Publié le 8 Février 2018

BESOGNE

 

DE FEMME

 

 

Derrière les lézardes du vieux moulin habillées de lierre, sous la poussière du temps qui gagne toujours, nous n’avons pas retrouvé la meule ni aucun autre vestige de l’industrie du maître des lieux. Non, nous n’avons trouvé d’autre témoignage du travail de nos anciens qu’un battoir de lavandière, pauvre planche de frêne, posée là sur une pierre plate, comme si la femme pensait revenir le lendemain. Le lendemain du jour qui fut le dernier du lavoir de la Mouline de Belin.

 

De tout temps, le moulin meunier a rassemblé autour de lui, de nombreux petits métiers, ayant en commun non pas l’énergie que dompte la mécanique, mais l’eau elle-même, retenue en amont ou bien libérée en aval c’est selon : vannier, pêcheur, potier, teinturier, tanneur…. Et enfin, au milieu de ce monde d’hommes, la femme à sa tâche, ménagère ou collective.

 

Parmi les plus âgés d’entre nous, quelques-uns ont en mémoire l’image d’une vieille, parente ou figurante anonyme d’un incroyable passé, à genoux, manches relevées, trempant et relevant le linge en cascade savonneuse, le battant une, deux, trois fois, puis recommençant une, deux, trois et encore, encore, comme un pantin dont le ressort fait office de volonté. Ces femmes ont fini leur vie le corps cassé, la face et les paumes violacées et crevassées. Il faut essayer, ne serait-ce que quelques minutes, de plonger les mains dans le ruisseau en hiver. Il faut pour comprendre, se contorsionner, une heure, à genoux, les reins se courbant et se redressant, avec à bout de bras une charge de plusieurs kilos…

 

 

La documentation sonore nous fait défaut, mais on peut imaginer que l’enchaînement des coups de battoir et des grincements de la paire de meules et du mécanisme du moulin devait composer une sorte de concert comparable à un ensemble de percussions ou de musique contemporaine, idéal pour sonoriser un film documentaire sur le travail à la chaîne en usine. Mais il y a un gouffre entre les deux instruments : alors que la mécanique du moulin est née de la volonté de s’en affranchir, le battoir utilise la force "animale".

 

Pourtant, la plupart du temps, dans notre imaginaire, la lavandière est un personnage romantique. Jeune, belle, gironde, la femme expose, apparemment sans complexe, son décolleté et sa génuflexion suggestive au regard mâle, telle la danseuse légère d’une opérette au grand jour. Comme la bergère et l’infirmière, les peintres et les poètes l’ont "iconisée", muse laborieuse et accessible.

 

 

 

Sachez qu’hier, de ma lucarne,
J’ai vu, j’ai couvert de clins d’yeux
Une fille qui dans la Marne
Lavait des torchons radieux.

Près d’un vieux pont, dans les saulées.
Elle lavait, allait, venait ;
L’aube et la brise étaient mêlées
À la grâce de son bonnet.

 

…………………

 

« Ô laveuse à la taille mince,
Qui vous aime est dans un palais.
Si vous vouliez, je serais prince ;
Je serais dieu, si tu voulais. »

La blanchisseuse, gaie et tendre,
Sourit, et, dans le hameau noir,
Sa mère au loin cessa d’entendre
Le bruit vertueux du battoir.

 

Ce poème de Victor Hugo a pu être inspiré d’une brève vision, du souvenir d’une chaste rencontre, ou bien même était-il pure songerie. Ne trouvez-vous pas qu’il va vite en affaire, depuis la rencontre de la belle sur la berge jusqu’à la "conclusion" ? Trop facile la lavandière. Certes le genre poétique autorise toutes les fantaisies et exige un certain rythme. A la date de publication de Chansons des rues et des bois, le grand homme a 63 ans…

 

Emile Zola, lui, est moins volage et nous fait souffrir à suivre la longue

descente aux enfers de Gervaise Macquart, héroïne dramatique se battant sauvagement au lavoir pour l’amour d’un homme, installant boutique de blanchisserie dans le Paris prolétaire du 19ième siècle, puis enfin, trop faible, sombrant dans l’alcoolisme.

 

Loin de la rime et du roman naturaliste, les lavandières de nos provinces ne sont pas tombées dans l’oubli pour autant. Un grand nombre de cartes postales et de photos anciennes ont immortalisé le lavoir de nos villages et les femmes y travaillant. Le lieu a la réputation d’être propice à la transmission des informations, ragots et médisances. La lavandière est donc, de fait, suspecte de bavardage. Mais sur ces photos, les tenues, l’évidence de la tâche à accomplir, la place du lavoir dans le paysage sont autant de témoignages édifiants de l’importance de la lessive dans le quotidien de nos anciens.

 

Tout près de la Mouline de Belin, les lavandières de l’hôpital de Lectoure, posant sous la houlette - le chapelet en l’occurrence - de la religieuse en charge de l’équipe du lavoir des Ruisseaux d’en-bas*, présentent à l’objectif, avec quelque raideur, leurs instruments : battoir, bloc de savon, mixture artisanale**…. Le photographe faisait-il œuvre documentaire ?

 

Ici point de poésie, ni de galanterie. Juste la besogne.

 

 

Ce qui confère au lavoir et à la lavandière sa place privilégiée dans notre iconographie, et ceci est un point commun avec le moulin, c’est son exposition au regard du photographe, du peintre, de l’écrivain et du public spectateur en général. L’accessibilité des lieux, la périodicité et la fréquence de la tâche, l'éclairage naturel sont autant de facteurs facilitant l’observation par les curieux et l’exploitation de la scène par les artistes.

 

 

Dans le célèbre tableau de François Boucher ci-dessus, idyllique ou léger à première vue, la symbolique du linge et de l’aube s’agitant simultanément sur l’eau, les plans en perspective de la lavandière et du meunier donnent à la scène un sens plus complexe et profond qu’il n’y paraissait d’abord. Le récit de deux relations avec l’élément, de deux vies parallèles, un impossible dialogue entre l’homme et la femme, et la victoire de la machine sur le geste ancestral.

 

 

Pour inaugurer cette rubrique consacrée aux caractères, aux personnages qui ont vécu et travaillé au moulin ou dans son abord immédiat, il pouvait sembler évident que le premier alinéa de la série dut revenir au meunier, à l’homme de l’art, celui sans lequel notre affaire ne pouvait pas tourner rond. Bien sûr. Eh bien, au contraire, nous avons choisi de rendre hommage à cette figure attachante et modeste, la lavandière qui attendra longtemps encore le secours de la mécanisation.

 

                                                                   ALINEAS

 

 

* On dit que les lavandières d’en-haut et de la Mouline de Belin étaient appréciées par les bourgeois du fait que l’eau de ces lavoirs, situés en amont, n’était pas « troublée » par les écoulements nauséabonds des fossés en provenance de la ville…

 

** Des boules de bleu ont été découvertes il y a quelques années autour du lavoir des Ruisseaux d'en-bas. Le bleu outremer, utilisé avec la dernière eau de rinçage pour obtenir un blanc plus éclatant était extrait du lapis-lazuli provenant d’Afghanistan, et par conséquent très onéreux. Synthétisé et commercialisé dans les années 1830 sous la marque Guimet, le bleu devint économiquement abordable pour tous.

Pour obtenir un blanc "plus blanc que blanc" (référence à un "vieux" sketch), sans outremer et avant l'avènement de la machine de la mère Denis (référence à une "vieille" publicité), on utilisait une décoction d'ortie ou de la cendre; pour assouplir, la saponaire, pour parfumer, le laurier et pour empeser cols et manchettes, la farine de rhizome d'arum ! Un début de perturbation du milieu naturel plutôt écologique semble t-il, mais les analyses pour le confirmer font défaut...

 

Victor Hugo. Chansons des rues et des bois. Le poème en entier.

https://fr.wikisource.org/wiki/Choses_%C3%A9crites_%C3%A0_Cr%C3%A9teil

 

Emile Zola. L’assommoir.

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Assommoir

 

DOCUMENTATION

 

La lavandière

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lavandi%C3%A8re

 

Bernard Augereau : Les dits du linge. Contes et racontes des lavoirs en Anjou

https://books.google.fr/books/about/Les_dits_du_linge.html?hl=fr&id=9TxAC9ecu14C

 

Lessives d’autrefois et techniques de lavage

http://espritdepays.com/patrimoines-en-perigord/patrimoine-bati-du-perigord/les-lavoirs-du-perigord/lessives-dautrefois-techniques-de-lavage

 

http://patrimoine-historique-du-canton-de-mouy.fr/spip.php?article32

 

Vidéo. Un lavoir reconstitué. Version ensoleillée.

https://www.youtube.com/watch?v=a9XKAK-5yp4

 

ILLUSTRATIONS

 

- Photos battoir et lavoir de la Mouline de Belin, Michel Salanié

- Carte postale, Lavandières du Lot

- Les lavandières et la lettre d'amour, Eugène de Blaas

- Illustration L’assommoir, Ed. Charpentier 1877

- Photo Les lavandières de l'hôpital, Lectoure à la belle époque, Syndicat d'Initiative de Lectoure 1984

- Le moulin, François Boucher, Musée du Louvre

- Illustration Les lavandières, H. Valentin

 

 

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Portraits

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Publié le 20 Janvier 2018

Sous le Manteau

 

de la Sainte Vierge,

 

le Pain de serpent !

 

 

Par ce petit temps froid et humide de janvier, le sous-bois d’Arrajacamp n’offre pas les visions quasi-exotiques qui font l’enchantement des promeneurs à la belle saison. Ténébreux et enchevêtrés, ces fourrés peuvent même susciter une certaine inquiétude.

 

Bien encapuchonnés, nous assurons notre pas sur les cailloux émergeant de la trace boueuse qui s’ouvre devant nous, le regard recherchant ce qui pourra rompre avec le monotone décor brun-vert. Ici quelques pelotes givrées de graines d’Herbe aux gueux, là une constellation de baies de Fragonnette joyeusement cerises.

 

 

Et voilà dans cette clairière, un tapis de feuilles d’arum, étonnement triangulées et vernissées au point d’inquiéter avant même d’énumérer toutes les menaces, réelles ou imaginaires, attribuées par nos aïeux à ce végétal que nous sommes nombreux à avoir connu lorsque nous étions enfants, sous le nom d'Herbe à serpents. Dans l’arum tout est beau et mystérieux. Beau, mystérieux et un brin compliqué. Alors, pour le découvrir ensemble, il faudra un peu de méthode. En suivant les saisons par exemple : la feuille en hiver puisque nous y sommes, la fleur au printemps et le fruit en été. Sans oublier la racine.

