A Lectoure en Gascogne, mon carnet à tout propos. Moulins, châteaux et ruines,
à propos des chemins et des bois aussi, des plantes sauvages et comestibles, romans et légendes, à propos de la vie des gens d’ici, hier ou aujourd’hui. Carnet-éclectique.
Merci à toutes celles et tous ceux qui ont voté pour ce tableau qui sera donc rénové. Cette belle initiative, que le carnet d'alinéas a eu plaisir à relayer, a mobilisé largement à Lectoure, dans la région et au-delà et finalement a emporté les suffrages du public en région Occitanie.
La cathédrale de Lectoure qui dressait encore au 18ième siècle sa flèche jusqu'à 80 mètres dans le paysage, dans la perspective entre saint Gervais et saint Protais, restera le témoignage précieux de l'histoire de notre ville.
Pour plus de détails sur les résultats de cette compétition sur toute la France suivre le lien vers le site de la fondation de la Sauvegarde de l'Art Français :
On nous pardonnera le sacrilège d'avoir recadré, et quelque peu retouché en informatique, ce tableau qui est conservé dans une chapelle de la cathédrale de Lectoure, en focalisant sur le premier plan et de fait en délaissant, flottant au-dessus des nuées célestes, la vierge Marie et l'enfant Jésus. Leur présence divine est évidente, éternelle et souveraine.
Car, bien que prosaïque, avec ce recadrage, notre intention est louable : mettre en évidence le détail qui apparaît à l'horizon, la flèche du clocher de Lectoure qui culminait au 18ième siècle à près de 80 mètres, l'une des plus hautes de France à l'époque.
L'association Orgues et Patrimoine de Lectoure participe, et ce carnet soutient cette action, à un concours organisé par la fondation Allianz et celle de la Sauvegarde de l'Art Français. En votant pour ce tableau jusqu'au 22 février - lien internet à suivre en fin de cette publication - vous permettrez à cette belle initiative d'obtenir la somme nécessaire à la rénovation d'une œuvre importante pour l'histoire de notre ville.
Qui sont donc ces personnages qui encadrent la perspective lectouroise ? Gervais et Protais, auxquels notre église cathédrale est consacrée, sont deux adolescents martyrs des débuts de l'ère chrétienne. Leur histoire relève essentiellement de l'ouvrage hagiographique, c'est-à-dire romanesque, de Jacques de Voragine, du 13ième siècle, La légende dorée de l'histoire de la Lombardie, qui relate la terrible persécution des premiers chrétiens vivant sous le joug romain puis celui des Ostrogoths occupant le nord de l'Italie au 6ième et 7ième siècles. Les père et mère des deux adolescents, qui chaperonnent et précèdent leur progéniture sur le tableau dans la relation avec les cieux, saint Vital de Ravenne et Sainte Valérie de Milan eux-mêmes ont été martyrisés au 1er siècle de notre ère, sous le règne du sinistre Néron. Sainte famille. A la suite de leurs parents, pour avoir refusé de sacrifier aux dieux païens, Gervais sera battu à mort et Protais décapité. L'iconographie de cette histoire, à laquelle participe le tableau lectourois, est particulièrement abondante. La légende étant imprécise sur ce point, et sans doute pour mettre en valeur la pleine conscience de leur foi ou éviter la représentation de l'horreur du crime envers de jeunes êtres, comme aujourd'hui le floutage des photos d'enfants sur les réseaux, les deux saints sont souvent représentés adultes.
Le martyr de Gervais et Protais par Alfredo Cifariello (1986)
Les deux martyrs sont très populaires au Moyen-Âge et à la Renaissance. Plus de soixante églises leur sont consacrées en France parmi lesquelles à titre d'exemple, celle situé dans le 4ième arrondissement de Paris, l'une des plus belles de la capitale dit-on, entre le Marais et Notre-Dame. Gervasio et Protasio sont également abondamment célébrés en Italie bien sûr, en Espagne et sur le nouveau continent, au Brésil, au Canada...
San Trovaso (mot-valise du dialecte vénitien), située à côté d'un chantier de construction de gondoles à Venise
Le tableau dont nous vous proposons de soutenir la rénovation a été peint depuis l'Est de Lectoure, supposons à l'intersection de la RN 21 et du chemin de Compostelle. Il est la seule représentation d'époque de la flèche de Lectoure, rabattue avant la Révolution car elle menaçait de s'effondrer, la faute à un orage dit-on et plus sûrement à son poids sur un sous-sol instable. Pertuzé et Alinéas se sont également essayés à représenter cet exceptionnel monument par des montages photos. Le vallon de Foissin, autrefois de Saint-Jourdain, souvent évoqué sur ce carnet et cadre bucolique de la maison d'hôtes de la Mouline de Belin, est tout-à-fait bien positionné sur cette œuvre pieuse. Bien que modestement intégrée à la scène allégorique, cette vue paysagère est un exemple de l'importance de la géographie du site dans l'histoire et dans la communication de notre ville souvent évoquée sur ce blog ( voir Le profil de Lectoure dans la communication).
Votre suffrage sera la contribution précieuse à la mémoire des lieux et nous vous en remercions chaleureusement.
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Lectoure occupe une place privilégiée dans l'histoire de la photographie: invention de la photographie en couleur par Ducos du Hauron, festival Eté photographique initié par François Saint-Pierre, Centre d'art et de photographie...
Photogénique, cheminant entre Antiquité, Renaissance et modernité, entre nature et urbanité, esthète sans trop d'affectation, éclectique, aimable mais fière parce que gasconne, noble et paysanne à la fois, depuis l'invention de l'instrument à capter le réel, la ville s'adonne spontanément à l'art photographique.
Voilà un portrait psychologique anthropomorphe de la cité que l'on pourrait tout aussi bien appliquer à l'un de ses enfants en particulier, Léo Barbé, disparu en 2013, photographe.
Léo Barbé
Photographe et beaucoup plus. Érudit, longtemps secrétaire de la Société Archéologique et Historique du Gers, Léo Barbé est l'auteur de dizaines de publications dans les domaines aussi variés que l'histoire locale, l'architecture, la géologie et la spéléologie, la paléontologie, la biologie, la numismatique, la symbolique des pierres funéraires, l'histoire de la pharmacie, la meunerie... Issu d'une ancienne famille de meuniers, fils de pharmacien, après avoir entamé des études d'agronomie, bien que tenté par la biologie qu'il pratiquera de fait au cours de ses recherches, il reprend, sans doute en 1946, le laboratoire photographique de Pascal Tartanac au n° 80 de la rue Nationale. Il participe aux fouilles de Pradoulin, à l'époque de l'installation du stade et de la coopérative agricole, travaux qui ont mis en lumière la Lactora gallo-romaine, et à celles menées par Elie Ducasse, un autre érudit Lectourois et son ami, sur le plateau de Navère où affleurent les vestiges d'un cimetière datant de l'époque des invasions barbares. On lui doit la salle de la Pharmacie ancienne, annexe du musée archéologique Eugène-Camoreyt, ainsi que le musée d'Art sacré de la cathédrale. Léo Barbé a fondé et longtemps animé le Spéléo-Club de Gascogne. Joignant à sa passion de la biologie ce qu'il faut considérer, au-delà du sens artistique ou sportif, comme deux techniques scientifiques, photographie et spéléologie, il a contribué à étudier les chiroptères (chauves-souris) et les crustacés des cavités de Gascogne dont certains portent désormais officiellement son nom, en tant qu'« auteur » selon la terminologie scientifique, c'est à dire découvreur.
Niphargus vandeli Barbé, 1961. Une crevette des grottes ariégoises.
La grande salle du plus grand réseau souterrain du Gers à Bazian, 1.435 mètres de galeries près de Vic-Fezensac, est baptisée salle Léo-Barbé. La liste des contributions scientifiques du personnage n'en finirait pas.
