L'apiculteur *

Publié le 9 Juin 2021

rucher - lectoure - bois de rajocan

 

L'apiculteur. Voilà un personnage qui revient de loin. Au Moyen-Âge, il est totalement soumis au seigneur des lieux qui se réserve, parmi les droits féodaux, l'exclusivité des produits spontanés de son domaine forestier. Pour ne pas se faire voler "son" miel et "ses" abeilles par "ses" manants, ledit seigneur recrute une sorte de garde forestier : le bougre. La vie de reclus de cet homme des bois lui vaudra une sombre et sulfureuse réputation. Comme le charbonnier, l'anachorète ou le légendaire garou, on le craint, on l'évite et, comme tout ce qui est différent, on le soupçonne des pires turpitudes. En 1533, en Angleterre, une loi condamne au bûcher les coupables de "bougrerie", pratique contre nature entre deux hommes que l'église réprouve**. Cette animosité ou pour le moins, cette incompréhension, entre le monde sauvage de la forêt et la compagnie des hommes s'est atténuée mais l'élevage des abeilles restera toujours un peu mystérieux.

rucher - moyen âge - bougre - bigre - essaim - ruche tronc

 

Le bougre, abelhèr en gascon, apiculteur finalement aujourd'hui, est un artisan au savoir patiemment acquis, enrichi et transmis depuis la nuit des temps, exigeant adresse et sensibilité, courage et ténacité. Depuis l'antiquité, dans le monde entier, l'apiculteur recueille les essaims sauvages, les installe dans des ruches et récolte le miel et la cire, matière première elle aussi particulièrement précieuse, car pendant des siècles, la petite flamme de la chandelle a rassuré l'humanité et permis l'écriture et la lecture dans le secret du foyer, au cœur de la nuit.

rucher - cire d'abeille - chandelle - bougie

 

L'histoire ne commence pas au Moyen-Âge et en Occident. Depuis la nuit des temps et sur tous les continents, les pratiques les plus originales et inventives ont permis à l'homme d'accéder à ce nirvana du goût et de la valeur nutritive. On se souvient des merveilleux reportages sur les acrobates chasseurs d'essaims dans les grottes de Malaisie. Toutes traditions confondues, l'apiculture est sans doute l'un des patrimoines les mieux partagés entre les races et les cultures, une sorte de valeur universelle.

A l'origine, l'apiculteur copie la nature qui abrite les essaims dans des troncs d'arbres creux. Ainsi, en Occitanie et Gascogne, le bournac désigne aussi bien le viel arbre qui sert de repère à la croisée des chemins que la ruche. Celle-ci est d'abord tout simplement installée dans un tronçon d'arbre évidé et chapeauté d'une dalle. Puis, l'ingéniosité de l'apiculteur étant sans limite, en fonction des matériaux disponibles et du climat de chaque région, on inventera la ruche d'osier, d'adobe, de céramique, puis progressivement et de plus en plus souvent, de bois qui facilitera le développement de la technique du rayonnage et des rehausses.

Ruches-tronc de châtaignier, dans les Cévennes.

 

A Lectoure, au dire d'Elie Ducassé, le Bournaca, au nord de la ville sur le ruisseau de Manirac, dans un cadre naturel resté idyllique, produisait autrefois tellement de miel qu'on en sortait chaque année un tombereau ! ***

Aujourd'hui, à un vol de faux-bourdon de Bournaca, le Rucher de Lectoure de Laurent Duluc**** fait face à la citadelle d'Armagnac. A la lisière du bois de Rajocan, ses ruches abritent un miel exprimant un assemblage subtil de parfums des fleurs sauvages des arrajades, prairies sèches inondées de soleil d'est en ouest, c'est la signification de ce toponyme spécifiquement gascon. Laurent est également bien connu pour récupérer les colonies d'abeilles essaimées chaque printemps alentour et jusque rue Nationale, spectacle magique d'une nature uniquement mue par ses instincts.

laurent Duluc - essaimage - récolte d'essaim - essaim

 