 

Auparavant, faisons son affaire à un intrus. L’arum de nos autels, du bouquet de la mariée, des coquets jardins de bonne femme, celui là n’est pas de chez nous ! Non, non. Celui que l’on dit aussi Arum des fleuristes, n’en est pas un : Zantedeschia aethiopica est originaire d’Afrique du sud. "N'es pas d’aquí".

 

Prenons également nos précautions dès le début : toutes les parties de la plante sont considérées comme hautement toxiques. On ne pourra pas nous le reprocher, il faut consulter ici.

 

Mais c’est vraiment une très esthétique et très curieuse espèce.

 

La feuille donc, tout d’abord. Dans nos sous-bois de Gascogne, et de toute l’Europe de l’Ouest pourvu que le terrain soit riche et humide, de magnifiques tapis de feuilles en forme de fer de lance, bordées d'un élégant galon, d’un vert saturé et brillant, veinées de blanc crémeux,  s’exposent au regard. Arum italicum. Arum maculatum lui, viendra au printemps. Du fait de sa ressemblance avec la feuille de figuier, on l’appelle parfois dans le midi, Figueiron. Et encore pour sa forme, Oreille d’âne, Pied de veau et chez nos amis anglais, avec plus de poésie, Adam and Eve ! L’équivalent de notre feuille de vigne, prude certes, mais avec ce petit temps bbrrr….

 

Un bouquet façon Bonne-Maman

 

La feuille d’arum participe à la composition de superbes bouquets champêtres, en évitant par précaution la collecte par de petites menottes...

 

Sur le plan médicinal, après différentes préparations qu’il serait top long et aventureux de décrire, la feuille est considérée cicatrisante en application sur les plaies, les polypes, les ulcères, ce que les vieux grimoires de médecine appellent noli me tangere, "ne me touche pas". Un site internet de santé par les plantes osant même, sans nuance, déclarer l’arum efficace dans le traitement des cancers du nez et du sein... Au 12ième siècle, Hildegarde de Bingen, célèbre nonne faite sainte, et référence de tous les naturopathes, le recommande pour traiter la goutte, la feuille étant pour cela mélangée avec du sel ou cuite dans du miel ! Toujours en application bien sûr !

 

Après la médication, et par goût des bonnes choses bien de chez nous tout de même, disons que la feuille d’Arum italicum est appréciée du cochon. Ici le fameux porc noir gascon, élevé en plein air comme il se doit, pris en flagrant délit de gourmandise précisément dans un parterre d'arum.

Pour le cochon traditionnellement engraissé à la ferme en vue de la consommation familiale, l'arum était ramassé en sous-bois par quelque vieille affectée à la tâche, puis servi à l'animal dans son auge, pour corser sa pâtée dit-on ! Comme quoi la toxicité est relative.

 

La fleur à présent. Surprenante. Un cornet vert pâle (la spathe) contenant une sorte d'appendice charnu, jaune chez italicum et violacé chez maculatum, comme une petite massue (le spadice). C’est cet ensemble, ce couple végétal étonnamment figuratif, qui a inspiré nombre de désignations : si le nom commun « gouet » semble remonter au latin gubia, la gouge, sans doute pour sa forme rappelant l'outil du menuisier, les appellations populaires Giraude de moine, Membre d'évêque, Vit de prêtre, Vit de chien ou encore Mata Madona annoncent clairement l’inspiration érotique. Dans la même veine, nous avons en gascon, Cocurot, la femelle du coucou.

 

 

Le mot gouet peut aussi être rapproché de l’occitan et du provençal "goge" qui désigne une fille non mariée, une servante, voire une prostituée.

 

Le mâle, le mal fait homme, se dresse donc ici insolemment, provoquant. Quant au reptile dont, enfants, nous pensions seulement et naïvement qu’il s’en nourrissait, il était en fait partie intégrante de la plante, et la plus remarquable. L’arum et son phallus doré, fièrement offert à l'adoration d'on ne sait quelle chapelle en plein air, l’Herbe à serpent, celui de la faute originelle. Le démon.

 

Légende et imagerie confondues donc, car dans la réalité, il n’a jamais été établi que le serpent loge à proximité de l’arum. La théorie des signatures, qui tire des enseignements des similitudes entre végétaux et humains et qui voudrait que son suc soigne les morsures de l’animal à sang froid, non plus. Son effet aphrodisiaque, pas mieux que l’on sache.

 

Toujours par la forme de cet appendice, relevons les appellations de Fuseau, Pilon, Chandelle…

 

Référence d’un registre éloigné en principe, nos anciens trouvaient également que le cornet triangulaire de la fleur ressemblait à une capuche, un manteau, d’où le nom de Manteau de la Sainte vierge, Bonnet de grand prêtre (Aaron en hébreu et en grec ancien, le frère de Moïse, étant le premier prêtre du Livre de l’Exode, d’où Arum), Religieuse, Capouchoun en gascon…

 

 

L’énumération n’en finit pas, signe d’un grand intérêt de la part de nos anciens, des botanistes, des érudits et des poètes.

 

Il serait trop long, et cela dépasserait largement nos compétences, de décrire en détail l’étonnant processus de pollinisation de l’arum. Un système très élaboré : les fleurs, mâles et femelles, cachées à la base du spadice émettent une forte odeur, fétide parait-il, mais attractive. Une fois entrés dans le compartiment, les insectes sont empêchés d’en ressortir par une barrière de filaments. Un piège... diabolique.

 

Le fruit. Pour qui, pourquoi la nature l’a-t-elle fait si visible ? Et attractif.

Pas d'amateurs à notre connaissance. Sauf le fameux serpent. Faux, semble t-il à nouveau bien que ceci ait pourtant donné l’appellation Raisin de serpent. Peut-être en forme d’avertissement. Car ce sont les enfants qui pourraient être piégés. Les baies vertes puis rouges, regroupées en épis serrés étant très toxiques, il convient d’être particulièrement attentif.

 

Enfin la racine. Les tenants de la théorie des signatures évoquée plus haut, trouvent que le rhizome de l’arum ressemble aux testicules de l’homme. Mouaiiis… Un peu tiré... par les cheveux. Il y a bien cet air de pruneau d’Agen fripé. Passons.

 

 

En temps de disette, et dieu sait si nos ancêtres ont eu à en souffrir, on tirait de cette racine de la farine. D’où un certain nombre d’appellations : Herbe à pain, Pain de crapaud, de lièvre ou de pourceau. La recette étant perdue et la réputation toxique de la plante établie, nous ne recommandons pas d’essayer, en tout cas si la faim ne vous dévore pas.

 

Toujours dans la boulange, le nom Pain de serpent lui, nous ramène au pistil de la fleur, une ressemblance plutôt du genre baguette parisienne.

 

La lavandière du bord du Saint Jourdain, dont nous tirerons le portrait

très bientôt, emploie l’amidon d’arum pour empeser cols et manchettes des bourgeois de Lectoure: d'où Racine amidonnière.

 

A toutes fins utiles, sachez qu’en magie (je vous rassure, magie blanche c'est-à-dire positive et préventive), le rhizome d’arum enveloppé dans une feuille de laurier favorisera à coup sûr vos entreprises juridiques. Je sens que ça va biner sec cet hiver dans le voisinage !

 

Plus détaché des contingences, pour les amateurs d’ikebana, pour les esthètes et en vue du printemps prochain, nous vous offrons ce magnifique bouquet du maître des fleurs, Henri Matisse : « Arum, Iris et Mimosa ».

 

Adishatz.

 

                                                             Alinéas

 

 

SOURCES:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Arum_italicum

https://www.complements-alimentaires.co/arum/

https://jardinage.ooreka.fr/plante/voir/1961/arum-maculatum

http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1955_num_43_147_11395_t1_0225_0000_2

http://aceras-photos.over-blog.com/article-2709296.html

https://www.fichier-pdf.fr/2012/11/09/lexique-francais-occitan-1/preview/page/95/

 

Nous vous recommandons en outre vivement le magnifique ouvrage, "Herbier érotique" de Bernard Bertrand aux Editions plume de carotte, illustré par le lectourois Jean-Claude Pertuzé, "Maître graveur es-coquineries" précise t-on.

 

PHOTOS:

Arum, Michel Salanié

Porc noir, Ferme de Beleslou à Cagnotte (Landes) http://www.ferme-beleslou.com/porc-gascon/

Tableau Matisse, Musée Pouchkine, Moscou

 

 

 

                                                    

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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Publié le 2 Janvier 2018


LECTOURE

 

SUR SCÈNE

Lectoure est un modèle très photogénique. Sans doute l’influence du promontoire rocheux à usage de piédestal. Théâtrale. Nonchalamment exposée au soleil, pimpante au petit matin frais, ou, pour les promeneurs de l'ombre, sombre et fantasmatique dame de la nuit. Il suffit d’avoir un peu de patience, de chance et de saisir ses poses de comédienne qui joue les modestes, ses mises en scène de cinéma sur fond de Pyrénées ou façon blanc manteau. Ne lui demandez rien qu’elle n’ait décidée elle-même, car elle a son caractère. Un peu star, oui. Vous n’aurez qu’à repasser, ou attendre le bon éclairage. Si vous voulez varier les effets, zoomez sur ces jacquets qui lui chatouillent le flanc Est, ou sur ce chevreuil-caméléon qui broute les blés murs en zieutant la belle depuis le promontoire voisin. Vous pouvez enfin tenter une macro sur ces hussards de coquelicots montant à l’assaut de ses remparts. Mais revenez toujours au sujet principal : la coquette n’attend que cela…

 

A l'expérience, nous trouvons dommage que le "bandeau", la photo en tête de ce carnet d’alinéas que nous avons choisi, par principe, de faire varier régulièrement, disparaisse définitivement de la toile. Parfois rescapé quelques semaines en vignette sur Google,  mais clic et re-clic, résultat négatif : N’habite Plus à l’Adresse Indiquée. D'où l'idée de ce portefolio-archive.

 

Restons modestes, cette "photo-chapeau" n'est pas une pièce de musée*, mais nous la sélectionnons avec beaucoup de soin, et de plaisir, dans notre photothèque, car elle met en valeur le décor que la Mouline de Belin partage avec ses voisins, avec tous les Lectourois, les pèlerins et les touristes, notre précieux patrimoine visuel.

