litterature

Publié le 4 Novembre 2017

LES PERDRIX DE LECTOURE 

Cette intrigue lectouroise c’est un peu « Tambouille et embrouille aux pieds des remparts ». Comme dans tout polar, il y a les bons et les méchants. Les bons : l’officier de service au château (pour une fois il ne faudra pas chercher chez les puissants) et une bonne fille qui défendra mordicus son père, accusé de crime, dont je ne vous dirai pas, pour maintenir l'intrigue en suspension aurait-on dit au Moyen Âge, dans quelle catégorie il se rangera. Et les méchants : un chanoine, qui dispense avant l’heure la justice céleste, et une cuisinière qui ne surveille pas son feu. Une belle broche de perdrix brûlée, c’est impardonnable il faut le dire.

Et bien sûr, au milieu de cette distribution des rôles aux habitants de notre bonne ville, un mort, assassiné de surcroit, aubergiste de son vivant, malheureusement ayant l’aiguillette nouée, cocu de ce fait et

finalement défenestré. Je vous rassure, il y a prescription car l’affaire se déroule en 1199. En outre la cuisine lectouroise n’est pas en cause. Nous avons interrogé l’auteur, qui est bien passé à Lectoure mais nous a confié n’y avoir pas mangé. Ouf ! Car le sujet est sensible aujourd’hui…

 

Jean d’Aillon – pseudonyme de Jean-Louis Roos – est un écrivain auteur de nombreux romans policiers historiques. Les perdrix de Lectoure est une courte nouvelle publiée initialement en accompagnement du roman Paris – 1199, puis réunie avec d’autres sous le titre L’évasion de Richard Cœur de Lion et autres aventures. Le héros, chargé de résoudre toutes ces énigmes ayant pour cadre le règne de Philippe le Bel, est Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, une sorte de Sherlock Holmes en cotte de mailles. Un gars vraiment sympathique ce Guilhem, allez disons-le, avec quelque chose de gascon: bonne chair, joyeux compagnon, aimant la castagne, plutôt rebelle et individualiste.

Pour le mettre en situation de résoudre ces énigmes à une époque tourmentée et brutale, Jean d’Aillon a tout d’abord fait subir à son héros un parcours qui lui permettra, avant la vièle et l'amour galant, d’apprendre au sein d’une compagnie de brigands de grands chemins, les fameux « écorcheurs », la ruse et le maniement de l'arbalète, de l'estoc et de la dague. Puis Guilhem passera du bon côté du gibet.

Très documenté, Jean d’Aillon nous fait découvrir, au fil de l’intrigue, un Moyen Âge vivant et sensuel. Le vêtement, la ville, l’art de la guerre et la cuisine y sont décrits avec forces couleurs, senteurs et sonorités. Il est très agréable d’avoir le sentiment d’apprendre l’Histoire en lisant une fiction.

 

La courte aventure lectouroise de Guilhem d’Ussel a pour scène principale nos chers remparts où l'auteur installe l’hôtellerie à l’enseigne de La Maison d’Elie dans laquelle vont griller les malheureuses perdrix – oui, c’est vrai, je ne m'y fais pas, ça me navre. A proximité bien sûr, la fontaine Hountélie, devenue Diane ultérieurement.

Jean d'Aillon, alias Jean-Louis Roos

En repérant les lieux, Jean-Louis Roos a dû remarquer la tannerie royale, totalement postérieure quant à elle à l’époque du récit, qui lui aura fait donner à un tanneur un rôle important et à un certain gant de cuir la fonction d’indice troublant. La cathédrale n’est pas loin bien sûr, et nous l’avons dit, le chanoine ne tient pas ici le beau rôle mais l’honneur de l'Eglise est sauf, monseigneur l’Evêque n’apparaîtra pas sur la scène. Enfin, le château à l’extrémité de la ville où l’on ira chercher l’autorité judiciaire lorsqu’il y aura mort d’homme.