Racé, un brin dandy, plein d'humour, il était une figure de notre ville. Sorti des longues heures passées dans le noir de son laboratoire pour développer photos d'identité, de mariage et tous autres sujets prosaïquement imposés qui font le pain quotidien du commerçant, il enregistre pour le plaisir et avec un sens artistique sûr, la vie autour de lui, du paysage à la macrophotographie. Il nous laisse un reportage sur une époque lectouroise révolue, estampillée " noir et blanc ", intermède élégant et poétique dans une histoire de l'art soumise à la prégnance parfois tape-à-l’œil de la couleur. Amoureux de la nature et du vivant, il aménageait l'intérieur familial en studio de prise de vue pour mettre en scène, au grand amusement de ses enfants, et se demandera-t-on celui de son épouse, batraciens, insectes et autres sujets d'étude lucifuges, c'est à dire fuyant la lumière et qui seront soumis pour la cause au traumatisme du flash, prélevés dans les cavités de La Romieu ou de Tané. Primé pour une photo de sa mère prenant le soleil au dessus des toits, caractéristique de la vie lectouroise, épicurienne et bourgeoise à la fois, Léo gagne un voilier qui lui permettra de robinsonner en famille autour des îles d'Hyères, échappée idyllique outre Gascogne, pour entretenir dans le regard de l'artiste son ouverture d'esprit, sa curiosité et sa jeunesse.
Comme souvent les passionnés, Léo Barbé ne prenait pas le temps de rassembler les photographies qu'il confiait sans compter aux institutions auxquelles il collaborait et à ses relations. Plongé dans l'instantané, sans doute n'avait-il pas conscience de l'intérêt de la somme. Son œuvre étant hétérogène et dispersée par conséquent, sauf en matière de spéléologie qui a fait l'objet d'un ouvrage (Spéléologie en Gascogne - accessible ici), la signature de Léo Barbé apparaît toutefois toujours aujourd'hui au gré des recherches des amateurs et des chercheurs sur les bases de données scientifiques et historiques. Sa contribution à la mémoire de son époque et de son pays lectourois est précieuse et mérite a minima notre hommage et sur ce carnet le plaisir de vous la faire partager.
Alinéas
GRANDE SALLE DU SINAÏ - LA ROMIEU. Qui peut imaginer en randonnant paisiblement sur nos chemins pèlerins ou villageois, ou bien l'agriculteur affairé en alignant sur le terreau de surface les semis de sa prochaine récolte, que notre sous-sol est truffé de vides où " la main de l'homme n'a jamais mis les pieds "? La formule est de Léo.
LECTOURE VUE DEPUIS SAINT-GÉNY. Angle de prise de vue classique. Mais se souvient-on que dans les années 50, la Lomagne n'est pas couverte de blés ou de tournesols à perte de vue ? L'élevage bovin domine. Les prairies et les haies bocagères rythment le paysage et la fenaison les saisons. Jusqu'aux portes de la ville.
BLAZIERT. En photographie, un espace vide a du sens; paradoxalement, alors que le photographe recule, l'à-plat grandit le sujet. Posé sur cette ligne d'horizon que les arbres définissent, le joli village de Blaziert se rassemble et s'élève. Un cadrage serré l'eut modéré, Léo l'exhausse. Les collines de Gascogne sont riches de ces envols.
FLAMARENS. De nombreuses photos de Léo Barbé documentent le patrimoine architectural régional. Ce cliché du château de Flamarens est à rapprocher des prises de vue récentes du bâtiment magnifiquement restauré et qui a retrouvé il y a peu, sur la tour maîtresse, son toit en poivrière. La ruine est romantique mais la fin de l'histoire n'est jamais sure.
LE DÉPART DES CONCURRENTS DU CONCOURS DE PÊCHE À LA LIGNE. Document amusant mais également d'un certain intérêt sociologique.La pêche à la ligne est un sport important après-guerre où les loisirs sont rares et où la maîtresse de maison ne dédaigne pas de varier les menus. Etant données les tenues relativement couvertes, on proposera de dater ce cliché de la foire de la saint Martin. Léo Barbé est sorti précipitamment de son commerce, que l'on distingue sur le trottoir de gauche sur la photo, pour saisir l'évènement sur le vif. La troupe descendra en bon ordre au Gers à pieds. Le retour se fera en ordre dispersé sans doute, en raison du dénivelé, et des résultats plus ou moins positifs de l'exercice...
AU STADE. L'après-guerre marque le développement des activités sportives et, avec lui, la libération du corps de la femme et son image. Lectoure s'est doté d'équipements répondant aux aspirations de sa jeunesse. On distingue le fronton de pelote basque en arrière-plan. Le geste sculptural est capté idéalement par un effet de contre-plongée.
VOLLEY DIVIN. Au vu du relief, peut-être s'agit-il des sœurs de La Providence, dans leur jardin conventuel du plateau de Lamarque, des religieuses aujourd'hui en costume civil. Cependant les circonstances de la prise de vue n'ont pas été mémorisées par Léo Barbé. Le "cliché", au sens figuré, des ordres monastiques rigides et tristes est remisé. Encore une photo typique de l'évolution des mœurs sur la deuxième moitié du 20ième siècle. Composition... céleste.
LA LISEUSE. Au cœur de la ville, dans la maison où elle est née, portrait de Germaine Ricau, mère de Léo, épouse du pharmacien Barbé dont l'officine est située en face de la halle, un commerce qui existait encore à cet emplacement il y a peu. Sans doute y a-t-il eu mise en scène. La composition est très étudiée et la maîtrise de la lumière parfaite. Une page du journal fait office de pare-soleil. Ce n'est peut-être pas une fantaisie mais un geste familier car le chapeau de paille pour le jardin ou la promenade doit être resté accroché dans le vestibule au rez-de-chaussée. Rue Nationale on vit à l'étage et côté cour.
CLAUDINE, FILLE DU PHOTOGRAPHE. Même pièce d'intérieur que précédemment, sous la pluie cette fois. Prise de vue rapprochée et légèrement décalée à gauche, ce qui permet d'intégrer la silhouette du clocher de l'église du Saint-Esprit. Ambiance intimiste. Et toujours un beau contrejour.
JACQUES, LE FILS. Fauteuil art déco, lampe années 50. Prise de vue en contre-plongée pour accentuer la position d'équilibre et le geste d'effort. L'apprenti lecteur fera t-il le bon choix dans cette bibliothèque richement étagée ?
QUEL DÉLAOUATZ ! ( Quel déluge ! en argot local ). "La pluie fait des claquettes sur le trottoir à minuit" chantait Claude Nougaro. La photo de Léo Barbé prise rue Nationale aurait fait une jolie pochette de 45 tours yéyé (comprenne qui pourra). On imagine le photographe à l'abri de son pas-de-porte commerçant, encourageant le modèle, Louise son épouse, à prendre malgré tout la pose...
UNE FILLE DANS LE VENT. Autre opportunité pour l'artiste, autre instantané, la nature, gasconne ou peut-être méditerranéenne ici pour le couple photographe-modèle en goguette, se prête bien à la photo d'ambiance ou de charme. Voilà une composition originale où un rideau de prudes graminées opalines et un mâle cyprès rivalisent d'empressement autour du sujet qui les ignore, tout à son mentor.
Je remercie Jacques, Sylvie et Claudine, ses enfants, de m'avoir autorisé à publier ces photos qui restent leur propriété exclusive ainsi que pour m'avoir communiqué les détails de sa biographie et les anecdotes qui mettent en valeur le caractère original de Léo Barbé.
Photo de Niphargus vandeli Barbé : www.insecte.org
Scène d'après festivités. Il peut se trouver une petite nature déjà pâle à l'idée de devoir se lever demain lundi pour aller au boulot et qui sollicitera une tisane. Et encore... Mais les plus vaillants, les jeunes et puis ceux qui sont allés faire un tour dehors après midi, écrêter le surplus de calories sur un chemin impromptu, chantant et se bousculant dans le désordre et le fou-rire, ceux-là rentreront à la nuit tombante en ayant faim à nouveau. Et parmi eux, celui-ci un brin provocateur qui lance :
- Qu'est-ce qu'on mange ce soir Mamie ?