 

Autrefois dans les familles, il y avait la soirée diapos. Alors, pour les amis, les retardataires, pour les distraits et les amateurs-mateurs, pour le plaisir tout simplement, voici notre rétrospective des bandeaux 2017 du Carnet d'alinéas. Merci de nous dire votre premier choix personnel en inscrivant le N° de la photo dans le champ "Commentaires" ci-dessous.

 

                                                                        Alinéas

 

PS. Pour agrandir les photos: clic droit et [Afficher l'image].

 

* On nous pardonnera le rattachement un peu excessif de cet alinéa-là à la rubrique Beaux-arts mais il fallait bien lui trouver un point de chute.

 

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Beaux arts

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Publié le 17 Décembre 2017

 

Malgré l’heure tardive et la pénombre qui envahissait le sous-bois, l’enfant marchait d'un pas tranquille. Sur le sentier étroit et accidenté, chaque obstacle lui était parfaitement familier et il savait qu’il aurait pu trouver son chemin les yeux fermés. La branche basse qu’il évitait souplement sans la regarder, la saillie d'une racine sous son soulier assuré, le frôlement saccadé d'une tige de ronce sur la toile de son pardessus, autant de repères pour lui sur sa position exacte dans ce bois d’Arrajacamp, son domaine d’aventure.

 

Derrière le rideau d’arbres et de bambous, dans sa progression, par intermittence, il devinait le clocher cathédral se dressant au dessus du profil de la ville allongée sur son promontoire. Le temps pastel de cet Avent immobilisait toutes choses.

 

 

Il s’approcha de la lisière d’où il pouvait distinguer en contrebas les lumières du hameau familier. Il aimait cet endroit isolé qui lui offrait un balcon sur le monde. L’ondulation des prairies et des cultures. Un vent doux, chargé de senteurs de terre, de sureau fané et de fumée de cheminées. Le silence, ponctué du croassement de quelques corneilles traversant le ciel du vallon de part en part.

 

- Elle va pleurer, petit.

 

La voix rauque qui venait de s’élever dans son dos le fit sursauter. Il se retourna. La vieille répéta.

 

- Demain elle va pleurer.

- De qui parlez-vous Madame ?

- Tu ne connais pas la fille d’Arrajacamp petit ?

- Non.

- Reviens demain. Tu verras.

 

La vieille tourna le dos et disparut dans la nuit qui, soudain, avait envahi le bois et la soustrayait au regard comme par sortilège. L’enfant, peu rassuré à présent, sortit du couvert précipitamment et, traversant en dévalant la succession de champs, de vergers et de haies qui le séparaient des maisons, rentra chez lui essoufflé et agité.

 

Il ne dit rien à ses parents de sa mystérieuse rencontre. Ici, tout le monde craignait cette vieille vivant seule et misérable dans une masure construite à l’écart. Lui connaissait ses habitudes et il évitait simplement de trop s’approcher d’elle lorsqu’il l’apercevait au loin, hirsute et gesticulant dans un monologue incompréhensible.

 

- C’est quoi l’Arrajacamp, Maman ?

- Tu sais bien allons, tu y passes toutes tes journées, du lever au coucher du soleil.

 

C’est en effet le nom que l’on donne partout en Gascogne, des Pyrénées aux dunes de l’océan et jusqu'aux abords de Garonne, à ces coteaux exposés plein sud et que l’on dit pour cela arrajades, arraja camps,  des "champs arrosés" de soleil, "inondés" de lumière. A une époque lointaine où la forêt épaisse et sombre occupait la plus grande partie du paysage, de tels espaces dégagés et lumineux étaient remarquables et leur nom dit bien ce que l’homme y ressentait.

Ici, face à la citadelle de Lectoure, en contrebas du plateau rocailleux occupé par la grande forêt de Saint Mamet et dominant le vallon du ruisseau de Saint Jourdain, c’est un espace inculte, argileux et maigre, que l’on réservait au pacage des troupeaux de moutons et de brebis surveillés par quelque gamin ou bien gardés par un chien dressé que l’on commandait à distance.

Plus tard les botanistes donneront à ce type d'endroits le joli nom de "prairies à orchidées".

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Le lendemain, l'enfant reprit le chemin du coteau.

 

Dressant le nez par-dessus les haies d’épines noires, il marchait en sautillant pour essayer de distinguer de loin, le cœur battant, la lisière du bois où elle lui avait donné rendez-vous.

 

Le ciel était bas. Mais étrangement lumineux. Arrivé à l’endroit où le coteau s’arrondit devant le taillis, il faillit chuter en glissant, surpris par un sol gorgé d’eau comme si une averse de pluie venait de tomber. Pourtant le temps était sec depuis plusieurs jours. A ses pieds, l’étendue d’herbe rase scintillait, reflétant comme un miroir le ciel rougeoyant. L’enfant était fasciné par ce spectacle inexplicable.

 

Cette fois-ci la vieille arriva face à lui, suivant un étroit passage à sec, sa silhouette noire se détachant devant un rideau d’arbres fantastiques dressés sur une falaise irisée de mille reflets.

 

Alors, à voix basse, elle raconta l’histoire de la fontaine d’Arrajacamp.

 

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Il y a très longtemps, vivaient ici, deux enfants qui s’aimaient.

On les voyait, toujours ensemble, gardant leurs troupeaux d’oies et de brebis.

 

 

Le garçon et la fille ne s’étaient pas choisis mais leurs familles les destinaient naturellement l’un à l’autre. Car, du matin jusqu’au soir, ils ne se quittaient jamais, se rendant utiles au domaine auquel ils appartenaient, pataugeant au bord du ruisseau, ramassant les fruits des haies et des friches, capturant les petits animaux des fossés et des mares. Ils étaient heureux mais ne le savaient pas.

 

Un jour, un capitaine du Comte d’Armagnac passa dans chaque ferme et chaque hameau pour recruter de nouveaux soldats. Il fallait du sang neuf pour renforcer les troupes que l’on envoyait s’opposer aux armées du Roi. Deux Papes, l’un à Rome, l’autre en Avignon, se disputaient le trône de Saint Pierre. Les  provinces de France s’entredéchiraient. Les hommes étaient devenus fous.

 

 

Le jeune garçon n’eut pas à discuter. « Tu seras fifre, pour mener les troupes au combat » avait dit l’officier. En secret, lui se disait : « Je veux être cavalier. Je verrai la ville de Toulouse, Paris peut-être. Et l'Océan ». « Attends moi, ma mie. Je reviendrai, riche et couvert de gloire » cria-t-il lorsque la bande en armes se mit en marche.  On ne le revit plus jamais dans le pays.

 

La bergère passait son temps au bord du chemin qui va de Miradoux à La Romieu, questionnant les jacquets, les gueux et les marchands. Mais eux ne savaient jamais rien. Elle grandissait et devint belle.

 

 

 

 

Elle repoussait les avances des garçons du voisinage qui la courtisaient. Un printemps, elle disparut. Pendant trois nuits, les chiens des hameaux de la vallée du Saint Jourdain hurlèrent à la mort.

 

A la pleine lune qui suivit, les prairies qui bordent le bois d’Arrajacamp furent inondées.

 

- Comme aujourd’hui petit, alors que le temps n’est pas à la pluie.

 

Depuis les remparts de Lectoure, les bourgeois étonnés voyaient  le coteau refléter une myriade de rayons de soleil. Les Consuls de la ville envoyèrent une délégation sur les lieux et l’on découvrit la source, sous un grand tilleul, au pied d’un rocher.

 

Un curé, qui vécut ici même la fin de sa vie, en ermite, a fait recouvrir la résurgence d’une voute de pierre. Son eau s’écoule, sans jamais tarir, dans un fossé qui descend jusqu’à la Mouline de Belin. Mais ce n’est pas lui qui parfois inonde les champs.

 

- Non, petit. C’est la fille qui pleure. Lorsque le chagrin est trop gros, lorsque l’on entend à nouveau le bruit d’une guerre ou de quelque méchante querelle comme les hommes savent en inventer, elle pleure tant et plus, et la terre d'ici qui a du sentiment, porte ses larmes au soleil et au vent de l'arrajade pour les sécher.

 

                                                   Alinéas

                                                   Illustrations William Bouguereau

 

 

TOPONYMIE ET HYDROGRAPHIE

La fontaine dont il est question ici est souvent appelée dans le voisinage "Arrajacan", ce que l'on a traduit par "rage du chien". Mystérieux et romantique. On a même écrit sur ce chien là. Or, la raja en gascon n'a jamais voulu dire la rage. La rabia, oui ! Alors il fallait une nouvelle légende pour faire taire ce chien là.

En effet, comme de nombreux autres arrajades en Gascogne, coteaux arides exposés au soleil, il est très probable que le site ait été plutôt nommé localement arraja camp, champ arrosé de soleil, la prononciation du [p] final étant estompée, provoquant ainsi la confusion avec can, le chien. Il ne faut pas compter sur le cadastre pour nous en apprendre plus. Alors place à l'imaginaire.

Nous reviendrons un jour sur le phénomène, réel, de l'inondation des champs indépendante de la pluie, les sources qui alimentent le ruisseau de Foissin étant de type vauclusien, c'est-à-dire de résurgence de nappes profondes et non pas d'infiltration. De ce fait, elles sont moins sensibles à la pluviométrie immédiate et sont parfois abondantes alors que le temps est sec localement.

 

Photos Florence De Marchi, Philippe Grenier, M. Salanié

 

ILLUSTRATIONS

Toutes les illustrations de notre conte sont les œuvres de William BOUGUEREAU (1825-1905).

Représentant de la peinture académique néo-classique et réaliste, Bouguereau a connu un immense succès de son vivant notamment à l'étranger, alors qu'il était déconsidéré en France par la critique, sous l'influence du modernisme et de l'avant-garde de l'époque.

Indépendamment du goût des institutions de son époque pour l'art pompier et baroque, on ne peut pas ignorer son génie du portrait. Ses bergères et gardeuse d'oies, ses mendiantes, ses ouvrières et ses baigneuses ont une grande présence et font partie de notre patrimoine iconographique. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des précurseurs de l'hyperréalisme.

Malgré son absence quasi-totale du genre Paysage où il eut été utile dans le contexte de notre conte, Bouguereau nous offre ici une magnifique galerie de portraits d'un naturel et d'une expressivité profonde, de costumes et d'ambiances réalistes, bien qu'idéalisées, dans l'espace rural.

