Publié le 2 Décembre 2025

Décembre est le mois du conte sur ce carnet. Bladé, Durrieux, Pertuzé y ont contribué de leur imaginaire. Et Alinéas lui-même.

Cette année, fi des princesses belles comme le jour, des mules qui raisonnent et des poules qui pondent des œufs d'or. Ici les protagonistes sont les Lectourois eux-mêmes, les gens du cru. Qui ne sont pas à leur avantage dans cette fantaisie littéraire. Mentalité d'assiégés, déformation des bruits de trottoirs, paranoïa ambiante, méconnaissance par le bourgeois de son environnement rural immédiat... Évidemment, toute ressemblance avec notre charmante ville de nos jours serait tout à fait fortuite. Il faut considérer que ce texte date de l'époque dramatique des guerres de religion où la douce Lomagne était disputée violemment par les deux camps, sujets du pape de Rome d'un côté, huguenots partisans de Jeanne et Henri de Navarre de l'autre.

Ce texte est connu des vieux Lectourois (à leur intention, ci-dessous accès à l'original en gascon), mais il faut bien affranchir les jeunes. Et les néos... Les pèlerins de Saint-Jacques eux-mêmes qui reçoivent ce carnet feront le rapprochement avec leur cheminement lent et douloureux sur la côte du cimetière Saint-Gervais, leur coquille sur le dos, parfois sous l'averse qui, pour cette espèce en transit, n'est pas une manne céleste. Passée la Croix-Rouge, sont-ils accueillis plus chaleureusement derrière les remparts ?

La Guerre des escargots est attribuée à Jean-Géraud Dastros, dont nous ferons le portrait bientôt, ou bien à un certain Darquier, le doute persiste, tous deux curés de Saint-Clar à la fin du 16ième siècle, Lectoure ayant toujours provoqué chez ses voisins quelque moquerie jalouse. La meilleure réponse sera d'en rire nous-mêmes. 

                                                              Alinéas

Petit glossaire : escargot se dit " limac " en gascon lectourois. Graphie maintenue pour la rime dans ce texte originellement en gascon et traduit par Alcée Durrieux, en français et en vers. Très belle double gymnastique linguistique en l'occurrence.

 

limacs - escargot gascon - jean gerault dastros - darquier - saint clar

 

Le Jeudi saint passé, à dix heures du soir,

Lorsque les Lectourois éteignaient leur bougeoir,

On entendit soudain dans la ville fermée

Retentir des cloches la voix sombre, alarmée :

Et chacun se hâta de quitter sa maison,

Chargé de pistolets et d'armes à foison,

Comme Preux décidés à terrifier la terre,

En déclarant encore aux Huguenots la guerre.

Qui vive ! Qui va là ! Où sont les ennemis ?

Tuons-les tous d'abord, pour commencer : amis,

Courage, défendons notre vaillante ville,

Tuons, tuons encor, fussent-ils trente-mille !

Avides de nos biens, ces Huguenots affreux

Veulent les prendre, et puis les partager entre eux ;

Que chacun s'organise en ordre de bataille,

Et courons écraser cette vile canaille.

Où se cachent-ils donc !!! où sont ces gredins ?

Cherchons un peu partout, jusques dans nos jardins.

Tous couraient, l’œil au guet, dans un trouble indicible :

Pourquoi me direz-vous ? C'était vraiment risible.

Les magistrats d'abord, puis bourgeois et marchands

Venaient, suivis d'un tas de braves artisans,

Armés de pied en cap, de couteaux, de serpettes,

De fléaux, de bâtons, et d'autres amusettes.

Les femmes portaient lampe, et cendre en leur sabots

Pour aveugler d'un coup ces chines de Huguenots.

 

L'un d'eux osa pourtant parler avec sagesse :

Essayant de calmer cerveaux en détresse,

Il dit : Pourquoi ces peurs ? en fous nous agissons;

Je ne vois que des gens cherchant des limaçons ?

 

Un Jacobin troussé comme un valet de pique,

Une bêche en sa main pour tenir lieu de pique,

A demi fou, franchit la porte du couvent,

Demandant les motifs d'un pareil mouvement.

Quand il entend parler de Huguenauderie,

Son zèle est excité, plus encor sa furie.

Il rentre en son couvent aussi prompt que l'éclair,

Et hurlant comme un loup, il appelle son clerc :

Lève-toi promptement, alerte, alerte, alerte!!!

Nous sommes menacés, prévenons notre perte!...

Le premier qui ouit sa formidable voix,

S'empara vivement du manche de la croix;

Le frère Cuisinier, garçon de bonne mine,

Se saisit tout d'abord d'un couteau de cuisine,

Et l'un des marmitons pour être arrivé tard

Ne trouva, pour s'armer, qu'un méchant tranche-lard.

Le Sous-Prieur perché sur sa vieille cavale

Saisit une marmite en guise de timbale.

Le Prieur défaillant, ce soir, couchait ailleurs.

Car en paix comme en guerre il était des meilleurs.

Ainsi, bien équipés, ils vont grossir les mille

Qui s'étaient assemblés en dehors de la ville,

Indignés, et pestant contre ceux du dedans

Qui, les fermant dehors, leur semblaient trop prudents.

 

D'aucuns portaient des faux à rebours emmanchées

Mais propres, ainsi que belles endimanchées.

L'aubergiste agitait son terrible hachoir

Sa femme un fouet de chiens, sa fille un dévidoir.

Le clair de lune aidant, ils étaient bien en vue.

Ainsi pour ces héros s'utilisa la nuit;

Et nul n'osa broncher pour s'aller mettre au lit.

Pour aromatiser ces différentes sauces

Les plus braves d'entre eux ch.... dans leurs chausses.

Certes ces malheureux avaient perdu le sens,

Apeurés par chercheurs de limacs innocents.

Ceux de la Cathédrale, abrités sous ses portes

N'eurent que les malheurs de coliques trop fortes.

Les braves Huguenots si vaillamment cherchés,

Ni dans trous ni dans creux ne furent dénichés;

C'est à croire vraiment que la Gent lectouroise

Perdit le sens commun dans sa grotesque noise.

Quand de telles frayeurs un peuple est convaincu

Il suffirait d'un pois pour lui boucher le c...

Les prudent Huguenots s'étant tapis sous terre,

Purent se dérober aux fureurs de la guerre.

Prisonniers par malheur, on les auraient changés

en chair à saucisses, et peut-être mangés,

Car ce noble pays compte parmi ses gloires

De ses fiers habitants les terribles mâchoires.


Le groupe féminin du quartier Marcadieu

S'avance, en vrai martyr de la cause de Dieu,

Bâtons, fuseaux, chenets, chaudrons, alènes, broches,

S'agitaient dans les mains, ou débordaient des poches.

On eut cru se trouver en temps de carnaval,

Avec masques ornés pour gambader au bal.

Les chignons de travers comme paquets d'étoupes,

Le désordre absolu confondait tous les groupes;

Les propos et les cris tonnaient comme au marché,

Jamais chasse aux limacs n'avait si bien marché.

Vers la porte du nord était en sentinelle

Un malin embusqué comme porte-nouvelle.

Immobile, attentif, son œil au moindre bruit

Brillait comme œil de chat au milieu de la nuit,

Qui sans avoir rien vu que des ombres

Aux rayons de la lune éclairant des lieux sombres,

Prenant pour Huguenots les branches d'un bosquet,

Se détourne essoufflé, tire un coup de mousquet.

Au seul bruit de son feu, palissant, il voit double,

Ses genoux sont tremblants, et son cerveau se trouble;

En tombant il risqua de se rompre le cou;

Des ennemis absents il crut sentir le coup.

Par malheur il glissa  dans de larges latrines,

Réservoir trop pourvu d'excédents de cuisines.

 

Quand la troupe entendit l'éclat inattendu,

Elle crut son veilleur déconfit, pourfendu.

Oh! mon Dieu, quel malheur ! Ils éclatent en plaintes

Et d'une mort prochaine ils sentent les atteintes;

Il faut nous préparer, disent-ils, au combat

Sans doute, avec l'ardeur du soldat qui se bat ?

Non, mais à mériter le salut de leur âme !!!

Ils s'inclinent, pleurant, aux pieds de Notre-Dame :

Dans leur frayeur ils voient les ennemis en tas

Au lieu de braves gens ramassant des limacs !!!

Je n'en finirai pas si je voulais tout dire,

C'est à se tordre d'aise, à suffoquer de rire !

Après mille ans et plus cet exploit sans pareil

Tiendra joyeusement les rieurs en éveil.

Onc ne vit-on Château qui, de nuit, prend les armes,

Et subit, affolé, les plus chaudes alarmes,

Pour quelques ramasseurs de limaçons juchés,

Cherchant avec flambeaux sur bâtons attachés.

 

Ainsi se dénoua l'horrible tragédie

Qui semblera toujours une pure folie;

Encor si limaçons paraissent aux marchés,

Bientôt les Lectourois sont aux remparts perchés.

Qu'en parfaite santé le bon Dieu nous conserve,

Et de telles terreurs à jamais nous préserve.

Ainsi soit-il.

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Illustration de Pertuzé. Notre Lactorate illustrateur avait prévu de raconter à sa façon cet épisode burlesque de l'histoire vrai de vrai de sa ville. Il n'en a pas eu le temps. Sur son site, encore accessible sur internet, l'illustration prévue à cet effet vient à l'appui d'une autre fable, de son cru celle-ci, intitulée " L'escargot présomptueux ", que les amateurs trouveront ici.

 

Et pour les locuteurs gascons, voir ici la version originale de La guèrra deus limacs.

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 7 Novembre 2025

 

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Ils sont précieux les hommes et les femmes qui se consacrent à la collectivité avec une grande expérience, sans ambition personnelle, sans arrière-pensée, mettant toute leur énergie et leur intelligence au service de valeurs nobles. Précieux et rares. Eric Boss était de ceux-là.

Officier issu de Saint Cyr, Eric Boss fera toute sa carrière dans l'Arme Blindée Cavalerie, en Allemagne et en France. Chef de corps du 12ième régiment de Cuirassiers à Mülheim (Land de Bade-Wurtemberg) en 1988, il sera affecté à la coopération militaire à Doha, au Qatar, de 1992 à 1996. Il est officier de la Légion d'honneur, officier dans l'ordre national du Mérite et promu Général de brigade en 2000.

