moulins

Publié le 18 Novembre 2019

 

 

ans les années 1870, les ailes des moulins à vent de Lectoure cessèrent de tourner pour toujours. A leurs pieds, sur le Gers, pendant une trentaine d'années encore, les moulins hydrauliques assurèrent l'approvisionnement de la ville en farine boulangère et en mouture pour l'alimentation des bestiaux. Jusqu'à ce que l'électricité ne rende instantanément économiquement obsolète cette technique bimillénaire. C'en sera alors fini de l'industrie meunière locale, installée au grès des cours d'eau, puis des vents venus du golfe de Gascogne ou descendus des Pyrénées, capricieux sans doute mais généreux aussi dans ce pays de cocagne.

 

 

L'inventaire dit "napoléonien" (enquête sur les moulins à blé lancée par la Commission des subsistances de la Première République et de l'Empire, 1794-1809) fait apparaître l'importance des moulins à vent dans notre région. On recensait alors dans le Lot-et-Garonne, le Tarn-et-Garonne, la Haute-Garonne et le Gers, de 25 à 30% de moulins à vent.  Plusieurs raisons à ce particularisme par rapport à une grande partie du territoire national à l'intérieur des terres.

Bien sûr, tout d'abord un régime venteux relativement soutenu, alimenté par le golfe de Gascogne et remontant le couloir de la vallée de la Garonne. Les vents orientés au sud-ouest et à l'ouest, Bordelès, Vent de Baiona ou de Sant Gaudens, sont assez fréquents et puissants. La soudaineté et la force des orages obligent d'ailleurs à une surveillance étroite des indices annonciateurs du changement de régime. Le meunier, météorologue avant l'heure, observe en permanence sa girouette et le voisinage devine au déshabillage précipité des ailes par le garçon meunier que l'on craint un coup de vent.

En second lieu, un relief collinaire très régulier. Ce que les géographes appellent "l'éventail gascon", des rivières qui descendent en bouquet, de façon étonnamment symétrique du plateau de Lannemezan vers la Garonne, dessinant un alignement de serres, coteaux, collines, tucos et puys, autant de promontoires faisant face aux vents dominants et offrant de parfaits emplacements où l'on ne se fait pas "souffler" le bon vent par le voisin. C'est l'un des intérêts de l'énergie éolienne ; l'eau des ruisseaux étant disputée entre moulins voisins, les greffes des tribunaux sont encombrés de litiges entre meuniers non seulement concurrents mais malheureusement mitoyens et donc souvent fâchés. Autant d'occasions et de prétextes à chicanes. Les moulins à vent eux, sont comme les champignons. Ils poussent côte à côte, sans se gêner en principe. Prendre de la hauteur.

Enfin, le troisième élément favorisant la construction du moulin à vent est historique, et national. La nuit du 4 août 1789 (dont on mesure une fois de plus les conséquences dans la transformation du paysage, physique et économique) a en effet vu l'abolition, par l'Assemblée Constituante, des droits féodaux. La bourgeoisie artisanale y trouvera l'opportunité d'investir l'industrie meunière, soit en acquérant les moulins hydrauliques nobles confisqués par la Révolution, soit en construisant les nombreux moulins à vent qui se multiplient librement à partir de cette période. Ou les deux en même temps.

Cependant, certains nobles avertis n'avaient pas attendu le couperet révolutionnaire pour prendre en marche le train de l'évolution technique. Ou profiter du vent avant qu'il ne tourne. Nous en avons une très belle illustration en pays lectourois. Extrait manuscrit, rendu lisible pour notre chronique, d'un acte rédigé en 1662 par le notaire royal lectourois Labat :

Les deux moulins sont toujours bien visibles dans le paysage. Dans le vallon de Manirac, souvent dénommé aujourd'hui Bournaca, le moulin hydraulique fait actuellement l'objet d'une très respectueuse restauration et d'une transformation en habitation. La retenue ayant été comblée par les exploitants agricoles successifs, le ruisseau dessine aujourd'hui un détour autour de la parcelle. Mais rien n'empêchera de le faire pénétrer à nouveau sous la bâtisse, par la magnifique double voute qui a été dégagée.

 

Le moulin à vent lui, qui nous a offert notre photo-titre, témoigne toujours, fantomatique, à des kilomètres à la ronde, de cette période de l'histoire économique locale.

La valeur documentaire du contrat de construction des moulins de Manirac et Bazin parvenu jusqu'à nous est non seulement relative à la description minutieuse des deux unités et des clauses de l'acte juridique, à l'histoire locale sous l'ancien régime, celle du Castéra-Lectourois précisément dont les habitants prêtent hommage à leur seigneur, Paul de Polastron, mais également dans notre optique, valeur relative à la démonstration de l'intérêt, dès cette époque, de l'association des deux formes d'énergie. En 1662, nous sommes dans le premier tiers du très long règne de Louis XIV et donc bien loin de la Révolution et de la fin des banalités du système féodal. Loin également de la révolution industrielle. Pourtant la recherche de productivité est présente et le couple énergie hydraulique/énergie éolienne s'impose. Les nombreux moulins établis tout au long du Moyen-Âge et de la Renaissance par la noblesse sur des ruisseaux périodiquement privés d'eau par de longues saisons sèches habituelles en Gascogne pourront ainsi alterner avec les moulins à vent qui les complètent. L'âge d'or.

Cependant, revers de la médaille, on imagine également les va-et-vient du métayer et de son âne, sur le chemin reliant les deux sites. Deux mécaniques, deux rendements, deux qualités de farine, un propriétaire deux fois plus exigeant... Les prémices du productivisme avec ses conséquences sur la vie même de l'exécutant, le meunier, qui voit son rythme, sa responsabilité, ses soucis multipliés par deux. Seuls survivront les plus forts. Un avant-goût des temps modernes.

 

Vue rare, le vallon et le moulin du ruisseau de Manirac sous la neige.

 

 

____________________________

 

A l'opposé de Bazin, au sud de la citadelle, sur le plateau de Lamarque, la documentation et la mémoire d'une famille d'anciens meuniers, nous offrent un autre exemple, de cette complémentarité eau/vent, au moment même où la meunerie traditionnelle voit sa fin se profiler.

Dominant la Vieille-Côte devenue aujourd'hui la Route Nationale 21, au 19ième siècle trois moulins agitaient leurs ailes de concert : Lamarque, Miquéou et Laucate. A notre connaissance, les deux derniers au moins ont été associés à des moulins hydrauliques : Miquéou avec Repassac sur le Gers et Laucate avec Les Balines, sur le petit ruisseau né au pied de la route de Tané et aboutissant à Saint Gény.

 

Intéressons-nous plus particulièrement à Laucate dont la construction date de 1758, soit 90 ans après Bazin. Le premier exploitant sur le site serait un Jean Taurignac dont la fille épousera un Ricau, qui prendra la suite de son beau-père, le grand-père du dernier meunier, soit quatre générations au total (voir document joint). On est meunier de père en fils. Et tous les moulins du pays sont proches par les liens du mariage. Le maître meunier se déplace, en fonction du vent, de l'eau et des besoins de ses clients, d'un moulin à l'autre. Les garçons et neveux sont formés et recrutés chez leurs parents proches. Où ils trouvent parfois fille à marier. Ainsi apparaissent dans les archives familiales de Laucate des liens, de parenté ou d'intérêt, avec les moulins à vent de Sainte Croix, de l'autre côté du ruisseau des Balines, des Justices, qui doit son nom au gibet de potence qui servait au Moyen-Âge d'avertissement aux arrivants à Lectoure, et avec les moulins à eau, d'Aurenque, Pauilhac, Marsolan, et les moulines de Ducos et Canteloup que nous ne localisons pas... Les historiens parlent de "dynasties" de meuniers, un bien grand mot pour évoquer les intérêts communs naturels entre voisins et membres d'une même corporation et une pratique patrimoniale répandue autrefois. Parle-t-on de dynastie chez les paysans ? On pourrait éventuellement évoquer la "tribu". Nous choisirons simplement la "lignée".