Œuvres reproduites: Jeune fille allant à la fontaine (1885), Le repos, détail (1879), Au bord du ruisseau (1879), Pifferaro (1870), Jeune bergère debout (1887), Biblis (1884).

https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Bouguereau

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_peintures_de_William_Bouguereau

 

 

 

 

 

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Publié le 2 Décembre 2017

LE NOM DE NAPLOUSE

 

Au 12ième siècle, à Lectoure, à l’emplacement de l’actuel quartier du Couloumé, sont installés les templiers. Les moines exploitent un domaine donné à l’ordre  par quelque seigneur bienfaiteur. Ce ne sont pas des chevaliers, des soldats comme leurs frères combattant en Orient, mais des confrères, des moines de métier, agriculteurs ou artisans. Avec leurs serfs, ils travaillent à faire fructifier le domaine qui s’étend, on l’imagine, sur les coteaux qui s’étirent vers l’est, aux portes de la ville sur les versants de l’actuelle vallée de Foissin et, en direction de l’ouest, au-delà du Gers.

Chaque année le représentant du Précepteur de la province de Gascogne passe à Lectoure, prélever le respountchoun, l’excédent des ressources qui, ajouté à celui de l’ensemble des maisons d’Occident de l'ordre, contribuera au financement des énormes besoins du Temple en guerre dans le royaume de Jérusalem. Cette organisation économique et financière a tissé un incroyable réseau sur toute l’Europe occidentale, forgeant la puissance de l’ordre qui, hospitalier et militaire en Orient, a inventé la fonction de banquier d’affaire du Pape, des rois et de la grande noblesse en occident.

 

Nous avons révélé [ici] qu’un templier revenu d’Orient a séjourné à Lectoure. Ce devait être un personnage désigné par sa hiérarchie à titre de récompense ou bien pour prendre en charge et développer le domaine. Nous ne connaissons pas son identité  mais le fait qu’il ait baptisé la maison de Lectoure "Naplouse" nous conduit logiquement à faire la relation avec la seigneurie de ce nom, fief du royaume latin de Jérusalem.

 

La ville de Naplouse est située à environ 50 km au nord-est de Jérusalem. Elle est conquise par les croisés à la fin du 11ième siècle.

D’abord partie intégrante de la seigneurie d’Oultre-Jourdain, elle en est détachée pour être érigée en fief directement vassal de Jérusalem en 1106 avec à sa tête Guy de Milly, issu d’une famille originaire de Picardie. Son fils, Philippe, né à Naplouse, porte de ce fait le nom de cette seigneurie, qu’il cèdera en 1161 au roi Baudouin 1er en échange des terres de Montréal. Devenu veuf en 1168, Philippe de Naplouse entre au Temple et il en deviendra le 7ième grand maître en 1169. Mais, lors d’un voyage à Constantinople aux côtés du roi Amaury 1er en 1171, sans que

Une ambassade d'Amaury 1er auprès de l'empereur de Constantinople, Alexis Comnène.

l’on en sache la raison, il démissionne. C’est un cas unique pour un maître de l’ordre. On ne lui connait pas d’échec militaire ou politique, il faut donc imaginer une raison personnelle à cette démission. Certains commentateurs ont avancé qu’il rentrera, comme c’est la pratique pour les chevaliers retraités, dans un monastère cistercien pour y finir ses jours. Ce serait extraordinaire, mais on peut admettre que Philippe de Naplouse a très bien pu aboutir à Lectoure*.

 

 

Autre piste, le nom de Naplouse est également porté par un personnage qui joue un rôle majeur dans l’Histoire du royaume de Jérusalem, Balian d’Ibelin. Son père s’est vu attribuer la seigneurie d’Ibelin, située au bord de la Méditerranée à une cinquantaine de kilomètres de Jérusalem, et dont le château occupe une position forte, entre Ascalon et Jaffa, situation défensive essentielle face aux avancées des musulmans d’Egypte menaçant le royaume latin. Balian d’Ibelin épouse en 1177

 

Balian d'Ibelin sous les traits d'Orlando Bloom et la belle Eva Green dans le rôle de Sibylle de Jérusalem, une reconstitution très romancée: "Le royaume des cieux" de Ridley Scott.

Marie Comnène, nièce de l’empereur de Constantinople, veuve du roi Amaury 1er qui conserve dans son douaire la ville de Naplouse. Balian qui se distingue la même année à la bataille de Montgisard, la victoire de l’enfant-roi lépreux Baudouin IV sur Saladin, est désigné dès lors par les chroniqueurs sous le nom de Balian de Naplouse. Balian sera à nouveau en première ligne en 1187, cette fois-ci lors de la défaite des cornes de Hattin, et un des rares chevaliers à échapper au désastre. Il assure la défense de Jérusalem, qui tombera toutefois rapidement et définitivement. Le royaume latin voit son emprise considérablement réduite autour des réduits de méditerranée, Beyrouth, Tripoli, Tyr, Saint-Jean-d’Acre. Balian meurt en 1193. Ses enfants portent le nom d’Ibelin, que l’on retrouvera dans la noblesse française, par exemple au sein de la maison de Montfort-l’Amaury et de Castres**.

 

Revenons à Lectoure. Balian de Naplouse est mort en Terre sainte et n’est pas templier. Alors? Comme nous, vous aurez remarqué évidemment, la proximité de son premier patronyme, Ibelin, avec le nom du moulin située au pied de l’implantation de la maison templière de Lectoure***, la mouline de Belin. Par ailleurs, « notre » templier peut très bien appartenir à la nombreuse parenté des Ibelin et des Naplouse, ou bien avoir été un de leurs proches. Balian de Naplouse s’est évidemment très souvent trouvé côte à côte au combat avec les templiers.

 

On remarquera en outre la proximité des deux personnages que nous évoquons : Philippe de Naplouse est proche d’Amaury 1er. Marie Comnène, l’épouse d’Amaury, devenue veuve, épouse Balian d’Ibelin. Philippe est aussi l’oncle de Balian par les femmes. Il ne faut donc peut-être pas choisir entre les deux pistes, mais les suivre en parallèle.

Enfin, au-delà de ces deux seigneurs de Naplouse, célébrés par les chroniqueurs de l’époque et dont l’Histoire a gardé la trace, nous n'écartons pas la possibilité de retrouver le templier de Lectoure parmi leurs suivants, nobles de petite extraction, modestes moines-chevaliers, simples sergens de pied, qui ont formé le gros de l’effectif croisé.

Les rares d’entre eux qui ont échappé à l’hécatombe sur les champs de bataille et sur le chemin du retour ont dû, comme  les vieux soldats de tout temps, ressasser leurs souvenirs. S’ils ne rejoignaient pas leurs familles, pour eux le Temple devenait un refuge et certaines commanderies se faisaient une spécialité de les accueillir, maisons de retraite en quelque sorte. Si ce n’est pas la signature d’un seigneur, le nom de Naplouse à Lectoure peut être la marque d’une aventure collective.

 

Voilà deux portraits rapidement tracés de personnages historiques. Deux pistes de recherche que nous poursuivrons.

 

Le troisième volet de notre évocation des templiers portera sur le très fameux procès de l’ordre, vu de Lectoure.

 

On me reconnaîtra la prudence d’émettre des réserves, d’utiliser le conditionnel et de poser quelques points d’interrogation. Cependant, l’évidence de la présence d’un templier revenu d’Orient dans notre ville me conduit à exposer tout de même devant vous l’état de ces investigations au fur et à mesure de leur avancement car elles témoignent, modestement, et seront peut être utiles à quelque spécialiste. L’Histoire a besoin de faits mais elle est aussi parfois, à défaut, recomposée à partir de simples indices. Peut être ne sommes nous pas très loin de la vérité. Espérons que de nouveaux éléments apparaîtront et permettront de mieux cerner la réalité. Sinon le mystère perdurera, qui a son charme également.

 

Depuis la croix rouge, le couloumé et la vallée de la bataille, sous la brume.

Mystère n’est pas ignorance. Il ne faut pas laisser l’oubli s’imposer définitivement. Sous les fondations du château du Couloumé, sous quelque ondulation du coteau dominant la vallée de la bataille et le ruisseau de Saint-Jourdain, la maison du templier de Naplouse fait partie de l’Histoire de Lectoure.

                                                                     Alinéas

 

_____________________________

 

Naplouse est aujourd’hui une ville de Palestine de 125 000 habitants. Après les troupes de Saladin qui ont succédé aux croisés, la ville a été soumise par les mamelouks puis les ottomans pendant 5 siècles.

 

De nos jours, la proximité de l’état d’Israël, la création de colonies juives à la suite de la guerre de six jours, les intifadas et la répression israélienne, le saccage en 2015 par les palestiniens du tombeau de Joseph, lieu de pèlerinage pour les juifs orthodoxes… Naplouse ne connaît pas la paix.

L’Histoire du royaume latin de Jérusalem que je redécouvre en menant les recherches pour rédiger cet alinéa est d’une incroyable actualité. Bien sûr l’Occident et l’Islam, les pays arabes mais également les relations entre les nations européennes et proche orientales, la Turquie, l’Arménie, Chypre, Israël…..

 

_____________________________

 

* On ne connaît pas l’origine précise de la famille de Milly en France. Si elle est effectivement Picarde, sans trop se hasarder à des rapprochements toponymiques, mais uniquement pour mémoire, il faut souligner la proximité de « Somonville », de la ferme templière de Saint-Jean-de-Somonville à Lectoure sur la route de Nérac avec deux communes de la Manche, Omonville-la Petite et Omonville-la Rogue.

 ** De nombreuses autres familles ayant des liens avec Lectoure à certaine époque, Armagnac, Périgord-Talleyrand, Lomagne, ont envoyé leurs fils en Terre sainte et il serait intéressant de les recenser. Passionnant sujet de recherche.

 *** La disparition de la voyelle « i » en tête d’Ibelin est due à un phénomène phonétique d’affaiblissement fréquent au passage du latin au français et à l’apparition de la particule « de ».