- Va me chercher quelques pommes de terre.
A voir la mine des convives, des survivants s'entend, finir les restes sera plutôt et encore une réjouissance.
Car manger les excédents du repas qui a marqué Noël, la Saint-Sylvestre ou encore quelque anniversaire, un repas de famille ou de retrouvailles entre copains, ce n'est pas jeûner, ni faire pénitence. Ce sera un vrai plaisir parce que c'était bon et qu'on en reprendrait bien une lichée, parce que de cette façon on restera encore un peu ensemble. Et puis il faut faire honneur à la cuisinière. Qui, en l'occurrence, se fait elle, un plaisir d'accommoder les dits reliquats avec science et tradition. Enfin parce qu'après avoir été prodigue on se doit d'être économe. Et figurez-vous qu'on va devoir y mettre les doigts. Zou ! Il y a du Pantagruel derrière tout ça.
On accommode les restes partout en France - je vous invite à me dire ci-dessous en commentaires quel est votre reste préféré - mais ceci nous donne l'occasion de présenter sur ce blog totalement tendancieux et prosélyte, quelques spécialités gasconnes. La pomme de terre ayant pour fonction annexe, d'assurer la quantité mais aussi parce que derrière son côté rustique, elle est le légume qui accompagne aisément et avec succès le goût de préparations riches et relevées en en modérant l'intensité.
La soupe de fanes de radis noir
Voilà une des recettes fétiches de la maison d'hôtes de la Mouline de Belin. Le radis noir y pousse avec succès dans la terre riche et grasse au bord du ruisseau. Les fanes s'entassent habituellement sur le compost, mais ce soir elle vont nous permettre de composer une entrée goûteuse et revigorante. Les plus avertis savent que le radis noir a des vertus détoxifiantes et hépato-protectrices. Il nettoie l'organisme, aide le foie à éliminer les toxines. Il est riche en vitamine C. Ça tombe bien non ? A défaut de jardin, il est tout à fait possible de réaliser cette recette avec les fanes du radis de printemps qui arrive bientôt chez votre primeur.
INGREDIENTS pour 4 : une grosse poignée de fanes, 1 oignon moyen, 2 ou 3 pommes de terres, un bouillon cube de volaille, 1,5 litre d'eau, une CS de graisse de canard (beurre ou huile pour les étrangers), 4 cc de crème fraîche. Sel et poivre.
METHODE.
- Laver soigneusement les fanes. Eplucher les pommes de terre.
- Peler et émincer l'oignon.
- Préparer le bouillon à la quantité voulue.
- Dans une cocotte, faire fondre la graisse de canard. Y faire revenir l'oignon émincé sans le colorer. Ajouter les pommes de terre coupées en gros morceaux et les fanes de radis hachées grossièrement. Faire revenir l'ensemble 5 mn.
- Ajouter l'eau et le cube de bouillon. Laisser cuire 20 mn à couvert.
- Mixer, saler et poivrer au goût.
- Si les fanes ne sont pas assez tendres, il peut se faire que des fibres subsistent. Il est alors préférable de passer la soupe au tamis.
- Ajouter la crème fraîche au moment de servir.
L'alicuit ou alicot en gascon
Qui n'a rien à voir avec l'aligot cantalo-aveyronnais. L'alicuit est un classique de la cuisine familiale de la campagne gersoise. Le mot vient du gascon alas et cot, aile et cou et par contraction alicot. Vous avez servi une belle grosse volaille à la table de fête dont vous aviez retiré les ailes, le cou, le gésier. Opportunément quelques restes attendaient au frigidaire. On peut mélanger poule, dinde, chapon, pintade... un morceau de confit de canard ou une saucisse de Toulouse. Cet assemblage sans façon fera de cette sorte de ragout un bouquet de saveurs.
INGREDIENTS.
2 ou 3 morceaux de volaille par personne (oui, il n’y a pas énormément de viande sur ces morceaux de second choix et les promeneurs du dimanche sont revenus avec grand faim, 1 pomme de terre par personne que l'on peut remplacer par des grosses pâtes de type pennoni, une bonne sauce tomate, 2 oignons, 4 ou 5 gousses d’ail (on est en Gascogne mordiou !), 4 à 5 carottes, 2 à 3 CS de graisse de canard, 1 cube de bouillon de volaille, 1 grosse CS de farine, sel et poivre.
METHODE.
- Pelez les carottes et les oignons. Coupez les carottes en rondelles de 1 cm d’épaisseur maximum et hachez les oignons au couteau. Lavez les pommes de terre et coupez-les en deux ou 4 selon leur taille. Pelez et hachez les gousses d’ail.
- Dans une grande cocotte, faites dorer quelques minutes les morceaux de viande dans un fond d'huile d'olive.
- Ajoutez les oignons, et les carottes. Laissez dorer 10 minutes à feu vif en remuant souvent. Ajoutez la graisse de canard.
- Ajoutez l'eau, l’ail, la sauce tomate, le cube de bouillon.
- Salez et poivrez. Couvrez en laissant passer un peu d’air et laissez mijoter jusqu’à ce que la viande se détache des os. Ajoutez la farine en milieu de cuisson pour épaissir seulement si la sauce paraît trop liquide.
- Les pâtes et les pommes de terre auront été préalablement cuites à part, les premières al dente et les secondes fondantes, et ajoutées au ragout quelques minutes en fin de cuisson afin qu'elles ne s'écrasent pas
Les convives pourront y mettre les doigts (si, si). Il ne devrait plus rester cette fois que les os.
Les demoiselles de canard gras
Voilà un reste emblématique de la Gascogne. Il n'y a pas énormément à gratter... mais c'est le meilleur! Je vous la présente prête à enfourner, parce qu'après on ne distingue plus très bien. Alors pourquoi appelle-t-on chez nous " demoiselle " ce qui n'est après tout qu'une simple carcasse ? Peut-être pour son aspect léger, pas un poil de graisse, de la dentelle... La bête elle, grassouillette à point, a été dépecée et servie précédemment. Une étymologie qui pourrait donc donner lieu à plaisanteries scabreuses et risquées en ces temps de pudibonderie. Passons prudemment.
Certes, vous ne la trouverez pas au rayon boucherie de votre hyper habituel. Mais chez un volailler et souvent sur commande uniquement. Sur internet également si le colis ne reste pas bloqué 15 jours au fin fond de la plateforme logistique de quelque géant de la distribution mondialisée. Le mieux étant de copiner avec un éleveur gascon, ce qui n'est pas toujours facile quand on habite dans le 17ième ou à Bruxelles j'en conviens.
INGREDIENTS. 1 demoiselle par personne. De préférence avec encore le gras sur le dos, le manchon, le croupion et idéalement les abats. Celui ou celle qui a procédé à la découpe des parties dites "nobles" aura peut être laissé un peu d'épaisseur, en pensant généreusement à la seconde mi-temps. La demoiselle est alors plaisamment un peu "fermière". Pour l'accompagnement de pommes de terre sautées, rissolées, frites, en robe des champs ou sarladaises je ne vous fais pas de dessin, à chacun sa patate préférée. Ail, huile d'olive, sel et poivre.
METHODE.
Attention ! Ce n'est pas parce qu'on a affaire à un reste, qu'il faut brûler les étapes. La demoiselle est sensible. Il convient d'y mettre les manières et de ne pas négliger les préliminaires.
