La lavandière et le moulin

Publié le 8 Février 2018

BESOGNE

 

DE FEMME

 

 

Derrière les lézardes du vieux moulin habillées de lierre, sous la poussière du temps qui gagne toujours, nous n’avons pas retrouvé la meule ni aucun autre vestige de l’industrie du maître des lieux. Non, nous n’avons trouvé d’autre témoignage du travail de nos anciens qu’un battoir de lavandière, pauvre planche de frêne, posée là sur une pierre plate, comme si la femme pensait revenir le lendemain. Le lendemain du jour qui fut le dernier du lavoir de la Mouline de Belin.

 

De tout temps, le moulin meunier a rassemblé autour de lui, de nombreux petits métiers, ayant en commun non pas l’énergie que dompte la mécanique, mais l’eau elle-même, retenue en amont ou bien libérée en aval c’est selon : vannier, pêcheur, potier, teinturier, tanneur…. Et enfin, au milieu de ce monde d’hommes, la femme à sa tâche, ménagère ou collective.

 

Parmi les plus âgés d’entre nous, quelques-uns ont en mémoire l’image d’une vieille, parente ou figurante anonyme d’un incroyable passé, à genoux, manches relevées, trempant et relevant le linge en cascade savonneuse, le battant une, deux, trois fois, puis recommençant une, deux, trois et encore, encore, comme un pantin dont le ressort fait office de volonté. Ces femmes ont fini leur vie le corps cassé, la face et les paumes violacées et crevassées. Il faut essayer, ne serait-ce que quelques minutes, de plonger les mains dans le ruisseau en hiver. Il faut pour comprendre, se contorsionner, une heure, à genoux, les reins se courbant et se redressant, avec à bout de bras une charge de plusieurs kilos…

 

 

La documentation sonore nous fait défaut, mais on peut imaginer que l’enchaînement des coups de battoir et des grincements de la paire de meules et du mécanisme du moulin devait composer une sorte de concert comparable à un ensemble de percussions ou de musique contemporaine, idéal pour sonoriser un film documentaire sur le travail à la chaîne en usine. Mais il y a un gouffre entre les deux instruments : alors que la mécanique du moulin est née de la volonté de s’en affranchir, le battoir utilise la force "animale".

 

Pourtant, la plupart du temps, dans notre imaginaire, la lavandière est un personnage romantique. Jeune, belle, gironde, la femme expose, apparemment sans complexe, son décolleté et sa génuflexion suggestive au regard mâle, telle la danseuse légère d’une opérette au grand jour. Comme la bergère et l’infirmière, les peintres et les poètes l’ont "iconisée", muse laborieuse et accessible.

 

 

 

Sachez qu’hier, de ma lucarne,
J’ai vu, j’ai couvert de clins d’yeux
Une fille qui dans la Marne
Lavait des torchons radieux.

Près d’un vieux pont, dans les saulées.
Elle lavait, allait, venait ;
L’aube et la brise étaient mêlées
À la grâce de son bonnet.

 

…………………

 

« Ô laveuse à la taille mince,
Qui vous aime est dans un palais.
Si vous vouliez, je serais prince ;
Je serais dieu, si tu voulais. »

La blanchisseuse, gaie et tendre,
Sourit, et, dans le hameau noir,
Sa mère au loin cessa d’entendre
Le bruit vertueux du battoir.

 

Ce poème de Victor Hugo a pu être inspiré d’une brève vision, du souvenir d’une chaste rencontre, ou bien même était-il pure songerie. Ne trouvez-vous pas qu’il va vite en affaire, depuis la rencontre de la belle sur la berge jusqu’à la "conclusion" ? Trop facile la lavandière. Certes le genre poétique autorise toutes les fantaisies et exige un certain rythme. A la date de publication de Chansons des rues et des bois, le grand homme a 63 ans…

 

Emile Zola, lui, est moins volage et nous fait souffrir à suivre la longue

descente aux enfers de Gervaise Macquart, héroïne dramatique se battant sauvagement au lavoir pour l’amour d’un homme, installant boutique de blanchisserie dans le Paris prolétaire du 19ième siècle, puis enfin, trop faible, sombrant dans l’alcoolisme.

 

Loin de la rime et du roman naturaliste, les lavandières de nos provinces ne sont pas tombées dans l’oubli pour autant. Un grand nombre de cartes postales et de photos anciennes ont immortalisé le lavoir de nos villages et les femmes y travaillant. Le lieu a la réputation d’être propice à la transmission des informations, ragots et médisances. La lavandière est donc, de fait, suspecte de bavardage. Mais sur ces photos, les tenues, l’évidence de la tâche à accomplir, la place du lavoir dans le paysage sont autant de témoignages édifiants de l’importance de la lessive dans le quotidien de nos anciens.

 

Tout près de la Mouline de Belin, les lavandières de l’hôpital de Lectoure, posant sous la houlette - le chapelet en l’occurrence - de la religieuse en charge de l’équipe du lavoir des Ruisseaux d’en-bas*, présentent à l’objectif, avec quelque raideur, leurs instruments : battoir, bloc de savon, mixture artisanale**…. Le photographe faisait-il œuvre documentaire ?