 

DOCUMENTATION :

- Carte de Michel Balard

Croisades et Orient latin, ed. Armand Colin

- Philippe de Milly :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_de_Milly

- Balian d'Ibelin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Balian_d%27Ibelin_(mort_en_1193)

 

ILLUSTRATIONS :

- Moine moissonnant, enluminure 12ième s. Bibliothèque municipale de Dijon

- Délégation d'Amaury 1er auprès d'Alexis Comnène, Guillaume de Tyr, BNF

- Chevalier chargeant à la bataille de La Bocquée, Commanderie templière de Cressac (Charente)

- Photo Couloumé M. Salanié

- Naplouse X

 

 

 

 

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Publié le 18 Novembre 2017

 

Le vieil arbre

 

tordu au milieu

Il n'a pas trouvé mieux
Que son lopin de terre
Que son vieil arbre tordu au milieu
Trouvé mieux que la douce lumière du soir
Près du feu qui réchauffait son père
Et la troupe entière de ses aïeux
Le soleil sur les murs de poussière
Il n'a pas trouvé mieux

(air connu)

 

Si après tout ce temps, Francis Cabrel n’a pas encore choisi la variété d’arbre de son succès Les murs de poussière, la petite Aline, qui courait avec lui dans les ruelles d'Astaffort en sortant de la classe, lui propose le sureau noir, sambucus nigra.

 

Les plus avertis m’auront corrigé : le sureau n’est pas un arbre mais un arbuste. Exact, mais comme le chêne de Gascogne est réputé pour sa grande et droite futaye, il fallait trouver une autre variété indigène pour tenir le rôle du petit vieux tordu. Moins noble ? C’est à voir.

 

Revenant, nous aussi, en Gascogne au pays de nos aïeux, nous avons (re)découvert le sureau noir, commun mais bien mal aimé ; l'un disant « son bois ne vaut rien » et un autre ajoutant « ses fruits laissent des taches sur la terrasse». Il est vrai, en outre, que sa feuille froissée dégage une odeur désagréable, mais que diable va-t-on la froisser !

 

Alors on le maltraite, on le rabat n’importe comment, on le dessouche. Remplacé par les mimosas, les althéas et autres clones sortis pimpants d’hyper- jardineries, il est aujourd’hui très rarement mis en valeur autour de nos maisons. Heureusement réfugié dans le maquis des haies champêtres (quand celles-ci ne font pas à leur tour l’objet d’une persécution agricole), il se fait discret. Jusqu’à ce que le printemps fleurisse. C’est ainsi qu’il est entré dans notre maison par une belle journée du mois de mai lorsque notre mamie-des-jardins a déposé un instant son panier fraîchement rempli de corymbes, ces inflorescences en forme de pomme d’arrosoir rassemblant une myriade de petites fleurs blanches parfumées. Une odeur exquise a alors envahi la maison d’hôte. Un vrai bonheur. Pour peu que la floraison soit simultanée à celle du tilleul, c’est une symphonie de parfums.

 

Et tout au long du chemin de Saint-Jacques, de prés en bosquets, d’enclos en sous-bois, il enveloppe de sa fragrance les marcheurs qui le découvrent avec étonnement tellement il est devenu rare dans le cadre standardisé des jardins de banlieue.

 

Les pays méditerranéens, anglo-saxons – amérindiens compris – et scandinaves par contre, lui vouent une vénération toute particulière, pour ses vertus médicinales nous y viendrons, mais également parce qu’il occupe une place importante dans leurs univers de légendes et de traditions. En anglais il est l’elder tree, c'est-à-dire le vieil arbre, l’arbre de la sagesse.  Il est supposé protéger la maison ici, servir de refuge aux fées là, être un peu plus loin au contraire l’instrument des sorcières. Pour les celtes, nos ancêtres les gaulois, le sureau est l’arbre associé à la mort. Les italo-gascons de Lectoure s’amuseront à traduire cette comptine, magnifiquement illustrée, qui nous menace d’il diavolo in casa.

Harry Potter en a fait sa baguette magique. En Catalogne, s'endormir sous un sureau noir vous exposait à des rêves érotiques. Le diable, je vous dis…

 

Arbre aux fées, herbe à blaireau, vanille du pauvre, on l’appelle parfois Arbre de Judas. L’apôtre maudit se serait pendu de honte à ses branches mais on voit mal l’arbuste, au bois cassant, résister à cet exercice, douloureux pour la suspension autant que pour le suspendu. Gare à la chute.

 

Nous n’en finirions pas de ce florilège de sortilèges. Mais rien en Gascogne ? C'est vrai, je regrette de ne pas disposer d’un seul récit du folklore régional, offrant la place qui lui revient à ce vénérable végétal. Notre célèbre Lectourois Jean-François Bladé, rassembleur de contes populaires, n’évoque que le faux sureau, le yèble (sambucus ebulus), toxique… atenciou pitchoun, aco es un pousoun !

Alors à défaut, voici l’extrait inoffensif d’un conte d’Andersen qui fait le lien entre le fantastique et la médication : La fée du sureau.

 

Il y avait une fois un petit garçon enrhumé...

Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe!...

Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle se soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraîches et si blanches; de longues feuilles vertes sortaient même par le bec, cela devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientôt qui envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel parfum ! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame était assise. Elle portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était faite d'une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes...

C'est ainsi, dit la fée dans l'arbre, les uns m'appellent fée, les autres dryade, mais mon vrai nom est "Souvenir". Je suis assise dans l'arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte!...

La suite ici http://feeclochette.chez.com/Andersen/sureau.htm

Car, si vous ne croyez pas, à tort d’ailleurs, aux fées, aux sorcières et autres trolls, les vertus médicinales du sureau, elles, sont reconnues depuis la plus haute antiquité et là encore sur tous les continents. Voilà une fleur séchée divine pour lutter contre le rhume, la grippe, la sinusite, la bronchite. Et bien plus. Une deuxième énumération pourrait être fastidieuse s’il ne s’agissait pas de notre précieuse santé : je soigne l’artériosclérose, la cystite, le foie, l’hypertension. Je suis riche en acides organiques, provitamine A, vitamines B et C, tanins et cætera, et cætera. Bref, la panacée diront les sceptiques. Mais rien ne coûte d’essayer. Et pour l’utiliser tous les hivers à la Mouline de Belin, nous pouvons témoigner que, sauf attaque brutale et par traîtrise, son efficacité contre le rhume, si elle n'est pas absolue, est bien réelle. Vous n’en avez pas à portée de sécateur ? Vous trouverez le sureau dans le commerce sous différentes préparations, sirop, bonbons, concentré de baies, pharmacopée homéopathique et en tisane tout simplement.

Sur le plan culinaire, il est devenu l’un des sauvages-comestibles préférés de notre table : avec la fleur nous concoctons cocktail maison (macération de fleurs dans le vin de colombelle, l’un des cépages de l’armagnac), sirop*, limonade, et de merveilleux beignets. Le goût de ces produits à base de fleurs est très souvent comparé par nos hôtes à celui du litchi. Etonnant. Avec les fruits, tarte et confiture.

Les jeunes bourgeons peuvent être conservés dans le vinaigre comme les cornichons. Je viens de découvrir que les jeunes feuilles pouvaient agrémenter une salade et j’imagine que ma cuisinière testera la proposition… sur moi-même.

Pour compléter le registre des qualités de notre grand-petit-arbre, le sureau est utilisé en purin au jardin pour lutter contre le puceron et l’altise. Il est antifongique. Prétendu répulsif, pour lutter contre le campagnol, j’émets toutefois une sérieuse réserve sur ce point, la bestiole étant installée en famille très, très, très  nombreuse, sur un territoire étendu et dans des galeries creusées jusqu’à un mètre de profondeur ! On aura plus vite fait d'apprendre à vivre avec….

A la floraison puis à la fructification, le sureau est évidemment apprécié d’un grand nombre d’oiseaux, de papillons, de l’abeille. Et, son fruit mûr, du blaireau. Oui, d'accord, moins sympathique mais il fait partie du tableau.

Autrefois, les teinturiers utilisaient cette baie noire pour donner un beau bleu d’avant le bleu de Lectoure. Voir notre alinéa sur les fruits sauvages ici : http://www.carnetdalineas.com/2017/09/petite-galerie-commentee-des-fruits-sauvages-indigenes-et-naturalises-de-la-vallee-de-foissin-a-lectoure.html

Les jeunes branches du sureau peuvent être facilement évidées de leur moelle, tendre et blanche, permettant d’obtenir des conduits, des tuyaux dont l’usage n’est limité que par l’imagination humaine : canne-épée du pèlerin de Saint-Jacques pour le cas de mauvaise rencontre, loup, détrousseur et plus souvent chien de ferme, bouffadou pour attiser le feu de la cheminée, appeau à palombes, pistolet à patate ; j’en vois qui se marrent au fond de la classe !

Et la flute, enfin. La boucle est bouclée, tout commence et tout fini par des chansons. Le nom latin du sureau, repris pour la désignation botanique scientifique, sambucus nigra, se retrouve tout autour de la méditerranée, en italien, espagnol, provençal, catalan, gascon…. Il est le plus souvent admis qu’il faut remonter au grec sambuk qui désigne la flute champêtre du berger. Celui-ci, peint par Le Pérugin, n’est pas le premier pâtre venu. Il s’appelle Marsyas et serait, dans la mythologie grecque, rien moins que l’inventeur de la musique et le compositeur préféré de la déesse Cybèle, bien connue à Lectoure.                                    

                                                              ALINEAS

 

* « Many thanks ! » à Kate de Floressas dans le Lot pour la recette du sirop de sureau qui est devenu l'un des atouts "accueil" de notre maison d'hôte.

 

        _______________

 

Ça n'a rien à voir avec le sureau mais on peut écouter Les murs de poussière de Francis Cabrel ici:https://www.youtube.com/watch?v=rY8mfpdu304

 

DOCUMENTATION:

 

Les éditions de Terran, tout près de chez nous à Escalquens (31) ont publié deux ouvrages très bien documentés:

- L'un sur le sureau lui-même:http://www.terran.fr/le-compagnon-vegetal/11-sous-la-protection-du-sureau-vol2-9782913288621.html

- L'autre sur les purins de végétaux pour le jardin: ortie, sureau et autres:http://www.terran.fr/jardinage-respect-du-sol/64-purin-d-ortie-et-compagnie-4e-dition-mise-jour-9782359810226.html

 

Les sites consacrés au sureau sont innombrables. Celui-ci est assez complet: https://www.salamandre.net/dossier/les-pouvoirs-du-sureau/

 

Les qualités médicinales du sureau noir:http://www.doctissimo.fr/html/sante/phytotherapie/plante-medicinale/sureau.htm

 

Pour fabriquer une flute:https://blog.doitgarden.ch/fr/flute-en-bois-de-sureau/

 

Marsyas:https://fr.wikipedia.org/wiki/Marsyas

 

ILLUSTRATIONS:

- Photos Michel Salanié

- Fate, B. Froud et A. Lee, Rizzoli 1979.

