Lectoure au Moyen Âge. Naissance d'un moulin.

Publié le 31 Mars 2017

« L'histoire classique a, depuis longtemps, étudié le temps des cathédrales et le temps des châteaux en oubliant le temps des moulins et des meuniers sans le travail desquels châteaux et cathédrales, villes et campagnes de France et d'Europe n'auraient été ni aussi riches ni aussi beaux... »

Claude Rivals

 

« Le moulin et le meunier (sont) au cœur des subsistances, depuis la faible « réponse des grains » des Xe-XIIe siècles jusqu'à la recherche du « multiplicateur d'abondance » à la fin du XIXe siècle ».

Cyrille Medgiche

 

Au pied de la citadelle de Lectoure, le ruisseau de Saint Jourdain n’est pas très puissant. Mais il n’est que très rarement asséché grâce à la présence, tout le long de son cours, de quatre sources qui ne tarissent pas. L’eau sourd régulièrement des profondeurs du relief. Toutefois, pour pallier aux périodes d’étiage habituelles en Gascogne à l’automne, plusieurs retenues seront creusées en amont qui permettront au moulin  de travailler quoi qu'il en soit pendant quelques heures. Une seule meule sera installée, qui tournera à la demande car le laboureur ne porte son grain qu’au fur et à mesure de ses besoins. Une chute d’eau existe, favorisée par un affleurement rocheux, une marche disposée là par la nature et polie par l’érosion. Un petit moulin de bois est installé ici depuis toujours mais chaque crue le balaye misérablement et tout est à reconstruire.

Un petit groupe de cavaliers s'est approché de la berge. Il y a là le seigneur des lieux, son clerc et le maître-maçon.

 

L’idée a muri longuement.

Le Clerc :« Monseigneur, il faut donner à votre fief son autonomie. La terre est généreuse et la récolte en céréales est abondante pourvu que Dieu nous protège des caprices du temps. Les laboureurs, vos bons bourgeois et les gens de votre maison ne peuvent parcourir des lieux pour faire moudre leurs sacs de grain aux moulins de nos voisins avec lesquels, en outre, nous sommes souvent en conflit ».

Le Seigneur :« Chacun sera tenu, par proclamation du ban, de porter son blé ici. Nous prélèverons notre part sur chaque sac de mouture. C’est notre bon droit. En outre, nous-même sommes redevable au seigneur éminent qui nous a remis ce fief. Le lieu est-il bien choisi ?».

Le Maître-maçon:« Il y a ici du bois et de la bonne pierre en abondance».

Face aux remparts de la cité, l’immense forêt de Saint-Mamet qui s’étend vers Sainte Mère et Castet Arrouy festonne le vallon de l’harmonie de verts des grands chênes de Gascogne. Le bois ne manquera pas. Il le faut car les moulins en sont gourmands, pour leur imposante charpente, pour l’étayage des digues, des chaussées et des canaux lors du terrassement, pour l’alimentation des fours, à chaux et tuilier, et également lorsque le chantier aura abouti, pour l’assemblage du mécanisme de meunerie, au cœur du projet dont discutent les trois personnages.

 

La construction des moulins voisins a montré l'exemple. Il est essentiel de disposer de la pierre sur place. Dans le cas contraire le transport rendrait le chantier particulièrement onéreux, de trois ou quatre fois le coût de la maçonnerie proprement dite. A quelques dizaines de mètres, le domaine est riche du beau calcaire blond de Lomagne. Les falaises dominent le site à portée de tailleur de pierre. La terre retirée pour l'installation des fondations, sera malaxée et servira à jointoyer pierres de taille et moellons. Le sable aussi est présent sur le plateau, par champs épars signalés par de rares châtaigniers, à Gère et Foissin. L’argile pure affleure, par couches. Voilà qui est précieux, car la grande quantité de tuiles qui couvrira le moulin sera moulée et cuite dans des fours construits sur place pour la durée du chantier.

Un banc de calcaire traverse le vallon, d’est en ouest, en arc de cercle du Couloumé jusqu'à Cardés. Il donnera à la lourde bâtisse une assise solide. Ainsi, outre la qualité de la construction, le choix de l’emplacement fera que le moulin sera encore debout des siècles plus tard.

La chute d'eau était exploitée et le site occupé depuis toujours par différents petits métiers : teinturier, potier, pêcheur… Il faudra faire déguerpir ces occupants sans titres. Ils retrouveront du travail sur place même, au service des maçons et des charpentiers qui ont besoin de main-d’œuvre. Ils reconstruiront leurs masures à proximité et par la suite ils se loueront au maître-meunier. Tout autour du moulin va se développer un hameau de familles et de métiers le desservant.

 

Le chemin qui descend à flanc de coteau depuis la porte Est de la ville est incommode, humide et de dévers. Il permettra seulement le passage des mulets bâtés de sacs de farine destinés aux gens du bourg. Les charrois les plus lourds devront longer le ruisseau jusqu’au hameau du Pont de piles au bord du Gers.

Il y a peu de cultures dans le vallon de Saint Jourdain car le terrain est accidenté et le sol gras. Mis à part l’élevage de brebis sur les prairies sèches au pied du plateau calcaire, la broussaille domine et le ruisseau est enfoui dans la végétation. Ses abords seront défrichés pour donner de l’air à l’ensemble d’aménagements et de constructions nécessaires au moulin en amont et en aval.

Il y a 800 ans. La Mouline de Belin est née.

                                                                                                                                                                                                                                       ALINEAS    

                                                                              Au pied de la citadelle, le moulin médiéval.                                        

P.S.

LA DATE DE CONSTRUCTION DU MOULIN. Nous ne connaissons pas la date précise de construction de notre vieux moulin, ni son propriétaire; celui-ci était-il seigneur de Lectoure, ordre religieux, noblesse vassalique ou aristocratie naissante? Pour les historiens qui l'ont examiné, il paraît plausible que ce bâtiment date du 13ème siècle.

Pour le contexte, en 1220, Vezian, descendant des Ducs de Gascogne, est l'un des premiers Vicomtes de Lomagne, Auvillar sur la Garonne et Lectoure sur le Gers étant ses deux places fortes. Arnaud II  est Evêque.

LES NOMS DE LIEUX. Au risque d’anachronisme mais pour que nos lecteurs lectourois y trouvent des repères toponymiques, les noms de lieux sont donnés tels que nous les connaissons aujourd’hui.

CREDIT

Photos Michel Salanié, illustrations Corpus étampois, Grandes chroniques de France, x, Michel Salanié

SOURCES

  • La construction au moyen âge

http://www.persee.fr/doc/bulmo_0007-473x_1960_num_118_4_3896

  • Ils construisent un château fort :

http://www.guedelon.fr

  • Le Moulin et le meunier. Mille ans de meunerie en France et en Europe

https://etudesrurales.revues.org/103

Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Moulins

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Commenter cet article

Alineas 10/04/2017 21:57

La Mouline de Belin est à l'est alors que le moulin de la gravure semble être situé à l'ouest.
Pour ce qui est de la coma batalhera nous avons bien l'intention de proposer notre hypothèse. A bientôt.

Digun 10/04/2017 21:26

Merci pour cette histoire. Est-ce ce moulin qui est représenté dans le dessin figurant la porte est de Lectoure au XIVe s. ? En bas à droite, c’est la direction, je ne vois pas où il aurait pu y en avoir un autre, mais qui peut savoir ? Autre question : la vallée du Saint-Jourdain s’est appelée la coumo bataillèro, la coma batalhera : vallée de la bataille. Mais qui peut savoir de quelle bataille il s’agit ?