Donc, enduisez généreusement la carcasse d'huile, d'ail écrasé, salez, poivrez. Introduisez la carcasse au four préchauffé à 220°, position grill, sur un lèchefrite qui récupèrera le gras fondu et dans lequel vous pouvez disposer quelques gousses d'ail, un oignon émincé, un demi-verre de bouillon de volaille. Temps de cuisson 7 à 10 mn, à surveiller. La viande doit rester rosée, légèrement grillée en surface. A mi-cuisson, la carcasse peut être retournée et arrosée de son jus.
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Voilà. Il y a de nombreuses recettes gasconnes qui valorisent les restes de la veille, les épluchures et les bas-morceaux. Mais nous gardons nos petits secrets pour le cas où vous nous rendriez visite.
Pour le vin, là aussi chacun sa préférence, ou sa cave de derrière les fagots. En tout cas il n'y a pas de raison de finir les restes viniques du repas de fête précédent. D'ailleurs il n'y en en avait pas. Tout rincé... Il faudra donc ouvrir une bonne bouteille. On choisira plutôt léger, frais et fruité. Je vais prendre le risque de sortir de Gascogne, outre Garonne, à un vol de volatile de Lectoure : je vous propose un rouge de Marcillac, Sang del Païs, 100% Ferservadou.
Alinéas
Tchin ! Tchin ! A la bòste !
Illustrations:
- Joyeux repas de famille, Musée du Louvre, Jan Havicksz Steen 1674.
- Nature morte aux pommes de terre, Musée Boijmans Van Beuningen, Vincent Van Gogh 1885.
- Photos Soupe de fanes de radis noir et Alicuit, Michel Salanié.
Décembre est le mois du conte sur ce carnet. Bladé, Durrieux, Pertuzé y ont contribué de leur imaginaire. Et Alinéas lui-même.
Cette année, fi des princesses belles comme le jour, des mules qui raisonnent et des poules qui pondent des œufs d'or. Ici les protagonistes sont les Lectourois eux-mêmes, les gens du cru. Qui ne sont pas à leur avantage dans cette fantaisie littéraire. Mentalité d'assiégés, déformation des bruits de trottoirs, paranoïa ambiante, méconnaissance par le bourgeois de son environnement rural immédiat... Évidemment, toute ressemblance avec notre charmante ville de nos jours serait tout à fait fortuite. Il faut considérer que ce texte date de l'époque dramatique des guerres de religion où la douce Lomagne était disputée violemment par les deux camps, sujets du pape de Rome d'un côté, huguenots partisans de Jeanne et Henri de Navarre de l'autre.
Ce texte est connu des vieux Lectourois (à leur intention, ci-dessous accès à l'original en gascon), mais il faut bien affranchir les jeunes. Et les néos... Les pèlerins de Saint-Jacques eux-mêmes qui reçoivent ce carnet feront le rapprochement avec leur cheminement lent et douloureux sur la côte du cimetière Saint-Gervais, leur coquille sur le dos, parfois sous l'averse qui, pour cette espèce en transit, n'est pas une manne céleste. Passée la Croix-Rouge, sont-ils accueillis plus chaleureusement derrière les remparts ?
La Guerre des escargots est attribuée à Jean-Géraud Dastros, dont nous ferons le portrait bientôt, ou bien à un certain Darquier, le doute persiste, tous deux curés de Saint-Clar à la fin du 16ième siècle, Lectoure ayant toujours provoqué chez ses voisins quelque moquerie jalouse. La meilleure réponse sera d'en rire nous-mêmes.
Alinéas
Petit glossaire : escargot se dit " limac " en gascon lectourois. Graphie maintenue pour la rime dans ce texte originellement en gascon et traduit par Alcée Durrieux, en français et en vers. Très belle double gymnastique linguistique en l'occurrence.
Le Jeudi saint passé, à dix heures du soir,
Lorsque les Lectourois éteignaient leur bougeoir,
On entendit soudain dans la ville fermée
Retentir des cloches la voix sombre, alarmée :
Et chacun se hâta de quitter sa maison,
Chargé de pistolets et d'armes à foison,
Comme Preux décidés à terrifier la terre,
En déclarant encore aux Huguenots la guerre.
Qui vive ! Qui va là ! Où sont les ennemis ?
Tuons-les tous d'abord, pour commencer : amis,
Courage, défendons notre vaillante ville,
Tuons, tuons encor, fussent-ils trente-mille !
Avides de nos biens, ces Huguenots affreux
Veulent les prendre, et puis les partager entre eux ;
Que chacun s'organise en ordre de bataille,
Et courons écraser cette vile canaille.
Où se cachent-ils donc !!! où sont ces gredins ?
Cherchons un peu partout, jusques dans nos jardins.
Tous couraient, l’œil au guet, dans un trouble indicible :
Pourquoi me direz-vous ? C'était vraiment risible.
Les magistrats d'abord, puis bourgeois et marchands
Venaient, suivis d'un tas de braves artisans,
Armés de pied en cap, de couteaux, de serpettes,
De fléaux, de bâtons, et d'autres amusettes.
Les femmes portaient lampe, et cendre en leur sabots
Pour aveugler d'un coup ces chines de Huguenots.
L'un d'eux osa pourtant parler avec sagesse :
Essayant de calmer cerveaux en détresse,
Il dit : Pourquoi ces peurs ? en fous nous agissons;
Je ne vois que des gens cherchant des limaçons ?
Un Jacobin troussé comme un valet de pique,
Une bêche en sa main pour tenir lieu de pique,
A demi fou, franchit la porte du couvent,
Demandant les motifs d'un pareil mouvement.
Quand il entend parler de Huguenauderie,
Son zèle est excité, plus encor sa furie.
Il rentre en son couvent aussi prompt que l'éclair,
Et hurlant comme un loup, il appelle son clerc :
Lève-toi promptement, alerte, alerte, alerte!!!
Nous sommes menacés, prévenons notre perte!...
Le premier qui ouit sa formidable voix,
S'empara vivement du manche de la croix;
Le frère Cuisinier, garçon de bonne mine,
Se saisit tout d'abord d'un couteau de cuisine,
Et l'un des marmitons pour être arrivé tard
Ne trouva, pour s'armer, qu'un méchant tranche-lard.
Le Sous-Prieur perché sur sa vieille cavale
Saisit une marmite en guise de timbale.
Le Prieur défaillant, ce soir, couchait ailleurs.
Car en paix comme en guerre il était des meilleurs.
Ainsi, bien équipés, ils vont grossir les mille
Qui s'étaient assemblés en dehors de la ville,
Indignés, et pestant contre ceux du dedans
Qui, les fermant dehors, leur semblaient trop prudents.
D'aucuns portaient des faux à rebours emmanchées
Mais propres, ainsi que belles endimanchées.
L'aubergiste agitait son terrible hachoir
Sa femme un fouet de chiens, sa fille un dévidoir.
Le clair de lune aidant, ils étaient bien en vue.
Ainsi pour ces héros s'utilisa la nuit;
Et nul n'osa broncher pour s'aller mettre au lit.
Pour aromatiser ces différentes sauces
Les plus braves d'entre eux ch.... dans leurs chausses.
Certes ces malheureux avaient perdu le sens,
Apeurés par chercheurs de limacs innocents.
Ceux de la Cathédrale, abrités sous ses portes
N'eurent que les malheurs de coliques trop fortes.
S'agitaient dans les mains, ou débordaient des poches.
On eut cru se trouver en temps de carnaval,
Avec masques ornés pour gambader au bal.
Les chignons de travers comme paquets d'étoupes,
Le désordre absolu confondait tous les groupes;
Les propos et les cris tonnaient comme au marché,
Jamais chasse aux limacs n'avait si bien marché.
Vers la porte du nord était en sentinelle
Un malin embusqué comme porte-nouvelle.
Immobile, attentif, son œil au moindre bruit
Brillait comme œil de chat au milieu de la nuit,
Qui sans avoir rien vu que des ombres
Aux rayons de la lune éclairant des lieux sombres,
Prenant pour Huguenots les branches d'un bosquet,
Se détourne essoufflé, tire un coup de mousquet.