Ici se situera notre seul petit correctif, l'auteur ne nous en voudra pas :

à cette époque, le château n’est pas celui du comte d’Armagnac, qui n’héritera de Lectoure qu’en 1325, mais celui du Vicomte de Lomagne. Une erreur historique – qui n’en fait pas ? – qui n’enlève rien à l’intérêt du récit.

 

Nous n’en dirons pas plus pour préserver intact le plaisir de la lecture de ces perdrix là.

 

Guilhem d’Ussel parcourt l’Europe médiévale en tout sens : Londres,

Blondel de Nesle, le luth et l'épée

Rome, Cluny, Marseille, Toulouse… Il y côtoie certains personnages ayant existé, ainsi Blondel de Nesle, seigneur et trouvère lui aussi, qui se fit reconnaître de Richard Cœur de lion en chantant une romance composée en duo avec le célèbre roi, au pied des murs de la forteresse où l’empereur Henri VI le retenait prisonnier, Trifels dans la forêt du Palatinat. Un exemple parmi d'autres des évènements et des sites historiques où Jean d'Aillon nous guide. Le sens de l'observation, l'intuition et la déduction de Guilhem d'Ussel nous captivent. Son courage et son adresse nous enchantent. Un héros donc, mais un homme qui peut également douter et avoir ses faiblesses. Sympathique, vraiment. Au cœur d'une époque où poésie et maniement des armes n'étaient pas antinomiques.

 

Il est dommage que nos remparts, et notre cuisine, n'aient pas su retenir l'auteur et le chevalier troubadour plus longtemps à Lectoure que le temps d’une nouvelle.

 

Enfin revenons à nos perdrix ! Cette histoire nous a donné envie d’en rôtir quelqu’une à la table d’hôte de la Mouline de Belin et je suis donc parti à la recherche d’une recette. Et devinez où Google m’a conduit : jusqu’au dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas ! Me voilà revenu au précédent alinéa de la rubrique Littérature !!!

Après une introduction à vous faire baver… littéralement bien sûr, le grand écrivain, qui avait réussi tout de même le morceau d’anthologie de faire inviter Porthos et d’Artagnan à la table de Louis XIV*, passe en revue une brochette de recettes de perdrix dont la plupart sont attribuées aux ennemis de notre Gascogne : à l’anglaise, à la parisienne, à la Périgueux, à la bourguignonne, à l’italienne…

 

- Et pas de perdrix à l’armagnac ?!

- Morbleu ! Nous allons devoir remédier à cela.

 

                                                                          Alinéas

Les perdrix de Lectoure - 4ième chapitre du livre L’Évasion de Richard Cœur de Lion et autres nouvelles (Flammarion, 2015)

* Voir Le Vicomte de Bragelonne

Sources:

A propos de Jean d'Aillon et de son œuvre: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_d%27Aillon

Blondel de Nesle, seigneur et trouvère: https://fr.wikipedia.org/wiki/Blondel_de_Nesle

Les perdrix du Grand dictionnaire de cuisine d'Alexandre Dumas: http://www.dumaspere.com/pages/bibliotheque/chapitrecuisine.php?lid=c1&cid=581

Illustrations:

- Les perdrix: Détail d'un vitrail au Musée national du Moyen Âge de Cluny

- Scènes médiévales, broche devant la cheminée et drame derrière les remparts: Le décaméron de Boccace, Gallica BnF

- Blondel de Nesle aux pieds du château de Trifels: J.M. Kronheim, Pictures of english history

- Scène de cuisine médiévale: Kuchenmaistrey, premier livre de cuisine allemand, Peter Wagner 1485.