- Illustration de la Fée du sureau:http://hans-christian-andersens.blogspot.fr/2012/05/elder-tree-mother.html

- Apollon et Marsyas, Le Pérugin 1483, Musée du Louvre

 

 

 

 

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Publié le 4 Novembre 2017

LES PERDRIX DE LECTOURE 

Cette intrigue lectouroise c’est un peu « Tambouille et embrouille aux pieds des remparts ». Comme dans tout polar, il y a les bons et les méchants. Les bons : l’officier de service au château (pour une fois il ne faudra pas chercher chez les puissants) et une bonne fille qui défendra mordicus son père, accusé de crime, dont je ne vous dirai pas, pour maintenir l'intrigue en suspension aurait-on dit au Moyen Âge, dans quelle catégorie il se rangera. Et les méchants : un chanoine, qui dispense avant l’heure la justice céleste, et une cuisinière qui ne surveille pas son feu. Une belle broche de perdrix brûlée, c’est impardonnable il faut le dire.

Et bien sûr, au milieu de cette distribution des rôles aux habitants de notre bonne ville, un mort, assassiné de surcroit, aubergiste de son vivant, malheureusement ayant l’aiguillette nouée, cocu de ce fait et

finalement défenestré. Je vous rassure, il y a prescription car l’affaire se déroule en 1199. En outre la cuisine lectouroise n’est pas en cause. Nous avons interrogé l’auteur, qui est bien passé à Lectoure mais nous a confié n’y avoir pas mangé. Ouf ! Car le sujet est sensible aujourd’hui…

 

Jean d’Aillon – pseudonyme de Jean-Louis Roos – est un écrivain auteur de nombreux romans policiers historiques. Les perdrix de Lectoure est une courte nouvelle publiée initialement en accompagnement du roman Paris – 1199, puis réunie avec d’autres sous le titre L’évasion de Richard Cœur de Lion et autres aventures. Le héros, chargé de résoudre toutes ces énigmes ayant pour cadre le règne de Philippe le Bel, est Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, une sorte de Sherlock Holmes en cotte de mailles. Un gars vraiment sympathique ce Guilhem, allez disons-le, avec quelque chose de gascon: bonne chair, joyeux compagnon, aimant la castagne, plutôt rebelle et individualiste.

Pour le mettre en situation de résoudre ces énigmes à une époque tourmentée et brutale, Jean d’Aillon a tout d’abord fait subir à son héros un parcours qui lui permettra, avant la vièle et l'amour galant, d’apprendre au sein d’une compagnie de brigands de grands chemins, les fameux « écorcheurs », la ruse et le maniement de l'arbalète, de l'estoc et de la dague. Puis Guilhem passera du bon côté du gibet.

Très documenté, Jean d’Aillon nous fait découvrir, au fil de l’intrigue, un Moyen Âge vivant et sensuel. Le vêtement, la ville, l’art de la guerre et la cuisine y sont décrits avec forces couleurs, senteurs et sonorités. Il est très agréable d’avoir le sentiment d’apprendre l’Histoire en lisant une fiction.

 

La courte aventure lectouroise de Guilhem d’Ussel a pour scène principale nos chers remparts où l'auteur installe l’hôtellerie à l’enseigne de La Maison d’Elie dans laquelle vont griller les malheureuses perdrix – oui, c’est vrai, je ne m'y fais pas, ça me navre. A proximité bien sûr, la fontaine Hountélie, devenue Diane ultérieurement.

Jean d'Aillon, alias Jean-Louis Roos

En repérant les lieux, Jean-Louis Roos a dû remarquer la tannerie royale, totalement postérieure quant à elle à l’époque du récit, qui lui aura fait donner à un tanneur un rôle important et à un certain gant de cuir la fonction d’indice troublant. La cathédrale n’est pas loin bien sûr, et nous l’avons dit, le chanoine ne tient pas ici le beau rôle mais l’honneur de l'Eglise est sauf, monseigneur l’Evêque n’apparaîtra pas sur la scène. Enfin, le château à l’extrémité de la ville où l’on ira chercher l’autorité judiciaire lorsqu’il y aura mort d’homme.

Ici se situera notre seul petit correctif, l'auteur ne nous en voudra pas :

à cette époque, le château n’est pas celui du comte d’Armagnac, qui n’héritera de Lectoure qu’en 1325, mais celui du Vicomte de Lomagne. Une erreur historique – qui n’en fait pas ? – qui n’enlève rien à l’intérêt du récit.

 

Nous n’en dirons pas plus pour préserver intact le plaisir de la lecture de ces perdrix là.

 

Guilhem d’Ussel parcourt l’Europe médiévale en tout sens : Londres,

Blondel de Nesle, le luth et l'épée

Rome, Cluny, Marseille, Toulouse… Il y côtoie certains personnages ayant existé, ainsi Blondel de Nesle, seigneur et trouvère lui aussi, qui se fit reconnaître de Richard Cœur de lion en chantant une romance composée en duo avec le célèbre roi, au pied des murs de la forteresse où l’empereur Henri VI le retenait prisonnier, Trifels dans la forêt du Palatinat. Un exemple parmi d'autres des évènements et des sites historiques où Jean d'Aillon nous guide. Le sens de l'observation, l'intuition et la déduction de Guilhem d'Ussel nous captivent. Son courage et son adresse nous enchantent. Un héros donc, mais un homme qui peut également douter et avoir ses faiblesses. Sympathique, vraiment. Au cœur d'une époque où poésie et maniement des armes n'étaient pas antinomiques.

 

Il est dommage que nos remparts, et notre cuisine, n'aient pas su retenir l'auteur et le chevalier troubadour plus longtemps à Lectoure que le temps d’une nouvelle.

 

Enfin revenons à nos perdrix ! Cette histoire nous a donné envie d’en rôtir quelqu’une à la table d’hôte de la Mouline de Belin et je suis donc parti à la recherche d’une recette. Et devinez où Google m’a conduit : jusqu’au dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas ! Me voilà revenu au précédent alinéa de la rubrique Littérature !!!

Après une introduction à vous faire baver… littéralement bien sûr, le grand écrivain, qui avait réussi tout de même le morceau d’anthologie de faire inviter Porthos et d’Artagnan à la table de Louis XIV*, passe en revue une brochette de recettes de perdrix dont la plupart sont attribuées aux ennemis de notre Gascogne : à l’anglaise, à la parisienne, à la Périgueux, à la bourguignonne, à l’italienne…

 

- Et pas de perdrix à l’armagnac ?!

- Morbleu ! Nous allons devoir remédier à cela.

 

                                                                          Alinéas

Les perdrix de Lectoure - 4ième chapitre du livre L’Évasion de Richard Cœur de Lion et autres nouvelles (Flammarion, 2015)

* Voir Le Vicomte de Bragelonne

Sources:

A propos de Jean d'Aillon et de son œuvre: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_d%27Aillon

Blondel de Nesle, seigneur et trouvère: https://fr.wikipedia.org/wiki/Blondel_de_Nesle

Les perdrix du Grand dictionnaire de cuisine d'Alexandre Dumas: http://www.dumaspere.com/pages/bibliotheque/chapitrecuisine.php?lid=c1&cid=581

Illustrations:

- Les perdrix: Détail d'un vitrail au Musée national du Moyen Âge de Cluny

- Scènes médiévales, broche devant la cheminée et drame derrière les remparts: Le décaméron de Boccace, Gallica BnF

- Blondel de Nesle aux pieds du château de Trifels: J.M. Kronheim, Pictures of english history

- Scène de cuisine médiévale: Kuchenmaistrey, premier livre de cuisine allemand, Peter Wagner 1485.

 

 

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Publié le 13 Octobre 2017

LE CRAYON DE LUMİÈRE

 

Le couvent des Clarisses

 

Les dessins de Bernard Comte, appréciés depuis longtemps d’un petit cercle d’amis et d’amateurs, méritaient d’être diffusés à l’intention des Lectourois et plus largement des amoureux de la belle image. C’est fait depuis décembre 2016. Ils le méritaient à plusieurs titres : sa technique, son sujet de prédilection et l’esprit de son travail.

 

Sur le plan de la technique, nous avons suggéré le néologisme de « traitillisme ». Bernard Comte, mi-plaisantin, mi-modeste dit qu’il ne fait que déposer un peu de noir sur du papier. Oui, mais pas n’importe quel noir. Des milliers de traits qui, par leur proximité ou leur distance, font apparaître miraculeusement la lumière, son inclinaison, sa force ou sa légèreté selon l’endroit ou l’heure. Cette technique qu’il explore, qu’il continue à travailler depuis plus de trente ans avec infinies patience et détermination convient particulièrement bien à la représentation des perspectives, des volumes et des surfaces.

 

C’est donc tout naturellement notre ville qui lui offre matière, chaque jour, au sortir de son domicile de la rue Nationale, à appliquer sa façon très particulière. Et grâce à cela Lectoure nous apparaît ici étrangement, en noir et blanc et pourtant si riche de nuances, multiple et pourtant rassemblée dans ses remparts, témoin martyrisée d’une Histoire effrayante si l’on y regarde et pourtant devenue aujourd’hui pour beaucoup refuge un peu à l’écart du monde, ville que nous voudrions éternelle et que nous savons si fragile : monuments dressés sur fond de ciel lumineux, petites ruelles dans la pénombre, détails piquants ici,

charmants désordres là… le travail de Bernard Comte est une somme unique de représentation de la valeur du patrimoine de la cité d’Armagnac. Les vieilles pierres sont belles et romantiques. Mais elles savent surtout très bien raconter l’histoire des gens d’ici. Oui, les dessins de Bernard Comte témoignent d’un millénaire de batailles, de savoir-faire de bâtisseurs et d’artisans, de foi et de légendes. Une œuvre graphique n’est pas uniquement esthétique ou décorative: elle est l’image d’une époque, une source d’informations et de réflexion pour l’avenir.

 

Enfin l’esprit. Bernard Comte ne dessine que ce qu’il voit. C’est tout ? Oui, mais c’est essentiel. Et c’est là que réside la magie. Dans une époque où le virtuel et le clinquant défilent sous nos yeux à la vitesse du tweet, ces dessins sont simples, naturels et vrais, vrais comme la vie des gens d’ici. Il n’y a pas de nostalgie car nous savons aussi reconnaître la créativité, la beauté dans l’abstraction, dans l’art électronique, que sais-je… Au contraire, par contraste - encore le noir et blanc - les dessins de Bernard Comte sont un nécessaire complément, un équilibre pour notre regard sur le monde. Certains artistes nous propulsent dans de nouveaux univers. Bernard Comte lui, nous parle de nos racines.

