La prêle des champs ( Equisetum arvense ) : fossile vivant.

Publié le 14 Mai 2019

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Notre Mamie-des-jardins nous avait dit : « Méfiez-vous : c’est une garce ! Elle se faufile partout. » Effectivement, il a fallu déplacer rapidement le potager, heureusement embryonnaire, vers une zone indemne. On ne voyait plus les salades, ni les fèves.

La Prêle des champs est absolument indestructible. Elle a malheureusement été combattue par des doses de désherbants importantes, en pure perte. Car ses rhizomes plongent à un mètre de profondeur, dans d’anciennes poches humides où s’est amassé le sable, transporté là pendant des siècles par l’érosion. De l’eau et de la silice, voilà son substrat. Alors, la Mouline de Belin est son royaume.

 

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Les innombrables sites internet consacrés au jardinage, à la nature en général et évidemment aux plantes médicinales décrivent abondamment la Prêle des champs, et ses cousines des marais et des prés, ou encore la Prêle d’hiver, sans rameaux, en vogue dans les jardins japonais. On ne va pas vous le refaire.

Si ? Allez, rapide alors. Avant de partir en balade.

Appelée Asprela en vieux français, pour sa grande âpreté, puis communément, Queue de cheval, de rat ou de renard, Coda de vop, Vopelh en gascon, voire Écouvillon, la prêle est originale tant par sa nature que par ses usages.

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A gauche, la pousse fertile. A droite, de jeunes pousses stériles.

Elle pousse en deux temps : la tige fertile d’abord qui ressemble à un champignon et qui disparaît rapidement après avoir lâché ses milliers de spores. Puis la tige stérile qui attire, rassemblée en massif, l’attention du promeneur.

Oui, c’est un drôle de végétal, rêche comme de la paille de fer. Pas étonnant, elle contient 10% de minéraux, potassium et silicium. 70% dans ses cendres ! C’est-à-dire du sable d’une certaine façon. Au point d’avoir servi autrefois de matière à polir. Le fin du fin d’avant le papier de verre, "dont les ouvriers imagers, peigners, et autres faisans choses délicates, se servent pour polir

leur ouvrage l’en frottant" écrivait Olivier de Serres en 1600. Et certains artisans perpétuant le savoir-faire ancestral, ébénistes et luthiers, y auraient encore recours pour bouchonner leur belle facture.

Encore la silice : à côté de l’ortie et du bambou, dans les médecines naturelles, la prêle est réputée pour son action protectrice et réparatrice sur les os, les muscles, les tendons et le cartilage. Nous, nous la récoltons à la pleine lune avec une serpette en argent, mais pour faire simple, vous la trouverez en gélule, sachet, gouttes chez votre pharmacien ou votre magasin bio, et même en vrac au marché. La tige fertile cueillie jeune est comestible mais, repus ou prudents, nous n’avons pas essayé.

 

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Toujours la silice : au jardin, le purin de prêle est réputé pour lutter contre les maladies cryptogamiques, éloigner les pucerons et les acariens et de façon générale, pour renforcer les plantes. Vous affinerez les utilisations en préférant l’extrait fermenté, la décoction, l’infusion, la macération. Oui je reconnais, là, ça devient technique.

Après le sureau (voir ici) nous avons donc encore affaire à une panacée.

 

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Il ne lui manque que le parfum. Mais la prêle compense ce déficit de distinction par son esthétique originale. Ce port élancé, géométrique et mystérieux, sans pareil dans les herbages et les prairies. Un design quasiment industriel. Métallique si ce n’était ce vert tendre. La tige à étage, comme un Lego, et des brindilles fil de fer. Mais cette rigidité cache une structure cassante et fragile. Les ikebanistes savent que le sujet doit être soigné pour espérer le maintenir dressé jusqu’à la mise en scène. Il faut emporter avec soi le récipient d’eau où tremper la tige prélevée sans délai. Et encore ! Sans doute en fonction d’un métabolisme hydrique très sensible, nous avons vu certains bouquets courber misérablement l’échine, instantanément après la séparation d’avec la terre nourricière.

 

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"Les marcheuses". Oeuvre de Jeanine Biasolo. Impression végétale sur tissu, réalisée par la technique du tataki zome (marteler teindre).

 

- Bon, ça va Alinéas ! On la fait cette balade ?

 

- Oui, oui. Tenez-vous bien. On remonte le temps. Et pas qu’un peu.

 

La prêle était déjà présente sur terre au Dévonien, c’est-à-dire entre 400 et 360 millions d’années.

Pas un pèlerin en vue donc. Côté faune, des mygales géantes et des escargots gros comme des oies. Et les premiers vertébrés amniotes, dont l’embryon est protégé par un œuf à coquille: les dinosaures ne sont donc pas encore apparus. Dépêchons-nous.

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Fossile d'équisétacée, à Malpasset (83)

Notre prêle antédiluvienne mesure de 10 à 20 mètres, mais certains sujets ont pu culminer à 40 mètres ! Rassemblée en groupes denses, elle côtoie les fougères arborescentes et les ancêtres de nos conifères dont les résidus ligneux formeront le charbon à l’époque du Carbonifère qui suivra. Je résume un peu…

Nous sommes au cœur d’une forêt fantastique. Le groupe des Calamites, aujourd’hui disparu, est le plus étonnant. Les troncs sont cannelés, brillants et articulés. Les feuilles ont une forme d’assiette, protégeant les feuilles sporangifères en dessous et installant une pénombre profonde, alors que la prêle, elle, offre une frondaison lumineuse. L’envol des spores crée, par nuées effilochées, une atmosphère colorée et épaisse. Au centre de la terre, Jules Verne était sur le bon chemin.

Par une suite d'évolutions adaptatives et par sa capacité à se reproduire et à plonger en profondeur dans le sol, la famille des Equisétacées résistera à toutes les phases de glaciation et de hausse des températures qui suivront, provoquant des extinctions de masse, tant chez les végétaux que chez les animaux, la dernière étant, dit-on, peut-être en cours.

Notre frêle prêle des champs n’est donc pas une garce, ni un intrus, ni un danger. Elle est un survivant, hautement respectable pour cette raison, un patrimoine botanique précieux dont l’esthétique et les nombreuses utilisations nous ravissent, année après année. Elle est abondante, vous pouvez la cueillir en chemin. Mais pensez bien à faire à ce vénérable végétal, au passage, votre respectueuse révérence.

                                                                                         ALINEAS

 

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SOURCES

- Sur la Prêle des champs :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%AAle_des_champs

- Sur l'ère du Dévonien : https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9vonien

- Sur les vertus de la prêle : https://www.plantes-et-sante.fr/articles/plantes-medicinales/1884-la-prele-pour-un-bien-etre-articulaire-et-vasculaire

- Le purin de prêle : https://www.aujardin.info/fiches/purin-prele.php

 

ILLUSTRATIONS

- Montage-titre et photos : Michel Salanié

- Apprenti luthier: nos remerciements à la Lutherie Boyer, Paris.

- Fossile de Malpasset: nos remerciements à CADE 83, photo Bérangère Rivière.

- Jules Verne, Voyage au centre de la terre.

 

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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CetB 09/06/2019 16:03

Merci pour cet article intéressant. Cordialement. C&B

Mimi 14/05/2019 09:59

Une ancêtre vénérable à respecter ! Et quel graphisme ! Je ne l’avais jamais vue qu’en sachet et séchée mais maintenant j’ouvrirais l’oeil lors de balades. Merci pour ce partage.