Les meuniers Taurignac et Ricau, sont tout d'abord locataires, exploitants des moulins de Laucate et des Balines qui appartiennent, évidemment sous l'ancien régime, à des familles nobles qu'il faudra encore rechercher dans les archives. En 1832, Jean Ricau, l'avant-dernier de la lignée, bénéficie d'un bail pour l'exploitation des moulins de Repassac et Miqueou, conclu avec les héritiers du Maréchal Lannes. En effet, le soldat revenu glorieux et riche des campagnes napoléoniennes s'était porté acquéreur de "biens nationaux" dans sa ville natale, suite à la confiscation des domaines nobles par la Révolution, de "biens nationaux" dont, outre ces deux moulins à eau et à vent, l'évêché, actuel Hôtel de Ville, et l'abbaye de Bouillas de Pauilhac, aujourd'hui disparue. Les moulins faisaient alors encore partie des placements recherchés.

En 1833, Jean Ricau, achète le moulin des Justices. A cette date-là, il est donc exploitant de cinq moulins ! Ce qui en fait un personnage essentiel à Lectoure, un entrepreneur. Bien sûr les moulins génèrent un revenu qui permet ces acquisitions, cette concentration, voisinant parfois avec le monopole et qui vaudra au personnage du meunier sa mauvaise réputation dans l'opinion. Mais il faut tenir compte parallèlement de la dévalorisation de ces outils qui nécessitent un entretien coûteux. L'outil de travail de la bourgeoisie meunière s'est constitué à une époque où, à vil prix, se désengageait la noblesse d'Ancien Régime puis d'Empire, qui recherchera d'autre placements, offerts par la révolution industrielle, plus rémunérateurs espère-elle. Un "croisement" de fortunes, ou de stratégies financières dira-t-on aujourd'hui.

Le dernier meunier de Laucate, Baptiste Ricau, ne fait l'acquisition en pleine propriété des deux moulins de Laucate et des Balines qu'en 1871. Les Balines sera revendu dès 1883. Laucate s'arrête de travailler à la même époque.

En 1857, Thérèse Lalubie, fille du meunier de Pauilhac et épouse de Jean Ricau, avait acheté au moyen de sa dot en numéraire des terrains agricoles autour du moulin de Laucate. Le tracé cadastral montre en effet que les moulins sont souvent confinés sur la stricte parcelle nécessaire au bâti. Nous pouvons imaginer ici une précaution patrimoniale, ou bien une stratégie de diversification dirait-on aujourd'hui. Une double activité est en effet courante chez les meuniers et peut-être même alors est-elle accélérée pour compenser la rentabilité moyenne de l'outil et préparer l'avenir.

L'association des deux énergies n'aura pas suffi à lutter. Le vent de l'Histoire des moulins à tourné. Laucate a perdu ses ailes.

 

Laucate dépouillé de ses ailes.

 

Le moulin voisin de Miqueou semble avoir eu une activité limitée. Il sera démonté en 1870 pour équiper un moulin à Landiran, en direction de Saint Clar. L'histoire du moulin de Lamarque reste à écrire.

Un certain nombre de meuniers ont cessé leur activité dans la misère, n'ayant pas su épargner, se diversifier ou évoluer. Ce n'est pas le cas ici : le fils de Baptiste Ricau, interrompant la lignée, Jean, deviendra pharmacien*.

 

 

Nous recherchons donc encore l'identité du dernier meunier de Lectoure. Probablement exerçait-il sur le Gers, à Saint Gény, Repassac ou Lamothe, l'eau et la rivière ayant conservé jusqu'au bout leur avantage concurrentiel.

L'association des énergies hydraulique et éolienne aura duré environ deux-cents ans. Deux siècles qui ont vu le développement d'une industrie locale dynamique. Les progrès techniques ont été constants, et probablement mutualisés entre les deux types de mécanique meunière, mais cependant insuffisants pour résister au bouleversement économique provoqué par l'arrivée de l'électricité. Une petite activité minotière prendra le relais. Elle sera rapidement concurrencée par la minoterie industrielle, qui ne s'installera pas à Lectoure, la ville retournant vers les métiers et les revenus de la terre, qui elle reste fidèle.

A regret, nous ne connaîtrons pas le ballet fantasque des ailes de toile blanche qui s’agitaient autrefois dans le ciel de Lectoure, disputant à quelque rapace planant au-dessus du Gers et du ruisseau des Balines, le vent où se mêle parfois d'infimes senteurs océanes.

                                                                                     ALINEAS

 

* Une pharmacie dont le mobilier et les instruments occupent aujourd'hui une salle d'exposition du musée Eugène-Camoreyt.

 

REMERCIEMENTS :

A nos amis Giusseppe et Marie-Christine Tormena, qui restaurent avec amour le moulin hydraulique de Bazin, aujourd'hui lieu-dit étonnamment "À la Castagne", un châtaignier inconnu dans ce paysage.

A Jacques Barbé qui nous a ouvert le joli moulin de Laucate et nous a aimablement documenté sur l'histoire de la lignée des meuniers Taurignac et Ricau.

 

ANNEXES :

- Contrats de construction et de taille de pierre des moulins de Bazin par Paul de Polastron 1662. Traduction que nous attribuons à Mr Ducasse de Navère.

Ces archives sont particulièrement intéressantes à plusieurs titres. Par exemple, voilà un bel exemple d'une construction réalisée avec la pierre extraite et taillée sur le site même. Ceci est bien connu mais trouve ici une illustration et sa traduction juridique.

- Liste des meuniers de Laucate. Jacques Barbé 2019.

SOURCES :

. De nombreux et merveilleux sites décrivent la vie et la technique des moulins à vent.

Celui-ci est intéressant plus particulièrement car il est proche de Lectoure, à Sainte Livrade en Lot-et-Garonne. Le recensement des moulins à vent est impressionnant.

http://memoiredelivrade.canalblog.com/archives/2016/07/29/34131212.html

. Carte de l'inventaire napoléonien : Rivals, Le meunier et le moulin, plusieurs fois cité sur ce cybercarnet https://etudesrurales.revues.org/103.

 

ILLUSTRATIONS :

- La photo titre nous a été aimablement prêtée par Jacques Barbé. Elle est extraite d'une très belle série à admirer ici :

https://chambre-photographique.blogspot.com/2016/12/le-moulin-de-bazin.html

- Carte postale Cassel : collection particulière.

- Mouline de Bazin : © Gaëlle Prost, service Inventaire du Patrimoine - Mairie de Lectoure.

http://patrimoines.laregion.fr/fr/rechercher/recherche-base-de-donnees/index.html?notice=IA32001094

- Moulin à vent sur ciel bleu et Vallon de Manirac sous la neige : © Michel Salanié

- Photos archives : Laucate sans ses ailes et Baptiste Ricau en famille : © Famille Barbé.

- Deux moulins à eau et une écluse près de Singraven, Van Ruisdael (1650). Bien que la technique  hydraulique ici représentée ne soit pas usuelle en Gascogne, la perspective alignant moulin à eau et moulin à vent, perché sur la colline auprès du clocher du village, illustre parfaitement notre propos.