Installé au Castéra-Lectourois à la retraite - mais un soldat l'est-il jamais vraiment tout à fait ? - il prend en charge le Souvenir français de Lomagne qu'il développera, le portant en 25 ans à plus de deux cents adhérents. Avec la confiance des collectivités locales du canton et le partenariat des associations d'anciens combattants, il donne une prestance nouvelle aux manifestations patriotiques, outre les anniversaires des grandes guerres, les hommages aux Sénégalais, à la Résistance, aux morts en Indochine, aux harkis algériens. Il crée l'espace de mémoire, le mur du souvenir et la tombe de regroupement annexés au cimetière des Sénégalais.

Doté d'une force de conviction et d'un naturel avenant, celui-ci relativement inhabituel chez un soldat de métier, il recrute, pour la quête annuelle du Souvenir français, un grand nombre d'enfants et d'adolescents qui donnent à cet évènement un caractère joyeux et optimiste. De même, il initie un certain nombre de contacts et d'actions de communication avec les établissements d'enseignement du primaire et du secondaire qui apprécient ses efforts et ses qualités pédagogiques.

patriotisme etablissements scolaires lectoure
Eric Boss préside la plantation d'un genévrier du souvenir par les élèves du groupe scolaire Castaing.

 

En 2007, Eric Boss est sollicité par l'association Mémoire du maréchal Lannes et la municipalité pour faire partie de l'équipe organisatrice du bicentenaire de la mort du maréchal d'Empire né à Lectoure, mort sur le champ de bataille en 1809. Il prend en charge plus particulièrement deux manifestations, celles qui mettent en œuvre une logistique lourde et exigent une organisation rigoureuse : le concert de musique classique à la cathédrale et le déploiement dans la ville de cent reconstitueurs en costume d'époque. La canonnade sur le Bastion, le bivouac sous les marronniers, le défilé des troupes chamarrées, la simulation d'une bataille à l'assaut de la citadelle seront de beaux évènements populaires qui raviront les Lectourois et le public venu de plus loin. Stockée dans un lieu tenu secret et sous haute surveillance (...), pour la première fois depuis les guerres de religion, la poudre parlera sur le Bastion et rue Nationale, mais à blanc. Amateur d'Histoire de France, évidemment compétent et intéressé par les faits d'arme historiques, Eric Boss met son sens de l'organisation au service de Lectoure qui sait se souvenir de ses enfants ayant eu un destin exceptionnel. Sans esprit partisan. Pour l'Histoire.

lannes lectoure - grande armée - essling - duc de montebello
Affiche du Bicentenaire Lannes 2009

 

Lectoure a la responsabilité d'entretenir un cimetière militaire où sont enterrés 73 tirailleurs Sénégalais morts en 1918. Eric Boss connait bien l'armée d'Afrique. Il est né au Maroc où son père était officier des goums, de ces tirailleurs marocains qui ont enlevé le Monte Cassino aux Allemands en 1943, dans un combat terrible qui fera dire à l’état-major allié, américain, que seules ces unités de l'armée d'Afrique française pouvaient "success the job". Tirailleurs nord-africains qui intégreront la première armée du général de Lattre, remonteront le Rhône, passeront le Rhin et poursuivront les nazis jusqu'en Autriche. Quant aux Sénégalais, on ne peut pas considérer comme nous l'avons entendu dire malheureusement officiellement récemment à Lectoure, qu'ils ont été "arrachés" à leur pays. Ils étaient fiers de combattre sous le drapeau français. Pour Pierre Vermeren, Professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, "les Africains avaient quelque chose de chevaleresque, ils se battaient sans discuter, obéissant aveuglément à leurs chefs. Il n’y a eu aucune reculade. Ils faisaient l’admiration du commandement français, c’est pour cette raison qu’ils ont été couverts de médailles. C’étaient les meilleurs soldats qui soient". Ceci inclue bien sûr l'encadrement européen, officiers et sous-officiers. Sur les cimetières qui essaiment tout au long du chemin de l'armée venue des colonies, les croix chrétiennes et les étoiles de David juives côtoient dans une fraternité éternelle les croissants musulmans. Eric Boss était bien placé pour savoir ce que la France doit à l'armée d'Afrique, depuis Verdun jusqu'au delta du Mékong.

armée d'afrique lectoure - tirailleurs sénégalais lectoure
Affiche de l'Hommage aux Sénégalais 2023

 

Enfin, et ce ne sont que trois exemples des nombreuses implications d'Eric Boss, sous sa présidence le Souvenir français a œuvré à la mémoire des Lectourois morts pour la France plus récemment, en particulier trois d'entre eux pendant le dernier grand conflit en Indochine. Eric Boss a mis toute son énergie dans la balance pour faire inscrire le nom de Maurice Lalague sur notre monument aux morts alors qu'il en était absent pour des raisons de défauts de communication internes à l'administration militaire. La famille de ce légionnaire l'ayant sollicité, il fallait à la fois la connaissance des arcanes de la "grande muette" et l'obstination forte du désintéressement d'Eric Boss pour obtenir gain de cause et honorer enfin, après 70 ans, ce Lectourois disparu dans la jungle indochinoise.

mort pour la france en indochine lectoure
Les 3 Lectourois morts en Indochine : Maurice Lalague, Pierre Dugros et Maurice Toquebens.

 

Créée en 1887 dans le contexte de la perte de l'Alsace-Lorraine à la suite de la défaite de 1870, association reconnue d’utilité publique forte de ses 90 000 adhérents au plan national, la mission du Souvenir Français est d'entretenir les tombes des soldats morts pour la France, toutes confessions et toutes circonstances politiques et historiques comprises. Ce n'est pas un rôle abstrait ou funèbre. Le souvenir est vivant. Outre la nation reconnaissante, il est celui des familles, des veuves, des enfants... Longtemps après la disparition, l'absence laisse des traces et des blessures dans les cœurs. Eric Boss avait le sens de la relation humaine qui donne à l'action du Souvenir français toute sa profondeur, l'amour du pays et celui des femmes et des hommes qui y vivent.

Ainsi Eric Boss aura marqué profondément l'action mémorielle de Lectoure et de la Lomagne. Il faut espérer que l'élan perdure. Il n'est pas facile de remplacer les grands chênes.

Ayant rejoint ses illustres anciens, il appartient désormais à la terre gasconne.

Mes respects mon Général. Adishatz Eric.

Michel Salanié

 

militaire soldat armée lectoure
Eric Boss, Colonel, du temps de son commandement au 12ième Cuirassiers de Mülheim

 

Crédit photo. © Annik Boss, Souvenir français de Lomagne, Michel Salanié. 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 16 Octobre 2025

 

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Un notaire au 15ième siècle. Peinture flamande.

 

La présente chronique complète et conclut notre révélation il y a quelques semaines d'une erreur de localisation à Lectoure d'une illustration conservée au fonds d'archives de la maison d'Armagnac, et tente d'en donner une interprétation.

 

tour de Babel, longtemps et par erreur prise pour une vue de Lectoure, est l’œuvre de Pierre de Mayres, notaire du comté d'Armagnac à Rodez entre 1377 et 1417, sous Jean III et Bernard VII. S'il n'avait pas lui-même la fibre artistique, ce n'était pas nécessaire dans sa fonction, le juriste a pu confier la réalisation du dessin à l'un de ses clercs, mais en tout cas il a authentifié le document de son signum, un exceptionnel double seing manuel, en assumant ainsi la paternité de cette illustration. Et de son message qu'il faut essayer de déchiffrer par nous-même car le notaire n'a pas laissé de commentaire.

seing manuel notaire moyen-âge
le seing, la marque officielle du notaire

 

Ce qui frappe immédiatement en observant la composition de l'illustration que nous reproduisons une nouvelle fois ci-dessous, recadrée pour accompagner notre analyse, et ce qui a induit les historiens en erreur très longtemps en voulant y reconnaître Lectoure, c'est l'état abouti de la ville.  

lectoure rodez moyen-âge - tour de babel moyen-âge - tour de babel armagnac

Or, classiquement, les tours de Babel décrivent une construction en cours, laborieuse et à l'aboutissement incertain. En effet les artistes, missionnés par leurs commanditaires et inspirés par la bible, doivent représenter la folle ambition de l'homme. La hauteur vertigineuse, le déséquilibre des volumes, le matériau fragile, la brique à défaut de bonne pierre d'après le Livre de la Genèse, texte originel du mythe de Babel, la précipitation des travaux, le désordre et la mésentente entre les ouvriers, les langues étrangères les unes aux autres qui ne permettent pas la coordination, tout concourt à prédire la catastrophe. Certains, Brueghel parmi eux, ont voulu toutefois profiter de la liberté que leur talent leur permettait pour illustrer les techniques de construction en grand progrès au Moyen-Âge, pour rendre hommage aux artisans. C'est aussi l'occasion pour l'artiste d'éprouver sa technique de la perspective, du détail et de la mise en scène dramatique. Babel fascine. 

Pierre de Mayres, lui, délaisse l'idée de ruine inéluctable et dessine une ville établie, solide, fière et sûre d'elle, majestueuse, la sienne très probablement. Les grands prêtres et les astrologues des récits bibliques en sont absents. Un seul personnage apparaît intra-muros : la coiffe du notable le suggère, ne serait-ce pas le notaire en personne ?

A droite, au pied des remparts, deux moines gardent leur cochons, image champêtre et bonhomme d'un clergé sous protection, nanti mais peu impliqué. Mayres fait-il de cette façon allégeance respectueuse à l’Église tout en la tenant à l'écart ? Ce peut être aussi et tout simplement une représentation de la réalité, malgré l'allégorie, car Bernard VII séjourne souvent au couvent des Cordeliers, situé hors des remparts de Rodez.

