Gers, ruisseaux et moulins dans les coutumes de Lectoure au XIIIème siècle (art. 91)

Publié le 6 Décembre 2021

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Ce carnet l'a maintes fois démontré, les moulins occupent dans la société médiévale une position essentielle. La meunerie est un privilège de la noblesse, d'épée ou d'église. Les paysans attachés au domaine seigneurial doivent impérativement moudre leur blé au moulin banal. Sur le plan des moyens de communication et partant de la sécurité des campagnes et des villes, offrant un gué, une digue ou un pont, le moulin est un point de passage stratégique. Naturellement, la culture céréalière et la meunerie assurent une grande part de l'approvisionnement alimentaire de toutes les classes sociales. Enfin en temps de guerre, la destruction ou l'occupation du site par l'ennemi peuvent mener rapidement à la défaite. Pas de farine et c'est la famine à courte échéance. Il faut relire (ici), le surprenant récit de l'opération commando du gascon Montluc contre le moulin d'Auriol qui alimentait l'armée de Charles Quint en Provence. Lors du siège de Lectoure par l'armée de Louis XI en 1473, et alors que la ville n'a jamais manqué d'eau potable, il est tout à fait probable que la neutralisation des moulins au pied de la citadelle ait joué un rôle dans sa reddition, bien qu'aucun témoin de l'évènement ne nous le rapporte sous cet angle.

Deux cents ans plus tôt, les Coutumes de la ville attestent que l'activité meunière occupait déjà une place importante, ici en matière d'ordre public et de finances locales, ceci allant souvent de pair. A cette époque, la meunerie est donc affaire noble et l'on se soumet par la force du système féodal au paiement du droit de mouture, qui assure au seigneur l’approvisionnement de sa maison, et l’excédent une part importante de son revenu numéraire. Mais le travail et la gestion du moulin au quotidien sont délégués au meunier, homme lige qui prendra de plus en plus de poids dans le système au point de devenir indispensable et par là-même, sans doute parfois avide. Le meunier n'est pas aimé (voir son portrait ici), les litiges se multiplient où le seigneur ne peut être juge puisqu'il est également partie. Ici va intervenir le pouvoir municipal qui tient son autorité des Coutumes.

 

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Seigneur jurant devant les consuls de respecter les libertés et franchises de la ville

Les Coutumes de Lectoure ont été accordées à la ville de longue date et progressivement par ses trois co-seigneurs, le vicomte de Lomagne, l'évêque et le roi, alternativement de France et d'Angleterre. Certains historiens n'hésitent pas à en faire remonter l'origine à l'époque gallo-romaine, invoquant, à titre de preuve écrite, la mention Res Publica Lactoratensium relevée sur les autels tauroboliques du II ième siècle, mais ceci est une autre histoire. Partout en France et en Europe au Moyen-Âge, on voit dans ce développement de l'influence de la bourgeoisie citadine impatiente d'intervenir sur l'organisation et la gestion de la ville, les racines des évolutions politiques de la Renaissance et du 18ième siècle.

Les Coutumes régissent un grand nombre de situations juridiques telles l'élection des consuls et des juges prudhommaux, l'exercice de la police et de la justice, la contribution des citoyens à la guerre, les péages, la présence des étrangers, le droit civil, l'héritage, la prévention de l'incendie, les ordures et les autres nuisances, les coups et blessures, le commerce, la viande, le vin, les produits précieux, sel, cire et suif... On le voit, il y a là un véritable arsenal juridique, impactant toutes les situations de la vie courante, évitant ainsi de s'en remettre à l'arbitraire de la justice seigneuriale.

Tout à la fois privilège noble, source de revenu essentielle et cause de litiges, l'activité meunière fait évidemment partie des domaines où les consuls de Lectoure ont voulu intervenir. L'article 91 des Etablissements et usages qui complètent les Coutumes dispose que les habitants de la ville sont tenus de faire peser leur blé "a las mazos assignadas on son los pes", aux instruments de mesure règlementaires dira-t-on aujourd'hui, probablement dans la maison commune, notre halle municipale.

Ainsi pense-t-on éviter la contestation toujours possible sur la quantité de céréale apportée au moulin et sur la farine restituée par le meunier.

Bien sûr, l'opération de pesage est assortie d'une taxe, et son non-respect d'une sanction, les consuls se dotant à cette occasion d'un important moyen financier supplémentaire. A Lectoure comme ailleurs, les coutumes sont à l'origine de la fiscalité des collectivités locales qui, si les moulins ont arrêté de tourner, n'a pas fini de se développer, au gré de l'inventivité et de la détermination du législateur, ceci dit pour ne désigner personne en particulier.

