La meunière dans l'imagerie populaire.

Publié le 4 Février 2020

meunière

 

S'il fallait résumer l'image que l'opinion populaire, pour ce que l'étude documentaire permet d'en connaître, nous renvoie de la meunière à travers les époques, deux adjectifs, pas nécessairement antinomiques d'ailleurs, seraient en concurrence :  "aguicheuse" ou "esseulée". Bien entendu, à vouloir schématiser un phénomène social à ce point, on risque de tomber, dans la caricature très souvent, à coup sûr dans le simplisme. Ce qui est le propre de l'opinion publique. Or, évidemment, il y a autant de meunières que de moulins. Alors, d'où nous vient cette image négative et l'appauvrissement de la réalité qui en découle ? Du meunier bien sûr ! De la caricature dont l'homme lui-même pâtit, de son métier et de son cadre de vie, du moulin finalement autour duquel nous n'en finissons pas de tourner.

Nous avons esquissé le portrait du meunier (voir ici). Mais l'Histoire des moulins ne s'est pas faite sans elle, sans sa compagne, employée aux petites et indispensables tâches de la meunerie, évidemment mère de famille et ménagère dans un environnement difficile voire dangereux, loin de l'image bucolique de l'iconographie du moulin, et enfin, parfois véritable chef d'entreprise.

 

LA MAUVAISE RÉPUTATION

Notre meunier est malaimé. Homme lige du seigneur dans le système féodal, bénéficiant de privilèges mal acceptés par le voisinage, plus tard artisan affairé, supposé riche, le meunier est souvent accusé de resquiller et de ne pas rendre au paysan toute sa farine. Comment pourrait-on épargner la meunière dans ces conditions ?

meunière et galant

 

Accueillant le client, elle sera accusée, par les hommes de vouloir leur masquer la manœuvre malhonnête du meunier dans la pénombre de son atelier, et, si la dame a quelque beauté, par les femmes restées à la ferme, de conter fleurette à leurs bêtas de maris. De là à penser que le moulin est toujours un lieu libertin, il n'y a qu'un pas que les méchantes langues n'hésitent pas à franchir. La forge est au diable, la cuisine au sorcier, le moulin au coquin ; finalement, nos ancêtres voyaient déjà l'industrie d'un mauvais œil.

L'affaire fut officialisée dans l'opinion par l'effet d'un succès théâtral, La partie de chasse d'Henri IV de Charles Collé, où le bon roi - il fallait qu'il fut gascon ! - profite des largesses du meunier Michau, de sa table et du lit conjugal de surcroît. La légende de la meunière légère rejoignait ainsi la réputation du vert galant, pour laquelle les français ont une certaine indulgence.

meunière - vert galant - meunier - libertinage - henri IV

 

Autre cliché ayant la vie dure, il faut rappeler que le meunier n'est pas le bonhomme endormi, enfariné ou écrasé sous la charge que nous serine la chansonnette et les lettres de mon moulin. Il est avant tout un manuel, mi-charpentier, mi-mécanicien. Toujours à l'écoute de sa machine, soignant ses engrenages et son système, pour parer à l'accident qui, s'il n'est pas bien négocié, tournera à la catastrophe. On peut être sûr dans ces conditions, que l'homme est rude, vif et peu amène. Et qu'elle en subit les conséquences. Si elle a du caractère, restant à l'écart de la meule et de son ambiance tendue, la femme du meunier pourra occuper de son côté le rôle valorisant de commerciale (vocabulaire contemporain mais la réalité est bien celle-là) investissant l'espace entre son homme et le client, avec les risques de médisance évoqués ci-dessus. Si elle n'en a pas le goût ou bien qu'on ne l'y autorise pas, elle fera le dos rond et passera pour malheureuse, ce qui pour autant ne suscite pas toujours la compassion, voire pour niaise, et donc facile, aux yeux des deux protagonistes masculins.

 

UN PETIT COIN SI TRANQUILLE

Notre alinéa décrivant le moulin comme un potentiel champ de bataille au Moyen-Âge (voir ici), a déjà usé de ce paradoxe. On comprend bien que l'isolement des moulins qui nous séduit aujourd'hui, mais par beau temps, avec le confort moderne, des voies d'accès et des mesures de sécurité bien pensées, n'a pas été un cadre de vie idéal pour la femme qui, de toutes façons, sera tenue à l'écart de la mécanique, isolée et fragile dans un décor entièrement voué à l'outillage et à la manœuvre, sujette à l'ennui. Ou bien au fantasme des voisins et des étrangers.

Elle n'apparaît pas tout à fait aussi sauvageonne et exposée que la bergère car son homme n'est pas loin. Mais il y a là, a fortiori, pour un galant quelque excitation égrillarde. Les va-et-vient de la belle devant le moulin, l'exécution de ses tâches au bord de l'eau, l'attention qu'elle porte au nouveau venu sont autant d'invites pour le spectateur masculin, du moins peut-il s'en convaincre.

Et lorsque Pagnol, inspiré par l'opéra de Schubert, en fait une romance populaire, La Belle Meunière passe du rang de cliché à celui de mythe culturel.