 

 

 

 

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Publié le 1 Février 2019

LE CHEF D’ŒUVRE

D’HOMO SAPIENS

 

Si l’âme du moulin est le meunier, la roue en est le cœur. Pas la meule, non, sujet encore lointain dans la progression patiente de nos alinéas et vague masse enfouie au tréfonds de la roche, avant que le meulier ne se décide à la dégager au burin. Non, nous parlons de la roue de bois et de métal, rouet ou rodet, roue à aubes, qui ébranlera la lourde pierre à moudre. Cette merveilleuse invention humaine, sans doute la plus importante dans l’Histoire du développement économique de l’humanité. L’outil qui nous semble si commun, si évident, au point de passer inaperçu, la pièce maîtresse qui fait encore aujourd'hui le lien entre l’eau, l’air, et le travail industriel, qui capte l’énergie des éléments naturels et la transforme en puissance mécanique, qui actionne, soulève, propulse, démultiplie, répète le geste à l’infini. La roue qui est l’auxiliaire soumis, disponible et fidèle de l’homme industrieux, homo sapiens technologicus.

De par la taille réduite des moulins de nos campagnes et du fait de l’exclusivité des énergies naturelles, la meunerie traditionnelle peut sembler être le modèle parfait d’une activité respectueuse de l’environnement, une écologie avant l’avènement des partis politiques. Un éden d’industrie ? Écologique si l’on veut, mais rien de moins naturel, car le cercle parfait, filaire et rigide, n’existe pas dans la nature. La roue simple est une invention ab nihilo. La roue du moulin est probablement sa fille ou sa cousine.

- Allons Alinéas, tu ne vas tout de même pas nous raconter le jour J, la genèse, l'instant antique de cette découverte ?

- Si, je tente le coup...

 

 

...Il n'était pas conscient de l’importance de son invention, ce héros qui a exposé, par hasard, pour la première fois une roue à la force d'un cours d'eau. Il ne pouvait pas savoir où nous mènerait cette course folle... Tiens, je l'imagine le maladroit, interloqué, observant son char, accidenté, retourné dans le ruisseau, dont l’une des roues, immergée, entraîna la seconde dans un mouvement continu et régulier. En quelque sorte, la tarte tatin du moulin à eau.

Trêve de plaisanterie -quoique- l’image des deux roues et de l’essieu est intéressante car elle figure bien le mécanisme du moulin gascon.

En effet, contrairement à l’idée que l’on s’en fait en général, historiquement, en Occitanie, c’est-à-dire dans le tiers sud de la France, la roue à aubes, extérieure et tournant verticalement dans la chute d’eau, comme l’ont représentée systématiquement les peintres pendant des siècles, est très rare. Non, chez nous, la roue, dite à cuillères, est suspendue, à plat, à l’intérieur du bâti. A l’abri des regards. Il n’y a ni engrenage, ni renvoi d’angle, comme il est nécessaire pour convertir le mouvement de l'axe horizontal de la roue à aubes sur un deuxième axe installé verticalement. Dans le système occitan, comme il apparaît sur notre schéma, un axe unique relie directement la roue à la meule tournante installée au-dessus.

La seule explication à cette répartition en France, roue à aubes au nord / roue à cuillères au sud, est la tradition orale des générations de meuniers et de charpentiers précisément. La langue d’oïl aurait véhiculé la technique de l’aube, la langue d’oc celle de la cuillère. Un fait culturel.

Le système à roue horizontale, est historiquement le premier décrit par les textes antiques. Il était utilisé en Illyrie (actuelle Croatie) plusieurs siècles avant l’ère chrétienne et bien avant l’invention de l’aube, cette fois par les romains.

L’un des avantages de cette disposition horizontale et de l’entraînement direct, est la simplicité mécanique du système, toute relative cependant. Pas d’engrenage, pas de mécano.

Par contre la roue à cuillères est hautement plus élaborée que la roue à aubes sur le plan de la conception et de la fabrication. Du grand art. Un travail d’ébéniste à l’origine, complété progressivement par celui du forgeron. Un assemblage complexe, composite de variétés de bois nobles choisies chacune pour ses propriétés spécifiques, d’une grande précision et d’une solidité à toute épreuve. Le puissant flux du canon à eau d’un côté, le poids considérable et l'inertie de la meule tournante au-dessus. Les tensions sont extrêmes. Il faut que l’outil soit parfait pour que le mouvement de la machinerie soit continu et régulier.

Je n'ai pas choisi la vidéo ci-dessous pour son esthétique mais parce qu'elle illustre parfaitement le travail du rouet suspendu à son axe, la puissance obtenue et l'ambiance qui règne dans la salle de la roue. On vous le disait, ce n'est pas un petit coin tranquille.

 

La roue à cuillères est à l’origine des turbines employées aujourd’hui dans les domaines de la production d’électricité, y compris nucléaire, ou dans le transport aérien, excusez du peu ! Entre temps bien sûr, la puissance des cours d'eau et du vent a été remplacée, très largement, par celle des énergies fossiles, charbon, pétrole et atome.

 

J'arrête ici mon exposé car je sens bien que je perds quelques lecteurs sensibles, qui trouvent que la roue de ce moulin bucolique a bien mal tourné.

                                                                                ALINEAS

 

Pas de roue à aubes en facade. L'eau passe sous la bâtisse où le rouet se cache.

 

 

PS. Heureusement, il y a dans nos Pyrénées et en Dordogne, qui n'est pas gasconne d'accord, mais bien occitane, quelques roues à aubes qui nous donneront l'occasion d'évoquer une fois prochaine, le mécanisme qui fait du moulin à eau un spectacle animé, lumineux et réjouissant.

 

DOCUMENTATION :

Il existe un grand nombre de sites, blogs, ouvrages... disponibles sur le web. Alors, je propose pour faire simple: Le moulin à rodet de wikipédia ! https://fr.wikipedia.org/wiki/Moulin_%C3%A0_rodet

Et aussi Le moulin hydraulique, toujours chez wiki : https://fr.wikipedia.org/wiki/Moteur_hydraulique

ILLUSTRATIONS :

- Oenomaos et Myrtilos. Bas-relief Grèce antique. Vous pouvez vérifier, le char s'est bien retrouvé roues en l'air. Mais c'était un sabotage. Histoire compliquée, mythologie grecque...

Photo Haiduc - Metropolitan Museum of Art NY - Wiki.

- Schéma J. Nuet-Badia

- Photo du rouet http://Par Castanet — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1589949

- Carte Rivals, Le meunier et le moulin, déjà cité sur ce cybercarnet https://etudesrurales.revues.org/103, la bible en la matière.

- Photos EDF et Airbus

- Moulin de Cajarc à Cordes. Courtesy https://www.moulindecajarc.com/

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 13 Juin 2018

 

On a écrit, en miniatures, l’Histoire des grandes batailles, celle des cathédrales et celle des châteaux. Il fallait raconter celle des moulins qui sont au cœur de l’aventure de l'humanité.

 

Roue de carrier

 

A Luzech dans le département du Lot, à 15 km à l’ouest de Cahors, se trouve ce qui se fait de mieux en matière de communication sur les moulins. Ils y sont tous : à eau, à vent, mus par la force humaine ou animale, du monde entier, de Hollande jusqu’en Grèce, de Bretagne jusqu’au Vietnam, une incroyable collection de très belles reproductions miniatures animées pour comprendre, admirer, toucher et expérimenter les outils, les principes physiques de la force et du mouvement, du travail mécanique, des énergies propres et durables, tout cela conçu et exposé de façon très claire, pédagogique et ludique. Un travail considérable à la mémoire du génie et du labeur humain dans tous les domaines: agriculture, production alimentaire, bâtiment, artisanat et industrie...