Faute de commentaire de sa part à notre connaissance, ce sera notre hypothèse : Pierre de Mayres se représente sur cette illustration comme étant au cœur de cette construction, discret mais essentiel artisan de la puissante maison d'Armagnac.

notaire cour princière armagnac - bernard VII - cordeliers rodez

 

LA COUR DE BERNARD VII à RODEZ

La maison d'Armagnac est à son apogée. Pour résumer très brièvement, Bernard VII succède en 1391 à son frère Jean III mort en Italie sans héritier mâle. Il épouse Bonne de Berry, cousine du roi Charles VI, et siège au conseil qui assure la continuité du pouvoir pendant les crises de folie intermittentes du souverain. Après l'assassinat du duc d'Orléans, Bernard prend la tête des partisans du roi ; c'est le parti d'Armagnac qui s'opposera aux Bourguignons alliés des Anglais. En 1415, après le désastre d'Azincourt, nommé connétable, il est le chef suprême des armées royales. La cour d'Armagnac est installée en Rouergue, l'arrière-grand père de Bernard VII, Bernard VI, ayant épousé cent ans plus tôt (1298) Cécile de Rodez. Le territoire des Armagnacs s'étend alors de la Bourgogne, frontière nord (le Charolais sera cependant vendu au Berry par Jean III) jusqu'au Comminges pyrénéen, frontière sud. La Lomagne est entrée dans le giron armagnacais sous le règne du grand-père de Bernard VII, Jean 1er, par mariage avec Régine de Goth, nièce du pape Clément V, vicomtesse d'Auvillar et de Lectoure.

Le domaine, l'armée et les finances de cette importante principauté sont gérées depuis Rodez, les comtes d'Armagnac se dotant progressivement d'une véritable administration centrale, conçue sans doute à l'image de la Bourgogne où Jean II, le père de Bernard VII, a passé plusieurs années. Les deux chercheurs, cités en fin de notre chronique, estiment que cette organisation serait double, la principauté étant composée de deux entités distinctes, la Gascogne et le Rouergue, chacune ayant eu son propre conseil. 

Le sceau de Bernard VII

Le conseil comtal est composé des barons et des docteurs ès lois, au nombre de dix à Rodez durant le règne de Bernard VII. Etant donné les distances et les difficultés de déplacement, des procureurs spéciaux, plénipotentiaires, sont nommés ponctuellement pour traiter sur place de certaines affaires importantes. Le chancelier a la haute main sur les secrétaires, un financier et trois légistes. En Rouergue, parmi ces derniers, effectuant une carrière remarquablement longue, ce qui laisse supposer qu'une grande confiance lui est accordée, Pierre de Mayres servira deux comtes, Jean III et Bernard VII.

Le personnel administratif comprend également le maître d'hôtel et les nombreux écuyers, tous nobles, qui assurent le quotidien mais également le développement et l'entretien du domaine seigneurial. On sait que Bernard VII, s'il a privilégié Rodez, passait de longues périodes en Armagnac et Lomagne, dans ses châteaux de Vic-Fezensac, Lavardens, Lectoure, Lavit et Auvillar. Un vicaire est présent en permanence auprès du comte dont il ne faut pas mésestimer l'importance administrativement parlant étant donnés les nombreux pouvoirs judiciaires et financiers des paroisses et des ordres monastiques dans le système féodal. En outre, chaque comté et vicomté du domaine princier, des Pyrénées aux confins de la Bourgogne, est administré par un sénéchal, adjoint d'un ou de plusieurs juges et d'un trésorier rapportant à l'administration comtale centrale.

Une administration princière relativement étoffée donc, au sein de laquelle le secrétaire Pierre de Mayres, joue un rôle éminent sur plusieurs décennies.

L'illustration conservée aux archives de Montauban est la couverture d'un registre qui rassemble un certain nombre de reconnaissances féodales de ses vassaux à l'endroit du seigneur comte. Si ces enregistrements mentionnent certaines villes, sujettes ou lieu de conclusion des actes, l'illustration qui nous intéresse n'est pas légendée et ne fait référence explicitement à aucune d'elles. Alors, faute d'éclaircissement de sa part, comment interpréter la tour de Babel de Pierre de Mayres ?  Nous pensons que le notaire a dessiné, symboliquement, son environnement habituel. Après nous, à son tour, un chercheur pourra tenter de rapprocher l'illustration de Pierre de Mayres de ce que l'on sait de Rodez au 15ième siècle, devenu chef-lieu de l'Aveyron.

rodez moyen-âge - cordeliers - remparts - ville - comté d'armagnac

 

UNE BABEL à FACETTES

Ce n'est pas l'aveu d'une incapacité de notre part à dégager l'intention de la Babel de Pierre de Mayres mais il semble y avoir eu, peut-être par prudence, l'homme est un juriste très expérimenté, plusieurs messages se tempérant l'un l'autre.

Si à l'époque l’Église recommande avec insistance aux puissants d'inscrire leur action dans le respect de la supériorité du spirituel, de l'éternel et du divin sur le temporel, et s'appuie pour justifier son discours sur les récits bibliques qui règlent la société au Moyen-Âge, les codes artistiques en vigueur sont souvent détournés par les chroniqueurs et les hagiographes pour illustrer la généalogie, la légitimité, les victoires et la grandeur de l’œuvre de leurs mécènes. Prenons le cas de cette enluminure extraite d'une œuvre de Guillaume Dubois-Crétin, aumônier de François 1er, postérieure donc à la période qui nous intéresse mais ceci pour l'exemple. Elle illustre la construction de Lutèce par le roi Pharamond, l’ancêtre légendaire des Mérovingiens. On y retrouve toute la symbolique de Babel, mais la construction, ici horizontale, n'y est ni démesurée, ni menacée par la ruine. Il y règne l'ordre et l'entente. Le roi, Pharamond, qui visite le chantier exactement comme Nimrod devant Babel, mais à l'inverse des représentations classiques du mythe, imposant ici sa conduite à l'architecte et faisant le geste de respecter l'autorité et la supériorité de dieu qui domine, surveille et, c'est le sens que l'on veut donner à cette image, légitime le chantier et la lignée royale. Tout Babel mais l'anti Babel.

pharamond - lutèce - ville moyen-âge

 

Pierre de Mayres a nécessairement connu une représentation artistique du mythe de Babel qui aura inspiré sa modeste illustration. Elles sont très nombreuses à cette époque dans les bibliothèques richement dotées des maisons d'Orléans, de Berry ou de Bourgogne que l'Armagnac côtoie. Cependant, et c'est là l'intérêt de notre redécouverte de ce document, le notaire fait partie de cette génération qui commence à remettre en cause l'autorité de l’Église et son interprétation, à son profit, des textes fondateurs, de la bible et de ses exégèses antiques. Une autorité qui ne sert, aux yeux d'élites à l'esprit libre comme Pierre de Mayres, qu'à brider l'action politique et économique.

Rappelons les deux détails intéressants de l'illustration déjà évoqués qui ne sont peut-être là que pour tempérer cette liberté de pensée, deux facettes "orthodoxes" de la Babel de Mayres. Premièrement, nous l'avons vu plus haut, on n'est jamais assez prudent, la religion n'y est ni ignorée, ni contestée. Et secondement, ceci a été dit dans notre précédente chronique, le devoir de charité, essentiel à l'époque chez les élites respectables, est évoqué par la représentation de la condition des ouvriers, comme un certificat de piété.

Par contre, la ville est belle et puissante. Pierre de Mayres est fier de son travail. Ayant une haute idée de sa position sociale, il s'installe lui-même comme le détail central de la composition. Il fait partie de ce mouvement de pensée libérateur, lorsque les villes prennent leur essor, lorsque les techniques et le développement économique semblent ne pas avoir de limites et s'affranchissent du poids de la tradition. La bourgeoisie citadine investit et détourne à son profit le mythe babélien.

Enfin, peut-on supposer plus intimement que Pierre de Mayres, en se mettant ainsi en scène, tire la couverture à lui par rapport aux autres secrétaires de la cour comtale ? Veut-il se faire valoir auprès du comte ? Ou bien est-ce simplement la conclusion nostalgique et solitaire d'une carrière réussie ? Une sorte de testament, peut-être un moment d'autosatisfaction du vieux fonctionnaire. Nous ne le saurons pas.

Cependant, l'apogée de la maison d'Armagnac sera également son crépuscule. Bernard VII connaîtra une fin dramatique, loin de Rodez. Exerçant un pouvoir brutal, le connétable du royaume de France est incapable de s'attacher les Parisiens, sujets indisciplinés et revendicatifs. Et cela provoquera leur réaction et leur trahison. En mai 1418, Paris est envahi par les Bourguignons, alliés aux Anglais. Le 12 juin, les Armagnacais sont massacrés. Bernard VII est supplicié par la populace déchaînée. Son fils Jean IV et surtout son petit-fils Jean V, qui périra à Lectoure sous les coups de l'armée de Louis XI, seront parmi les derniers grands féodaux à tenir tête à la couronne de France qui impose inexorablement l'unité et la centralisation du royaume.

"Babel l'Armagnac" finira par tomber. Si Rodez est épargnée, la ruine sera celle de Lectoure. Mais ceci est une autre histoire.

Michel Salanié

 

PS. A PROPOS DU FONDS D'ARCHIVES DE LA MAISON D'ARMAGNAC. En 1671, Colbert, en tant que contrôleur général des finances de Louis XIV entre 1665 et 1683, ordonne le rassemblement des archives de la maison d'Armagnac à Montauban, alors chef-lieu de la Généralité de Quercy-Rouergue-Gascogne-Foix, comme probablement ailleurs dans le royaume toutes celles des autres grandes familles féodales. L'objectif est bien sûr de s'assurer des droits du roi de France sur son domaine afin de faciliter la perception des impôts qui s'y attachent. Les documents seront adressés à Montauban depuis Pau, Nérac et Lectoure, les principales villes du royaume de Navarre, héritier de l'Armagnac. Le registre du notaire Pierre de Mayres était-il alors conservé au château de Lectoure depuis la chute de Jean V ? Ce qui a pu induire en erreur l'historien lectourois de la fin du 20ième siècle qui a cru et voulu voir dans cette illustration une vue de sa bonne ville, fièrement dressée sur son promontoire dominant le Gers.

