'A262 était une caricature ou un pamphlet. Au pied de la tour, trois personnages sont dans des positions scabreuses. Chez Brueghel, nous apercevons quatre dormeurs et... un déféqueur. Mise à part cette nuance, nous avons là un parallélisme très intéressant (comme quoi les détails...), que nous n'avons pas retrouvé sur les nombreuses autres tours de Babel que nous avons observées. Brueghel se serait-il inspiré, 150 ans plus tard, de la même source que notre auteur d'A262, d'un texte fondateur ou d'une illustration antique détaillant ces aspects intimes ?

Les exégètes du mythe de Babel expliquent que la tour est réservée aux prêtres, aux savants et aux astrologues qui cherchent les moyens de s'élever et de s'affranchir de la puissance divine. Dans le même temps, les ouvriers, charpentiers, maçons, manœuvres, dont le travail est harassant et qui mettent leur art et leurs efforts au service des élites, n'ont pas de logement dans la tour. Entre le chantier et la ville, ils sont démunis, sans abri, leur intimité exposée à la vue de tous. Sur A262, le bassin qui collecte les eaux de la fontaine déborde et les ouvriers semblent réduits à se laver dans les fossés d'écoulement.

Uniquement préoccupé par son ambition, Nimrod ne prête pas attention à ces ouvriers. Ainsi, le récit de la Tour de Babel suscite-t-il également une réflexion sociale.

Enfin la fontaine justement, dont nous constations clairement que l'aménagement ne s'apparentait pas à celui de notre fontaine Diane lectouroise en tout cas tel qu'il apparaît aujourd'hui, est décorée de quatre têtes de lion. Ne seraient-ce pas les lions des armes de Bernard VII d'Armagnac, le connétable du royaume de France ? Nous tenons ici probablement un indice pour l'interprétation de cette tour de Babel.

A suivre dans notre toute prochaine chronique.

Michel Salanié

 

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire

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M
Quel boulot !<br /> Un travail de fourmi, mais au demeurant passionnant !
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K
Boudiiii ! quel travail ! as-tu encore des yeux après ces recherches minutieuses dans ces miniatures ?<br /> C'est passionnant ! Merci pour ces réflexions enrichissantes !
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