 

belle meunière - galant - moulin isolé - pagnol - schubert

 

Or, toujours en contradiction totale avec cet imaginaire suggéré, en réalité le lieu est dangereux, humide ou venteux selon les cas, bruyant et encombré. L'expression exacte dit "entrer comme un âne dans un moulin". Âne ou intrus qu'importe : certes son intérieur est à l'étage ou à quelque distance, mais la ménagère voit aller et venir ce monde rustique à toute heure du jour, au mieux échangeant un bonjour-au revoir. Vous parlez d'une compagnie !

meunière légère - galanterie - gaudriole

En fait, le lieu de vie du couple meunier est un fantastique théâtre. D'innombrables chansons, poèmes, romans, peintures choisissent le moulin comme cadre. Le sujet méritera d'être développé mais disons d'ores et déjà que ce phénomène est dû, tout simplement, à la situation du moulin dans le paysage. A l'écart de la ville mais au centre des préoccupations de ses habitants, objet d'attention des riches et des pauvres qui s'y côtoient par nécessité, avec la nature pour arrière-plan, dramatique ou réjouissant ce sera selon, point de passage, observatoire, et surtout espace de vie exposé aux regards, pour moitié à la lumière et moitié à l'ombre, le lieu autorise tous les scénarios. Et si le meunier tient parfois un rôle de premier plan, il est aussi fréquent et réaliste de le laisser s'affairer et bougonner en coulisses, poussant la meunière sur l'avant-scène, lui faisant endosser, pour faire court, le costume typique de la séductrice ou bien celui de la faible femme. 

 

Mais la réalité est beaucoup plus prosaïque, la vie d'un moulin n'est pas une fable, et l'épouse du meunier devra très souvent assumer toutes les responsabilités de l'industrie.

 

LA CHEF D'ENTREPRISE

Car l'imagerie nous dépeint un meunier sûr de lui et bien portant. Mais l'accident de travail est très fréquent. La manipulation des lourds appareillages, la charge répétée des sacs de grain ou de farine, l'eau profonde et torrentueuse, le rhabillage de la meule au marteau boucharde, l'atmosphère empoussiérée, les risques du métier sont nombreux et les accidents souvent graves. Les blessures, la maladie, la mort violente enfin, rôdent autour du moulin. Et le lot de misère qui en est le corollaire.

La femme, embarrassée d'un invalide ou devenue veuve, devra prendre en mains la direction des opérations. Un garçon meunier sera appelé en renfort à la meule. Et parfois accueilli dans l'intimité.

veuve meunière

 

Courageuse, organisée, gestionnaire adroite, celle que l'on pourra alors, cette fois-ci à juste titre, qualifier de "meunière" ne déméritera pas à la tête de l'entreprise. Mais bien sûr, il lui en sera fait par la rumeur, une fois de plus, par ignorance et médisance, reproche et injustice.

 

Oui, le moulin est une scène où s'expriment tous les caractères, exacerbés par l'importance et l'exposition de cette industrie dans la société. Malheureusement, rares sont les œuvres présentant un portrait physique réaliste de la meunière, ouvrière ou chef d'entreprise. Par contre, les représentations folkloriques, romantiques, humoristiques, et celles relevant du registre de la gaudriole, abondent et ne nous aident pas à approcher la réalité et à rendre hommage à ce personnage-clef de l'histoire de la meunerie. Des générations de femmes ont pourtant porté dignement leur fardeau, pour contribuer de plus ou moins près au mouvement laborieux de la meule, et en vivre dignement, tout simplement.

                                                                      ALINEAS

 

jeune meunière - la fille du meunier

 

ILLUSTRATIONS

Photo-titre, montage M. Salanié : Natale Schiavoni et Jeune femme dans un champ, Jules Breton.

La petite meunière, Estampe Epinal, Coll. Musée de Bretagne.

Henri IV chez le meunier Michau, Alexandre Menjaud, Musée du château de Pau.

Affiche de La belle meunière, film de Pagnol, photo Mirkine. Moulin de la Colle sur Loup.

La fille de la meunière a perdu sa jarretière, dessin C. Lestin.

La veuve, photo Robuchon.

La fille du meunier, Théodore Robinson.

 

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Portraits

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

ALINEAS 06/02/2020 08:57

Peut être du verbe "apuntar": réduire la voile.

ALINEAS 04/02/2020 20:30

Message de Jacques Barbé:
Merci pour cet article sur la meunière, ou plutôt sur les fantasmes masculins …
J’ai une anecdote qui me vient de mon père Léo à propos de la dernière meunière de Laucate, plus romantique.
Quand le meunier profitait d’un peu de repos et que le vent forcissait, la meunière inquiète allait trouver son meunier et lui criait « Batistoun, Batistoun, a puntou !!! … », l’équivalent de la chanson des enfants « Meunier tu dors » .
Je pense qu'il tenait cette expression de son grand père (le pharmacien) puisque le meunier et la meunière étaient ses parents. Léo ne connaissait pas ce mot patois « a puntou » qui voulait dire probablement de "réduire la toile ».
On est là effectivement plus dans la réalité du métier de meunière, présente, à l’écoute … du vent, la petite main indispensable au fonctionnement de l’entreprise familiale