Mais qui sont les habitants sur lesquels pèse cette règlementation ? Les limites communales attendront le cadastre napoléonien et la circonscription de l'obligation de pesée de la céréale instituée par les Coutumes doit donc être précisée. L'article 91 trace un périmètre que l'on peut considérer comme la première définition de la juridiction municipale de Lectoure: " E totz habitans e habitayrit[z] de Laitora stans dintz los termes dejus scrius, so esassaber: del Pont de Pielas entro Peyras albas, e de Peyras albas entro l'ariu d'Antin ayssint cum s'en debara entro lo goan de sober lo molin de Sent Ginni, e dequi assinc cum s'en deuara lo Giers entro on lo riu dé Santz Jordan entro el Giers, e dequi entro la molia de R. S. de Galin aissint cum lo prédit riu maua, e de la dita molia d'en R. S. d'Engalin entro a Peyras albas".

Ce que l'on peut traduire ainsi en reportant les repères sur une carte contemporaine.

carte de lectoure moyen-âge - gers - ruisseau de foissin - saint jourdain - ruisseau des balines

Mais pourquoi ne pas avoir été au-delà de cette limite hydrologique ? Parce que ce serait empiéter dangereusement sur les domaines seigneuriaux ruraux, outre Gers, vers le Castéra, Plieux et Fleurance et provoquer un casus belli. La préoccupation des consuls est d'asseoir raisonnablement leur autorité sur la ville, intra-muros et à peine un peu plus, au pied du promontoire, en fonction de leur capacité physique de police et de justice. Les ruisseaux des Balines (d'Antin à l'époque) et de Foissin (Saint-Jourdain) et le Gers sont, au 13ième siècle, une sorte de zone industrielle qui dépend économiquement de la ville et réciproquement. Etendant son autorité au-delà de ses remparts, Lectoure intègre ainsi les habitants des écarts de Saint Gény, du Pont de piles et du quartier des Ruisseaux, ceux du faubourg aussi bien entendu mais il n'y a pas encore de moulins à vent aux Justices. La ville fait surtout porter sa juridiction sur les moulins à eau eux-mêmes, qui, bien que restant sans doute pour l'essentiel la propriété éminente des seigneurs, se voient soumis, et les meuniers exploitants avec, à l'autorité civile, au moins sur ce point de la lutte contre la fraude et de la sécurisation des transactions.

Ce périmètre de juridiction de l'article 91 nous pose toutefois un problème de toponymie. Nous ne savons pas si la mouline dite par le texte "de R.S. de Galin" correspond à l'une des moulines du quartier des Ruisseaux, peut-être la mouline de Roques par rapprochement phonique avec la commune voisine de Larroque-Engalin, ou bien en amont, à la mouline de Belin qui devait exister à l'époque mais sous un autre nom, le patronyme Belin apparaissant au 16ième. Ceci ne change pas le tracé du périmètre d'autant que l'article 91 précise que le ruisseau est concerné intégralement pour autant qu'il puisse moudre (aissint cum lo prédit riu maua), s'assurant ainsi de couvrir l'établissement d'un éventuel nouveau moulin, magnifique formule de précaution et d'anticipation de l'emprise coutumière. Raymundus Sans d'En Galini* que l'on pense être le propriétaire de ce moulin, qui n'est pas qualifié de noble, exemple précoce peut-être de la montée en puissance de la bourgeoisie meunière, est consul de Lectoure en 1273. Son nom sert à donner une date à la rédaction des Etablissements annexés aux Coutumes, ou tout au moins à celle de l'art. 91.

Depuis les moulines du ruisseau de Saint-Jourdain et le moulin de Repassac, comme une bretelle entre le périmètre et le cœur de ville, l'actuel chemin de la Mouline perpendiculaire à la côte de Pébéret et aboutissant au bastion du château, était appelé à cette époque la peyrahariera, le chemin farinier. Ceci peut nous paraître aujourd'hui romantique mais il faut imaginer le va-et-vient incessant et laborieux de mulets et de garçons meuniers pour alimenter la citadelle. Pas encore de permis de conduire, de police d'assurance, de code du travail ou de contribution économique territoriale, mais avec l'article 91, le processus administratif est bien en marche.

                                                                            Alinéas

 

* Les trois orthographes sont rapportées : de Galin, d'Engalin et d'En Galini.

 

ILLUSTRATIONS :

- Titre : Illustration tirée de l'armorial de Guillaume Revel, vers 1440. Bourg de Bellegarde.

- Seigneur jurant devant les consuls d’Agen de respecter les libertés et franchises. Bibliothèque d’Agen, Livre des statuts et des coutumes de la ville d’Agen, XIIIe siècle.

- Carte Géoportail - plan M. Salanié

 

COUTUMES, ETABLISSEMENTS et USAGES de LECTOURE rapportés par Paul DRUILHET :

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Moulins

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Y
très intéressant.
nos us et coutumes sont ancestrales. Le moulin, les meuniers, l'eau sont inscrits dans les stratégies juridictionnelles, guerrières, de pouvoir. Nous avons aussi dans notre val du Loir beaucoup de moulins aux activités diverses : alimentaires, industrielles... certains fonctionnent encore, d'autres ont été restaurés pour devenir des habitations. j'en parlerais un de ces jours... amicalement Yves
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