 

SOURCES :

La cour des comtes d'Armagnac - Emmanuel Johans Ed. Sorbonne 2022

L'administration de la principauté d'Armagnac - Guilhem Ferrand Ed. Ausonius 2023

 

ILLUSTRATIONS :

- Portrait d'un notaire flamand (1510-1520), Quentin Metsys (1466-1530).

- Miniature « de l'anticque cite dicte Lutesse » et de sa construction par le « premier roy de France Pharamon », Les grandes chroniques de France, Guillaume Dubois (1460 à 1470 - 1525).

- Rodez en 1445 : Site du Conseil départemental de l'Aveyron

- Photos Michel Salanié - Fonds d'Armagnac aux Archives départementales du Tarn-et-Garonne.

 

 

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 22 Septembre 2025

 

C'est donc en recherchant un moulin dans ce très célèbre tableau de Brueghel " La tour de Babel ", en préparant une précédente chronique intitulée " Un moulin dans le paysage " mais nous avions alors préféré retenir " Les chasseurs dans la neige ", que nous est apparue la solution à une vieille énigme lectouroise.

illustration supposée représenter Lectoure au 14ième siècle, conservée aux Archives départementales du Tarn-et-Garonne, au fonds de la maison d'Armagnac, souvent reproduite dans des ouvrages, en particulier "Histoire de Lectoure", l'ouvrage collectif référence en la matière de Messieurs Bordes, Courtès, Féral et al. datant de 1972, mais également des publications grand public et sur le web, est en fait une tour de Babel ! 

 

Nous avons pu étudier à Montauban le document sur parchemin. Daté par le conservateur du Tarn-et-Garonne entre 1377 et 1417, dénué de qualité artistique il est cependant d'un certain intérêt pour l'étude de l'histoire de la maison d'Armagnac, nous le verrons dans une prochaine chronique. Pour alléger notre démonstration nous le désignerons ici par sa cote aux archives de Montauban : A262.

Quant au tableau de Brueghel (1563) qui va être notre révélateur et notre élément de comparaison, conservé à Vienne, en Autriche, 1,14 m de hauteur par 1,55 m de largeur, il comporte une foultitude de détails, des centaines de personnages, des scènes de vie quotidienne, des paysages, la représentation de techniques de construction... dessinés avec une très grande précision. Pour les amateurs, voici le lien pour observer cette merveille de plus près grand format 2,560 × 1,873 pixels .

Rappelons simplement, pour situer le contexte, que l'histoire de Babel trouve son origine dans la bible. Elle intervient après le déluge. Les hommes eurent l'ambition d'élever une tour gigantesque pour se mettre à l'abri des eaux et égaler la puissance de Dieu. Celui-ci punit leur prétention en leur imposant différentes langues qui les empêchèrent de s'entendre et de voir leur ambition couronnée. C'est le fait originel, la cause de la division de l'humanité en nations. Ce récit, ayant suscité de multiples interprétations, a fait l'objet d'un nombre impressionnant de mises en image et en littérature depuis le haut Moyen-Âge et encore de nos jours, Gustave Doré, Dali, Eric-Emmanuel Schmitt... au point parfois de devenir un cliché rebattu.

Passons en revue les principaux éléments qui permettent de constater qu' A262 est une représentation de la tour mythique. Commençons par le moulin puisqu'il fut notre porte d'entrée dans cette révélation.

 

MOULINS, ÉGLISES et REMPARTS. 

Nous pensions bien en trouver un chez Brueghel, l'artiste brabançon ayant intégré les moulins à eau et à vent dans beaucoup de ses œuvres quel que soit le sujet de l’œuvre. La ville au pied de la tour est inspirée par Anvers, en bord de mer du Nord, où Brueghel a vécu au début de sa carrière. Un moulin à eau est bâti sur l'Escaut, ses arches bien mises en valeur. Il est relié à la rive par un pont et un guichet. Pour être encore plus démonstratif, l'artiste a installé à côté de ce bâtiment un moulin à nef, fréquent à cette époque et qui permet en outre de mettre en évidence une roue à aubes. 

A proximité, on distingue deux églises, autre symbolique de la richesse et de la piété de la ville médiévale, ou peut-être du schisme que connaît la chrétienté à l'époque de Brueghel.

 

Sur A262, où il n'y a pas de port, le moulin est très proche de l'église ce qui pouvait, puisque nous étions convaincus du cadre lectourois, nous conduire à y voir l'abbaye de Saint Gény. Mais cet ensemble est adossé à un rempart, qu'il n'y a très probablement jamais eu au bord du Gers. Chez Brueghel, la ville étant protégée à droite par la mer, le rempart apparaît au loin, marquant la transition avec le paysage verdoyant de la campagne flamande.

 

 

LA VISITE DU ROI NIMROD. 

Dans la bible, Nimrod est le premier roi après l'épisode du déluge. C'est lui qui a décidé de bâtir la tour. Voilà le détail déterminant, désignant classiquement une tour de Babel dans toutes les représentations du mythe biblique. C'est ce groupe de personnages qui nous a précisément servi de révélateur. Nous ajoutons ci-dessus pour la démonstration, en vis-à-vis du groupe de Brueghel, le même élément choisi dans une enluminure du maître de Bedford (15ième) où les costumes sont symboliques de la géographie orientale du mythe dans la bible. Chez Brueghel les spécialistes voient dans le personnage royal une représentation pamphlétaire de Philippe II d'Espagne, imposant son joug en Flandre à l'époque. L'architecte, caractérisé par l'habit et par le geste, lui présente l'avancement du chantier. 

Qu'en est-il sur A262 ? Ici, le groupe Nimrod est peu lisible, mal mis en valeur, mais il nous intriguait toujours dans notre conviction d'y voir l'histoire de notre ville. Nous nous interrogions. Évènement historique ? Arrivée à Lectoure d'un grand personnage ? Évêque, roi d'Angleterre...? Nous nous doutions que la scène caractériserait l'illustration, situerait et daterait les lieux. C'est fait, mais bien loin de Lectoure.

Pour améliorer la lisibilité du sujet nous avons colorié sur A262 le personnage central du groupe caractérisé par une cape et un chapeau à plume, signes de richesse et de distinction. Quel prince voudrait représenter A262 ?

 

Le chantier est bien avancé. Voire abouti. L'ensemble de tours, portes, mâchicoulis, échauguettes, toits en poivrière... diffère des architectures habituellement représentées dans les tours de Babel puisque les artistes qui ont traité le sujet se sont efforcés en général de dépeindre les techniques de construction et les hommes au travail, que le texte biblique à l'origine du mythe lui même détaille. Il faut préciser également qu'avant le 16ième siècle, Babel était représentée de forme carrée, plutôt que ronde comme le fait Brueghel abondamment imité depuis. Cet état architectural abouti sur A262 peut laisser supposer qu'effectivement l'illustrateur s'est inspiré d'une ville éminente du domaine d'Armagnac. Les historiens lectourois imaginaient qu'il s'agissait de la leur. Mais les possessions des comtes d'Armagnac sont très étendues et leur villégiature capitale a souvent varié ailleurs qu'à Lectoure, en fonction des évènements et de leurs intérêts, les plus importantes étant L'Isle-Jourdain et Rodez.

 

LE TRAVAIL, LES OUVRIERS.

De tous temps les représentations de la tour de Babel ont permis aux artistes de mettre en valeur l'architecture, les méthodes de construction et le travail de l'homme de leur époque. Au point de prendre parfois le pas sur la critique de l'ambition des princes et sur la menace de la sanction divine. Malgré la différence de qualité du dessin, la rampe d'accès à la tour est configurée de façon très similaire sur les deux illustrations. Les colliers d'épaule des deux chevaux de trait sur A262 expriment naïvement mais efficacement la difficulté du travail, les volumes de matériaux employés sur le chantier, le dénivelé.

Un détail tout à fait prosaïque nous intriguait et faisait supposer qu'A262 était une caricature ou un pamphlet. Au pied de la tour, trois personnages sont dans des positions scabreuses. Chez Brueghel, nous apercevons quatre dormeurs et... un déféqueur. Mise à part cette nuance, nous avons là un parallélisme très intéressant (comme quoi les détails...), que nous n'avons pas retrouvé sur les nombreuses autres tours de Babel que nous avons observées. Brueghel se serait-il inspiré, 150 ans plus tard, de la même source que notre auteur d'A262, d'un texte fondateur ou d'une illustration antique détaillant ces aspects intimes ?

Les exégètes du mythe de Babel expliquent que la tour est réservée aux prêtres, aux savants et aux astrologues qui cherchent les moyens de s'élever et de s'affranchir de la puissance divine. Dans le même temps, les ouvriers, charpentiers, maçons, manœuvres, dont le travail est harassant et qui mettent leur art et leurs efforts au service des élites, n'ont pas de logement dans la tour. Entre le chantier et la ville, ils sont démunis, sans abri, leur intimité exposée à la vue de tous. Sur A262, le bassin qui collecte les eaux de la fontaine déborde et les ouvriers semblent réduits à se laver dans les fossés d'écoulement.

Uniquement préoccupé par son ambition, Nimrod ne prête pas attention à ces ouvriers. Ainsi, le récit de la Tour de Babel suscite-t-il également une réflexion sociale.

Enfin la fontaine justement, dont nous constations clairement que l'aménagement ne s'apparentait pas à celui de notre fontaine Diane lectouroise en tout cas tel qu'il apparaît aujourd'hui, est décorée de quatre têtes de lion. Ne seraient-ce pas les lions des armes de Bernard VII d'Armagnac, le connétable du royaume de France ? Nous tenons ici probablement un indice pour l'interprétation de cette tour de Babel.

A suivre dans notre toute prochaine chronique.

Michel Salanié

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Histoire

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Publié le 27 Août 2025

fruit lectoure - maison d'hôte

Il fait meilleur depuis quelques jours, alors si on sortait ? Je vous propose une petite escapade mi botanique - mi souvenirs.  Les centres d'intérêt de ce cybercarnet, l'Histoire - la grande -, la littérature, les beaux-arts, toutes choses très sérieuses, ont la caractéristique de pouvoir attendre sans s'altérer. Pas le fruit de saison. Alors, suivez-moi sur mon chemin buissonnier. 

