Le gouet d'Italie, Arum italicum. La beauté du mystère

Publié le 20 Janvier 2018

Sous le Manteau

 

de la Sainte Vierge,

 

le Pain de serpent !

 

 

Par ce petit temps froid et humide de janvier, le sous-bois d’Arrajacamp n’offre pas les visions quasi-exotiques qui font l’enchantement des promeneurs à la belle saison. Ténébreux et enchevêtrés, ces fourrés peuvent même susciter une certaine inquiétude.

 

Bien encapuchonnés, nous assurons notre pas sur les cailloux émergeant de la trace boueuse qui s’ouvre devant nous, le regard recherchant ce qui pourra rompre avec le monotone décor brun-vert. Ici quelques pelotes givrées de graines d’Herbe aux gueux, là une constellation de baies de Fragonnette joyeusement cerises.

 

 

Et voilà dans cette clairière, un tapis de feuilles d’arum, étonnement triangulées et vernissées au point d’inquiéter avant même d’énumérer toutes les menaces, réelles ou imaginaires, attribuées par nos aïeux à ce végétal que nous sommes nombreux à avoir connu lorsque nous étions enfants, sous le nom d'Herbe à serpents. Dans l’arum tout est beau et mystérieux. Beau, mystérieux et un brin compliqué. Alors, pour le découvrir ensemble, il faudra un peu de méthode. En suivant les saisons par exemple : la feuille en hiver puisque nous y sommes, la fleur au printemps et le fruit en été. Sans oublier la racine.

 

Auparavant, faisons son affaire à un intrus. L’arum de nos autels, du bouquet de la mariée, des coquets jardins de bonne femme, celui là n’est pas de chez nous ! Non, non. Celui que l’on dit aussi Arum des fleuristes, n’en est pas un : Zantedeschia aethiopica est originaire d’Afrique du sud. "N'es pas d’aquí".

 

Prenons également nos précautions dès le début : toutes les parties de la plante sont considérées comme hautement toxiques. On ne pourra pas nous le reprocher, il faut consulter ici.

 

Mais c’est vraiment une très esthétique et très curieuse espèce.

 

La feuille donc, tout d’abord. Dans nos sous-bois de Gascogne, et de toute l’Europe de l’Ouest pourvu que le terrain soit riche et humide, de magnifiques tapis de feuilles en forme de fer de lance, bordées d'un élégant galon, d’un vert saturé et brillant, veinées de blanc crémeux,  s’exposent au regard. Arum italicum. Arum maculatum lui, viendra au printemps. Du fait de sa ressemblance avec la feuille de figuier, on l’appelle parfois dans le midi, Figueiron. Et encore pour sa forme, Oreille d’âne, Pied de veau et chez nos amis anglais, avec plus de poésie, Adam and Eve ! L’équivalent de notre feuille de vigne, prude certes, mais avec ce petit temps bbrrr….

 

Un bouquet façon Bonne-Maman

 

La feuille d’arum participe à la composition de superbes bouquets champêtres, en évitant par précaution la collecte par de petites menottes...

 

Sur le plan médicinal, après différentes préparations qu’il serait top long et aventureux de décrire, la feuille est considérée cicatrisante en application sur les plaies, les polypes, les ulcères, ce que les vieux grimoires de médecine appellent noli me tangere, "ne me touche pas". Un site internet de santé par les plantes osant même, sans nuance, déclarer l’arum efficace dans le traitement des cancers du nez et du sein... Au 12ième siècle, Hildegarde de Bingen, célèbre nonne faite sainte, et référence de tous les naturopathes, le recommande pour traiter la goutte, la feuille étant pour cela mélangée avec du sel ou cuite dans du miel ! Toujours en application bien sûr !

 

Après la médication, et par goût des bonnes choses bien de chez nous tout de même, disons que la feuille d’Arum italicum est appréciée du cochon. Ici le fameux porc noir gascon, élevé en plein air comme il se doit, pris en flagrant délit de gourmandise précisément dans un parterre d'arum.

Pour le cochon traditionnellement engraissé à la ferme en vue de la consommation familiale, l'arum était ramassé en sous-bois par quelque vieille affectée à la tâche, puis servi à l'animal dans son auge, pour corser sa pâtée dit-on ! Comme quoi la toxicité est relative.

 

La fleur à présent. Surprenante. Un cornet vert pâle (la spathe) contenant une sorte d'appendice charnu, jaune chez italicum et violacé chez maculatum, comme une petite massue (le spadice). C’est cet ensemble, ce couple végétal étonnamment figuratif, qui a inspiré nombre de désignations : si le nom commun « gouet » semble remonter au latin gubia, la gouge, sans doute pour sa forme rappelant l'outil du menuisier, les appellations populaires Giraude de moine, Membre d'évêque, Vit de prêtre, Vit de chien ou encore Mata Madona annoncent clairement l’inspiration érotique. Dans la même veine, nous avons en gascon, Cocurot, la femelle du coucou.

