Publié le 17 Avril 2026
Pierre Gardeil, philosophe, théologien, directeur du lycée Saint-Jean pendant près de 20 ans (67-86), mélomane, à l'origine des Feux de Saint-Jean et des Nuits musicales en Armagnac, égrène les souvenirs de sa jeunesse, la transformation du monde, ses questionnements et sa foi... De Lectoure à Astaffort, une saga familiale en Lomagne. Et la guerre.
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Quel fut le jour de la vraie guerre ?
J'en ai plusieurs,
- Celui où un long bruit d'abeilles nous porta tous aux fenêtres de la classe, avec la bénédiction de l'instituteur ; on pouvait compter, points noirs si haut placés qu'ils avançaient à peine, deux cents forteresses volantes. Ces forteresses faisaient démarrer tout le ciel. Nous sentions que plus rien ne serait comme avant...
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e souvenir d'écolier date du printemps 1944, où, à plusieurs reprises et jusqu'au débarquement en Normandie et en Provence, les installations militaires et aéroportuaires du sud de la France occupées par la Wehrmacht furent la cible de raids menés par les flottes de bombardiers alliées, décollant du sud de l'Angleterre et traversant le ciel de Gascogne*, ici celui du pays brulhois. Une période qui marque la charnière entre le temps d'avant, inscrit dans une antiquité pastorale, et le temps d'après, nos 20ième et 21ième siècles, mondialisés, mécanisés, accélérés et indifférents aux traditions, aux racines et aux émotions du petit Pierre.
Pierre Gardeil est l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages dans ses domaines d'autorité, la philosophie et la théologie, mais également, et ceci intéresse plus particulièrement notre blog, de témoignages sur son époque rapportés dans trois recueils autobiographiques**. Une trilogie qui ne fait pas un roman - il en aurait eu la matière - mais un tableau familier pour les boomers (je me plie à regret à cet anglicisme simplificateur) et qui nécessitera par contre une exégèse pour les plus jeunes tant les situations paraissent aujourd'hui étranges et le langage lui-même quasiment étranger, patois compris. Il y trace l'histoire de sa famille et, à travers elle, celle de son temps et de son pays, cette Gascogne plus garonnaise que pyrénéenne, avant-guerre plus bocagère et chevrière que céréalière et touristique. Une période de 70 ans, relativement brève au regard de l'Histoire mais, la mémoire familiale et la curiosité du penseur jouant, Histoire du pays de ses aïeux et en perspective celle de sa descendance, disons un peu plus d'un siècle au total qui marque, avec le recul, une véritable révolution civilisationnelle.
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Pour l'avant bombardement de 1944, prenons le cas de la religion par exemple, puisqu'elle fait partie des paramètres les plus variables dans ce siècle. Pierre Gardeil n'ayant pas connu son grand-père, c'est son grand-oncle Antoine qui fait office d’aïeul dans ces souvenirs. D'abord biscuitier aux Galis, hameau au nord-est de Lectoure sur la route nationale 21, l'homme s'installera pâtissier rue du 14-Juillet puis dans la maison de Goulard, notre actuel établissement thermal, où le commerce donnait sur la rue Constantin, aujourd'hui rue de l'Abbé-Tournier.
La religion donc.
Figure locale, le grand-oncle n'a pas la langue dans sa poche : " Vous, disait-il aux bourgeois de Lectoure (notaires, banquiers, magistrats... les messieurs en costume, voltairiens se sachant gré de leurs lumières), vous pouvez bien ne pas croire, avec vos contentements d'ici-bas. Et que je m'empiffre, et que je ramasse, et que je disperse... mais nous qui n'avons rien et ne pouvons guère, il nous faut bien croire au bon Dieu ! Sinon quoi ? "
Contrairement à la première, celle des tranchées si lointaines mais si gourmandes en vies d'hommes, la guerre de 39-45 est bien palpable en Gascogne, et pas seulement par le passage à plusieurs kilomètres d'altitude d'une armada de bombardiers. Astaffort sera le lieu d'un affrontement qui provoqua plus de soixante morts, résistants, miliciens et allemands confondus.