 

                                                                              ALINEAS

 

PS. Le tome 2 des dessins de Bernard COMTE, consacré aux communes du canton de Lectoure est sous presse...

 

Maison de vigne - Route de Tané

 

Salle de Combarrau

 

Pigeonnier, aujourd'hui disparu - Domaine de Bacqué

 

Maison forte - Rue de Marès

 

Ponceau du couvent des carmélites - Rue Soulès

 

Le clocher, l'hôtel de ville et la terrasse de la piscine - Panorama sud

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 29 Septembre 2017

UN PETİT COİN Sİ TRANQUİLLE

 

Un petit moulin comme autrefois, blotti dans un vallon à l’atmosphère bucolique. Le rythme reposant du mouvement de la roue à aubes dont le cliquetis contraste joliment avec le bruissement de la chute d’eau. Une bergère et son galant, des lavandières bavardant joyeusement, un groupe de promeneurs endimanchés venus du bourg voisin, un bouquet d’ombrelles colorées, une calèche… Oui bien sûr, c’est un grand classique de notre imaginaire, de notre quête incessante du paradis perdu. Cliché alimenté par le talent des grands peintres, de la Renaissance, de l’école hollandaise et des impressionnistes, romantisme à peine tempéré du réalisme de Gustave Courbet.

 

Et bien bonnes gens, abandonnez là vos illusions! De tout temps, le moulin en activité est un lieu dangereux, rude et bruyant. Au Moyen-Âge, époque du développement de la meunerie, il est conçu, bâti et organisé comme une place forte. Cela peut paraître surprenant. Que peut-on avoir à défendre ? Quelques sacs de farine ? La cassette du meunier ? L’histoire qui suit va nous éclairer.

 

                     " Les moulins du pays fournissaient

toute la subsistance des  troupes espagnoles; plusieurs avaient été brûlés mais ces premières expéditions n’avaient pas suffi à épuiser les ressources de l’ennemi. Le plus important, le moulin d’Auriol,

assurait à lui seul le pain de l’empereur, de sa maison et des six mille vieux routiers attachés à sa personne.

Trois hommes connaissant le pays sont désignés pour conduire au milieu des montagnes, de nuit, cent-vingt Gascons de la compagnie du Sénéchal de Toulouse et leur officier jusqu’à leur objectif.

Aux portes de la ville, ceinte de hautes murailles, la troupe rencontre quelques hommes sans armes ; une seule sentinelle garde l’entrée du moulin. « Qui vive ? » s’écrie-t-elle. « Espagne », répond le Gascon, imperturbable. Mais le mot de passe est « Impero »; la sentinelle tire dans la nuit mais personne n’est touché. Heureusement, la charge de l’arquebuse étant faible, la détonation est sourde. La garnison impériale continue miraculeusement de dormir profondément. Les officiers gascons profitent de ce calme confiant et pénètrent dans le moulin où sont logés soixante hommes. Les soldats royaux frappent alors à coups redoublés sur les impériaux surpris, pendant que leur chef, tirant parti

du trouble, fait grimper une partie de ses hommes sur la couverture du moulin, et par les brèches du toit, crible d’arquebusades les gardes réfugiés dans les combles et pris ainsi entre deux feux. Saisis de panique ceux qui ne sont pas passés au fil de l’épée, se jettent à l’eau par les fenêtres. Malgré le plan formé à distance, l’attaque est exécutée avec une rapidité vertigineuse: en quelques instants, les défenseurs sont exécutés, les meules sont roulées à l’eau, le moulin est la proie des flammes. Pendant cet assaut, un officier garde les portes de la ville et empêche les habitants de sortir pour appeler les secours, l’armée étant répartie à l’extérieur. Cependant l’alarme est donnée et « les arquebusades tomboint fort espaisses comme de pluye » nous dit l’acteur et témoin de l’évènement. La retraite devient pénible : il faut s’engager dans des voies détournées afin d’éviter la cavalerie ennemie qui accourt.

 

C’est un triomphe. Le succès de l’entreprise compromet gravement la subsistance des ennemis. La perte du moulin d’Auriol réduisait le camp impérial « à manger du blé pilé à la turque » et rapidement, la disette fit son œuvre. L’armée de Charles-Quint dut battre en retraite et reprenait, le long de la mer, la route des Alpes, vers l’Italie laissant en Provence plus de vingt-mille morts,

                                 le prix de plusieurs batailles."

 

 

Le récit que voilà est un témoignage historique précieux qui fait apparaître clairement l’importance stratégique du moulin.

 

 

L’évènement a eu lieu en 1534, dans une Provence investie par les armées de Charles Quint. Le triomphe de l’assaut du moulin d’Auriol est celui de Blaise de Monluc, alors jeune officier, le militaire gascon ayant servi cinq rois, dont François 1er en l’occurrence à la date de cette affaire.

L’épisode que Monluc relate lui-même dans ses mémoires est une leçon d’Histoire particulièrement vivante et explicite.

 

Mais revenons à notre moulin médiéval, deux siècles auparavant. La guerre faisant rage de façon quasiment constante, les moulins étaient nécessairement bâtis selon les règles de l’architecture militaire.

 

Moulin de La Salle à Cleyrac en Gironde. Moulin ou château fort ?!

 

Moulin de Bagas sur le Dropt en Gironde. De magnifiques échauguettes d'angles.

 

Moulin de Blasimon en Gironde. Un chemin de ronde en encorbellement.

 

Il faut se resituer dans le cadre du système féodal. Le moulin appartient au domaine du seigneur éminent, ou bien celui de ses vassaux, parents, capitaines et autres chevaliers auxquels l’emplacement a été concédé, en remerciement de leurs services ou pour calmer leurs ardeurs et leurs prétentions, moyennant hommage et finances toutefois. Au domaine seigneurial ou au fief vassal sont attachés un certain nombre de droits économiques et en particulier, concernant le moulin, droit de mouture et droit de passage sur le cours d’eau. Le propriétaire exigera de ses serfs qu’ils apportent leur blé au moulin seigneurial, comme ils devront faire cuire leur pain au four banal. Pour affirmer son autorité, et prélever le prix de son droit, le maître des lieux construira un bâtiment militaire, qui pourra être associé à une tour péagère, abritant parfois son logis pour les moulins les plus nobles et toujours la garnison de quelques-uns de ses gens d’armes.

 

A côté de cette fonction économique du bâtiment, apparaît une double justification à sa fortification, dans le cadre de l’organisation collective.

D’une part, le moulin participant à l’approvisionnement de la cité, plutôt que de monter à l’assaut des remparts, un ennemi peut se limiter à la neutralisation des moulins avoisinants et affamer en quelques jours, clergé, troupe et population réfugiés derrière les remparts du castelnau autour de leur seigneur, protecteur mais impuissant. Il faut donc défendre cette pièce maîtresse du système d’approvisionnement urbain.

D’autre part, le moulin est, par nature, un lieu de passage : digue, gué ou pont. Le moulin joue alors le rôle de tour de contrôle, de poste avancé qui pourra sonner l’alarme.

Une fonction et un emplacement tout à fait stratégiques donc qui justifient que le moulin soit conçu, à cette époque particulièrement troublée, selon les règles de l’architecture militaire. Ponts levis, archères, mâchicoulis, échauguettes… Comme la maison forte citadine, dont le modèle est aujourd’hui à Lectoure la tour d’Albinhac, comme la salle, en campagne, le moulin médiéval se dote des appareils défensifs que l’on attribue plus spontanément aux châteaux forts et, localement, aux châteaux dits « gascons ».

 

Le moulin fort peut être comparé au donjon, dont chaque étage a sa fonction propre dans l’organisation défensive. Pas d’escalier, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur pour ne pas faciliter le passage des assaillants. Est-ce depuis ce temps-là que l’on parle d’échelle meunière ? Le soir venu ou en cas d’agression, chacun se retranchera à son niveau en retirant l’échelle.

 

Pour schématiser, choisissons un moulin à 4 niveaux.

 

Au niveau 0, c'est-à-dire dans la salle de la roue (nous reviendrons bientôt sur le mécanisme des moulins médiévaux où le rouet est logé dans le bâti et non pas, comme une roue à aubes, à l’extérieur) aucune fenêtre, et une porte étroite -il en faut bien une- qui sera surveillée depuis l’étage supérieur par une guérite ou par une coursive posée sur une rangée de corbeaux. Le plus souvent, le moulin est totalement ceint d’eau. Le ruisseau d’un côté, un canal de l’autre, la retenue d’eau en amont. En cas d’attaque, les écluses sont grand ouvertes et, sous l’effet chasse d’eau, les assaillants sont empêchés d’approcher. Bien sûr le rouet en bois est une des pièces essentielles au fonctionnement du moulin et il faut empêcher sa destruction par l’assaillant. Autre danger, qu’un feu allumé à ce niveau suffise à l’ennemi pour détruire le bâtiment sans même avoir à affronter les défenseurs logés plus haut.

 

A l’étage supérieur, celui de la meule, également très précieuse, un pont levis ou une passerelle amovible permettent de défendre la porte d’entrée principale. Peu d’ouvertures mais des archères.

 

Au dessus, l’étage d’habitation qui peut, du fait de son élévation, comporter des fenêtres, avec moins de risque.

 

Enfin sur notre schéma, exécuté pour la démonstration mais sans doute très proche de la réalité de notre Mouline de Belin à l'origine, un hourd sous la pente de la toiture. La charpente est posée en débordement sur le bâti et une ceinture basse,  faite parfois simplement de torchis et de pans de bois. Doté de mâchicoulis et de trappes qui permettent aux guetteurs armés d’arcs ou d’arbalètes de tirer sur les assaillants, ce dernier étage donne au moulin médiéval cette apparence guerrière caractéristique, voulue également pour impressionner, qui a progressivement disparue au fur et à mesure de la ruine et des rénovations pendant les époques qui ont suivi.

 

Car le moulin devenu bourgeois sera sorti du système défensif du domaine noble et de la ville fortifiée. Mais bruyant, industrieux, toujours sous la menace du cours d’eau, son imprévisible compagnon, il ne deviendra pas plus tranquille pour autant. Sauf dans le regard de l'artiste.

 

                                                                              ALINEAS

 

SOURCES:

 

Le récit de l'affaire du moulin d'Auriol est celui de Montluc lui-même dans ses mémoires, rapporté par le Comte de Broqua, Le Maréchal de Montluc, sa famille et son temps aux éditions Lacour, que nous avons légèrement adapté.