 

 

Le mot gouet peut aussi être rapproché de l’occitan et du provençal "goge" qui désigne une fille non mariée, une servante, voire une prostituée.

 

Le mâle, le mal fait homme, se dresse donc ici insolemment, provoquant. Quant au reptile dont, enfants, nous pensions seulement et naïvement qu’il s’en nourrissait, il était en fait partie intégrante de la plante, et la plus remarquable. L’arum et son phallus doré, fièrement offert à l'adoration d'on ne sait quelle chapelle en plein air, l’Herbe à serpent, celui de la faute originelle. Le démon.

 

Légende et imagerie confondues donc, car dans la réalité, il n’a jamais été établi que le serpent loge à proximité de l’arum. La théorie des signatures, qui tire des enseignements des similitudes entre végétaux et humains et qui voudrait que son suc soigne les morsures de l’animal à sang froid, non plus. Son effet aphrodisiaque, pas mieux que l’on sache.

 

Toujours par la forme de cet appendice, relevons les appellations de Fuseau, Pilon, Chandelle…

 

Référence d’un registre éloigné en principe, nos anciens trouvaient également que le cornet triangulaire de la fleur ressemblait à une capuche, un manteau, d’où le nom de Manteau de la Sainte vierge, Bonnet de grand prêtre (Aaron en hébreu et en grec ancien, le frère de Moïse, étant le premier prêtre du Livre de l’Exode, d’où Arum), Religieuse, Capouchoun en gascon…

 

 

L’énumération n’en finit pas, signe d’un grand intérêt de la part de nos anciens, des botanistes, des érudits et des poètes.

 

Il serait trop long, et cela dépasserait largement nos compétences, de décrire en détail l’étonnant processus de pollinisation de l’arum. Un système très élaboré : les fleurs, mâles et femelles, cachées à la base du spadice émettent une forte odeur, fétide parait-il, mais attractive. Une fois entrés dans le compartiment, les insectes sont empêchés d’en ressortir par une barrière de filaments. Un piège... diabolique.

 

Le fruit. Pour qui, pourquoi la nature l’a-t-elle fait si visible ? Et attractif.

Pas d'amateurs à notre connaissance. Sauf le fameux serpent. Faux, semble t-il à nouveau bien que ceci ait pourtant donné l’appellation Raisin de serpent. Peut-être en forme d’avertissement. Car ce sont les enfants qui pourraient être piégés. Les baies vertes puis rouges, regroupées en épis serrés étant très toxiques, il convient d’être particulièrement attentif.

 

Enfin la racine. Les tenants de la théorie des signatures évoquée plus haut, trouvent que le rhizome de l’arum ressemble aux testicules de l’homme. Mouaiiis… Un peu tiré... par les cheveux. Il y a bien cet air de pruneau d’Agen fripé. Passons.

 

 

En temps de disette, et dieu sait si nos ancêtres ont eu à en souffrir, on tirait de cette racine de la farine. D’où un certain nombre d’appellations : Herbe à pain, Pain de crapaud, de lièvre ou de pourceau. La recette étant perdue et la réputation toxique de la plante établie, nous ne recommandons pas d’essayer, en tout cas si la faim ne vous dévore pas.

 

Toujours dans la boulange, le nom Pain de serpent lui, nous ramène au pistil de la fleur, une ressemblance plutôt du genre baguette parisienne.

 

La lavandière du bord du Saint Jourdain, dont nous tirerons le portrait

très bientôt, emploie l’amidon d’arum pour empeser cols et manchettes des bourgeois de Lectoure: d'où Racine amidonnière.

 

A toutes fins utiles, sachez qu’en magie (je vous rassure, magie blanche c'est-à-dire positive et préventive), le rhizome d’arum enveloppé dans une feuille de laurier favorisera à coup sûr vos entreprises juridiques. Je sens que ça va biner sec cet hiver dans le voisinage !

 

Plus détaché des contingences, pour les amateurs d’ikebana, pour les esthètes et en vue du printemps prochain, nous vous offrons ce magnifique bouquet du maître des fleurs, Henri Matisse : « Arum, Iris et Mimosa ».

 

Adishatz.

 

                                                             Alinéas

 

 

SOURCES:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Arum_italicum

https://www.complements-alimentaires.co/arum/

https://jardinage.ooreka.fr/plante/voir/1961/arum-maculatum

http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1955_num_43_147_11395_t1_0225_0000_2

http://aceras-photos.over-blog.com/article-2709296.html

https://www.fichier-pdf.fr/2012/11/09/lexique-francais-occitan-1/preview/page/95/

 

Nous vous recommandons en outre vivement le magnifique ouvrage, "Herbier érotique" de Bernard Bertrand aux Editions plume de carotte, illustré par le lectourois Jean-Claude Pertuzé, "Maître graveur es-coquineries" précise t-on.

 

PHOTOS:

Arum, Michel Salanié

Porc noir, Ferme de Beleslou à Cagnotte (Landes) http://www.ferme-beleslou.com/porc-gascon/

Tableau Matisse, Musée Pouchkine, Moscou

 

 

 

                                                    

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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