 

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 21 Juillet 2017

GRAND VENT SUR

 

L’ANCIEN RÉGIME

 

L’histoire se déroule en 1779, à l’approche de la Révolution française. Le capitaine Paul est corsaire. Un pirate aux yeux de ses adversaires de marine régulière. Sa frégate, L’Indienne, armée par Louis XVI est engagée aux Amériques par les insurgés contre le royaume d’Angleterre. A l’occasion d’une escale à Lorient, le jeune comte d’Auray monte à bord et transmet au marin l’ordre ministériel de convoyer à Cayenne un certain Lusignan condamné à la déportation à perpétuité. Mais pendant la

Capitaine Paul par Lossing, US History Image Source

traversée vers l’Amérique du sud L’indienne est interceptée par un navire anglais, Le Drake. Lors de l’abordage, dont la frégate sous pavillon étoilé sortira victorieuse, Lusignan se comporte héroïquement, et Paul découvre les raisons injustes de l’exil de son prisonnier.

- Monsieur, lui dit-il, vous me raconterez ce soir votre histoire, n’est-ce pas ? Car il y a quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être infâme étant si brave ! 

Du grand Dumas.

 

Seuls les trois premiers chapitres du roman se déroulent en mer. Il ne s’agit donc pas d’un récit d’aventure, de cape et d’épée ou de pirates. Mais puisque notre Carnet d’alinéas se limite volontairement, en principe, à un périmètre raisonnable autour de Lectoure, voilà l’occasion inespérée de prendre un peu le large. Bienvenue à bord de l’Indienne au moment de sa prise en chasse par Le Drake.

 

« Pendant ce temps le vaisseau que vingt minutes auparavant avait signalé la vigie, et qui était apparu d’abord comme un point blanc à l’horizon, était devenu peu à peu une pyramide de voile et d’agrès. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et quoique aucun ordre n’eût été donné, chacun avait fait ses dispositions individuelles comme si le combat eût été décidé. Il régnait donc à bord de l’Indienne ce silence solennel et profond qui, sur un vaisseau de guerre, précède toujours les premiers ordres décisifs donnés par le capitaine. Enfin, lorsque le navire eut grandi encore pendant quelques minutes, la carène à son tour sembla sortir de l’eau comme avaient fait successivement ses voiles. On put voir alors que c’était un navire un peu plus fort de tonnage que l’Indienne et portant trente-six canons ».

 

 

Trois chapitres donc pour tracer le portrait du capitaine Paul, courageux, juste et lucide sur les hommes et le monde. Une sorte de mousquetaire des mers, sauf l’humour, absent du récit contrairement à la trilogie célèbre et qui a fait une part de son succès. Cette longue approche de l’intrigue permet au romancier de dessiner le caractère d'un homme qui va se trouver confronté aux rigidités de l’ancien régime.

 

En effet, revenu en Bretagne six mois plus tard, Paul apprend d’un vieux serviteur de son père décédé dans des conditions mystérieuses, qu’il est le fils illégitime de la Marquise d’Auray. Il est donc le demi-frère d’Emmanuel d’Auray, rencontré à Lorient. Et l’histoire se répète puisque la Marquise cache l’enfant illégitime que sa fille Marguerite a conçu hors mariage avec… Lusignan bien sûr, que l’on a voulu éloigner pour sauver l’honneur. Nombreux sont les bâtards chez Dumas. Drame familial compliqué donc, voire alambiqué à nos yeux aujourd’hui. 

Peinture sociale des mœurs aristocratiques de l’ancien régime où Dumas dénonce les conventions, les arrangements financiers et surtout l’autorité absolue des parents sur leurs enfants.

Dumas porte les idées de son temps. Mais, ses biographes l’ont souligné, petit fils d’une esclave haïtienne et d’un aristocrate, fils d’un général napoléonien, Alexandre Dumas travaillera sans cesse à faire l’amalgame d’origines qu’il ne renie pas, et de son engagement démocrate.

 

Paul s’interpose pour que l’on ne marie pas sa demi-sœur au baron de Lectoure. Voici donc notre « lectourois » entrant en scène.

 

L’homme est influent mais ruiné. De leur côté, pour retrouver leur ancien rang à la cour du roi, Emmanuel d’Auray et sa mère, la Marquise, sont prêts à toutes les compromissions avec le baron.

- Ne sommes-nous pas assez riches pour lui refaire une fortune, s’il nous refait une position ?