Nous le savons, l'abeille est un animal fragile, très sensible au climat, aux techniques agricoles, à l'urbanisation... auxquels s'ajoutent parasite et prédateur, le varroa et le frelon asiatique. Certains développent l'idée qu'il faut d'urgence, pour la rendre plus résistante après des siècles d'élevage intensif, régénérer l'abeille en créant des sanctuaires totalement sauvages, c'est à dire sans intervention humaine, ni traitements, ni sélection, ni prélèvement de miel. Et chaque jardin de particulier peut s'ériger en sanctuaire, accueillant une ruche uniquement là pour favoriser la biodiversité. La boucle est bouclée : "réensauvager" l'abeille pour la sauver. Ainsi son maître, ou son ami et son protecteur, l'apiculteur, sorti un jour de sa forêt originelle, répondant aux besoins économiques des époques successives, retournerait cette fois à la vie sauvage, à la lisière du monde, pour un nouveau défi, paradoxal, sauver l'insecte dont on pense que l'humanité ne survivrait pas à sa disparition.

                                                                           Alinéas

abeille noire de gascogne - rose albéric barbier - mouline de belin
Ses corbeilles chargées du pollen d'une rose de la Mouline de Belin, l'abeille noire de Gascogne fait le va-et-vient vers le rucher installé à la lisère du bois de Rajocan.

 

* Mon apiculteur préféré étant une apicultrice, ceux qui se délectent saison après saison de ses miels d'Ardèche, châtaignier, acacia ou lavande, s'étonneront du titre masculin de cette chronique. Un masculin qui n'en est pas un  ! Car apiculteur est ici un nom générique comme fleur un genre, qui comporte aussi bien LA rose que LE pissenlit. On ne me fera pas me piquer à ce mauvais vaccin inclusif, à la mode aujourd'hui. Ecriture compliquée et complexée. Plutôt saborder ce carnet ! Quand à mon apicultrice, je la sais indulgente pour m'autoriser ce neutre, neutre mais cependant admiratif.

** Bougre, bigre, et leurs dérivés adverbiaux bougrement et bigrement, ont perdu aujourd'hui leur sens injurieux. Et l'on pourra dire sans faire de peine à l'apiculteur "ton miel est bigrement bon".

*** Le même érudit changea plus tard d'interprétation pour prétendre que Bournaca signifierait "trou d'eau", donnant naissance grâce à cette pirouette, à un dicton dont l'usage s'arrête probablement à la route romaine voisine : "A Bournaca toutos las a‌oucos sabon nada;  A Bournaca, même les oies savent nager". Sans doute une gasconnade de voisinage, puisque Elie Ducassé dominait l'endroit depuis son promontoire de Navère. L'étymologie ruche nous paraît beaucoup plus sûre. Car les toponymes Bournaca, Bournac, Bournat... sont fréquents dans le Sud-Ouest et souvent attestés ou supposés avoir autrefois abrité une activité apicole. Quant au tombereau de miel...

La proximité phonétique de bournac et borne laisse supposer une étymologie commune : Bodina, du latin médiéval, arbre frontière, viel arbre.

**** Laurent Duluc, Apiculteur à Lectoure, 06 01 92 48 63

 

ILLUSTRATIONS

- Photos et vidéo, Michel Salanié

- Ruches-tronc : © Alex Zambernardi

- Gravure, Johann Georg Krünitz 1774

- L'astronome à la chandelle, Gerrit Dou, vers 1665

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Portraits

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Commenter cet article

Georges Randon 23/06/2021 18:24

Fort bel article sur l'apiculteur qui me remet en mémoire une boutade d'un ami de jeunesse déjà bien lointaine : Il nous proposait du miel de son apiculteur favori; Mais il y avait un délai très important car son apiculteur n'avait qu'une abeille...
Salutations amicales d'un promeneur du web qui randonne de temps en temps dans les carnets d'Alinéas...

Kaplene 11/06/2021 18:24

merci pour cet alinéa bourdonnant et pour cette vidéo qui nous fait découvrir les gestes au combien gracieux de ton "apiculteur" préféré. Il manque le parfum et surtout les doigts à sucer !...

Linette 09/06/2021 10:56

Ces ruches "tronc" sont magnifiques!
Merci Alinéas pour cet historique. Et que je confirme que le miel de ton"apiculteur" préféré, qui accompagne mes petits déjeuners et certaines de mes recettes, est délicieux...