Je vous emmène à la découverte d'un fruit rare. Défendu parfois mais il s'offre si généreusement au passant, à la passante d'après ce que nous rapportent les textes fondateurs bien que l'arbre tentateur diffère, qu'on ne saurait juger qui a fauté le premier, de la main ou du fruit.

La pêche de vigne, puisqu'il s'agit de ce trésor de la nature de fin d'été, n'est pas une variété mais plutôt un mode de culture. Si vous voyez au rayon fruits et légumes de votre grande surface aseptisée et climatisée hebdomadaire, chez votre épicier d'en face ou à l'étal de certain marchand forain et gouailleur qui les "cueille" par palettes entières chez le grossiste Métro, des cagettes de pêches soigneusement rangées dans leurs alvéoles de polytéréphtalate d'éthylène, ne vous laissez pas berner par l'étiquette : ce ne sont pas des pêches de vigne.

La pêche de vigne pousse dans la vigne. C'est clair. L'arbre est installé traditionnellement et donne le meilleur de lui-même, bien que rétif à toute taille et conduite au sécateur, dans cette organisation culturale rigoureuse, ponctuant et dépassant d'une ramure quelque peu ébouriffée la géométrie agricole. Ou du moins dans les mêmes conditions d'exposition, c'est à dire sur des parcelles au sol naturellement drainé, non irriguées et bien exposées. La pêche de vigne n'est pas traitée ; souvent cabossée, elle est petite, plutôt discrète... elle ne paie pas de mine. Une sorte d'espèce botanique bohémienne, sauvage, rousse jusqu'à la cendre, belle et revêche à la fois. Invendable selon les critères du commerce standardisé. On la trouve parfois cloitrée dans un jardin de mamie mais si, à l'occasion d'une randonnée innocente, vous apercevez, par hasard bien sûr, une sorte de lampions sur des arbres rabougris disséminés par-ci par-là dans un rang de vigne, alors là oui, vous avez la chance d'être en présence du fruit qu'il faut goûter absolument. A condition d'être autorisé à rentrer dans le rang. Rentrer dans le rang au sens propre. Sinon d'oser y pénétrer furtivement et fautivement.

saveur gascogne - gers

Pour une maraude efficace, avant de contrevenir, il convient de différencier, à distance, depuis le chemin, les variétés blanche, jaune et rouge. Car rien n'interdit au vigneron de planter la pêche de la couleur qu'il lui plaît. Si la blanche est juteuse, la jaune plus charnue et parfumée, toutes deux inventées pour satisfaire aux canons du marketing, la "vraie" pêche de vigne, c'est la liberté de choix du cybercarnéiste de la qualifier ainsi, dite parfois " duron " car elle est très ferme, présente une chair d'un rouge sanguin, d'où l'appellation de " sanguine vineuse ", et offre un goût acidulé, mêlant en bouquet des saveurs de rose, de verveine et de citron. Sa peau est étonnamment grisâtre, au point de laisser penser qu'elle n'est pas mûre. Certains la pèleront à l'opinel, opportunément glissé dans la poche avant de partir en balade. Les plus gourmands croqueront sans façon la belle à pleines dents, le duvet qui la recouvre faisant partie de l'aventure sensitive. Elle est tardive. Précisément, elle vient à maturité en même temps que le raisin. De là l'appellation galvaudée par l'agriculture intensive et la grande distribution. Les vignerons prenaient autrefois et certains conservent heureusement aujourd'hui l'habitude de planter ce pêcher dans leurs alignements car, sensible à l’oïdium, il joue le rôle de lanceur d'alerte phytosanitaire. La nature est pleine de ces complicités. Le maraudeur en fait partie.

Le maraudage est risqué. Et moralement critiquable. On dit pourtant qu'il offre les saveurs les plus enivrantes. Peut-être est-ce l'effet de l'adrénaline de la transgression. Et puis le maraudeur se donne bonne conscience, les années d'abondance, en considérant que personne ne récolte ce modeste fruit, isolé ici sur ce chemin désert, " tout va se perdre ! "...

table d'hôte

Ici ce n'est plus de la maraude : c'est un hold-up ! Confiture pour la table d'hôte peut-être ?

 

De nos jours, la cerise, elle, se fait difficile à la maraude. Sur le chemin de l'école, au siècle dernier, j'ai connu une cerisaie faite de spécimens suffisamment charpentés, on n'en fait plus des comme ça, pour héberger une compagnie de trois ou quatre garnements logés à plusieurs mètres de haut, comme des corneilles en tablier. Les vélos jetés dans le fossé, les sacoches et les devoirs en bataille. Il y a un peu de stress pendant la ventrée mais la première maison est assez loin pour voir venir la rouste... et se carapater. Aujourd'hui, la cerise est dissimulée au regard convoiteux par d'austères palissades, chaperonnée de près, couverte d'un voile de mariée avant même d'être formée, cernée à distance par une brochette de moineaux piailleurs qui profiteront de la moindre relâche ; je ne crois pas qu'il soit encore possible de mener les équipées nocturnes où l'on passait de mur en mur dans les jardins bourgeois endormis, imprudents jusqu'à l'audace. Quant à la prune et à la pomme, elles, sont un peu communes. La pêche de vigne reste excitante et accessible. 

J'ai aussi le souvenir, lointain mais fort, de vendanges de pré-rentrée universitaire, sur le versant de la vallée de la Garonne opposé à la Lomagne, en Quercy blanc, dans le chasselas de Moissac, où la journée de travail se terminait par le garnissage d'une dernière cagette de grappillons de raisin au grain roussi, de melons éclatés, de poires et de pêches disséminés par un paysan-jardinier-poète dans les rangs de vigne disposés en éventail au-dessus de quelque combe du bout du monde. Fruits parfumés, juteux, mûrs à point et qui faisaient les délices des cueilleurs et des trieuses, harassés, invités à une table rustique, réparatrice, généreuse et goûteuse, un verre de vieille prune pour conclure. Mais là, point de rapine. Seul le sentiment satisfait d'un complément de salaire en parfum de nature.

                                                                                   Alinéas

vigne - raisin - gers - gascogne - lomagne

 

Photos © Michel Salanié

 

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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Publié le 29 Juillet 2025

La langue, la légende et l’imagerie gasconnes

Le 5 juin dernier, invité par la Médiathèque Jean-Claude Pertuzé, j'ai développé l'idée selon laquelle les trois natifs de Lectoure, Pey de Garros, Jean-François Bladé et Jean-Claude Pertuzé avaient été victimes d'un même phénomène ayant limité le plein épanouissement de leur travail. Phénomène complexe: ils ont été parfois oubliés et contestés, le contexte historique a pesé et enfin ils se sont dans une certaine mesure eux-mêmes cantonnés en deçà de leur potentiel. 

Voici la conclusion de cet exposé :

Nos trois gascons, contrariés, auraient pu dire « Faites comme vous voulez, moi je me retire dans mes terres ». C’est vraiment un caractère gascon, né de l’amour de la terre, de la recherche de la tranquillité, un certain dédain des évènements extérieurs, des ors et de l’agitation de la capitale, d’un ailleurs ignoré qui commence à peine passé de l’autre côté de la Garonne…

Voilà. Voilà caractérisé ce fameux « syndrome » gascon qui lie nos trois lectourois : l’oubli par leurs contemporains mêmes, cette maladie collective toujours virulente, le poids de l’histoire et le caractère individuel.

Ceci ne les a pas empêchés de briller, de nous surprendre et de nous ravir.

On ne fait pas en trois mots le portrait d’une région et de ses enfants (on ne dit plus " la race ", comme du temps de Pesquidoux, ce n’est pas " politiquement correct " et puis la population a été largement brassée il est vrai) mais nos trois Lectourois m’incitent à tenter de le faire cependant : le Gascon est opiniâtre, caustique et truculent.

  • Opiniâtre c’est à dire persévérant, irréductible…

  • Caustique : vif, critique parfois jusqu’à l’injustice,

  • Truculent enfin, drôle et original.

Une truculence qui nous permet de finir sur une note optimiste. Oublions le syndrome. Lectoure a la chance d’avoir vu naître trois acteurs essentiels de l’histoire régionale et a de ce fait la responsabilité de faire vivre ce qu’ils nous ont légué. Ces hommes ont magnifiquement successivement enrichi notre patrimoine. Les trois œuvres se complètent parfaitement. A intervalle de deux siècles entre Pey de Garros et Bladé et de deux guerres mondiales entre Bladé et Pertuzé, ici, dans notre petite ville, que l'un d'eux, Bladé, a joliment qualifiée « d’étroite patrie », la langue, la légende et l’imagerie gasconnes nous ont été livrées en héritage. Je vous propose de faire fructifier cet héritage.

Ci-dessous le fichier du texte intégral. 

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Littérature, #Histoire

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Publié le 9 Juillet 2025

Ce carnet est en partie dédié aux moulins. Pour illustrer nos chroniques, nous avons été conduit à observer la représentation de ces mécaniques meunières dans la peinture, mécaniques plus particulièrement hydrauliques par affinité personnelle, afin d'y rechercher certains détails, techniques, historiques ou sociologiques. Cette quête nous a fait voyager dans le temps et dans l'espace, souvent loin de Lectoure notre fil conducteur. Et parfois a-t-il fallu, s'il n'est pas le sujet principal comme chez van Ruisdael ou chez Courbet, deviner le moulin dans le lointain.

 

moulin peinture - moulin paysage

iorgio di Castelfranco (1477-1510), dit Giorgione, est réputé pour avoir osé décentrer les scènes bibliques ou légendaires sur sa toile pour laisser la place à l'arrière plan, ouvrant ainsi, à la charnière du Moyen-Âge et de la Renaissance, la voie au paysagisme. C'était une révolution. Gorgione a marqué l'histoire de l'art. En s'affranchissant ainsi du dogme et des conventions, il a inauguré la peinture de paysage, et d'une certaine façon, malgré le caractère bucolique de ces vedute, il préfigure le réalisme. Dans cette Adoration des bergers le paysage de Lombardie, totalement anachronique et très loin de l'aridité de Palestine, est sans doute assez proche de la vision effective du peintre sur son environnement quotidien. Au loin, on aperçoit très nettement un moulin et sa roue à aubes, à l'extrémité d'une diagonale suivant le rivage avant d'aboutir à l'enfant-dieu au premier plan, dans l'étable qui passe de fait, elle, au rang d'allégorie. Encore tout à fait honorée cependant ; la primauté du divin est sauve.