Au seul bruit de son feu, palissant, il voit double,
Ses genoux sont tremblants, et son cerveau se trouble;
En tombant il risqua de se rompre le cou;
Des ennemis absents il crut sentir le coup.
Par malheur il glissa dans de larges latrines,
Réservoir trop pourvu d'excédents de cuisines.
Quand la troupe entendit l'éclat inattendu,
Elle crut son veilleur déconfit, pourfendu.
Oh! mon Dieu, quel malheur ! Ils éclatent en plaintes
Et d'une mort prochaine ils sentent les atteintes;
Il faut nous préparer, disent-ils, au combat
Sans doute, avec l'ardeur du soldat qui se bat ?
Non, mais à mériter le salut de leur âme !!!
Ils s'inclinent, pleurant, aux pieds de Notre-Dame :
Dans leur frayeur ils voient les ennemis en tas
Au lieu de braves gens ramassant des limacs !!!
Je n'en finirai pas si je voulais tout dire,
C'est à se tordre d'aise, à suffoquer de rire !
Après mille ans et plus cet exploit sans pareil
Tiendra joyeusement les rieurs en éveil.
Onc ne vit-on Château qui, de nuit, prend les armes,
Et subit, affolé, les plus chaudes alarmes,
Pour quelques ramasseurs de limaçons juchés,
Cherchant avec flambeaux sur bâtons attachés.
Ainsi se dénoua l'horrible tragédie
Qui semblera toujours une pure folie;
Encor si limaçons paraissent aux marchés,
Bientôt les Lectourois sont aux remparts perchés.
Qu'en parfaite santé le bon Dieu nous conserve,
Et de telles terreurs à jamais nous préserve.
Ainsi soit-il.
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Illustration de Pertuzé. Notre Lactorate illustrateur avait prévu de raconter à sa façon cet épisode burlesque de l'histoire vrai de vrai de sa ville. Il n'en a pas eu le temps. Sur son site, encore accessible sur internet, l'illustration prévue à cet effet vient à l'appui d'une autre fable, de son cru celle-ci, intitulée " L'escargot présomptueux ", que les amateurs trouveront ici.
Et pour les locuteurs gascons, voir ici la version originale de La guèrra deus limacs.
Ils sont précieux les hommes et les femmes qui se consacrent à la collectivité avec une grande expérience, sans ambition personnelle, sans arrière-pensée, mettant toute leur énergie et leur intelligence au service de valeurs nobles. Précieux et rares. Eric Boss était de ceux-là.
Officier issu de Saint Cyr, Eric Boss fera toute sa carrière dans l'Arme Blindée Cavalerie, en Allemagne et en France. Chef de corps du 12ième régiment de Cuirassiers à Mülheim (Land de Bade-Wurtemberg) en 1988, il sera affecté à la coopération militaire à Doha, au Qatar, de 1992 à 1996. Il est officier de la Légion d'honneur, officier dans l'ordre national du Mérite et promu Général de brigade en 2000.
Installé au Castéra-Lectourois à la retraite - mais un soldat l'est-il jamais vraiment tout à fait ? - il prend en charge le Souvenir français de Lomagne qu'il développera, le portant en 25 ans à plus de deux cents adhérents. Avec la confiance des collectivités locales du canton et le partenariat des associations d'anciens combattants, il donne une prestance nouvelle aux manifestations patriotiques, outre les anniversaires des grandes guerres, les hommages aux Sénégalais, à la Résistance, aux morts en Indochine, aux harkis algériens. Il crée l'espace de mémoire, le mur du souvenir et la tombe de regroupement annexés au cimetière des Sénégalais.
Doté d'une force de conviction et d'un naturel avenant, celui-ci relativement inhabituel chez un soldat de métier, il recrute, pour la quête annuelle du Souvenir français, un grand nombre d'enfants et d'adolescents qui donnent à cet évènement un caractère joyeux et optimiste. De même, il initie un certain nombre de contacts et d'actions de communication avec les établissements d'enseignement du primaire et du secondaire qui apprécient ses efforts et ses qualités pédagogiques.
Eric Boss préside la plantation d'un genévrier du souvenir par les élèves du groupe scolaire Castaing.
En 2007, Eric Boss est sollicité par l'association Mémoire du maréchal Lannes et la municipalité pour faire partie de l'équipe organisatrice du bicentenaire de la mort du maréchal d'Empire né à Lectoure, mort sur le champ de bataille en 1809. Il prend en charge plus particulièrement deux manifestations, celles qui mettent en œuvre une logistique lourde et exigent une organisation rigoureuse : le concert de musique classique à la cathédrale et le déploiement dans la ville de cent reconstitueurs en costume d'époque. La canonnade sur le Bastion, le bivouac sous les marronniers, le défilé des troupes chamarrées, la simulation d'une bataille à l'assaut de la citadelle seront de beaux évènements populaires qui raviront les Lectourois et le public venu de plus loin. Stockée dans un lieu tenu secret et sous haute surveillance (...), pour la première fois depuis les guerres de religion, la poudre parlera sur le Bastion et rue Nationale, mais à blanc. Amateur d'Histoire de France, évidemment compétent et intéressé par les faits d'arme historiques, Eric Boss met son sens de l'organisation au service de Lectoure qui sait se souvenir de ses enfants ayant eu un destin exceptionnel. Sans esprit partisan. Pour l'Histoire.
Affiche du Bicentenaire Lannes 2009
Lectoure a la responsabilité d'entretenir un cimetière militaire où sont enterrés 73 tirailleurs Sénégalais morts en 1918. Eric Boss connait bien l'armée d'Afrique. Il est né au Maroc où son père était officier des goums, de ces tirailleurs marocains qui ont enlevé le Monte Cassino aux Allemands en 1943, dans un combat terrible qui fera dire à l’état-major allié, américain, que seules ces unités de l'armée d'Afrique française pouvaient "success the job". Tirailleurs nord-africains qui intégreront la première armée du général de Lattre, remonteront le Rhône, passeront le Rhin et poursuivront les nazis jusqu'en Autriche. Quant aux Sénégalais, on ne peut pas considérer comme nous l'avons entendu dire malheureusement officiellement récemment à Lectoure, qu'ils ont été "arrachés" à leur pays. Ils étaient fiers de combattre sous le drapeau français. Pour Pierre Vermeren, Professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, "les Africains avaient quelque chose de chevaleresque, ils se battaient sans discuter, obéissant aveuglément à leurs chefs. Il n’y a eu aucune reculade. Ils faisaient l’admiration du commandement français, c’est pour cette raison qu’ils ont été couverts de médailles. C’étaient les meilleurs soldats qui soient". Ceci inclue bien sûr l'encadrement européen, officiers et sous-officiers. Sur les cimetières qui essaiment tout au long du chemin de l'armée venue des colonies, les croix chrétiennes et les étoiles de David juives côtoient dans une fraternité éternelle les croissants musulmans. Eric Boss était bien placé pour savoir ce que la France doit à l'armée d'Afrique, depuis Verdun jusqu'au delta du Mékong.
Affiche de l'Hommage aux Sénégalais 2023
Enfin, et ce ne sont que trois exemples des nombreuses implications d'Eric Boss, sous sa présidence le Souvenir français a œuvré à la mémoire des Lectourois morts pour la France plus récemment, en particulier trois d'entre eux pendant le dernier grand conflit en Indochine. Eric Boss a mis toute son énergie dans la balance pour faire inscrire le nom de Maurice Lalague sur notre monument aux morts alors qu'il en était absent pour des raisons de défauts de communication internes à l'administration militaire. La famille de ce légionnaire l'ayant sollicité, il fallait à la fois la connaissance des arcanes de la "grande muette" et l'obstination forte du désintéressement d'Eric Boss pour obtenir gain de cause et honorer enfin, après 70 ans, ce Lectourois disparu dans la jungle indochinoise.