ILLUSTRATIONS:

- Bayard sur le pont du Garigliano (1503) par Philippoteaux

- Le sac de Rome par les armées de Charles Quint (1527) par Van Heemskerk. On remarquera un détail de la gravure en bas à gauche: un moulin bateau sur le Tibre est pillé par la soldatesque avant d'être probablement incendié ou abandonné au courant du fleuve.

- Chemin de ronde hourdé de la cité de Carcassonne, Dictionnaire raisonné Viollet-le-Duc de l'architecture du 11ème au 16ème siècle.

- Équipement de l'arbalétrier, Dictionnaire raisonné Viollet-le-Duc du mobilier français de l'époque carolingienne à la Renaissance.

- Photos des moulins de Gironde, La Salle, Bagas et Blasimon, archère du moulin de Piis à Bassanne: X

- Schéma M. Salanié

- Le moulin, par Courbet

 

 

 

 

                                                                 

 

                                                                            

 

 

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Rédigé par ALINEAS

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Publié le 9 Septembre 2017

 

« La valeur des fruits sauvages ne tient pas à leur simple possession ou à leur consommation, mais plutôt à leur vision et à leur jouissance. Le sens premier du mot « fruit » le suggère. Il provient du latin « fructus », qui signifie « ce que l’on utilise ou ce dont on jouit ». Si ce n’était pas le cas, alors une cueillette de myrtilles dans la nature et faire son marché seraient des expériences pratiquement équivalentes.

Bien sûr, c’est l’esprit avec lequel vous faites une action qui la rend intéressante, qu’il s’agisse de balayer votre chambre ou d’arracher des navets.

 Les pêches sont sans aucun doute très belles et très goûteuses, mais les récolter pour les vendre à l’étal au marché  n’est pas du tout aussi intéressant pour l'esprit que la cueillette des myrtilles sauvages pour notre propre usage. »

 

H.D. THOREAU - Wild fruits

 

Le MYROBOLAN ou PRUNE-CERISE. Le premier fruit sauvage de l'été. Rouge ou jaune, délicieux en clafoutis, aubaine pour les compagnies d'oiseaux et de gamins en maraude.  L'arbuste est précieux comme porte-greffe pour le prunier et l'abricotier autour du Lectourois car il est particulièrement adapté aux terrains argilo-calcaires de Lomagne gorgés d'humidité l'hiver et crevassés pendant les étés trop secs. Par croisement avec la prune il a donné.... la mirabelle, qui ne veut pas dire "regardez-moi, je suis belle" mais remontant à la racine grecque, "myrrhe ou noix odorante". En perdant son Y, mirobolant adjective un caractère incroyable, extraordinaire. Pas mal pour une petite drupe sauvageonne.

 

La MÛRE. C'est un peu notre myrtille à nous. Si l'été est trop chaud, elle finira " tot cramat". Mais cette année, il devrait y avoir quelques bonnes tartes sur la table de notre Mamie des jardins*. A l'opposé de sa mauvaise réputation, la ronce dotée de ses épines est le meilleur auxiliaire de la forêt naissante. Sans sa protection, les jeunes chênes, frênes, aulnes et autres fragiles géants des forêts de Gascogne ne verraient pas le soleil : à peine germés et dressant timidement leurs tendres tiges, ils seraient la proie des chevreuils.

 

La NOISETTE. Arbre vénérable, rescapé de l'ère secondaire, le noisetier accompagne le genre humain depuis 70 millions d'années ! Sait-il l'écureuil prévoyant que ce fruit, parfaitement conçu pour être conservé en vue de l'hiver, est un trésor en oméga 3 ? Le bois de cet arbre, souple et résistant, fournit une matière précieuse en vannerie, tonnellerie et pour la fabrication des manches d'outils agricoles. Plus qu'intéressante la coudre, au pied de la citadelle : indispensable.

 

La FIGUE. Notre ancêtre celte-ibère a dû faire une drôle de bobine quand le conquérant romain lui a offert sa première manne de figue. Car voilà le plus bel exemple d'un fruit (faux fruit pour les puristes), d'origine méditerranéenne, parfaitement acclimaté. Qui n'a pas le sien dans son jardin en Gascogne ? Nous en recensons au moins quatre variétés entre la source du ruisseau sur la crête de Foissin et le Gers, violettes, blanches et celle-ci, une salviotte sans doute, nichée au beau milieu d'un chaos légendaire. Confitures, tartes, fruits secs, un des rares fruits sauvages abondants et enfin, une eau de vie au parfum envoutant avant même d'y tremper les lèvres.

 

La PRUNA de CAN, PRUNE de CHIEN. Laissez-la mûrir le plus longtemps possible. Bien accrochée à sa branche elle deviendra un délice gorgé de sucre au petit goût de réglisse. L'arbuste, haut dressé tout au long du chemin qui grimpe vers les rochers de Cardès, est alors la scène d'un ballet fantasque où se chamaillent geais, merles et corneilles.

 

La CORME. En forme de petite poire ou de petite pomme, en grappe encore dans l'arbre je suis bien trop âpre. Il faudra repasser à l'automne et me disputer à terre, blette, au campagnol et au blaireau. D'un goût subtil, je suis particulièrement riche en vitamine C, très précieuse autrefois à l'entrée d'un long hiver frugal. Pour celui qui en aura la patience, ma confiture est incomparable. Le bois de mon arbre est plus dense que celui du chêne. Dans les moulins, les dents rapportées sur couronne en fonte de l'engrenage multiplicateur étaient faites en cormier.

 

Le SUREAU NOIR ou SAMBUCO. Tartes et confitures seront banales sauf à récolter les grappes de fruit avant totale maturité. Quelques grains encore roses et fermes donneront en effet un agréable petit goût acidulé. Le sureau noir était utilisé  dans les moulins du Saint Jourdain en teinturerie pour habiller élégamment la clientèle de Lectoure à forte proportion noble, bourgeoise et ecclésiastique,  Le sureau peut donner des teintures variant du violine au bleu jean (anachronisme assumé) en passant par un joli gris souris. Ces variantes sont déterminées par l'état de fermentation des baies récoltées ou de la décoction réalisée. Au printemps, la floraison du sureau noir embaume à concurrence de celle du tilleul. La limonade et le cocktail de la Mouline de Belin à base de ses gracieuses ombelles blanches ont leurs inconditionnels.

 

Le CYNORHODON. Le fruit (faux-fruit lui aussi) de l'églantier ou rosa canina (encore un chien!). Rosa canina est le porte-greffe à l'origine d'un grand nombre de rosiers améliorés par les pépiniéristes et les passionnés. Magnifiques ponctuations des haies au printemps, joyeuses lucioles orangées pendant les petits matins brumeux d'automne, voilà une fleur qui se dépense. Le fruit est très riche en vitamine C, 20 fois plus que les agrumes. Faut pas aller chercher dans les pays exotiques ! Il donne une confiture délicieusement onctueuse. Et quand nous étions garnements, matière à gratte-cul...

 

La NOIX. On ne s'imagine pas l'importance du noyer dans l'économie depuis l'antiquité. Aujourd'hui, son petit fruit au goût très particulier est simplement une gourmandise. Il est vrai que quelques cerneaux sur une tartine de confiture de figue, huummm... Mais autrefois, il était utilisé par plusieurs industries, tannerie, ébénisterie et huilerie. Des générations et des générations de nos ancêtres se sont éclairées à la flammèche du calel, petite lampe à l'huile, précieuse non pas magique, qui pourrait être le symbole d'une civilisation agreste pas si lointaine, Il y a trois générations à peine. Alors, le ruisseau de Saint Jourdain était bordé de noyers qui rejettent de souche encore dès que l'on arrête de broyer systématiquement la végétation poussant sur les berges.

 

La POMME. La graine qui a donné naissance à ce joli pommier abouti au bord du ruisseau à Lafon-chaude a probablement roulé-boulé d'un jardin de ville blotti contre les remparts. Malus sylvestris, la pomme originelle a définitivement disparu de Gascogne avec les futaies de l'immense forêt de Saint-Mamet qui couvrait sans discontinuer, au premier millénaire de notre ère, les coteaux nord de Lectoure jusqu'à Sainte-Mère, Castet-Arrouy et au delà. L'Orient et l'Empire romain ont imposé leurs riches sélections variétales. Si Eve a effectivement  craqué pour une pomme sauvage, vue l'antiquité de l'évènement, le fruit à l'origine de la "faute" était bien plus malingre que ces tentatrices rotondités.

 

L'ÉPINE NOIRE. Délicieux petit fruit à condition de laisser passer les premiers gels. Le buisson aux puissantes épines était reproduit et entretenu par les éleveurs lomagnols, avant l'invention du grillage métallique, pour clôturer les pacages. Si sa drupe, comme tous les fruits, peut donner une eau de vie, les vendéens, eux, préfèrent utiliser les jeunes pousses pour concocter la merveilleuse troussepinette**.

 

Le COING. Un cognassier aux quatre coins de mon pré. Ce n'est pas un jeu de mots facile mais une pratique ancestrale. L'arbre, lui aussi introduit par les romains, a la particularité de ne pas drageonner et donc de rester à la même place au fil des années. Le parfait bornage. Prêtez-y attention au cours de vos balades, vous verrez. Les coings sauvages, si le temps est clément, et si on ne me les chipe pas nuitamment ..., donnent la gelée la plus savoureuse. Enfin, le coing est certainement la pomme d'or d'avant la pomme, le fruit de la discorde offert par le berger Pâris à Aphrodite, la prémisse de la guerre de Troie. Il fallait que ça arrive!

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Voilà cher lecteur, sans être exhaustif, voilà un début de recensement des fruits de la vallée de Foissin. Respectons-les. Au delà du plaisir de la cueillette, aidons les habitants, les jardiniers, les équipes municipales, aidez-nous à protéger et à perpétuer ces petits trésors de la nature, ces témoins vivants de l'histoire de nos anciens.

                                                                                     ALINEAS

 

* A l'heure de mettre sous presse comme on disait à l'époque de la gazette, vérification faite, le vent d'Espagne a soufflé et la récolte de mûres espérée a séché sur pied.

** Voilà l'occasion de saluer nos amis vendéens avec lesquels nous avons partagé pendant plus de vingt ans, balades, cueillettes et confitures. Les chemins creux du pays chouan résistent toujours et, à l'ombre des haies bocagères qui quadrillent ce "pays de géants et de genêts en fleurs", germent de beaux caractères, arbres et gens.

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Rédigé par ALINEAS

Publié dans #Botanique

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