 

Ce lieu est né de la passion d’un homme, Jean Rogier, et de son talent pour miniaturiser les techniques de captage de l'énergie des éléments, eau et vent, sa concentration et sa transformation en instruments de travail au service de l’homme. Il est une sorte d’Hergé qui ne s’arrêterait pas au dessin mais fabriquerait le décor de ses histoires. Il est un formidable passeur de patrimoine et de savoir.

 

Moulin d'irrigation - Pays-Bas


Aujourd’hui toute une équipe de bénévoles s'affaire à développer la thématique, accueillir le public, animer des ateliers pédagogiques dans ce musée souvent remarqué dans les médias et auquel la petite ville de Luzech a su offrir un espace adapté dans ce beau décor de la basse vallée du Lot. Un des musées les plus originaux et prometteurs de notre région.

 

Un peu de travail perso devant un moulin portugais orientable au vent

 

Pour les parents, les grands-parents, les enseignants, la Planète des Moulins sera une occasion idéale de balade.

 

Devant un moulin à nef, "parlons technique un peu tous les deux!"

 

Mais attention les enfants, surveillez-les de près ; les adultes risquent bien de se laisser très vite captiver par cette aventure…

                                                                      ALINEAS

 

* Des limites d’âge qui peuvent être évidemment repoussées…

 

La Planète des Moulins
144 Quai Émile Gironde
46140 LUZECH
 
Tél. 06 80 83 24 24
      05 65 31 22 59
 
laplanetedesmoulins@orange.fr
 
 
Photos:
- ©  La Planète des Moulins
- Michel Salanié
 
Vidéo:
Média46.TV
 
 
 
 

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Publié le 13 Avril 2018

La France est parcourue par un fantastique réseau de 525 000 kilomètres de cours d’eau, fleuves, rivières et torrents. Soit plus de 13 fois le tour de la planète ! On estime qu’à l’apogée de l’industrie meunière, plus de 100 000 moulins exploitaient la force motrice de cette gigantesque réserve d’énergie. Soit 800 à 1200 par département. Le record de concentration est attribué à la Bonnette, une rivière affluente de l’Aveyron, du côté de Caylus en Quercy, où ont été installés jusqu’à 32 moulins sur 26 kilomètres ! La documentation ne nous dit pas si celui qui a arpenté le réseau hydraulique national pour dresser ce tableau a pris en compte les ruisseaux secondaires parmi lesquels ceux de Lectoure qui nous intéressent au premier chef, les Balines, Bournaca, Foissin. Sur le dernier par exemple, nous recensons 4 moulins sur 3,7 kilomètres. La capitale de la vicomté de Lomagne, devenue place forte de la maison d’Armagnac, évêché de surcroît, avec ses 5 000 habitants à nourrir au Moyen Âge, exigeait une dizaine de meules meunières à portée de remparts, et aussi des moulins à huile, des foulons à tissu… A cette époque, la zone industrielle, c’est ici, au bord du Saint Jourdain.

Mais si le moulin est réputé pour avoir libéré l’homme (et la femme, oui bien sûr !) de tâches lourdes et répétitives, son installation a nécessité un effort à la mesure des éléments. Car le relief est par nature pentu, les berges sont gorgées d’eau et mouvantes, la végétation exubérante.

Nous avons déjà posé comme base [ici] l’intérêt de disposer, à proximité du projet de construction, de la matière première, de la bonne pierre et du bois de charpente, dont la bâtisse sera gourmande.

L’eau, quant à elle, serait une évidence ? Et la meule une affaire qui tournera ensuite toute seule, par la magie de l’hydraulique ? Que nenni. L’énergie restituée n’est jamais gratuite. La tâche sera immense.

 

Le moulin de Roques à Astaffort, et son barrage sur le Gers.

Sur un cours d’eau important, comme un fleuve ou une rivière, l’adduction d’eau sera obtenue par la construction d’un barrage ou d’un canal d’amenée, d’un bief, un ouvrage sur lequel le moulin accrochera ses fondations et s’avancera prudemment, en saillie. Ici, l’art de l’ingénieur consistera à diviser le flux généreusement offert par la nature pour le dimensionner à la capacité du bâtiment projeté qu’il faut en outre protéger, par un enchaînement de dérivations, d’écluses et de déversoirs.

Mais sur les timides petits ruisseaux adjacents, il en va différemment. Particulièrement en Gascogne où la pluviométrie est très irrégulière. Ici le problème du moulin ne sera pas le trop-plein d’eau mais au contraire sa rareté et donc sa collecte et sa concentration. Le système féodal, par recherche d’autarcie, a conduit à la multiplication de moulins de taille réduite. Une fois le bâtiment posé là, au cœur du domaine agricole, le travail consistera à aller chercher la ressource, parfois très loin. L’effort sera dans ce domaine infini et admirable. Il faudra successivement faciliter le surgissement de l’eau, la conduire, la stocker, l’élever au niveau requis, la lâcher avec mesure et précision, enfin l’évacuer. Amener de l’eau à un moulin. À la Mouline de Belin par exemple.

 

Pendant cinq siècles, par tout temps, ce bonhomme besogneux, trempé dans ses misérables chausses, moine ou serf à l'origine, puis au fil des siècles, pauvre journalier, tenancier honorant sa corvée, ou garçon meunier enfin, pour assurer une circulation de l’eau, rapide, régulière, sans perte, devra curer inlassablement les fossés et les canaux, défricher les berges, relever les talus, rebâtir les murs de soutènement. Un travail de fourmi, exténuant, toujours à recommencer. Le père-abbé, le seigneur, le maître-meunier y veillent certes, mais avec eux et pour eux, des générations de travailleurs obscurs ont assuré l’approvisionnement du moulin en eau. Sans cela, on le constate aujourd’hui, après quelques années d’abandon, les lieux se couvrent de taillis, les abords deviennent marécageux, les retenues et les canaux disparaissent sous les sédiments déposés par les crues. Ici plus qu’ailleurs la nature libérée reprend ses droits.

Tout d’abord, voyons d’où vient notre eau. La Mouline de Belin n’est pas arrivée sur ce minuscule petit ruisseau et précisément à cet endroit sans raison. Cinq sources relativement abondantes et régulières alimentent le cours d’eau. Le plan que voici est parlant.

Pour visualiser en grand, clic droit sur le plan et [afficher l'image]

A l’origine, il est probable que ces sources devaient appartenir au même domaine. S’il s’agit des Templiers, ce que nous croyons, la règle de Saint Benoît précisait que le monastère devait être construit de manière à ce que l’eau, le moulin, le jardin soient dans l’enceinte pour que les moines ne soient pas forcés de se répandre à l’extérieur, ce qui ne convient nullement à leur âme… (ut non sit necessitas monachis vagandi foris, quia omnino non expedit animabus eorum).

Pour que l’eau sourde le plus librement possible, l’endroit est dégagé, les arbres écartés et la pente soigneusement tracée et entretenue. Progressivement, les sources seront bâties, couvertes et deviendront les fontaines que les lectourois connaissent, certaine, Saint Michel en l’occurrence, étant considérée encore aujourd’hui offrir une eau salutaire, ce qui devait laisser le meunier de marbre. Lorsque le domaine sera démembré, autour du 15ième siècle, la perte de la maîtrise des sources sera sans doute l’une des causes de la désaffectation du moulin.

La fontaine de Charron

Sur le cours d’eau, aux endroits où le terrain est en surplomb et risque de glisser par l’effet des crues, des murs de soutènement particulièrement forts seront dressés : fondations profondes, moellons de très grosse dimension, drains… Un travail titanesque réalisé à mains nues par des équipes de manœuvres sous la direction de maîtres bâtisseurs. Ce que l’on appelle aujourd’hui en travaux publics des « ouvrages cyclopéens », qui seraient à présent réalisés sans peine ou presque, à coups de pelles mécaniques, de bulldozers et de camions-toupie béton.