Les 3 Lectourois morts en Indochine : Maurice Lalague, Pierre Dugros et Maurice Toquebens.
Créée en 1887 dans le contexte de la perte de l'Alsace-Lorraine à la suite de la défaite de 1870, association reconnue d’utilité publique forte de ses 90 000 adhérents au plan national, la mission du Souvenir Français est d'entretenir les tombes des soldats morts pour la France, toutes confessions et toutes circonstances politiques et historiques comprises. Ce n'est pas un rôle abstrait ou funèbre. Le souvenir est vivant. Outre la nation reconnaissante, il est celui des familles, des veuves, des enfants... Longtemps après la disparition, l'absence laisse des traces et des blessures dans les cœurs. Eric Boss avait le sens de la relation humaine qui donne à l'action du Souvenir français toute sa profondeur, l'amour du pays et celui des femmes et des hommes qui y vivent.
Ainsi Eric Boss aura marqué profondément l'action mémorielle de Lectoure et de la Lomagne. Il faut espérer que l'élan perdure. Il n'est pas facile de remplacer les grands chênes.
Ayant rejoint ses illustres anciens, il appartient désormais à la terre gasconne.
Mes respects mon Général. Adishatz Eric.
Michel Salanié
Eric Boss, Colonel, du temps de son commandement au 12ième Cuirassiers de Mülheim
La présente chronique complète et conclut notre révélation il y a quelques semaines d'une erreur de localisation à Lectoure d'une illustration conservée au fonds d'archives de la maison d'Armagnac, et tente d'en donner une interprétation.
tour de Babel, longtemps et par erreur prise pour une vue de Lectoure, est l’œuvre de Pierre de Mayres, notaire du comté d'Armagnac à Rodez entre 1377 et 1417, sous Jean III et Bernard VII. S'il n'avait pas lui-même la fibre artistique, ce n'était pas nécessaire dans sa fonction, le juriste a pu confier la réalisation du dessin à l'un de ses clercs, mais en tout cas il a authentifié le document de son signum, un exceptionnel double seing manuel, en assumant ainsi la paternité de cette illustration. Et de son message qu'il faut essayer de déchiffrer par nous-même car le notaire n'a pas laissé de commentaire.
le seing, la marque officielle du notaire
Ce qui frappe immédiatement en observant la composition de l'illustration que nous reproduisons une nouvelle fois ci-dessous, recadrée pour accompagner notre analyse, et ce qui a induit les historiens en erreur très longtemps en voulant y reconnaître Lectoure, c'est l'état abouti de la ville.
Or, classiquement, les tours de Babel décrivent une construction en cours, laborieuse et à l'aboutissement incertain. En effet les artistes, missionnés par leurs commanditaires et inspirés par la bible, doivent représenter la folle ambition de l'homme. La hauteur vertigineuse, le déséquilibre des volumes, le matériau fragile, la brique à défaut de bonne pierre d'après le Livre de la Genèse, texte originel du mythe de Babel, la précipitation des travaux, le désordre et la mésentente entre les ouvriers, les langues étrangères les unes aux autres qui ne permettent pas la coordination, tout concourt à prédire la catastrophe. Certains, Brueghel parmi eux, ont voulu toutefois profiter de la liberté que leur talent leur permettait pour illustrer les techniques de construction en grand progrès au Moyen-Âge, pour rendre hommage aux artisans. C'est aussi l'occasion pour l'artiste d'éprouver sa technique de la perspective, du détail et de la mise en scène dramatique. Babel fascine.
Pierre de Mayres, lui, délaisse l'idée de ruine inéluctable et dessine une ville établie, solide, fière et sûre d'elle, majestueuse, la sienne très probablement. Les grands prêtres et les astrologues des récits bibliques en sont absents. Un seul personnage apparaît intra-muros : la coiffe du notable le suggère, ne serait-ce pas le notaire en personne ?
A droite, au pied des remparts, deux moines gardent leur cochons, image champêtre et bonhomme d'un clergé sous protection, nanti mais peu impliqué. Mayres fait-il de cette façon allégeance respectueuse à l’Église tout en la tenant à l'écart ? Ce peut être aussi et tout simplement une représentation de la réalité, malgré l'allégorie, car Bernard VII séjourne souvent au couvent des Cordeliers, situé hors des remparts de Rodez.
Faute de commentaire de sa part à notre connaissance, ce sera notre hypothèse : Pierre de Mayres se représente sur cette illustration comme étant au cœur de cette construction, discret mais essentiel artisan de la puissante maison d'Armagnac.
LA COUR DE BERNARD VII à RODEZ
La maison d'Armagnac est à son apogée. Pour résumer très brièvement, Bernard VII succède en 1391 à son frère Jean III mort en Italie sans héritier mâle. Il épouse Bonne de Berry, cousine du roi Charles VI, et siège au conseil qui assure la continuité du pouvoir pendant les crises de folie intermittentes du souverain. Après l'assassinat du duc d'Orléans, Bernard prend la tête des partisans du roi ; c'est le parti d'Armagnac qui s'opposera aux Bourguignons alliés des Anglais. En 1415, après le désastre d'Azincourt, nommé connétable, il est le chef suprême des armées royales. La cour d'Armagnac est installée en Rouergue, l'arrière-grand père de Bernard VII, Bernard VI, ayant épousé cent ans plus tôt (1298) Cécile de Rodez. Le territoire des Armagnacs s'étend alors de la Bourgogne, frontière nord (le Charolais sera cependant vendu au Berry par Jean III) jusqu'au Comminges pyrénéen, frontière sud. La Lomagne est entrée dans le giron armagnacais sous le règne du grand-père de Bernard VII, Jean 1er, par mariage avec Régine de Goth, nièce du pape Clément V, vicomtesse d'Auvillar et de Lectoure.
Le domaine, l'armée et les finances de cette importante principauté sont gérées depuis Rodez, les comtes d'Armagnac se dotant progressivement d'une véritable administration centrale, conçue sans doute à l'image de la Bourgogne où Jean II, le père de Bernard VII, a passé plusieurs années. Les deux chercheurs, cités en fin de notre chronique, estiment que cette organisation serait double, la principauté étant composée de deux entités distinctes, la Gascogne et le Rouergue, chacune ayant eu son propre conseil.
Le sceau de Bernard VII
Le conseil comtal est composé des barons et des docteurs ès lois, au nombre de dix à Rodez durant le règne de Bernard VII. Etant donné les distances et les difficultés de déplacement, des procureurs spéciaux, plénipotentiaires, sont nommés ponctuellement pour traiter sur place de certaines affaires importantes. Le chancelier a la haute main sur les secrétaires, un financier et trois légistes. En Rouergue, parmi ces derniers, effectuant une carrière remarquablement longue, ce qui laisse supposer qu'une grande confiance lui est accordée, Pierre de Mayres servira deux comtes, Jean III et Bernard VII.
Le personnel administratif comprend également le maître d'hôtel et les nombreux écuyers, tous nobles, qui assurent le quotidien mais également le développement et l'entretien du domaine seigneurial. On sait que Bernard VII, s'il a privilégié Rodez, passait de longues périodes en Armagnac et Lomagne, dans ses châteaux de Vic-Fezensac, Lavardens, Lectoure, Lavit et Auvillar. Un vicaire est présent en permanence auprès du comte dont il ne faut pas mésestimer l'importance administrativement parlant étant donnés les nombreux pouvoirs judiciaires et financiers des paroisses et des ordres monastiques dans le système féodal. En outre, chaque comté et vicomté du domaine princier, des Pyrénées aux confins de la Bourgogne, est administré par un sénéchal, adjoint d'un ou de plusieurs juges et d'un trésorier rapportant à l'administration comtale centrale.
Une administration princière relativement étoffée donc, au sein de laquelle le secrétaire Pierre de Mayres, joue un rôle éminent sur plusieurs décennies.
