Le garçon meunier

Publié le 23 Juin 2020

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ous ne l’avez jamais vu. Il est une silhouette furtive auprès du moulin, avant de se faire rabrouer par le maître qui campe sur le perron. Somnolant sur son mulet peut-être, dans la froidure du petit matin. Laissant choir le lourd sac de farine chez le client méfiant. Pourtant la meilleure part du travail ce cami farinier, à condition de ne pas traîner en route. Car il y a à faire ! Il faudra curer le bief et la salle de la roue qui s’encrassent à chaque crue. Se glisser dans l’eau glacée pour relever sans se lasser, à bout de bras, les lourds seaux de vase et les débris de bois et de végétaux qui s’enchevêtrent et ralentissent le débit d’eau. Tâches ingrates, obscures, périlleuses et pourtant indispensables.

 

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S’il ne vit pas dans le cadre sinistre de l’usine grise et impersonnelle et des misérables quartiers ouvriers de la grande ville, ignoré de la littérature et du cinéma social, isolé et peu bavard, le garçon meunier est un personnage qui mérite reconnaissance.

Paradoxalement, le métier est d’ailleurs une position privilégiée et enviée. Si Dieu a bien voulu donner un fils au meunier, il sera apprenti dès son plus jeune âge.  A défaut, le garçon meunier sera de préférence un neveu ou un cousin. Ce n’est pas tant par sectarisme ou privilège mais entre parents, « on se donne la main ». Le savoir-faire est long à acquérir et il se transmet comme un riche héritage. 

Dans tous les cas, avec l'âge, il faudra que le jeune garçon devienne un homme fort. Car le travail est harassant. Les sacs de grain et de farine pèsent jusqu’à cent kilos. Par définition, un moulin présente de nombreux niveaux qu’il faut gravir, la charge en équilibre sur les épaules, jusqu’au-dessus de la trémie qui coiffe la meule tournante. Bien sûr, l’invention de la poulie, de la brouette et de tous les assemblages articulés que le génie humain a été capable de concevoir viendront progressivement atténuer l’enchaînement des efforts. Mais la préhension mécanique attendra la deuxième moitié du 20ième siècle et la manutention du sac de l’un à l’autre des postes exigera toujours du garçon meunier, une stature solide, une musculation développée, une endurance et un mental.

Les risques du métier sont nombreux, qu’il partage avec son maître. Les meules, les rouages et les engrenages en mouvement peuvent à tout moment happer un pan de vêtement et c’est le drame. Avant que l’ensemble puisse être stoppé, un membre est broyé, si l’homme n’est pas entraîné intégralement par la mécanique.

 

Le rhabillage de la meule, l’opération qui consiste, au moyen du marteau pointu ou de la boucharde, à raviver les sillons de la pierre pour obtenir un bon écrasement du grain et l’évacuation régulière de la farine, provoque d’infimes éclats de pierre qui blessent le visage et les yeux.

La farine est hautement inflammable. Si le meunier s’absente un instant et que les deux pierres ne sont pas alimentées en grain, une étincelle pourra se produire. L’explosion de l’atmosphère ambiante, saturée de particules de farine, pourra provoquer l’incendie. Le mécanisme meunier est entièrement fabriqué de bois et les différents niveaux du bâtiment sont installés sur une charpente… Le risque industriel, déjà à l’époque.

 

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Enfin, la maçonnerie et l’entretien des talus du bief et de l’étang occupent les périodes d’étiage. Le travail y est également pénible et la noyade fréquente dans les grands moulins installés sur des cours d’eau profonds ou torrentueux.

Heureusement, malgré les obstacles, il y a évidemment des garçons meuniers qui mèneront une vie sans drame. S'ils ne sont pas parents, ils pourront marier la fille de la maison ou sa veuve même, si le patron vient à décéder, pour que l'affaire perdure. La roue tourne.

 

 

 

Comme les deux personnages du couple que nous avons déjà portraiturés dans cette rubrique, s’il n’est pas ignoré comme un pâle second rôle, le garçon meunier est faussement représenté par la littérature et l'art. En effet, puisqu’il parcourt la campagne sur son mulet pour livrer les clients du moulin, comment ne pas suggérer qu’il compte fleurette à quelque jeunesse bien sûr ? D’autant qu’il a la réputation d’être bien bâti et qu’il deviendra peut-être bientôt bourgeois, craint et envié. On lui affecte donc le beau rôle, une position sociale, un physique, la liberté d'aller et venir. Image d’Epinal une fois encore. Mais ni les romanciers, ni les peintres n’ont justement représenté l’ouvrier, l’homme tendu par l’effort et veillant à la précision du geste qu’imposent le risque, la mécanique, l’assistance attentive du maître du moulin.

                                              Alinéas

 

ILLUSTRATIONS

Titre : Le vannier, détail, Jean-François Millet ( 1814-1875)

Paysage d'hiver au moulin, détail. Klaes Molenaer (1626-1676)

La sucrerie, Nova reperta, détail, gravure d'après Jan van der Straet (1523-1605)

Rhabillage de la meule, carte postale, détail, FDMF

Moulin à papier Ornans, Gustave Courbet (1819-1877)

Le meunier galant, d'après Watteau, détail, François Boucher  (1702-1770)

L'atelier de serrurerie, détail, Louis Malaval (1937-1980), Musée d'Allard Montbrison.

 

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Portraits

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Courtes Georges 23/06/2020 16:59

Toujours nouveau et riche en renseignement...Ah ces moulins, ces meuniers....
Georges Courtès