La guerre des escargots - Satire.
Publié le 2 Décembre 2025
Décembre est le mois du conte sur ce carnet. Bladé, Durrieux, Pertuzé y ont contribué de leur imaginaire. Et Alinéas lui-même.
Cette année, fi des princesses belles comme le jour, des mules qui raisonnent et des poules qui pondent des œufs d'or. Ici les protagonistes sont les Lectourois eux-mêmes, les gens du cru. Qui ne sont pas à leur avantage dans cette fantaisie littéraire. Mentalité d'assiégés, déformation des bruits de trottoirs, paranoïa ambiante, méconnaissance par le bourgeois de son environnement rural immédiat... Évidemment, toute ressemblance avec notre charmante ville de nos jours serait tout à fait fortuite. Il faut considérer que ce texte date de l'époque dramatique des guerres de religion où la douce Lomagne était disputée violemment par les deux camps, sujets du pape de Rome d'un côté, huguenots partisans de Jeanne et Henri de Navarre de l'autre.
Ce texte est connu des vieux Lectourois (à leur intention, ci-dessous accès à l'original en gascon), mais il faut bien affranchir les jeunes. Et les néos... Les pèlerins de Saint-Jacques eux-mêmes qui reçoivent ce carnet feront le rapprochement avec leur cheminement lent et douloureux sur la côte du cimetière Saint-Gervais, leur coquille sur le dos, parfois sous l'averse qui, pour cette espèce en transit, n'est pas une manne céleste. Passée la Croix-Rouge, sont-ils accueillis plus chaleureusement derrière les remparts ?
La Guerre des escargots est attribuée à Jean-Géraud Dastros, dont nous ferons le portrait bientôt, ou bien à un certain Darquier, le doute persiste, tous deux curés de Saint-Clar à la fin du 16ième siècle, Lectoure ayant toujours provoqué chez ses voisins quelque moquerie jalouse. La meilleure réponse sera d'en rire nous-mêmes.
Alinéas
Petit glossaire : escargot se dit " limac " en gascon lectourois. Graphie maintenue pour la rime dans ce texte originellement en gascon et traduit par Alcée Durrieux, en français et en vers. Très belle double gymnastique linguistique en l'occurrence.
/image%2F2233294%2F20251122%2Fob_1e4345_titre-escargots-b.jpg)
/image%2F2233294%2F20251122%2Fob_80e62a_escargot-b.png)
Le Jeudi saint passé, à dix heures du soir,
Lorsque les Lectourois éteignaient leur bougeoir,
On entendit soudain dans la ville fermée
Retentir des cloches la voix sombre, alarmée :
Et chacun se hâta de quitter sa maison,
Chargé de pistolets et d'armes à foison,
Comme Preux décidés à terrifier la terre,
En déclarant encore aux Huguenots la guerre.
Qui vive ! Qui va là ! Où sont les ennemis ?
Tuons-les tous d'abord, pour commencer : amis,
Courage, défendons notre vaillante ville,
Tuons, tuons encor, fussent-ils trente-mille !
Avides de nos biens, ces Huguenots affreux
Veulent les prendre, et puis les partager entre eux ;
Que chacun s'organise en ordre de bataille,
Et courons écraser cette vile canaille.
Où se cachent-ils donc !!! où sont ces gredins ?
Cherchons un peu partout, jusques dans nos jardins.
Tous couraient, l’œil au guet, dans un trouble indicible :
Pourquoi me direz-vous ? C'était vraiment risible.
Les magistrats d'abord, puis bourgeois et marchands
Venaient, suivis d'un tas de braves artisans,
Armés de pied en cap, de couteaux, de serpettes,
De fléaux, de bâtons, et d'autres amusettes.
Les femmes portaient lampe, et cendre en leur sabots
Pour aveugler d'un coup ces chines de Huguenots.
/image%2F2233294%2F20251123%2Fob_9f5e0a_foule.png)
L'un d'eux osa pourtant parler avec sagesse :
Essayant de calmer cerveaux en détresse,
Il dit : Pourquoi ces peurs ? en fous nous agissons;
Je ne vois que des gens cherchant des limaçons ?
/image%2F2233294%2F20251123%2Fob_e1da1f_escargots.png)
Un Jacobin troussé comme un valet de pique,
Une bêche en sa main pour tenir lieu de pique,
A demi fou, franchit la porte du couvent,
Demandant les motifs d'un pareil mouvement.
Quand il entend parler de Huguenauderie,
Son zèle est excité, plus encor sa furie.
Il rentre en son couvent aussi prompt que l'éclair,
Et hurlant comme un loup, il appelle son clerc :
Lève-toi promptement, alerte, alerte, alerte!!!
Nous sommes menacés, prévenons notre perte!...
Le premier qui ouit sa formidable voix,
S'empara vivement du manche de la croix;
Le frère Cuisinier, garçon de bonne mine,
Se saisit tout d'abord d'un couteau de cuisine,
Et l'un des marmitons pour être arrivé tard
Ne trouva, pour s'armer, qu'un méchant tranche-lard.
Le Sous-Prieur perché sur sa vieille cavale
Saisit une marmite en guise de timbale.
Le Prieur défaillant, ce soir, couchait ailleurs.
Car en paix comme en guerre il était des meilleurs.