 

Ce mouvement de re-contextualisation des scènes bibliques se poursuivra et s'accentuera. A peine 50 ans après Giorgione, Pieter Brueghel nous en donne l'un des exemples les plus marquants avec son tableau Le dénombrement de Bethléem où, Joseph et Marie, anonymes parmi la foule des candidats au recensement décrété par l'empereur romain Auguste en l'an 8 av. J.-C. (la date fait toujours l'objet de discussions savantes), sont difficiles à distinguer dans la scène d'ensemble, foisonnant de détails comme toujours chez cet artiste, transposée au 16ième siècle, aux Pays-Bas et sous la neige. Quant à l'enfant Jésus, il n'est même pas représenté. Il faut le supposer caché dans un couffin sous le manteau bleu de sa mère.

 

Mais quittons les saintes Terre et Famille et revenons à nos moulins, toujours avec Brueghel. Ou plutôt avec "les" Brueghel, père et fils, Pieter l'ancien et Pieter le jeune.

Ce très célèbre tableau, Les chasseurs dans la neige, est de Pieter le Jeune, qui a largement réinterprété les scènes traitées avant lui par son père dont celle-ci. Le tableau de Pieter l'ancien était plus sombre, au ciel bas, presque angoissant, alors que celui de son fils est lumineux et joyeux. Sur les deux compositions cependant on distingue très nettement dans l'angle bas à droite, un moulin dont la roue à aubes est immobilisée par la glace.

moulin glace - roue à aube gelée - moulin hydraulique hiver

Avec plus de glace chez le père que chez le jeune (voir ci-dessous). C'est le temps dit du "petit âge glaciaire" où les hivers particulièrement rigoureux impactaient fortement l'activité humaine. Seul un homme traversant le pont avec son fagot sur le dos figure la poursuite du travail. Travail domestique a minima pour alimenter la cheminée. Tous les autres personnages se livrent à des activités festives : chasse, glissades, pêche, festoiement... C'est classique chez les Brueghel dont la peinture de genre et de mœurs d'une époque difficile ne veut retenir que la joie et l'énergie de vivre, sinon l'insouciance, et une abondance de cocagne. Le moulin, symbole de l'organisation, de l'ingéniosité et du commerce peut bien attendre les beaux jours.

 

Au 17ième siècle, le classicisme privilégie le style, la composition et la précision du dessin, le rendu des matières et des atmosphères. Le Lorrain sera l'un des maîtres de la peinture de paysage. Dans ce tableau, Paysage avec marchands, le moulin tient une place éminente bien que décentrée. La lumière du soleil levant réfléchit et ricoche sur lui au passage. Il est l'un des sommets du triangle formé avec deux autres points éclairés, la tour et le groupe des marchands. Peinture paysagère soit, qui nous paraît aujourd'hui champêtre, mais en réalité symbolique d'une Europe économiquement florissante.

moulin - goutière d'amenée - roue à godets

Le Lorrain reprendra ce même moulin sur un autre tableau en s'approchant de lui et en lui donnant le rôle titre. La tour est descendue de la montagne pour composer un bel ensemble architectural magnifié par une chaude lumière rasante, qui semble cette fois plutôt venue d'un soleil couchant. Une gouttière d'amenée en bois, surélevée sur une passerelle, alimente la roue à godets. Malgré le cadre paisible, le moulin est bien à sa tâche.

 

A présent, rapprochons nous de notre Gascogne, à la fois dans le temps et dans l'espace. Charles Mercereau fait partie des nombreux illustrateurs qui participent à l'engouement pour les Pyrénées dans la deuxième moitié du 19ième siècle. Le tourisme naissant, le thermalisme, l'alpinisme, la littérature, dont Hugo et Sand sont les iconiques ambassadeurs, offrent aux peintres à la fois un cadre majestueux et un débouché commercial démocratisé pour des reproductions imprimées en série. Cent-cinquante ans plus tard, au-delà de l'esthétique, cette vue de Barèges est devenue un document d'archive, un témoignage, où l'on trouve maints détails à étudier.

topographie moulin barèges - torrent de Bastan

Le carnet d'alinéas a souvent évoqué la topographie des moulins à eau. La position du moulin qui apparaît à cheval sur le torrent de Bastan, en amont du village et masqué à la vue par un ilot alluvionnaire, seules les toitures apparaissant, est tout à fait classique de l'implantation de l'usine hydraulique. Une écluse a probablement été installée plus haut sur le cours d'eau et une dérivation creusée de façon à alimenter le moulin selon ses besoins, ceci le protégeant des crues du lit principal, sauf évènement exceptionnel toujours possible, Barèges l'a durement mesuré en 2013.

Un moulin encore plus discret que les précédents dans le paysage que nous offre l'artiste, modeste mais essentiel acteur économique du village pastoral promis à un avenir bouleversé dans la société des loisirs de neige et de la santé, industrieuse mais fragile mécanique dans une nature gigantesque. En aval, en outre, le Bastan alimentait en cascade un chapelet de moulins papetiers, mémorisés ceux-là sur la carte de Cassini.

Un dossier de 1795 de l'ingénieur Lomet des Foucauds pour le Comité de salut public relatif à l'installation d'un hôpital confirme cette observation et suggère qu'il s'agit du moulin de Carère. La passerelle traversant le Bastan est bien représentée par Mercereau. Par contre le moulin de Couget paraît en retrait et surélevé par rapport au cours d'eau ou bien n'est-ce pas lui et peut-être n'existait-il pas lorsque Mercereau posa ici son chevalet. Il faut interpréter les représentations artistiques avec circonspection*. 

 

Circonspection encore et enfin. Au bout de notre cheminement artistico-moulinier, après la Lombardie, le Brabant et les Pyrénées, il fallait que nous revenions à Lectoure puisque c'est la discipline de ce cybercarnet.

lectoure - moye-âge - chateau des comtes d'armagnac - moulin saint Gény

Cette illustration que nous avons déjà reproduite pour illustrer un article sur le recensement des moulins de notre canton ici est supposée représenter Lectoure. Nous voulions voir sur le pied de page le moulin de Saint Gény. Et nous aurions alors la plus ancienne représentation d'un moulin gascon, malgré la roue à aubes, inhabituelle dans notre région. Dans l'ouvrage collectif de MM Bordes, Courtès, Féral et al.,  "L'histoire de Lectoure" de 1972, cette illustration est légendée de la façon suivante : "Porte Matabiau défendant l'entrée Est de la ville (XIVe siècle)".  La porte Matabiau, marquant l'entrée de la citadelle au Moyen-Âge, était située au niveau de notre actuelle rue Nationale, entre la boulangerie Grandé et l'ancienne orangerie du presbytère (maison Bechetoille actuellement). Porte dont aucun autre document d'archive ne permet de connaître l'apparence exacte et dont la perspective nous paraît ici pour le moins déformée.

Alors, est-on bien sûr qu'il s'agisse de Lectoure ? Et que l'illustration date bien du 14ième siècle ? Une étude approfondie s'impose. Dont nous vous donnerons les conclusions dans un prochain alinéa.

                                                              Alinéas

 

* D'ailleurs, le cybercarnéiste lui-même a été piégé en ne remarquant pas que le plan de Lomet ne respectait pas la convention qui veut que le nord soit représenté en haut. Il fallait suivre la flèche du sens du Bastan pour s'en apercevoir ! Merci au lecteur "barégeois" et attentif (correction portée le 10/07).

 

Pour en savoir plus sur les œuvres et sur les auteurs : 

L'adoration des bergers - Giorgione

Le dénombrement de Bethléem - Brueghel

Chasseurs dans la neige - Brueghel l'ancien

Paysage avec marchands - Le Lorrain

Le moulin - Le Lorrain

Charles Mercereau

 

Carte de Barèges : 

https://www.abebooks.fr/edition-originale/MEMOIRE-EAUX-MINERALES-ETABLISSEMENTS-THERMAUX-PYRENEES/17861674234/bd

 

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Moulins

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Publié le 9 Juin 2025

ronce lectoure gascogne lomagne - mûrier

 

 

NE sauvageonne au pied de mon moulin ? Une fille des bois ? Rebelle ? Il ne s'agit donc pas de la meunière. Qui est civile et accueillante, elle. Non.

Cela fait longtemps que je tourne autour du sujet, au propre et à bonne distance remarquez, car la belle n'est pas commode. Lorsque nous avons investi les lieux, elle était bien installée autour du vieux moulin, lançant ses lianes à l'assaut de la ruine, tricotant sur le cours d'eau un dôme inextricable. L'été dernier, une charmante personne qui ne goûtait pas l'ordonnance de notre bassin de nage rectiligne et hygiénisé selon les règles en vigueur dans les maisons d'hôte, voulait que je lui aménage sur le ruisseau un trou d'eau rustique, pour y plonger sa plastique, une petite plage à l'herbe tendre pour son pied délicat. Diane à son bain. J'aurais bien voulu...

- Mais madame, la ronce ne le permet pas !

Et la ronce est une fille du coin, à la forte personnalité, dominante, rude à la tâche. Et quelque peu jalouse. Mais pleine de qualités cependant. Alors, voici le portrait à notre façon d'un des végétaux les plus méprisés de nos jours intolérants. Car on entend de plus en plus souvent invoquer la biodiversité mais de préférence... 

- Pas devant chez moi !

ou bien:

- Ah non ! pas le pissenlit, pas le plantain ou le liseron. La ronce ? Vous n'y pensez pas !