Vestige d'un mur de soutènement en aval de la Mouline de Belin

L’entretien des fossés d’écoulement depuis les sources et du lit du ruisseau lui-même sera prioritaire. Au vu de la longueur du réseau, on peut estimer que deux ouvriers sont affectés en permanence à cette tâche sisyphéenne. Houe, panier et serpette à la main.

Il faudra également lutter contre l’érosion. A titre d’illustration, au 16ième siècle, lorsque l'église et la noblesse cèderont l’exploitation des moulins à des artisans, meuniers de métier, les contrats de location feront obligation aux preneurs de remonter le limon, à chaque printemps, de l’aval vers l’amont, l'unité de mesure étant la charrette (!), à la fois pour maintenir le niveau des terres autour du site et pour ne pas gêner le fonctionnement des moulins situés en contrebas car de nombreux procès de voisinage sont intentés.

Enfin autour du moulin. Puisque le débit naturel du ruisseau ne permet pas à lui seul de faire tourner la meule, en profitant de la disposition naturelle du terrain, il faudra aménager une retenue (encore un joli chantier !) qui emmagasinera le potentiel suffisant pour actionner le mécanisme meunier pendant… un certain temps. Quelques sacs seulement de céréales passeront entre les deux pierres. Et puis on s’arrêtera en attendant que la réserve d’eau se reconstitue. Foin des 3X8 heures ! Encore une explication à l’obsolescence de ces petits moulins au bénéfice des « usines » installées sur le Gers et capables de tourner sans discontinuer,  au rythme du défilé des mulets du pays.

La retenue est implantée au niveau nécessaire pour donner la puissance voulue ; ce sont des calculs savants que maîtrisent parfaitement les ingénieurs des congrégations monastiques. S'il y a surplus d’eau affluant dans la retenue en cas de crue, celle-ci sera évacuée dans le lit du ruisseau par un déversoir, contournant ainsi le moulin. L’eau nécessaire au mécanisme sera conduite dans un puits disposé devant l'arche d'entrée du flux dans le moulin.

L'unique vestige du système hydraulique sur le bâti de la mouline de Belin: l'arche d'entrée de l'eau dans laquelle a malheureusement été insérée une porte lorsque la salle du rouet a été transformée en étable.

Dans ce puits est installé un conduit, le canon à eau, qui projettera le flux puissant sur la roue en bois, appelée rouet, elle-même reliée à la meule, mais ceci sera une autre histoire*.

Après avoir fait tourner le rouet, l’eau ressort du moulin par une arche dite de défuite et regagne le ruisseau en contrebas.

A la Mouline de Belin, moulin défensif [voir ici], une douve passe au pied de la porte d’accès équipée d’une passerelle, escamotable en cas de danger. Le moulin est donc entièrement entouré d’eau. Comme elle n’est pas très abondante, en cas d’attaque les écluses du déversoir et de la douve seront grandes ouvertes et la base de la bâtisse sera ainsi entièrement inondée. On espère que les assaillants se laisseront impressionner par ce dispositif. En tout cas cela donnera le temps de sonner l’alerte et d’attendre de l’aide de la citadelle voisine.

On le voit donc bien, un travail considérable incombe au maître des lieux et à ses servants pour « amener de l’eau à son moulin ». Aujourd’hui, en français, cette expression commune signifie, de façon imagée, que l’on apporte un argument à quelqu’un dans un dialogue, à l’occasion d’une controverse, au cours d’un exposé, pour étayer une thèse. Les dictionnaires assurent évidemment que cela remonte à ce temps que nous décrivons où l’eau qui parvenait au moulin représentait un « avantage » pour le meunier. Certes, mais à présent que nous avons fait ce rapide tour des moyens considérables à mettre en œuvre, il nous apparaît que l’origine de l’expression est plus complexe et plus signifiante. Le moulin nécessite en amont un gros travail, une conjugaison d’efforts et d’énergie. On pourrait dire également que les petites sources font les gros ruisseaux et faire remarquer que l’on amène souvent de l’eau au moulin d’un interlocuteur par un argument de dernière minute, que l’on présente comme un apport déterminant. Au bon endroit, au bon moment.

Alors, actionnant la trappe qui commande le canon à eau, le maître-meunier libère le flux rugissant et met en branle la lourde et bruyante mécanique de ses meules. Les eaux rassemblées patiemment en amont s’engouffrent dans la gueule du moulin, sombre et gourmande, grande ouverte comme celle de Gargantua naissant tout habillé du ventre de sa mère et réclamant « A boire, donnez-moi à boire ! ».

                                                                    ALINEAS

 

* Effectivement, dans le midi de la France, la quasi-totalité des moulins hydrauliques sont équipés de rouets disposés à plat, à l'intérieur du bâtiment et non pas d’aubes, verticales et extérieures comme on pourrait le croire parce que les illustrateurs ont trouvé plus explicite de les représenter ainsi.  Nous y reviendrons.

ILLUSTRATIONS:

- Ci-dessus, la "gueule" du moulin de Gô dans la Mayenne. Bel exemple d'une rénovation par une association de passionnés. http://www.moulindego.com/

- Photos et schémas: M. Salanié

La cascade de la photo-titre est celle de la mouline de Roque, en aval de la mouline de Belin.

- Vue satellitaire du moulin de Roques à Astaffort (47): Google Maps

- Plan des 5 sources sur la base d'un plan Google Maps

- Mois de janvier du calendrier du Rustican, 1306. Pietro de Crescenzi. On a supposé qu'il s'agissait d'une représentation d'extraction de l'argile. Mais il peut aussi s'agir de l'entretien des berges du ruisseau. Et Alinéas veut y voir évidemment Lectoure en fond de décor.

DOCUMENTATION:

Pour les amateurs de vulgarisation technique illustrée, un magnifique ouvrage: Du moulin à l'usine textile, David Macaulay, Bibliothèque de l'école des loisirs, 1977.

En particulier, voir ici l'illustration de la technique de creusement du bief:

https://leconschoses.blogspot.fr/2013/12/du-moulin-eau-lusine-textile-david.html

 

 

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Publié le 29 Septembre 2017

UN PETİT COİN Sİ TRANQUİLLE

 

Un petit moulin comme autrefois, blotti dans un vallon à l’atmosphère bucolique. Le rythme reposant du mouvement de la roue à aubes dont le cliquetis contraste joliment avec le bruissement de la chute d’eau. Une bergère et son galant, des lavandières bavardant joyeusement, un groupe de promeneurs endimanchés venus du bourg voisin, un bouquet d’ombrelles colorées, une calèche… Oui bien sûr, c’est un grand classique de notre imaginaire, de notre quête incessante du paradis perdu. Cliché alimenté par le talent des grands peintres, de la Renaissance, de l’école hollandaise et des impressionnistes, romantisme à peine tempéré du réalisme de Gustave Courbet.

 

Et bien bonnes gens, abandonnez là vos illusions! De tout temps, le moulin en activité est un lieu dangereux, rude et bruyant. Au Moyen-Âge, époque du développement de la meunerie, il est conçu, bâti et organisé comme une place forte. Cela peut paraître surprenant. Que peut-on avoir à défendre ? Quelques sacs de farine ? La cassette du meunier ? L’histoire qui suit va nous éclairer.

 

                     " Les moulins du pays fournissaient

toute la subsistance des  troupes espagnoles; plusieurs avaient été brûlés mais ces premières expéditions n’avaient pas suffi à épuiser les ressources de l’ennemi. Le plus important, le moulin d’Auriol,

assurait à lui seul le pain de l’empereur, de sa maison et des six mille vieux routiers attachés à sa personne.