Ainsi, bien équipés, ils vont grossir les mille
Qui s'étaient assemblés en dehors de la ville,
Indignés, et pestant contre ceux du dedans
Qui, les fermant dehors, leur semblaient trop prudents.
/image%2F2233294%2F20251123%2Fob_6c4649_silhouettes-de-moines-6846914.jpg)
D'aucuns portaient des faux à rebours emmanchées
Mais propres, ainsi que belles endimanchées.
L'aubergiste agitait son terrible hachoir
Sa femme un fouet de chiens, sa fille un dévidoir.
Le clair de lune aidant, ils étaient bien en vue.
Ainsi pour ces héros s'utilisa la nuit;
Et nul n'osa broncher pour s'aller mettre au lit.
Pour aromatiser ces différentes sauces
Les plus braves d'entre eux ch.... dans leurs chausses.
Certes ces malheureux avaient perdu le sens,
Apeurés par chercheurs de limacs innocents.
Ceux de la Cathédrale, abrités sous ses portes
N'eurent que les malheurs de coliques trop fortes.
Les braves Huguenots si vaillamment cherchés,
Ni dans trous ni dans creux ne furent dénichés;
C'est à croire vraiment que la Gent lectouroise
Perdit le sens commun dans sa grotesque noise.
Quand de telles frayeurs un peuple est convaincu
Il suffirait d'un pois pour lui boucher le c...
Les prudent Huguenots s'étant tapis sous terre,
Purent se dérober aux fureurs de la guerre.
Prisonniers par malheur, on les auraient changés
en chair à saucisses, et peut-être mangés,
Car ce noble pays compte parmi ses gloires
De ses fiers habitants les terribles mâchoires.
/image%2F2233294%2F20251123%2Fob_293351_cuisine.png)
Le groupe féminin du quartier Marcadieu
S'avance, en vrai martyr de la cause de Dieu,
Bâtons, fuseaux, chenets, chaudrons, alènes, broches,
S'agitaient dans les mains, ou débordaient des poches.
On eut cru se trouver en temps de carnaval,
Avec masques ornés pour gambader au bal.
Les chignons de travers comme paquets d'étoupes,
Le désordre absolu confondait tous les groupes;
Les propos et les cris tonnaient comme au marché,
Jamais chasse aux limacs n'avait si bien marché.
Vers la porte du nord était en sentinelle
Un malin embusqué comme porte-nouvelle.
Immobile, attentif, son œil au moindre bruit
Brillait comme œil de chat au milieu de la nuit,
Qui sans avoir rien vu que des ombres
Aux rayons de la lune éclairant des lieux sombres,
Prenant pour Huguenots les branches d'un bosquet,
Se détourne essoufflé, tire un coup de mousquet.
Au seul bruit de son feu, palissant, il voit double,
Ses genoux sont tremblants, et son cerveau se trouble;
En tombant il risqua de se rompre le cou;
Des ennemis absents il crut sentir le coup.
Par malheur il glissa dans de larges latrines,
Réservoir trop pourvu d'excédents de cuisines.
/image%2F2233294%2F20251128%2Fob_267ee0_chute.jpg)
Quand la troupe entendit l'éclat inattendu,
Elle crut son veilleur déconfit, pourfendu.
Oh! mon Dieu, quel malheur ! Ils éclatent en plaintes
Et d'une mort prochaine ils sentent les atteintes;
Il faut nous préparer, disent-ils, au combat
Sans doute, avec l'ardeur du soldat qui se bat ?
Non, mais à mériter le salut de leur âme !!!
Ils s'inclinent, pleurant, aux pieds de Notre-Dame :
Dans leur frayeur ils voient les ennemis en tas
Au lieu de braves gens ramassant des limacs !!!
Je n'en finirai pas si je voulais tout dire,
C'est à se tordre d'aise, à suffoquer de rire !
Après mille ans et plus cet exploit sans pareil
Tiendra joyeusement les rieurs en éveil.
Onc ne vit-on Château qui, de nuit, prend les armes,
Et subit, affolé, les plus chaudes alarmes,
Pour quelques ramasseurs de limaçons juchés,
Cherchant avec flambeaux sur bâtons attachés.
/image%2F2233294%2F20251125%2Fob_0bc63d_stock-vector-old-man-silhouette-vector.jpg)
Ainsi se dénoua l'horrible tragédie
Qui semblera toujours une pure folie;
Encor si limaçons paraissent aux marchés,
Bientôt les Lectourois sont aux remparts perchés.
Qu'en parfaite santé le bon Dieu nous conserve,
Et de telles terreurs à jamais nous préserve.
Ainsi soit-il.
-----------------------
Illustration de Pertuzé. Notre Lactorate illustrateur avait prévu de raconter à sa façon cet épisode burlesque de l'histoire vrai de vrai de sa ville. Il n'en a pas eu le temps. Sur son site, encore accessible sur internet, l'illustration prévue à cet effet vient à l'appui d'une autre fable, de son cru celle-ci, intitulée " L'escargot présomptueux ", que les amateurs trouveront ici.
Et pour les locuteurs gascons, voir ici la version originale de La guèrra deus limacs.
/image%2F2233294%2F20230224%2Fob_09b5b4_image-2233294-20210208-ob-f14353-lettr.jpg)