 

UNE PRÉCIEUSE PIONNIÈRE

De quelle bio-diversité parle-t-on en effet ? Celle des jardins publics et boboïsés ? Celle des aires de repos sur l'autoroute ? Ou bien celle des endroits modestes, difficiles d'accès, des terres ingrates, des lieux abandonnés entre deux époques, entre deux soumissions à l'ordre urbain ou agricole. La ronce n'aime rien tant que ces intermèdes où la civilisation déserte et concède à la nature une opportunité de reconquête, une ré-appropriation du lieu de ses origines, un droit au désordre, provisoire parfois mais une ou deux saisons lui suffiront. Place aux espèces dites pionnières, c'est à dire les premières à réinvestir les lieux, à régénérer le substrat végétal, à préparer le terrain pour les autres. Et parmi les pionnières la ronce est championne.

marcotte de ronce - geotropisme positif

Cette marcotte de ronce, dotée d'un joli et vigoureux bourgeon rosé dit "axillaire" prêt à rebondir, à poursuivre la progression sur l'espace libre, est à peine vieille de quelques semaines. Parti au printemps dernier du roncier depuis la berge du ruisseau où je le confine, profitant de mon inattention, un sarment s'est élevé à un ou deux mètres de hauteur, puis a plongé vers le sol, rampant discrètement sur la prairie jusqu'à trouver le substrat nécessaire pour raciner et donner naissance à un nouvel arbrisseau. Un phénomène spectaculaire que les botanistes nomment le géotropisme positif. Ainsi, de marcotte en marcotte, la ronce pourra investir la prairie sur quatre ou cinq mètres en seulement deux saisons. Ce qui représente sur une parcelle d'un hectare, si la ronce attaque de tous côtés, 800 M² par an ! Perdus. Ou gagnés selon le point de vue.

Ainsi, si nous et nos voisins abandonnions les lieux, la vallée de Foissin pourrait redevenir sauvage, et inaccessible, en moins de dix ans. Et au milieu de la ronce, qui aurait investi la totalité des prairies, les arbres pourraient à leur tour commencer à s'installer, car il leur faut du temps et ne pas attirer les gourmands. Or, le jeune arbre est un mets de choix pour les chevreuils en particulier, que le nouvel ordre anthropomorphiste nous empêche de chasser. De fait, cet animal "charmant" pullule. Et ravage les vergers. Quand ce n'est pas les fraises et les salades de la maraîchère lectouroise qui se désespérait et a quitté les lieux par une inversion des rôles chasseur-chassé.

chevreuil dégats

Le bel animal que voilà en train de se délecter à l'automne des baies d'une aubépine à quelques mètres de ma fenêtre se trouvera fort dépourvu lorsque l'hiver sera venu. Il se rabattra alors sur l'écorce des arbres, de préférence nos fruitiers, exposés, sans défense, ici un prunier cerise. Le tronc ainsi rongé jusqu'à l'aubier sèchera et la ramure dépérira. Adieu savoureuses prunes, tartes et confitures. Que faire ? Tout clôturer ? Couteux, aléatoire et pas à notre goût.

 

roncier

Ici la ronce peut intervenir de façon inattendue. Regardez ce petit chêne pédonculé  encore couvert de ses feuilles desséchées de l'année précédente et s'étirant par un beau soleil de mars aux côtés d'un prunier Mirobolan. Issu d'un gland venu là tout seul, c'est à dire au gré d'un vol de geai, repéré et tuteuré il y a quelques années, il se dresse dans un roncier dense et impénétrable. De cette façon, il est protégé des agressions cervidées. Oui, le roncier est un écosystème invasif mais paradoxalement protecteur qui contribue à l'installation naturelle des arbres. Lorsque ceux-ci auront pu développer leur ramure, leur ombre avançant sur l'ancienne prairie, alors la ronce modèrera naturellement son exubérance et les végétaux des différents niveaux pourront à leur tour trouver leur place : strates arbustive (sureau noir, chèvrefeuille...), herbacée (jonquilles, fragon...) et muscinale (les mousses). Il y faudra du temps mais on peut rêver... aux champignons peut-être ! Une forme d'entraide entre les espèces, une complémentarité du rez-de-chaussée aux étages supérieurs de cette admirable architecture végétale. Un équilibre avec cette autre loi de la nature qui veut que chaque espèce mange l'autre sans pitié, végétaux et animaux confondus dans une semblable voracité. Mais on peut donc aussi s’entraider.

Alors, le jardinier doit-il manipuler son outil débroussailleur avec circonspection. Composer avec la ronce comme avec les autres sauvages tapis à la frontière entre nature et civilisation : le lierre, l'ortie, la prêle... toutes respectables et précieuses, bien que gênantes, je le reconnais, lorsqu'elles s'approchent trop près de notre petit univers engazonné.

 

FORS L’ÉPINE, 

LA TENDRESSE MÊME

Il en va de la ronce comme de la femme : piquante elle est délicieuse. Mais comment la prendre ? Avec précaution, commençons par un effeuillage.

feuille de ronce - sommité

Effeuillage printanier et superficiel toutefois car elle devient vite revêche.  Les jeunes sommités sont très tendres, y compris les épines naissantes, inoffensives et souples, et peuvent agrémenter une salade ou offrir une tisane étonnamment laiteuse. Tout en finesse.

Plus tard, les feuilles matures et les brindilles, la belle devant être abordée avec des gants cette fois, sont également utilisées en tisane. Les racines aussi, ce qui donne au défrichage des parcelles à reconquérir une double utilité mais ceci n'est pas affaire de tisanier amateur.

Rubus fructicosus présente de nombreuses vertus médicinales. Notre sauvageonne a séduit un grand nombre de soignants, littérateurs, commerçants. Pour une fois nous allons simplement copier-coller. Le site recommandé ci-dessous, dit les choses, pourtant exceptionnelles, très clairement. Effectivement, la ronce est une grande de la pharmacopée des médecines naturelles.

"L’infusion de feuilles permet de lutter contre la diarrhée. En gargarisme les bourgeons luttent contre les inflammations buccale et sur la système respiratoire, dont l’angine.

Les mûres et les feuilles ont une vocation sédative. Le fruit contient de la vitamine A, B, C et E en grande quantité. Chaque feuille de 100 g contient 90 mg de vitamine C. Ce qui est énorme. Le fruit apporte à l’être humain du magnésium et du fer. Elle possède des oligo-éléments comme le cuivre, le manganèse et le zinc. Plus le fruit est noir, plus il contient des pigments antioxydants. La ronce est une plante aux multiples vertus. 

Les mûres contiennent jusqu’à 14% de glucides dont 4 à 7% de sucre. Les acides organiques comme le malique et le citrique s’y trouvent à hauteur de 0,5 à 1,5%. On y trouve aussi du mucilage, des pectines et des pigments anthocyanes.

Et si les épines de la ronce vous griffent jusqu’au sang, il suffit de frotter la feuille d’une ronce, sur la blessure pour refermer la plaie ! La ronce vous griffe pour se défendre et vous donne le médicament pour vous soigner. C’est magnifique cela ! Rien que les épines apportent déjà des solutions pour le soin des muqueuses qui sont des tissus fragiles. Quel contraste ! Ce qui fait le plus mal peut aider le plus fragile !

La médecine chinoise utilise les baies vertes concassées pour la dégradation osseuse, l’insuffisance sexuelle. Elle est aussi diurétique. Et que dire des sirops de mûres dont il existe quelques recettes comme le sirop de vinaigre ou le thé médicinal qui permettent d’apporter un mieux-être général à notre corps.

Passons aux atouts gustatifs de la belle. La fleur de ronce, qui préfigure la mûre, est particulièrement mellifère et riche en pollen. Le département des Landes et les Pyrénées, le Marais poitevin, la Montagne limousine, pour nous en tenir à notre grand Sud-Ouest, qui bénéficient d'une couverture forestière importante et d'un climat doux et humide, abritent un nombre assez important d'exploitations apicoles qui se sont spécialisées en miel de ronce. S'il est monofloral, ce miel est joliment ambré et développe très subtilement des arômes boisés et fruités. Du fait de la forte teneur en fructose, relativement à celle du glucose, il cristallisera très peu. Un cadeau de la nature, rare et délicat.

fleur de ronce - miel - abeille - compostelle
Une abeille s'égaye copieusement dans un bouquet d'étamines. Une petite abeille sauvage, de la variété maçonne, attend son tour.

 

Enfin, bien entendu, vous l'attendiez, la mûre est la vedette des tartes et des confitures vacancières. Les recettes abondent dans la littérature, sur le web et dans les cahiers de cuisine des familles et Alinéas n'a pas de secret capable de renouveler le genre à vous proposer.  Dans une autre vie, plus septentrionale et plus atlantique, nous récoltions la mûre par seaux entiers. Mais en Gascogne, sauf été pourri, ce que nous ne souhaitons à personne malgré notre faible pour cette brune, les fortes chaleurs du mois de juillet ont souvent raison de la fragile fructification. Alors, ces années de disette, nous disputons sans attendre les quelques fruits arrivant à maturité aux pèlerins en chemin vers Compostelle qui se laissent tenter par cette belle exposée à la maraude, a minima pour agrémenter notre petit déj'. La rareté a son charme.

Toutefois, si la récolte s'avérait abondante, pourquoi de pas préparer un coulis ? Simple et rapide à faire, et qui sera précieux, congelé, pour vous procurer en hiver précieuses vitamines, couleur et originalité.

Mettre un peu d'eau au fond d'une casserole à fond anti-adhésif si possible. Faire cuire la mûre en tournant au moyen d'une cuillère en bois 5 minutes. Laisser reposer 5 minutes. Passer la purée ainsi obtenue au moulin à légumes (grille fine). Ajouter du sucre, 1/2 volume par volume de purée. Ou moins, au goût. Faire cuire à feu doux 10 minutes. Ajouter une cuillère de jus de citron. Conserver au réfrigérateur, à consommer dans les 3 jours. Ou bien congeler en barquette ou en bouteille.

Alors oui, nous pouvons vous offrir la recette de la maison d'hôtes de la Mouline de Belin. Mais si simple que nous en sommes confus.