Trois hommes connaissant le pays sont désignés pour conduire au milieu des montagnes, de nuit, cent-vingt Gascons de la compagnie du Sénéchal de Toulouse et leur officier jusqu’à leur objectif.

Aux portes de la ville, ceinte de hautes murailles, la troupe rencontre quelques hommes sans armes ; une seule sentinelle garde l’entrée du moulin. « Qui vive ? » s’écrie-t-elle. « Espagne », répond le Gascon, imperturbable. Mais le mot de passe est « Impero »; la sentinelle tire dans la nuit mais personne n’est touché. Heureusement, la charge de l’arquebuse étant faible, la détonation est sourde. La garnison impériale continue miraculeusement de dormir profondément. Les officiers gascons profitent de ce calme confiant et pénètrent dans le moulin où sont logés soixante hommes. Les soldats royaux frappent alors à coups redoublés sur les impériaux surpris, pendant que leur chef, tirant parti

du trouble, fait grimper une partie de ses hommes sur la couverture du moulin, et par les brèches du toit, crible d’arquebusades les gardes réfugiés dans les combles et pris ainsi entre deux feux. Saisis de panique ceux qui ne sont pas passés au fil de l’épée, se jettent à l’eau par les fenêtres. Malgré le plan formé à distance, l’attaque est exécutée avec une rapidité vertigineuse: en quelques instants, les défenseurs sont exécutés, les meules sont roulées à l’eau, le moulin est la proie des flammes. Pendant cet assaut, un officier garde les portes de la ville et empêche les habitants de sortir pour appeler les secours, l’armée étant répartie à l’extérieur. Cependant l’alarme est donnée et « les arquebusades tomboint fort espaisses comme de pluye » nous dit l’acteur et témoin de l’évènement. La retraite devient pénible : il faut s’engager dans des voies détournées afin d’éviter la cavalerie ennemie qui accourt.

 

C’est un triomphe. Le succès de l’entreprise compromet gravement la subsistance des ennemis. La perte du moulin d’Auriol réduisait le camp impérial « à manger du blé pilé à la turque » et rapidement, la disette fit son œuvre. L’armée de Charles-Quint dut battre en retraite et reprenait, le long de la mer, la route des Alpes, vers l’Italie laissant en Provence plus de vingt-mille morts,

                                 le prix de plusieurs batailles."

 

 

Le récit que voilà est un témoignage historique précieux qui fait apparaître clairement l’importance stratégique du moulin.

 

 

L’évènement a eu lieu en 1534, dans une Provence investie par les armées de Charles Quint. Le triomphe de l’assaut du moulin d’Auriol est celui de Blaise de Monluc, alors jeune officier, le militaire gascon ayant servi cinq rois, dont François 1er en l’occurrence à la date de cette affaire.

L’épisode que Monluc relate lui-même dans ses mémoires est une leçon d’Histoire particulièrement vivante et explicite.

 

Mais revenons à notre moulin médiéval, deux siècles auparavant. La guerre faisant rage de façon quasiment constante, les moulins étaient nécessairement bâtis selon les règles de l’architecture militaire.

 

Moulin de La Salle à Cleyrac en Gironde. Moulin ou château fort ?!

 

Moulin de Bagas sur le Dropt en Gironde. De magnifiques échauguettes d'angles.

 

Moulin de Blasimon en Gironde. Un chemin de ronde en encorbellement.

 

Il faut se resituer dans le cadre du système féodal. Le moulin appartient au domaine du seigneur éminent, ou bien celui de ses vassaux, parents, capitaines et autres chevaliers auxquels l’emplacement a été concédé, en remerciement de leurs services ou pour calmer leurs ardeurs et leurs prétentions, moyennant hommage et finances toutefois. Au domaine seigneurial ou au fief vassal sont attachés un certain nombre de droits économiques et en particulier, concernant le moulin, droit de mouture et droit de passage sur le cours d’eau. Le propriétaire exigera de ses serfs qu’ils apportent leur blé au moulin seigneurial, comme ils devront faire cuire leur pain au four banal. Pour affirmer son autorité, et prélever le prix de son droit, le maître des lieux construira un bâtiment militaire, qui pourra être associé à une tour péagère, abritant parfois son logis pour les moulins les plus nobles et toujours la garnison de quelques-uns de ses gens d’armes.

 

A côté de cette fonction économique du bâtiment, apparaît une double justification à sa fortification, dans le cadre de l’organisation collective.

D’une part, le moulin participant à l’approvisionnement de la cité, plutôt que de monter à l’assaut des remparts, un ennemi peut se limiter à la neutralisation des moulins avoisinants et affamer en quelques jours, clergé, troupe et population réfugiés derrière les remparts du castelnau autour de leur seigneur, protecteur mais impuissant. Il faut donc défendre cette pièce maîtresse du système d’approvisionnement urbain.

D’autre part, le moulin est, par nature, un lieu de passage : digue, gué ou pont. Le moulin joue alors le rôle de tour de contrôle, de poste avancé qui pourra sonner l’alarme.

Une fonction et un emplacement tout à fait stratégiques donc qui justifient que le moulin soit conçu, à cette époque particulièrement troublée, selon les règles de l’architecture militaire. Ponts levis, archères, mâchicoulis, échauguettes… Comme la maison forte citadine, dont le modèle est aujourd’hui à Lectoure la tour d’Albinhac, comme la salle, en campagne, le moulin médiéval se dote des appareils défensifs que l’on attribue plus spontanément aux châteaux forts et, localement, aux châteaux dits « gascons ».

 

Le moulin fort peut être comparé au donjon, dont chaque étage a sa fonction propre dans l’organisation défensive. Pas d’escalier, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur pour ne pas faciliter le passage des assaillants. Est-ce depuis ce temps-là que l’on parle d’échelle meunière ? Le soir venu ou en cas d’agression, chacun se retranchera à son niveau en retirant l’échelle.

 

Pour schématiser, choisissons un moulin à 4 niveaux.

 

Au niveau 0, c'est-à-dire dans la salle de la roue (nous reviendrons bientôt sur le mécanisme des moulins médiévaux où le rouet est logé dans le bâti et non pas, comme une roue à aubes, à l’extérieur) aucune fenêtre, et une porte étroite -il en faut bien une- qui sera surveillée depuis l’étage supérieur par une guérite ou par une coursive posée sur une rangée de corbeaux. Le plus souvent, le moulin est totalement ceint d’eau. Le ruisseau d’un côté, un canal de l’autre, la retenue d’eau en amont. En cas d’attaque, les écluses sont grand ouvertes et, sous l’effet chasse d’eau, les assaillants sont empêchés d’approcher. Bien sûr le rouet en bois est une des pièces essentielles au fonctionnement du moulin et il faut empêcher sa destruction par l’assaillant. Autre danger, qu’un feu allumé à ce niveau suffise à l’ennemi pour détruire le bâtiment sans même avoir à affronter les défenseurs logés plus haut.

 

A l’étage supérieur, celui de la meule, également très précieuse, un pont levis ou une passerelle amovible permettent de défendre la porte d’entrée principale. Peu d’ouvertures mais des archères.

 

Au dessus, l’étage d’habitation qui peut, du fait de son élévation, comporter des fenêtres, avec moins de risque.

 

Enfin sur notre schéma, exécuté pour la démonstration mais sans doute très proche de la réalité de notre Mouline de Belin à l'origine, un hourd sous la pente de la toiture. La charpente est posée en débordement sur le bâti et une ceinture basse,  faite parfois simplement de torchis et de pans de bois. Doté de mâchicoulis et de trappes qui permettent aux guetteurs armés d’arcs ou d’arbalètes de tirer sur les assaillants, ce dernier étage donne au moulin médiéval cette apparence guerrière caractéristique, voulue également pour impressionner, qui a progressivement disparue au fur et à mesure de la ruine et des rénovations pendant les époques qui ont suivi.