Pour la famille Gardeil le drame est intime. En 43, le frère ainé de Pierre, Jacques, préparant Saint-Cyr au lycée Pierre de Fermat à Toulouse et à l'institution Charles de Foucauld-Laperrine à Nice, est arrêté alors qu'il tentait de passer les Pyrénées. Déporté, il disparaîtra dans les fours crématoires nazis entre Buchenwald et sa succursale Dora. Après guerre, la fratrie fera le voyage sur place pour retrouver sa trace mais de ces morts-là on ne fait jamais tout à fait le deuil.
Et ce n'est pas fini. En 44, Henri, l'oncle de Pierre, qui a pris la suite de la pâtisserie à Lectoure, est milicien. Il sera fusillé malgré une accusation discutable et après un jugement expéditif. L'épuration ne fait pas dans le détail. La famille faisant bloc imposera toutefois le retour du corps dans le caveau familial dans une ambiance hostile. " Ma grand-mère survivait, avec Marthe et Cécile, deux de ses filles qui avaient eu droit à quelques mois de camp, comme sœurs du Maudit, et à " l'indignité nationale ". Collégien à Lectoure, je logeais avec elles [...]. La pâtisserie familiale pillée en présence de ma grand-mère par les enfants du bourg et quelques traîne-savates, servait maintenant de local pour les " FFI - FTP " : ces lettres peintes sur l'enseigne disparurent d'elles-mêmes au bout de peu d'années, et laissèrent lire de nouveau "Pâtisserie Gardeil ". Les règlements de compte et le catalogage, le peu d'empathie chrétienne du clergé, la petitesse d'esprit ici comme partout ailleurs, ont terni les relations sociales de cette période. Et sommeillent encore aujourd'hui. La parentèle paie le prix des choix hasardeux d'un seul.
A la fin de la guerre, la boulangerie de son beau-père ne pouvant subvenir aux besoins de son foyer, Jean crée la biscuiterie Gardeil d'Astaffort. Dirigée jusqu'en 1989 par les deux frères de Pierre, André et François, avant d'entrer en bourse puis d'intégrer un groupe agro-alimentaire italien, l'entreprise était célèbre pour ses boudoirs et ses biscuits à la cuillère, plus tard appelés " Mousse d'or ". L'entreprise a employé jusqu'à 120 personnes. Le goût du travail artisanal, du travail tout court et de l'entreprise font partie de l'ADN de la famille Gardeil. Par ailleurs, le commerce local avait ici comme partout en France une vitalité qui pourrait surprendre, sauf la prosaïque nécessité de nourrir une maisonnée.
Après la libération et les restrictions des premiers mois, viennent les années joyeuses. Pierre est fana de sport, vélo, foot et, nécessairement en Gascogne, rugby. Fana au point de faire quelque chose de défendu. Comme " le mur ". Et pas juste à côté, pour le stade lectourois, mais pour Armandie, l'antre du Sporting Union Agenais. EN 45, le SUA est champion de France. Cela valait bien une montée à la métropole en Micheline ! Imagine-t-on aujourd'hui cette virée clandestine à 13 ans ? " Ce que je ne sais pas vraiment, c'est désobéir, du moins en matière grave. Or, voici matière grave : le dimanche à cinq heures sonneront les vêpres, à l'église du Saint-Esprit qui est la chapelle de mon collège. Puis étude jusqu'à sept heures. J'y suis tenu, bien que je sois cette année demi-pensionnaire.
- Alors Pierre, tu te décides ?
Pierre se décide, pour la plus radieuse après-midi de rugby qui soit restée en sa mémoire ".
La plus radieuse parce que resquillée ? On comprend que les programmes du dimanche après-midi, religieux et scolaire conjugués, aient pu provoquer la (relative) rébellion adolescente. L'auteur ne dit pas si son escapade a été repérée et, dans ce cas, si la correction a été à la hauteur de son plaisir sportique.