L'illustration conservée aux archives de Montauban est la couverture d'un registre qui rassemble un certain nombre de reconnaissances féodales de ses vassaux à l'endroit du seigneur comte. Si ces enregistrements mentionnent certaines villes, sujettes ou lieu de conclusion des actes, l'illustration qui nous intéresse n'est pas légendée et ne fait référence explicitement à aucune d'elles. Alors, faute d'éclaircissement de sa part, comment interpréter la tour de Babel de Pierre de Mayres ? Nous pensons que le notaire a dessiné, symboliquement, son environnement habituel. Après nous, à son tour, un chercheur pourra tenter de rapprocher l'illustration de Pierre de Mayres de ce que l'on sait de Rodez au 15ième siècle, devenu chef-lieu de l'Aveyron.
UNE BABEL à FACETTES
Ce n'est pas l'aveu d'une incapacité de notre part à dégager l'intention de la Babel de Pierre de Mayres mais il semble y avoir eu, peut-être par prudence, l'homme est un juriste très expérimenté, plusieurs messages se tempérant l'un l'autre.
Si à l'époque l’Église recommande avec insistance aux puissants d'inscrire leur action dans le respect de la supériorité du spirituel, de l'éternel et du divin sur le temporel, et s'appuie pour justifier son discours sur les récits bibliques qui règlent la société au Moyen-Âge, les codes artistiques en vigueur sont souvent détournés par les chroniqueurs et les hagiographes pour illustrer la généalogie, la légitimité, les victoires et la grandeur de l’œuvre de leurs mécènes. Prenons le cas de cette enluminure extraite d'une œuvre de Guillaume Dubois-Crétin, aumônier de François 1er, postérieure donc à la période qui nous intéresse mais ceci pour l'exemple. Elle illustre la construction de Lutèce par le roi Pharamond, l’ancêtre légendaire des Mérovingiens. On y retrouve toute la symbolique de Babel, mais la construction, ici horizontale, n'y est ni démesurée, ni menacée par la ruine. Il y règne l'ordre et l'entente. Le roi, Pharamond, qui visite le chantier exactement comme Nimrod devant Babel, mais à l'inverse des représentations classiques du mythe, imposant ici sa conduite à l'architecte et faisant le geste de respecter l'autorité et la supériorité de dieu qui domine, surveille et, c'est le sens que l'on veut donner à cette image, légitime le chantier et la lignée royale. Tout Babel mais l'anti Babel.
Pierre de Mayres a nécessairement connu une représentation artistique du mythe de Babel qui aura inspiré sa modeste illustration. Elles sont très nombreuses à cette époque dans les bibliothèques richement dotées des maisons d'Orléans, de Berry ou de Bourgogne que l'Armagnac côtoie. Cependant, et c'est là l'intérêt de notre redécouverte de ce document, le notaire fait partie de cette génération qui commence à remettre en cause l'autorité de l’Église et son interprétation, à son profit, des textes fondateurs, de la bible et de ses exégèses antiques. Une autorité qui ne sert, aux yeux d'élites à l'esprit libre comme Pierre de Mayres, qu'à brider l'action politique et économique.
Rappelons les deux détails intéressants de l'illustration déjà évoqués qui ne sont peut-être là que pour tempérer cette liberté de pensée, deux facettes "orthodoxes" de la Babel de Mayres. Premièrement, nous l'avons vu plus haut, on n'est jamais assez prudent, la religion n'y est ni ignorée, ni contestée. Et secondement, ceci a été dit dans notre précédente chronique, le devoir de charité, essentiel à l'époque chez les élites respectables, est évoqué par la représentation de la condition des ouvriers, comme un certificat de piété.
Par contre, la ville est belle et puissante. Pierre de Mayres est fier de son travail. Ayant une haute idée de sa position sociale, il s'installe lui-même comme le détail central de la composition. Il fait partie de ce mouvement de pensée libérateur, lorsque les villes prennent leur essor, lorsque les techniques et le développement économique semblent ne pas avoir de limites et s'affranchissent du poids de la tradition. La bourgeoisie citadine investit et détourne à son profit le mythe babélien.
Enfin, peut-on supposer plus intimement que Pierre de Mayres, en se mettant ainsi en scène, tire la couverture à lui par rapport aux autres secrétaires de la cour comtale ? Veut-il se faire valoir auprès du comte ? Ou bien est-ce simplement la conclusion nostalgique et solitaire d'une carrière réussie ? Une sorte de testament, peut-être un moment d'autosatisfaction du vieux fonctionnaire. Nous ne le saurons pas.
Cependant, l'apogée de la maison d'Armagnac sera également son crépuscule. Bernard VII connaîtra une fin dramatique, loin de Rodez. Exerçant un pouvoir brutal, le connétable du royaume de France est incapable de s'attacher les Parisiens, sujets indisciplinés et revendicatifs. Et cela provoquera leur réaction et leur trahison. En mai 1418, Paris est envahi par les Bourguignons, alliés aux Anglais. Le 12 juin, les Armagnacais sont massacrés. Bernard VII est supplicié par la populace déchaînée. Son fils Jean IV et surtout son petit-fils Jean V, qui périra à Lectoure sous les coups de l'armée de Louis XI, seront parmi les derniers grands féodaux à tenir tête à la couronne de France qui impose inexorablement l'unité et la centralisation du royaume.
"Babel l'Armagnac" finira par tomber. Si Rodez est épargnée, la ruine sera celle de Lectoure. Mais ceci est une autre histoire.
Michel Salanié
PS. A PROPOS DU FONDS D'ARCHIVES DE LA MAISON D'ARMAGNAC. En 1671, Colbert, en tant que contrôleur général des finances de Louis XIV entre 1665 et 1683, ordonne le rassemblement des archives de la maison d'Armagnac à Montauban, alors chef-lieu de la Généralité de Quercy-Rouergue-Gascogne-Foix, comme probablement ailleurs dans le royaume toutes celles des autres grandes familles féodales. L'objectif est bien sûr de s'assurer des droits du roi de France sur son domaine afin de faciliter la perception des impôts qui s'y attachent. Les documents seront adressés à Montauban depuis Pau, Nérac et Lectoure, les principales villes du royaume de Navarre, héritier de l'Armagnac. Le registre du notaire Pierre de Mayres était-il alors conservé au château de Lectoure depuis la chute de Jean V ? Ce qui a pu induire en erreur l'historien lectourois de la fin du 20ième siècle qui a cru et voulu voir dans cette illustration une vue de sa bonne ville, fièrement dressée sur son promontoire dominant le Gers.
- Portrait d'un notaire flamand (1510-1520), Quentin Metsys (1466-1530).
- Miniature « de l'anticque cite dicte Lutesse » et de sa construction par le « premier roy de France Pharamon », Les grandes chroniques de France, Guillaume Dubois (1460 à 1470 - 1525).
C'est donc en recherchant un moulin dans ce très célèbre tableau de Brueghel " La tour de Babel ", en préparant une précédente chronique intitulée " Un moulin dans le paysage " mais nous avions alors préféré retenir " Les chasseurs dans la neige ", que nous est apparue la solution à une vieille énigme lectouroise.
illustration supposée représenter Lectoure au 14ième siècle, conservée aux Archives départementales du Tarn-et-Garonne, au fonds de la maison d'Armagnac, souvent reproduite dans des ouvrages, en particulier "Histoire de Lectoure", l'ouvrage collectif référence en la matière de Messieurs Bordes, Courtès, Féral et al. datant de 1972, mais également des publications grand public et sur le web, est en fait une tour de Babel !
Nous avons pu étudier à Montauban le document sur parchemin. Daté par le conservateur du Tarn-et-Garonne entre 1377 et 1417, dénué de qualité artistique il est cependant d'un certain intérêt pour l'étude de l'histoire de la maison d'Armagnac, nous le verrons dans une prochaine chronique. Pour alléger notre démonstration nous le désignerons ici par sa cote aux archives de Montauban : A262.