 

Car le moulin devenu bourgeois sera sorti du système défensif du domaine noble et de la ville fortifiée. Mais bruyant, industrieux, toujours sous la menace du cours d’eau, son imprévisible compagnon, il ne deviendra pas plus tranquille pour autant. Sauf dans le regard de l'artiste.

 

                                                                              ALINEAS

 

SOURCES:

 

Le récit de l'affaire du moulin d'Auriol est celui de Montluc lui-même dans ses mémoires, rapporté par le Comte de Broqua, Le Maréchal de Montluc, sa famille et son temps aux éditions Lacour, que nous avons légèrement adapté.

ILLUSTRATIONS:

- Bayard sur le pont du Garigliano (1503) par Philippoteaux

- Le sac de Rome par les armées de Charles Quint (1527) par Van Heemskerk. On remarquera un détail de la gravure en bas à gauche: un moulin bateau sur le Tibre est pillé par la soldatesque avant d'être probablement incendié ou abandonné au courant du fleuve.

- Chemin de ronde hourdé de la cité de Carcassonne, Dictionnaire raisonné Viollet-le-Duc de l'architecture du 11ème au 16ème siècle.

- Équipement de l'arbalétrier, Dictionnaire raisonné Viollet-le-Duc du mobilier français de l'époque carolingienne à la Renaissance.

- Photos des moulins de Gironde, La Salle, Bagas et Blasimon, archère du moulin de Piis à Bassanne: X

- Schéma M. Salanié

- Le moulin, par Courbet

 

 

 

 

                                                                 

 

                                                                            

 

 

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Publié le 11 Juin 2017

 

QUATRE PETITS MOULINS

ET PUIS S’EN VONT

 

 

Nous vous emmenons faire un petit tour des moulins à eau de Lectoure aux environs des 17ème et 18ème siècles. Le tableau de François Boucher crée l’ambiance. Il est un peu solennel avec son temple antique mais précisément, disposés dans un amphithéâtre inversé autour du promontoire nos moulins regardent la noble cité gasconne comme un décor de fond au ciel grandiose. Et puis, malgré son romantisme rococo, cette veduta à la française donne une image sans doute assez exacte de la réalité du petit moulin artisanal qui a succédé à la salle fortifiée du Moyen Âge et sera balayé par la bâtisse industrieuse des 19ème et 20ème siècles.

La scène est restituée par un ouvrage rare, dédicacé au roi Louis XIV et conservé au musée Condé de Chantilly : « Description des provinces et des villes de France », de Pierre de La Planche, 1669. Ce document est connu des amateurs de blasons car il en recense 560 dont celui de Lectoure, doté de moutons plutôt que de béliers d'ailleurs.

Rédigée par un enquêteur du guide Michelin de l’époque que l’on s’amuse à imaginer portant perruque poudrée et haut chaussé d’escarpins, la description de notre ville dans cet ouvrage est à la fois proche de nous puisque l’on reconnaît bien les lieux et si loin déjà. Jugez-en.

Le circuit des murailles est ponctué de « quantité » de tours, la ville est ouverte sur l’extérieur par deux portes, du côté Saint Gervais subsistent les vieux fossés isolant la citadelle de son faubourg, mieux encore, le pont-de-piles avec « une tour qui se ferme » (?), la (regrettée) flèche de la cathédrale réputée pour être la plus haute du royaume, 80 puits intra-muros, les chevaux qui s’abreuvent à la fontaine dont on ne dit pas qu’elle est à Diane, la dispense de l’impôt de la taille, heureux habitants…, la maison de ville avec les inscriptions romaines et, côté campagne, c’est à peine imaginable aujourd’hui, de part et d’autre du ruisseau au septentrion (càd Foissin), la vigne! Oui, je vous le redis, heureux habitants de Lectoure au Grand Siècle. Quoique…. il faudrait confirmer en goûtant de ce vin là.

Vous trouverez l’intégralité de ce superbe document dans sa forme originale en cliquant sur ce lien :

http://www.bibliotheque-conde.fr/wp-content/uploads/pdf/laplanche/2_283_284.pdf

Revenons à nos moulins. Ils ne sont pas nommés avec précision par le rédacteur. Puisqu’ils sont dits « petits », on aura tendance à ne pas y ranger la Mouline de Belin qui est, en outre, un peu retirée par rapport au périmètre de la description et, ce n'est encore qu'une supposition, est peut-être déjà désaffectée.  On s’avancera à lister, d’amont vers l’aval, le moulin des Ruisseaux, la Mouline, la Mouline de Roques et Repassac. En retrait du cours du ruisseau et peut-être actionnée par la force animale, la Mouline de Cardès, elle, son nom le laisse supposer, est probablement dédiée au travail de carderie des tissus et non pas à la mouture des céréales.

 

D’autres documents d’époque sont bien mal renseignés. Regardez-moi ce plan dit de la collection d'Anville, qui ne manque pas d'intérêt pourtant. Pas de ruisseau à Foissin ! Donc pas de moulins, mais quelques jolies bâtisses bourgeoises embellies de jardins à la française s’il vous plaît. Un plan de ville trop sec établi par un arpenteur rigoureux, assorti d’un paysage pour épater la galerie, galerie des glaces bien sûr, composé par un artiste qui ne s’est pas dérangé pour vérifier sur site ! Une cartographie qui se cherche, entre état-major et paysagisme. Dommage, nous aurions eu pour la première fois le texte et l’image.  

 

Au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime on estime en général qu’une meule pouvait approvisionner 500 personnes en bonne farine. Aux 17ème,18ème siècles la population de Lectoure étant de plus de 5000 habitants, on recherchera une dizaine de meules, un moulin établi sur le Gers pouvant en aligner plusieurs. Il faut donc aller mouldre notre blé ailleurs : au nord, Lamothe et Mouline de Bazin (photo ci-dessous sur le ruisseau de Bournaca), au sud Saint Gény. Et puis les moulins à vent, mais c’est une autre paire de meules.

Nous observerons une autre fois les moulins indiqués sur la célèbre carte de Cassini car elle nous conduira à une forte évolution dans notre décompte. La Mouline de Belin n’y sera pas plus du nombre, étant même transformée en « vacherie »! Les relevés ayant permis l’établissement de la carte de Cassini de la région d’Agen ont été effectués entre 1769 et 1778 pour une publication en 1784. La page est bien tournée, le 19ème siècle se profile et annonce les temps modernes de la meunerie.

Pour l’heure, notre balade  finit avec le site de Lamothe sur le Gers qui affiche sept siècles d'activité! Sa salle du 13ème qui a pu abriter un premier moulin, suivie de deux autres bâtiments, dont un sans doute actif pendant la période que nous évoquons brièvement, et l’exceptionnel pont-barrage du même nom. La carte postale reproduite ici représente le troisième de ces moulins, plus récent, incendié et déjà ruiné pour notre plus grand regret car ses deux tours et sa galerie en faisaient un bâtiment à l’esthétique très originale.

Voilà un patrimoine exceptionnel qui disparaît sous nos yeux, épuisé par tant d’efforts, déclassé par l'évolution technologique, par les impératifs économiques, bousculé par l'eau tout simplement.

Abandonné par ceux-là même qu’il a nourris, s’allongeant définitivement sur le lit de la rivière, le vieux moulin laisse pour toujours courir sur sa dépouille le flot à peine brassé par une digue qui veut encore tenir.

Sur les berges, la nature reprendra très vite ses droits.