                                                                              Alinéas

 

MOUSSE DE FROMAGE BLANC AU COULIS DE MÛRE

Recette de la maison d'hôtes de la Mouline de Belin

coulis de mûre

(pour 2 personnes)

- 125 grammes de fromage blanc

- 3/4 cuillères à café de sucre glace

- 2 blancs d’œuf

- 4 spéculos

- Coulis de mûre

_________________________

Monter les blancs d’œuf en neige. Les réserver au frigidaire. Mélanger le sucre glace et le fromage. Réserver. Réduire les spéculos à la fourchette en brisures. Réserver.

Au dernier moment, incorporer délicatement le blanc en neige au fromage blanc Dans une coupe, disposer une première couche de mousse. Répartir les brisures de biscuit. Recouvrir du reste de la mousse. Arroser du coulis de mûre. Servir.

Peut être accompagné d'un côtes de Gascogne rosé moelleux.

Ou pourquoi pas d'un Armagnac ?

mûre lectoure gascogne

 

 

 

DOCUMENTATION

Nous recommandons vivement le site belge "Pas à Pas - Vers une Terre vivante" consacré à la permaculture https://pas-a-pas.be/ auquel nous avons emprunté le passage sur les vertus médicinales de la ronce https://pas-a-pas.be/la-ronce/.

PHOTOS

- Abeille butinant une fleur de ronce : © Jean-François Irasforza https://jardin-marais-poitevin.com/

- Sommité de ronce : © Pieple 2000. Wikimedia commons

- Autres photos : © Michel Salanié

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Cuisine, #Botanique

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Publié le 26 Mai 2025

gascogne gascon tradition folklore occitanie

Les trois natifs de Lectoure, chacun célèbre dans son domaine, Pey de Garros, poète et linguiste, Jean-François Bladé, folkloriste et Jean-Claude Pertuzé, illustrateur, ont contribué à faire vivre et transmettre la culture gasconne. Ils sont aujourd’hui reconnus. Jean-Claude Pertuzé a été honoré en 2024 et la ville a donné son nom à la médiathèque. Bladé a sa place fleurie rue Nationale et Pey de Garros un des jolis carrelots qui regardent les Pyrénées.  Cependant tous trois ont également vu, à un moment ou un autre, leur œuvre contestée, voire empêchée. L’Histoire ne retient que les batailles, victoires et défaites confondues. Elle ne glorifie que les puissants. Or elle n’est pas exclusivement faite de ces évènements politiques majeurs, certes décisifs. L’Histoire est aussi intimement tissée de tous ces fils du quotidien que sont la langue, la famille, les traditions, les légendes, les croyances, l’art, le savoir-faire paysan et artisanal, la beauté des lieux…

Les trois Lectourois sont-ils eux-mêmes responsables de cette résistance au succès de leur message ? Quel est le poids de l’Histoire ? Ils ont en effet traversé, et notre ville avec eux, des périodes exceptionnelles pendant lesquelles la Gascogne a connu de profonds bouleversements. Or, les lieux ont une influence sur l’œuvre. Y a-t-il un « syndrome gascon » ? Michel Salanié a cherché les explications à ce phénomène commun aux trois « illustres » de Lectoure. Histoire littéraire comparée.

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Alinéas, #La vie des gens d'ici

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Publié le 28 Avril 2025

pertuzé livres dicitionnaire

 

image vaut mille mots aurait dit Confucius, philosophe lointain et donc vierge de toutes nos polémiques, auquel on attribue de profondes pensées, pratiques pour situer le débat. Vues les quantités de dessins exécutés par Pertuzé, la Médiathèque de Lectoure qui prend le nom de l'illustrateur des contes de Gascogne et autres Rampono, Jean de l'ours ou Pyrène va pouvoir pousser ses murs. 

En voilà une bonne idée ! Installer des rayonnages supplémentaires dans les rues qui dévalent vers les ruisseaux, sur le macadam des parkings et, débordant des remparts devenus inutiles, jusque dans l'herbe fraîche des jardins bourgeois parfois négligés de nos jours trop prospères. Faire de cette étroite patrie une bibliothèque gargantuesque. A l'heure où un nouveau Moyen-Âge brûle les livres, loin d'ici... 

- Mais attention, si près d'ici aussi ! 

... donner à ce précieux service public, au sens noble du terme c'est-à-dire au service du public, le nom d'un artiste à la fois fidèle à son pays et esprit libre, est un bel engagement.

Heureusement, sa ville ne lui a pas dressé une statue. Heureusement car rebelle et iconoclaste, ce que l'on pourra trouver paradoxal pour un illustrateur, il se serait fâché. Ou s'en serait moqué. D'ailleurs, aujourd'hui, les statues ne servent qu'à être déboulonnées... Alors, ni bronze, ni marbre s'il vous plaît, mais de la fiction, de la poésie, du savoir, de l'Histoire, du patrimoine, de l'art, du rire, tout ce dont la médiathèque de Lectoure est richement dotée et que Pertuzé croquait à pleine mine. 

La bibliothèque municipale de Lectoure a été créée dans les années 80, dans le cadre des politiques publiques destinées à favoriser la lecture sur l'ensemble du territoire français. Les Bibliothèques Centrales de Prêt installées au niveau des départements avaient pour mission de diffuser le livre dans les communes de moins de 15000 habitants. Le bibliobus, qui existe toujours dans le Gers, permettait de desservir les villages isolés mais les communes plus importantes qui le souhaitaient, et qui le pouvaient, se dotaient progressivement de locaux pour compléter le système départemental par la constitution d'un fonds géré à demeure. La bibliothèque municipale de Lectoure était alors installée à la mairie, dans le local aujourd'hui réservé aux archives. Les bibliothécaires étaient bénévoles jusqu'en 1998. Sur cette photo datant de 1996, madame Cardeilhac officie. On remarque sur une vitrine, et c'est significatif, une affiche de Pertuzé, "Hep, garçon un livre !" faisant la promotion d'une manifestation littéraire à l'espace EDF du Bazacle à Toulouse.

bibliothèque municipale lectoure

Car la création des bibliothèques municipales générait un mouvement culturel rassemblant tous les acteurs locaux. A Lectoure, les manifestations se multipliaient autour du service public municipal, de la bibliothèque paroissiale, des libraires de la rue Nationale, des établissements scolaires, de Lectoure en poésie, l'association de la très dynamique madame Ricau-Hernandez, etc... L'impulsion des pouvoirs publics avait ouvert la voie. La Médiathèque de Lectoure poursuit aujourd'hui cette politique de partenariat en organisant de nombreux évènements animés par des artistes, des auteurs, des animateurs, des associations telle Lectoure à voix haute, dans les domaines les plus variés, à destination des lecteurs, jeunes et adultes.

On se plaint beaucoup aujourd'hui et l'on craint pour l'avenir de la lecture. Mais toutes les études montrent que la France est un des pays où la pratique de la lecture est la plus développée. Il n'y a qu'à regarder l'abondance des ouvrages sur les rayonnages des libraires, des buralistes et jusque dans la grande distribution qui profite du phénomène en créant des espaces dédiés à la culture. Quel chemin parcouru en un siècle ! Certes, l'arrivée du livre virtuel, l'emprise des réseaux sociaux sur notre temps libre, et les inquiétudes provoquées par l'émergence de l'intelligence artificielle, les deux termes pouvant (encore) nous apparaître antinomiques, posent question.

Pertuzé avait très vite eu l'intuition du sens de l'Histoire de la communication et de la culture et pris en marche le train du web. Peut-être y était-il incité par une maladie qui limitait ses déplacements, mais également friand des contacts humains alors qu'il était très réservé, il s'était doté de différents sites internet et devint un contributeur très actif et apprécié de l'encyclopédie en ligne wikipédia (voir ici). Ce qui ne l'empêchait pas de pester contre l'écriture "fonéticotomatic". On se souvient d'un de ses billets, incendiaire, qui renvoyait, à son dictionnaire quelque internaute vraiment trop illisible. Mais ce combat n'est pas gagné...

Aujourd'hui, installée dans un espace confortable, rue Saint-Gervais, inauguré en 2006, la bibliothèque de Lectoure a intégré les outils vidéo et informatique pour devenir médiathèque. Elle fait partie du réseau du Centre Régional Information Jeunesse (CRIJ) de la région Occitanie, une association qui a pour but de favoriser l’accès à l’autonomie des jeunes, les aider à utiliser l’information comme un élément stratégique de leurs prises de décisions, tout au long des étapes de leurs parcours. Lecture, autonomie, parcours de vie... belle mission !

infos jeunes lectoure

 

En 1977, lorsque Pertuzé publie pour la première fois ses Contes de Gascogne, la bande dessinée n'est pas encore reconnue comme un genre littéraire à part entière. Que ce soit chez les éditeurs, les enseignants ou les critiques, on regarde encore " les illustrés" de très haut, au mieux comme une sympathique distraction. Aujourd'hui, qualifiée de 9ième  art, elle occupe une place importante sur les rayonnages des médiathèques. Et pas uniquement dans les thèmes fiction, jeunesse ou humour. La BD a investi tous les sujets, éducatifs, informatifs ou scientifiques. Pertuzé n'était pas seulement bédéiste. Illustrateur et graphiste, il a apporté son concours à nombre de publications historiques, sociologiques, ethnologiques. Par ailleurs, Pertuzé graphiste travaille sur le sens des messages à l'aide des formes graphiques qu'il utilise sur tout type de supports. Il est alors un médiateur qui agit sur les conditions de réception et d’appropriation des informations et des savoirs qu’il met en forme. En tant que graphiste aussi, Pertuzé est un passeur. Mille mots disait Confucius...

mediathèque lectoure

Rue Saint-Gervais, à l'entrée de la médiathèque, auprès d'un petit square où, comme un symbole, la lumière entre abondamment au cœur de la citadelle qu'il parcourait, enfant, dans de joyeuses équipées, l'autoportrait de Jean-Claude Pertuzé, malicieux, semble dire au passant : " Entre donc ici : tu vas trouver ton chemin ".

                                                                              Alinéas

  • Illustration L'armoire à confitures d'alphabet © Pertuzé.
  • Photo Bibliothèque municipale de Lectoure en 1996 © MAC. Avec nos remerciements.
  • Photos de la médiathèque Jean-Claude Pertuzé en 2025 © Michel Salanié.

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #La vie des gens d'ici

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