Plus tard, Pierre Gardeil partagera la passion du ballon ovale avec Michel Serres. Comme quoi on peut être intellectuel, penseur, philosophe ou théologien et aimer la castagne dans la gadoue du stade. En 2010, Michel Serres prononcera dans la cathédrale de Lectoure, l'adresse funèbre à son ami, qui résonne parfaitement avec ces souvenirs, une vision partagée de la charnière entre les deux temps du monde. " Pierre, nous avons connu et subi, tous les deux, trois ou quatre guerres infernales, dont nous portons en nous la blessure encore ouverte, au cours d’une paix si longue que tout le monde en oublie les délices... ". ( voir ici un extrait plus long de cet hommage de Michel Serres à Pierre Gardeil et la très forte concordance de pensée entre les deux hommes ). Comme son ami, en livrant ses souvenirs, Pierre Gardeil a l'intelligence de ne pas jouer sur la fibre nostalgique. Un témoignage, tout simplement, qui pourrait être titré " Le temps de la Micheline ".
Les trois ouvrages de souvenirs de Pierre Gardeil fourmillent d'anecdotes semblables, drôles ou dramatiques, de détails, d'impressions et de réflexion, qui font un tableau foisonnant de notre coin de France au 20ième siècle, rustique, besogneux, baroque et réjouissant, malgré et y compris, cela est souvent souligné par ceux qui l'ont vécu, pendant la guerre : les caractères, les évènements, la table, les vendanges, la pèche à la ligne, les fêtes votives, le cirque sur la place du village, la communale et le catéchisme, les aventures de Jo, Zette et Jocko, les thermes pyrénéens, les courses cyclistes, l'odeur du fournil, les premières amours... Toutes choses dont encore aujourd'hui on vante le goût un peu spécial chez nous mais qui n'est plus tout de même celui d'avant les escadrilles de bombardiers.
Pierre Gardeil n'est pas romancier. Il faut faire l'effort de retisser les liens chronologiques, de déchiffrer les allusions érudites, ou bien tout simplement se laisser porter par le récit d'un vieil homme qui flâne dans ses souvenirs, alternativement léger et profond. Témoin de son temps, fidèle et lucide, Pierre Gardeil est le seul auteur local contemporain de la galerie littéraire lectouroise de ce cybercarnet. Ainsi, à la suite de Pey de Garros et de Jean-François Bladé, également témoins d'époques charnières, de basculements culturels et sociologiques, son œuvre fait-elle partie désormais de notre patrimoine ancestral.
Alinéas
PS. Je remercie Jean-François Gardeil qui a bien voulu me guider, avec simplicité, sincérité et patience, dans la mise en chronique, très, trop réductrice, de ces souvenirs, également dans quelques incursions périphériques par rapport au texte de son père, à Plieux, à Nice, et dans le détricotage, pour la clarté de l'exposé, des liens familiaux de la grande famille Gardeil.
M. Salanié.
* Le 5 mars 44 en particulier, Chuck Yeager, pilote de guerre américain de 21 ans participant à l'un de ces raids aériens est abattu dans le ciel gascon. Après une chute de 4 000 mètres il en réchappe et sera exfiltré en Espagne par la Résistance. En 2019 il rencontrera, à Larressingle où il revient en pèlerinage, un jeune pilote de ligne italien en vacances à la Mouline de Belin. Le carnet d'alinéas a rapporté cette rencontre exceptionnelle. Chuck Yeager, héros américain de la seconde guerre mondiale abattu dans le ciel de Gascogne
** Ouvrages de Pierre Gardeil :
- Le feu sans lieu, Ed. Kephas 2004
- Le levain de village, Ed. Kephas 2008
- Mon grand-père aussi avait un grand-père, Ed. Dialogues 2010
PHOTOS
- Flotte de bombardiers. Document Marine américaine. Détail.
- Cartes postales d'Astaffort et Lectoure : collection particulière.
- Porte d'entrée du camp de Buchenwald : © Diogo P. Duarte sous licence CC BY SA 3.0
- Micheline : Bruno Schötz
- Portrait de Pierre Gardeil. Le dimanche au stade. Document Famille Gardeil.
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