ALINEAS

Sources:

- Le plan de la collection d'Anville in extenso en cliquant ici:

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8592238j.r

Les documents de recensement suivants ont été réalisés par Gaëlle Prost, Chargée de l'Inventaire du patrimoine à la Mairie de Lectoure. La photo de la Mouline de Bazin dans le corps de texte en est extraite.

- Salle de Lamothe

http://patrimoines.midipyrenees.fr/fr/rechercher/recherche-base-de-donnees/index.html?notice=IA00038846

- Pont-barrage de Lamothe

http://patrimoines.midipyrenees.fr/fr/rechercher/recherche-base-de-donnees/index.html?notice=IA32001039&tx_patrimoinesearch_pi1%5Bstate%5D=detail_simple&tx_patrimoinesearch_pi1%5Bniveau_detail%5D=N3

- Mouline de Bazin

http://patrimoines.midipyrenees.fr/fr/rechercher/recherche-base-de-donnees/index.html?notice=IA32001094

 

 

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Publié le 31 Mars 2017

« L'histoire classique a, depuis longtemps, étudié le temps des cathédrales et le temps des châteaux en oubliant le temps des moulins et des meuniers sans le travail desquels châteaux et cathédrales, villes et campagnes de France et d'Europe n'auraient été ni aussi riches ni aussi beaux... »

Claude Rivals

 

« Le moulin et le meunier (sont) au cœur des subsistances, depuis la faible « réponse des grains » des Xe-XIIe siècles jusqu'à la recherche du « multiplicateur d'abondance » à la fin du XIXe siècle ».

Cyrille Medgiche

 

Au pied de la citadelle de Lectoure, le ruisseau de Saint Jourdain n’est pas très puissant. Mais il n’est que très rarement asséché grâce à la présence, tout le long de son cours, de quatre sources qui ne tarissent pas. L’eau sourd régulièrement des profondeurs du relief. Toutefois, pour pallier aux périodes d’étiage habituelles en Gascogne à l’automne, plusieurs retenues seront creusées en amont qui permettront au moulin  de travailler quoi qu'il en soit pendant quelques heures. Une seule meule sera installée, qui tournera à la demande car le laboureur ne porte son grain qu’au fur et à mesure de ses besoins. Une chute d’eau existe, favorisée par un affleurement rocheux, une marche disposée là par la nature et polie par l’érosion. Un petit moulin de bois est installé ici depuis toujours mais chaque crue le balaye misérablement et tout est à reconstruire.

Un petit groupe de cavaliers s'est approché de la berge. Il y a là le seigneur des lieux, son clerc et le maître-maçon.

 

L’idée a muri longuement.

Le Clerc :« Monseigneur, il faut donner à votre fief son autonomie. La terre est généreuse et la récolte en céréales est abondante pourvu que Dieu nous protège des caprices du temps. Les laboureurs, vos bons bourgeois et les gens de votre maison ne peuvent parcourir des lieux pour faire moudre leurs sacs de grain aux moulins de nos voisins avec lesquels, en outre, nous sommes souvent en conflit ».

Le Seigneur :« Chacun sera tenu, par proclamation du ban, de porter son blé ici. Nous prélèverons notre part sur chaque sac de mouture. C’est notre bon droit. En outre, nous-même sommes redevable au seigneur éminent qui nous a remis ce fief. Le lieu est-il bien choisi ?».

Le Maître-maçon:« Il y a ici du bois et de la bonne pierre en abondance».

Face aux remparts de la cité, l’immense forêt de Saint-Mamet qui s’étend vers Sainte Mère et Castet Arrouy festonne le vallon de l’harmonie de verts des grands chênes de Gascogne. Le bois ne manquera pas. Il le faut car les moulins en sont gourmands, pour leur imposante charpente, pour l’étayage des digues, des chaussées et des canaux lors du terrassement, pour l’alimentation des fours, à chaux et tuilier, et également lorsque le chantier aura abouti, pour l’assemblage du mécanisme de meunerie, au cœur du projet dont discutent les trois personnages.

 

La construction des moulins voisins a montré l'exemple. Il est essentiel de disposer de la pierre sur place. Dans le cas contraire le transport rendrait le chantier particulièrement onéreux, de trois ou quatre fois le coût de la maçonnerie proprement dite. A quelques dizaines de mètres, le domaine est riche du beau calcaire blond de Lomagne. Les falaises dominent le site à portée de tailleur de pierre. La terre retirée pour l'installation des fondations, sera malaxée et servira à jointoyer pierres de taille et moellons. Le sable aussi est présent sur le plateau, par champs épars signalés par de rares châtaigniers, à Gère et Foissin. L’argile pure affleure, par couches. Voilà qui est précieux, car la grande quantité de tuiles qui couvrira le moulin sera moulée et cuite dans des fours construits sur place pour la durée du chantier.

Un banc de calcaire traverse le vallon, d’est en ouest, en arc de cercle du Couloumé jusqu'à Cardés. Il donnera à la lourde bâtisse une assise solide. Ainsi, outre la qualité de la construction, le choix de l’emplacement fera que le moulin sera encore debout des siècles plus tard.

La chute d'eau était exploitée et le site occupé depuis toujours par différents petits métiers : teinturier, potier, pêcheur… Il faudra faire déguerpir ces occupants sans titres. Ils retrouveront du travail sur place même, au service des maçons et des charpentiers qui ont besoin de main-d’œuvre. Ils reconstruiront leurs masures à proximité et par la suite ils se loueront au maître-meunier. Tout autour du moulin va se développer un hameau de familles et de métiers le desservant.

 

Le chemin qui descend à flanc de coteau depuis la porte Est de la ville est incommode, humide et de dévers. Il permettra seulement le passage des mulets bâtés de sacs de farine destinés aux gens du bourg. Les charrois les plus lourds devront longer le ruisseau jusqu’au hameau du Pont de piles au bord du Gers.

Il y a peu de cultures dans le vallon de Saint Jourdain car le terrain est accidenté et le sol gras. Mis à part l’élevage de brebis sur les prairies sèches au pied du plateau calcaire, la broussaille domine et le ruisseau est enfoui dans la végétation. Ses abords seront défrichés pour donner de l’air à l’ensemble d’aménagements et de constructions nécessaires au moulin en amont et en aval.

Il y a 800 ans. La Mouline de Belin est née.

                                                                                                                                                                                                                                       ALINEAS    

                                                                              Au pied de la citadelle, le moulin médiéval.                                        

P.S.

LA DATE DE CONSTRUCTION DU MOULIN. Nous ne connaissons pas la date précise de construction de notre vieux moulin, ni son propriétaire; celui-ci était-il seigneur de Lectoure, ordre religieux, noblesse vassalique ou aristocratie naissante? Pour les historiens qui l'ont examiné, il paraît plausible que ce bâtiment date du 13ème siècle.

Pour le contexte, en 1220, Vezian, descendant des Ducs de Gascogne, est l'un des premiers Vicomtes de Lomagne, Auvillar sur la Garonne et Lectoure sur le Gers étant ses deux places fortes. Arnaud II  est Evêque.

LES NOMS DE LIEUX. Au risque d’anachronisme mais pour que nos lecteurs lectourois y trouvent des repères toponymiques, les noms de lieux sont donnés tels que nous les connaissons aujourd’hui.

CREDIT

Photos Michel Salanié, illustrations Corpus étampois, Grandes chroniques de France, x, Michel Salanié

SOURCES

  • La construction au moyen âge

http://www.persee.fr/doc/bulmo_0007-473x_1960_num_118_4_3896

  • Ils construisent un château fort :

http://www.guedelon.fr

  • Le Moulin et le meunier. Mille ans de meunerie en France et en Europe

https://etudesrurales.revues.org/103

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