 

Ici point de poésie, ni de galanterie. Juste la besogne.

 

 

Ce qui confère au lavoir et à la lavandière sa place privilégiée dans notre iconographie, et ceci est un point commun avec le moulin, c’est son exposition au regard du photographe, du peintre, de l’écrivain et du public spectateur en général. L’accessibilité des lieux, la périodicité et la fréquence de la tâche, l'éclairage naturel sont autant de facteurs facilitant l’observation par les curieux et l’exploitation de la scène par les artistes.

 

 

Dans le célèbre tableau de François Boucher ci-dessus, idyllique ou léger à première vue, la symbolique du linge et de l’aube s’agitant simultanément sur l’eau, les plans en perspective de la lavandière et du meunier donnent à la scène un sens plus complexe et profond qu’il n’y paraissait d’abord. Le récit de deux relations avec l’élément, de deux vies parallèles, un impossible dialogue entre l’homme et la femme, et la victoire de la machine sur le geste ancestral.

 

 

Pour inaugurer cette rubrique consacrée aux caractères, aux personnages qui ont vécu et travaillé au moulin ou dans son abord immédiat, il pouvait sembler évident que le premier alinéa de la série dut revenir au meunier, à l’homme de l’art, celui sans lequel notre affaire ne pouvait pas tourner rond. Bien sûr. Et bien, au contraire, nous avons choisi de rendre hommage à cette figure attachante et modeste, la lavandière qui attendra longtemps encore le secours de la mécanisation.

 

                                                                   ALINEAS

 

 

* On dit que les lavandières d’en-haut et de la Mouline de Belin étaient appréciées par les bourgeois du fait que l’eau de ces lavoirs, situés en amont, n’était pas « troublée » par les écoulements nauséabonds des fossés en provenance de la ville…

 

** Des boules de bleu ont été découvertes il y a quelques années autour du lavoir des Ruisseaux d'en-bas. Le bleu outremer, utilisé avec la dernière eau de rinçage pour obtenir un blanc plus éclatant était extrait du lapis-lazuli provenant d’Afghanistan, et par conséquent très onéreux. Synthétisé et commercialisé dans les années 1830 sous la marque Guimet, le bleu devint économiquement abordable pour tous.

Pour obtenir un blanc "plus blanc que blanc" (référence à un "vieux" sketch), sans outremer et avant l'avènement de la machine de la mère Denis (référence à une "vieille" publicité), on utilisait une décoction d'ortie ou de la cendre; pour assouplir, la saponaire, pour parfumer, le laurier et pour empeser cols et manchettes, la farine de rhizome d'arum ! Un début de perturbation du milieu naturel plutôt écologique semble t-il, mais les analyses pour le confirmer font défaut...

 

Victor Hugo. Chansons des rues et des bois. Le poème en entier.

https://fr.wikisource.org/wiki/Choses_%C3%A9crites_%C3%A0_Cr%C3%A9teil

 

Emile Zola. L’assommoir.

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Assommoir

 

DOCUMENTATION

 

La lavandière

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lavandi%C3%A8re

 

Bernard Augereau : Les dits du linge. Contes et racontes des lavoirs en Anjou

https://books.google.fr/books/about/Les_dits_du_linge.html?hl=fr&id=9TxAC9ecu14C

 

Lessives d’autrefois et techniques de lavage

http://espritdepays.com/patrimoines-en-perigord/patrimoine-bati-du-perigord/les-lavoirs-du-perigord/lessives-dautrefois-techniques-de-lavage

 

http://patrimoine-historique-du-canton-de-mouy.fr/spip.php?article32

 

Vidéo. Un lavoir reconstitué. Version ensoleillée.

https://www.youtube.com/watch?v=a9XKAK-5yp4

 

ILLUSTRATIONS

 

- Photos battoir et lavoir de la Mouline de Belin, Michel Salanié

- Carte postale, Lavandières du Lot

- Les lavandières et la lettre d'amour, Eugène de Blaas

- Illustration L’assommoir, Ed. Charpentier 1877

- Photo Les lavandières de l'hôpital, Lectoure à la belle époque, Syndicat d'Initiative de Lectoure 1984

- Le moulin, François Boucher, Musée du Louvre

- Illustration Les lavandières, H. Valentin

 

 

 

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Portraits

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Mimi 23/02/2018 16:07

Les peintres savaient sublimer les petites gens dans leurs travaux journaliers, la photographie a imposé la réalité...

Léo 13/02/2018 22:32

Et bien, du tapis dans les fourrés, aux cols et manchettes et jusqu'au bouquet de jonquilles, tu ne le lâches pas !
Et vive le tambour !

linette 08/02/2018 07:45

Toujours aussi passionnant.
Tant qu'y aura du linge à laver...
Et tape et tape et tape sur ton battoir....