Quant au tableau de Brueghel (1563) qui va être notre révélateur et notre élément de comparaison, conservé à Vienne, en Autriche, 1,14 m de hauteur par 1,55 m de largeur, il comporte une foultitude de détails, des centaines de personnages, des scènes de vie quotidienne, des paysages, la représentation de techniques de construction... dessinés avec une très grande précision. Pour les amateurs, voici le lien pour observer cette merveille de plus près grand format 2,560 × 1,873 pixels .
Rappelons simplement, pour situer le contexte, que l'histoire de Babel trouve son origine dans la bible. Elle intervient après le déluge. Les hommes eurent l'ambition d'élever une tour gigantesque pour se mettre à l'abri des eaux et égaler la puissance de Dieu. Celui-ci punit leur prétention en leur imposant différentes langues qui les empêchèrent de s'entendre et de voir leur ambition couronnée. C'est le fait originel, la cause de la division de l'humanité en nations. Ce récit, ayant suscité de multiples interprétations, a fait l'objet d'un nombre impressionnant de mises en image et en littérature depuis le haut Moyen-Âge et encore de nos jours, Gustave Doré, Dali, Eric-Emmanuel Schmitt... au point parfois de devenir un cliché rebattu.
Passons en revue les principaux éléments qui permettent de constater qu' A262 est une représentation de la tour mythique. Commençons par le moulin puisqu'il fut notre porte d'entrée dans cette révélation.
MOULINS, ÉGLISES et REMPARTS.
Nous pensions bien en trouver un chez Brueghel, l'artiste brabançon ayant intégré les moulins à eau et à vent dans beaucoup de ses œuvres quel que soit le sujet de l’œuvre. La ville au pied de la tour est inspirée par Anvers, en bord de mer du Nord, où Brueghel a vécu au début de sa carrière. Un moulin à eau est bâti sur l'Escaut, ses arches bien mises en valeur. Il est relié à la rive par un pont et un guichet. Pour être encore plus démonstratif, l'artiste a installé à côté de ce bâtiment un moulin à nef, fréquent à cette époque et qui permet en outre de mettre en évidence une roue à aubes.
A proximité, on distingue deux églises, autre symbolique de la richesse et de la piété de la ville médiévale, ou peut-être du schisme que connaît la chrétienté à l'époque de Brueghel.
Sur A262, où il n'y a pas de port, le moulin est très proche de l'église ce qui pouvait, puisque nous étions convaincus du cadre lectourois, nous conduire à y voir l'abbaye de Saint Gény. Mais cet ensemble est adossé à un rempart, qu'il n'y a très probablement jamais eu au bord du Gers. Chez Brueghel, la ville étant protégée à droite par la mer, le rempart apparaît au loin, marquant la transition avec le paysage verdoyant de la campagne flamande.
LA VISITE DU ROI NIMROD.
Dans la bible, Nimrod est le premier roi après l'épisode du déluge. C'est lui qui a décidé de bâtir la tour. Voilà le détail déterminant, désignant classiquement une tour de Babel dans toutes les représentations du mythe biblique. C'est ce groupe de personnages qui nous a précisément servi de révélateur. Nous ajoutons ci-dessus pour la démonstration, en vis-à-vis du groupe de Brueghel, le même élément choisi dans une enluminure du maître de Bedford (15ième) où les costumes sont symboliques de la géographie orientale du mythe dans la bible. Chez Brueghel les spécialistes voient dans le personnage royal une représentation pamphlétaire de Philippe II d'Espagne, imposant son joug en Flandre à l'époque. L'architecte, caractérisé par l'habit et par le geste, lui présente l'avancement du chantier.
Qu'en est-il sur A262 ? Ici, le groupe Nimrod est peu lisible, mal mis en valeur, mais il nous intriguait toujours dans notre conviction d'y voir l'histoire de notre ville. Nous nous interrogions. Évènement historique ? Arrivée à Lectoure d'un grand personnage ? Évêque, roi d'Angleterre...? Nous nous doutions que la scène caractériserait l'illustration, situerait et daterait les lieux. C'est fait, mais bien loin de Lectoure.
Pour améliorer la lisibilité du sujet nous avons colorié sur A262 le personnage central du groupe caractérisé par une cape et un chapeau à plume, signes de richesse et de distinction. Quel prince voudrait représenter A262 ?
Le chantier est bien avancé. Voire abouti. L'ensemble de tours, portes, mâchicoulis, échauguettes, toits en poivrière... diffère des architectures habituellement représentées dans les tours de Babel puisque les artistes qui ont traité le sujet se sont efforcés en général de dépeindre les techniques de construction et les hommes au travail, que le texte biblique à l'origine du mythe lui même détaille. Il faut préciser également qu'avant le 16ième siècle, Babel était représentée de forme carrée, plutôt que ronde comme le fait Brueghel abondamment imité depuis. Cet état architectural abouti sur A262 peut laisser supposer qu'effectivement l'illustrateur s'est inspiré d'une ville éminente du domaine d'Armagnac. Les historiens lectourois imaginaient qu'il s'agissait de la leur. Mais les possessions des comtes d'Armagnac sont très étendues et leur villégiature capitale a souvent varié ailleurs qu'à Lectoure, en fonction des évènements et de leurs intérêts, les plus importantes étant L'Isle-Jourdain et Rodez.
LE TRAVAIL, LES OUVRIERS.
De tous temps les représentations de la tour de Babel ont permis aux artistes de mettre en valeur l'architecture, les méthodes de construction et le travail de l'homme de leur époque. Au point de prendre parfois le pas sur la critique de l'ambition des princes et sur la menace de la sanction divine. Malgré la différence de qualité du dessin, la rampe d'accès à la tour est configurée de façon très similaire sur les deux illustrations. Les colliers d'épaule des deux chevaux de trait sur A262 expriment naïvement mais efficacement la difficulté du travail, les volumes de matériaux employés sur le chantier, le dénivelé.
Un détail tout à fait prosaïque nous intriguait et faisait supposer qu'A262 était une caricature ou un pamphlet. Au pied de la tour, trois personnages sont dans des positions scabreuses. Chez Brueghel, nous apercevons quatre dormeurs et... un déféqueur. Mise à part cette nuance, nous avons là un parallélisme très intéressant (comme quoi les détails...), que nous n'avons pas retrouvé sur les nombreuses autres tours de Babel que nous avons observées. Brueghel se serait-il inspiré, 150 ans plus tard, de la même source que notre auteur d'A262, d'un texte fondateur ou d'une illustration antique détaillant ces aspects intimes ?
Les exégètes du mythe de Babel expliquent que la tour est réservée aux prêtres, aux savants et aux astrologues qui cherchent les moyens de s'élever et de s'affranchir de la puissance divine. Dans le même temps, les ouvriers, charpentiers, maçons, manœuvres, dont le travail est harassant et qui mettent leur art et leurs efforts au service des élites, n'ont pas de logement dans la tour. Entre le chantier et la ville, ils sont démunis, sans abri, leur intimité exposée à la vue de tous. Sur A262, le bassin qui collecte les eaux de la fontaine déborde et les ouvriers semblent réduits à se laver dans les fossés d'écoulement.
Uniquement préoccupé par son ambition, Nimrod ne prête pas attention à ces ouvriers. Ainsi, le récit de la Tour de Babel suscite-t-il également une réflexion sociale.
Enfin la fontaine justement, dont nous constations clairement que l'aménagement ne s'apparentait pas à celui de notre fontaine Diane lectouroise en tout cas tel qu'il apparaît aujourd'hui, est décorée de quatre têtes de lion. Ne seraient-ce pas les lions des armes de Bernard VII d'Armagnac, le connétable du royaume de France ? Nous tenons ici probablement un indice pour l'interprétation de cette tour de Babel.