En effet, Lectoure lie amitié avec Emmanuel par intérêt, lui offrant le commandement d’un régiment de dragons et, sans même la rencontrer, proposant d’épouser Marguerite. Arrivé au château d’Auray, alors que celle-ci tente de l’éconduire, il lui donne sa vision du mariage, sans détour:

- On épouse, l’homme pour avoir une femme, la femme pour avoir un mari ; c’est une position, un arrangement social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l’amour aient à faire dans tout cela? 

On l’aura compris, le baron de Lectoure n’a pas le beau rôle. N’est pas d’Artagnan qui veut. Malgré son nom, celui d’une ville chargée d’Histoire, le personnage ne bénéficie pas d’un seul des traits de caractère du gascon le plus célèbre, le mousquetaire intrépide et plein d’esprit, admiré dans le monde entier.

 

Nous n’en dirons pas plus car on lit Le capitaine Paul avec intérêt. Une galerie de portraits à la charnière de l’ancien régime et de la société née de la Révolution, ou des révolutions puisque Paul est un héros de la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Un contexte de bouleversements politiques choisi par Dumas pour donner à cette affaire de famille romantique, voire à nos yeux mélodramatique, un fond tout-à-fait réaliste et construit à dessein. Roman social donc et non point d’aventure. Les historiens qui étudient l’évolution des mœurs dans le cadre familial situent effectivement au 18ème siècle les grandes mutations sociologiques.

 

Comme a son habitude Dumas part de faits réels pour construire son scénario. On le sait, pour son chef-d’œuvre, Les Trois Mousquetaires paru en 1844, il s’est largement inspiré des mémoires apocryphes de d’Artagnan rédigés par Gatien de Courtilz de Sandras en 1700.

Le capitaine Paul a également réellement existé. Mais il était écossais et non pas breton comme Dumas a choisi de le faire naître pour servir son scénario. Passé effectivement au service des insurgés américains, il est considéré comme héros de la guerre d'indépendance et fait l'objet d'une abondante littérature et iconographie.

John Paul Jones vers 1781, par Charles Willson Peale

Il est connu notamment pour avoir remporté la bataille de Flamborough head sur les côtes britanniques, sa frégate le Bonhomme

Richard ayant sombré après que Paul soit passé à l’abordage sur le HMS Serapis.

Bataille de Flamborough head (1779) par le lieutenant de marine William Elliot

On lui prête la formule pleine de panache, alors que son adversaire lui demandait de se rendre : « I have not yet begun to fight ! » (« Je n’ai pas encore commencé à me battre »). Si Dumas en avait eu connaissance, aurait-il résisté à exploiter cette merveilleuse passe d’armes orale lancée d’un bordage à l’autre ?

 

Mais revenons au baron de Lectoure puisque notre thématique nous discipline. Comment Dumas a-t-il choisi ce nom ?  Voici quelques pistes.

Notre amie Marie-Claude Péres à laquelle nous devons le bonheur d’avoir découvert ce roman quelque peu oublié, suggère qu’Aurélie Soubiran dite Princesse Ghika, connue à Lectoure pour y avoir fini sa vie, fréquentait Dumas père dans le salon littéraire du dessinateur Gavarni durant les années 1840. La genèse du capitaine Paul dans les projets du romancier date plutôt du milieu des années 30, mais cela demanderait à être fouillé.

Le comte de Bastard par Perronneau (1747).

Nous connaissons par ailleurs au moins trois barons nés à Lectoure, voire quatre en tenant compte de la transmission du titre par filiation, que Dumas a pu croiser. Ils tiennent leur titre cependant, non pas de l’Ancien Régime, mais de l’Empire ou de la Restauration. Ce sont Jean-Baptiste de Bastard (1769-1833) et son fils Dominique-Gabriel-Edouard (1797-1868), Jacques-Gervais Subervie (1772-1836) et Jean-Baptiste Dupin (1772-1863).

Si l’on imagine que Dumas a choisi son baron de Lectoure parmi la vieille  noblesse à fin de dénonciation des travers de cette société, les membres de la famille de Bastard sont les plus susceptibles de l’avoir inspiré. Le comte de Bastard dont le musée du Louvre conserve le portrait reproduit ici est d'une génération ayant précédée nos deux lectourois et dont nous n'avons pas recherché le lien parmi une très abondante parenté. Plus âgé que le personnage de Dumas, il nous a semblé cependant bien dans le ton.

 

Disons enfin que, pour retenir le nom de Lectoure, le romancier a pu être tout simplement séduit par une sonorité, un vague souvenir, une information fortuite. Quelqu’un sait-il ?

 

En tout cas, ce rôle romanesque peu glorieux ne pouvait pas servir la réputation de notre ville. Heureusement, pourrait-on dire paradoxalement, malgré son intérêt historique et sociologique, Le capitaine Paul est tombé dans l’oubli littéraire, occulté définitivement par Le chevalier d’Harmental, Le Comte de Monte-Cristo, La reine Margot et bien sûr les romans fleuves autour des mousquetaires de la Reine qui suivirent et assurèrent la célébrité planétaire de Dumas.

 

Et pourtant  Le capitaine Paul, d’abord joué au théâtre en 1836, fut un succès considérable à sa parution sous forme de roman en 1838.

En effet, à la fin des années trente pendant lesquelles Dumas devint célèbre en tant qu’auteur dramatique, les scandales à répétition, trafics de billets, et autres embauches de claqueurs (rémunérés pour applaudir) qui éclatent sur la scène parisienne ternissent le genre.

Dumas par Devéria en 1832 soit 4 ans avant la pièce de théâtre Capitaine Paul

Sur le plan de la morale, la critique et la justice visent les nombreuses situations d’adultère, d’inceste, de prostitution, de meurtre et de viol que les auteurs dévoilent sans pudeur pour attirer un public friand. La censure dramatique est rétablie en 1835 et, comme Victor Hugo, Dumas va devoir adopter un nouveau moyen d’expression. Ce sera la presse à bon marché, qui pour réduire son prix de vente développera la publicité et devra en même temps attirer les quantités de lecteurs qu’exigent les annonceurs. La publication de romans (le terme feuilleton date précisément de cette époque) servira d’accroche. Le journal Le siècle gagnera 5 à 10 000 lecteurs en quelques numéros avec la publication du Capitaine Paul ! Que dirions-nous si Lectoure était affublé aujourd’hui d’une telle image négative dans une série télévisée diffusée à une heure de grande écoute sur une chaîne grand public ? Manifester ? Boycotter ?

 

Ou se battre.

 

Justement, revenons au drame de Dumas et à sa chute. In extremis, le baron de Lectoure retrouve les lois du code de l’honneur en demandant réparation pour avoir été écarté de l’alliance convenue entre les deux maisons nobles. Le duel - il en fallait un -  tournera court car, contre toute attente venant d’un pirate ayant pourfendu ses ennemis lors de maints combats singuliers, Paul qui a pris l’avantage, renonce.

Les deux jeunes gens firent un pas à la rencontre l’un de l’autre. Les lames se touchèrent ; à la troisième passe, l’arme de Lectoure sauta à vingt pas de lui.

- Avant de mettre l’épée à la main, dit Paul au baron, je vous avais offert une explication ; maintenant, monsieur, je serais heureux que vous voulussiez* bien agréer mes excuses.  

Humain et grand seigneur jusqu’au bout, le capitaine sait bien que le dépit d’un homme est lourd à porter.

 

Alors, le baron de Lectoure s’en retournera à la cour de la maison de France, dont, par la voix de la marquise d’Auray, Alexandre Dumas a laissé présager la fin prochaine et tragique.

 

 

 

                                                                     ALINEAS

 

 

* In extremis, il fallait bien que, dans cet alinéa consacré à l’une de plus belles plumes de la littérature française, je vous offrisse ce superbe imparfait du subjonctif.

 

 

Sources :

Il existe plusieurs éditions du roman, certaines à dénicher d’occasion joliment patinées. Mais je me suis au contraire utilement servi de l’édition opportunément parue chez Folio classique (février 2017) qui a l’avantage d’offrir une préface très documentée et savante d’Anne-Marie Callet-Bianco, Maître de conférences à l’Université d’Angers ainsi que la préface de 1858 d’Alexandre Dumas lui-même.

 

Concernant Alexandre Dumas, sa vie, son œuvre, le site qui lui est dédié est une mine : www.dumaspere.com

 

Enfin, pour les amateurs de corsairerie, le vrai capitaine Paul est ici :

https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Paul_Jones_(marin)

 

Illustrations:

- La marine à voile: L'étoile du Roy, Etoile Marine Croisières.

- La famille de l'Ancien Régime: Madame la Marquise de Pons et al., par Philippoteaux

- Le duel: Barry Lyndon, de Stanley Kubrick

- La Révolution: La prise du palais des Tuileries par Jacques Bertaud

 

 

 

 

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Publié le 11 Février 2017

De Notre-Dame de Paris aux remparts du château des Comtes d’Armagnac

 

C’est une des plus belles pages de la littérature française.

 

Il se fit un silence de terreur parmi les truands, pendant lequel on n’entendit que les cris d’alarme des chanoines enfermés dans leur cloître et plus inquiets que des chevaux dans une écurie qui brûle, le bruit furtif des fenêtres vite ouvertes et plus vite fermées, le remue-ménage intérieur des maisons et de l’Hôtel-Dieu, le vent dans la flamme, le dernier râle des mourants, et le pétillement continu de la pluie de plomb sur le pavé.

Cependant les principaux truands s'étaient retirés sous le porche du logis Gondelaurier, et tenaient conseil. Le duc d'Égypte, assis sur une borne, contemplait avec une crainte religieuse le bûcher fantasmagorique resplendissant à deux cents pieds en l'air. Clopin Trouillefou se mordait ses gros poings avec rage.

- Impossible d'entrer! murmurait-il dans ses dents.

- Une vieille église fée! grommelait le vieux bohémien Mathias Hungadi Spicali.

- Par les moustaches du pape! reprenait un narquois grisonnant qui avait servi, voilà des gouttières d'églises qui vous crachent du plomb fondu mieux que les mâchicoulis de Lectoure.

 

- Voyez-vous ce démon qui passe et repasse devant le feu? s'écriait le duc d'Égypte.

- Pardieu, dit Clopin, c'est le damné sonneur, c'est Quasimodo.

 

Le Notre Dame de Paris de Victor Hugo a été adapté maintes fois et souvent magnifiquement, au cinéma, au théâtre, en comédie musicale, en bande dessinée. Une aventure baroque, passionnante, profonde et populaire à la fois. L’un des romans de langue française les plus connus. Ne vient-on pas du monde entier visiter la cathédrale de Paris en pensant autant sinon plus à l’enlèvement d’Esméralda par le bossu qu’au mariage du futur Henri IV ou qu’au sacre de Napoléon, des évènements quant à eux et parmi tant d’autres qui s’y sont réellement déroulés. Victor Hugo a donné au lieu où se déroule l’action de son invention une sorte de personnalité, une vie, un caractère au sens littéraire du terme, qui dépasse le monument gothique en tant que tel et qui en est aujourd’hui devenu le qualificatif indissociable dans notre esprit.

 

Et Lectoure est donc évoquée dans ce passage du roman qui raconte l’assaut de la cathédrale par les truands venus libérer la bohémienne.

 

Lectoure citée par la voix d’un «grisonnant qui avait servi», autrement dit un vieux soldat. L’homme se serait-il battu à Lectoure ? Le titre exact du Roman est «Notre-Dame de Paris. 1482». Soit neuf ans après la prise de la capitale des Comtes d’Armagnac par les armées de Louis XI. Le roi dont les Lectourois parlent encore aujourd’hui avec acrimonie, peut-être injustement nous y reviendrons, tient une place dans le roman. Hugo se documentait de façon très approfondie avant d’écrire et devait connaître, peu ou prou, cet évènement tragique de l’histoire de notre ville.

 

Mais Victor Hugo est-il passé à Lectoure ? Oui, certainement. Cependant, pas avant d’écrire Notre-Dame de Paris, qui est paru en 1831, mais douze ans plus tard, en 1843. D’où l’ordre des éléments du titre de cet alinéa respectant la chronologie de la vie de l'écrivain.

 

En effet, dès 1825 Hugo voyage en France et en Europe. Faisant partie de ces précurseurs des voyages d’agrément, intellectuels aisés et relativement aventureux, il découvre la France qui sera celle des Misérables, des Travailleurs de la mer ou de la Légende des siècles. Il est accompagné de sa femme puis de Juliette Drouet, sa maîtresse qui annotent, classent et complètent l’incroyable somme documentaire que le grand homme constitue. Curieux de tout, il enregistre nombre d’anecdotes et de traits de caractères que l’on retrouve dans sa prose comme dans sa poésie. Il y a autant d’humour que d’analyse psychologique et de tendresse dans ses portraits, de véritables instantanés avant l’avènement de la photo de tourisme : cochers, cafetiers, servantes, paysans, bourgeois et officiers croisés sur la route et à l’étape.

 

Hugo est également un fantastique dessinateur, explorant avec facilité les techniques les plus originales. Théophile Gautier a dit de lui « S’il n’était pas poète, Victor Hugo serait un peintre de premier ordre ». Au 20ème siècle, les surréalistes le considéreront comme un précurseur. Il dessine en particulier les paysages tourmentés, les ruines, les châteaux, les formes de l’architecture gothique qui peuplent son imaginaire romantique.

 

Nous savons avec certitude qu'il est parti d'Auch ce 4 septembre 1843,  après la visite de la cathédrale, les stalles de son chœur et ses vitraux observés et mémorisés avec grande érudition. Et l'on se plait à deviner, dans l’après-midi, la diligence arriver à Lectoure, passer le pont de Saint Gény et gravir lourdement la vieille côte, pour enfin s'arrêter sur le bastion où il faudrait procéder au changement des chevaux. L'étape est encore longue, aura-t-on patienté en prenant une collation dans un estaminet ? Hugo y aura alors observé avec gourmandise la belle servante, amusé par les effets de voix de quelque pilier de comptoir à l’accent rocailleux. «Encore endormi en arrivant à Agen, j’ai cru voir la mer. C’était la Garonne qui me faisait cette gasconnade».

Puis, sous un ciel menaçant magnifiquement, alors que la diligence descendait de la haute ville vers le pont de piles  pour reprendre la voie romaine, Hugo aura jeté un coup d’œil au vieux château de la Maison d’Armagnac, ruiné depuis 1473.

Peut être a-t-il croqué la citadelle d’un trait de fusain, regrettant cependant qu’elle ait perdu de sa superbe. La superbe des souvenirs du vieux soldat de Louis XI mêlé à la populace en colère, aux pieds des tours de Notre-Dame.

 

 

PS. Je dédie cette première note de ce Carnet d’alinéas à mon Esméralda...

PS' Si quelque spécialiste ayant procédé à une recherche dans l'un des fonds documentaires consacrés à Hugo venait à contredire mon hypothèse je m'empresserais de publier un correctif. D'abord par respect pour la vérité, ensuite pour le plaisir de revenir sur les magnifiques écrits et la vie exceptionnelle du grand homme.

CREDIT:

- Paris Notre-Dame vue du quai de la tournelle 1852 Jongkind/Taveneaux

- Le château de Vianden dessiné par V. Hugo 1871

SOURCES:

https://fr.wikisource.org/wiki/En_voyage,_tome_II_(Hugo,_%C3%A9d._1910)/Alpes_et_Pyr%C3%A9n%C3%A9es/C/21

http://www.lacritiqueparisienne.fr/68/hugo.pdf

http://www.maisonsvictorhugo.paris.fr/

 

 

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